ENTRE AMIS
Mon cher Louis, dimanche dernier, Victor Hugo invitait à dîner cent cinquante de ses amis, et si ce n'eût été la difticulté de trouver une salle assez vaste, il aurait pu en inviter bien d'autres ; car à force de gloire, de génie, de temps, de labeur, d'amour versé avec prodigalité sur tout ce qui gémit et souffre, ce grand ennemi de la Haine et de la Misère est arrivé à ce résultat surhumain que tout le monde l'aime. Et ces âmes, ces pensées, ces esprits, tous ces Parisiens réunis là, non seulement étaient les amis de Victor Hugo, mais ils étaient et ils sont amis entre eux, à cause du Maître, car il a le don d'être la chaîne d'or qui rassemble et relie les êtres. Je suppose que demain, las delà vie politique, où l'aigle et le lion sont réduits au métier d'écureuil, le poète des Contemplations quitte Paris, et s'en retourne habiter sa belle maison de Guernesey, pour livrer son front à l'âpre brise et pour entendre chanter les douloureuses et réconfortantes voix de la mer ; eh bien ! tous ces hommes-là, les convives du 17 décembre, ne deviendraient pas étrangers les uns aux autres, et continueraient à s'entr'aimer pour l'amour de lui. Mais enfin, ils seraient séparés, entraînés par mille courants divers, emportés chacun par la volupté qui lui est propre. Aujourd'hui, ce sont des frères, et ils ne forment qu'une seule famille, parce que leur père est là, au milieu d'eux.
A cette belle réunion, mon cher Louis, l'esprit coulait, ruisselait, s'euipourprait, pétillait comme les grands vins de France qui emplissaient les verres ; mais il y avait parmi nous quelque chose de mieux que l'esprit : il y avait l'universelle bonté et l'universelle bienveillance. Là où Ton voit l'œil impérieux et calme de Victor Hugo et sa douce chevelure blanche, il n'est permis, il n'est possible à personne d'être mauvais, et comme un Manéy Tliécel, Pharh de paix et de miséricorde, on croit voir resplendir sur la muraille les mots sacrés : Aimez-vous les uns les ant?'es ! Ainsi, mon ami, notre fête a été entre toutes une fête excellente ; seulement il y est arrivé une chose bien bizarre en apparence, et qui, pourtant, si Ton veut réfléchir, devient toute naturelle : c'est qu'à ce banquet donné pour fêter la résurrection du lioi s'Amuse, dans les toasts et dans les discours, on a failli oublier... quoi ?je vous le donne en mille. — Le Roi. s' Amuse!
Quoi ! ce poème si grand, si touchant, si terrible, où résonnent toutes les cordes de la lyre, où la douleur humaine arrive au plus haut point de déchirement sublime, où parmi le spectacle magnifique et fulgurant de l'Histoire, le bouffon de cour bafoué et vilipendé arrive à être aussi divin que le roi OKdipe et le roi Lear; ce drame écrit dans le plus merveilleux langage qui fut jamais, et où les vers s'élancent dans la nuée avec des vols d'oiseaux de proie;. cette ode farouche à la Pitié qui nous a ravis enfants, qui, hommes, nous a communiqué ses chaudes ivresses, Triboulet mettant les mains sur son cœur sanglant et avec sa voix désespérée dominant les cris furieux du tonnerre, Blanche, la pure hostie, i)lus idéale que Juliette, allant se livrer au couteau pour sauver l'infidèle qui l'a trahie, Saint-Vallier grancliose comme un héros d'Eschyle, tout cela, cette merveille^ ce miracle, cet ouragan déchaîné à travers la lyre, ce cri, ce chant, cette prière, cette tragédie épique, J.e Roi s amuse, on l'oubliait ! Eh bien î oui, mon
ami; parce que le drame avait en face de lui un rival trop puissant, trop varié, trop divers pour ne pas accaparer sur lui toute l'attention ; je veux dire : Victor Hugo lui-même, devenu si grand que sa personnalité géante domine sa plus belle œuvre et toute son œuvre, comme elle domine tout le reste. Il est la haute forêt, pleine d'ombre, de frondaisons, de vertes clairières, de monstres affreux, de fleurs charmantes, de collines où les ruisseaux d'argent murmurent sur les cailloux, d'antres où l'on entend le rire des Nymphes, de noirs bosquets où chantent les oiseaux ! Et devant ce monde effréné de vie, de résurrection, de clarté et de joie, nul ne songe à s'occuper de cette branche ou de cet arbre au front frémissant dans la nuée ; le spectacle, c'est la forêt, qui par mille endroits laisse voir le vaste azur, et dont la beauté, sans cesse changeante et renouvelée, est d'être éternelle.
Oui, mon cher Louis, pour ne songer qu'au poète de La Légende des Siècles, à celui qui sent souffler autour de son noble front les quatre vents de l'esprit, et dont la colère est un lion endormi à ses pieds, on avait un moment cessé de songer au superbe, à l'émouvant, à l'admirable Boi s'Amuse^ et même, que les Muses immortelles nous pardonnent, la lyrique Erato, Melpomène qui tient dans sa main une épée sanglante, et Thalie qui marche avec de légers brodequins d'or ! on avait presque oublié de célébrer et deremercier les comédiens du Boi s'Amuse. Mais le poète Vacquerie, qui est l'esprit, le bon sens et la sagesse mêmes, a très bien réparé cette faute dans une improvisation émue et rapide, et Got lui a répondu en quelques paroles pleines de convenance, de modestie, de respect pour le Maître. Et tous les assistants ont applaudi au banquet le doyen de la Comédie-Française, comme ils applaudissent au théâtre Triboulet, ainsi que tous les autres personnages du drame, et certes, avec justice. Oui, Le Boi s'Amuse est très bien joué par tous ses interprètes, et comment
pourrait-il en être autrement, dans cette maison de Molière, où tout le monde fait passionnément son devoir, où la perfection est adoptée comme règle, où des artistes éminents tiennent à honneur d'interpréter les petits rôles, et où l'administrateur, qui est un peintre et un lettré, sait organiser ces riches et ingénieuses mises en scène qui sont la fidèle image et la figure visible de la poésie ? Oui, toute la Comédie a su se mettre à la hauteur de sa noble tâche, et ce faisant, elle a bien agi, envers le poète sans doute et envers nous, mais surtout pour elle-même, surtout pour sa propre gloire I
Car, mon ami, imaginez Le Roi s' Amuse ioué sur un infime théâtre de campagne, dans quelque grange, non plus avec un cadre splendide et par de grands comédiens comme ceuK-là, mais par de pauvres acteurs errants, vêtus de loques, désaltérés à la source prochaine, n'ayant pour tout génie que la flamme de la jeunesse, la folie tragique et l'amour des beaux vers, plantant à la diable de méchants décors brossés par eux-mêmes, que resterait-il du drame illustre que vient de reprendre si brillamment la Comédie-Française? Eh bien! mon cher Louis, il en resterait encore — tout! Car le vers moderne, tel que l'a retrouvé et façonné Hugo, souple, hardi, énergique, sonore, ayant l'ampleur de l'hexamètre grec et le pas envolé du vers lyrique, a cela de particulier qu'il suffit de le dire humblement et fidèlement, en se fiant à la grande magicienne, à la fée toutepuissante pour qui nul miracle n'est impossible, à la saine et impeccable et merveilleuse Rime, qui, rien qu'en proférant le son arrêté sur ses lèvres jumelles, fait s'ouvrir toutes grandes les portes d'ivoire et d'or de l'Idéal !
Oui, pauvre comédien errant, ballotté] par les chemins, (pii voyages encore sur le chariot, (car le chemin de fer n'a pas été inventé pour tes pareils, supposant une mise de fonds que tu n'es pas capable de fournir I)
vagabond, misérable, affamé qui lèches le reflet des étoiles, être dénué de toute considération, aussi efflanqué et maigre qu'un poète, tu n'as qu'à invoquer la Rime souveraine, et toutcequite manque, elle te le donnera avec prodigalité, sans compter les diamants etles pierres précieuses qui incessamment tombent de sa bouche de pourpre ! Par elle et sous son inspiration, tu exprimeras la haine, l'amour, la joie, l'épouvante, la fureur, rien qu'à l'aide du Mot, honnêtement articulé et prononcé, comme le faisait la grande Alboni en chantant exactement lanote écrite ! Et à la voix de la Rime, des décors se dresseront, vrais, superbes et splendides, plus beaux que s'ils avaient été brossés par Rubé et Chaperon, et magiquement, sur tes épaules déguenillées ruisselleront les velours, les damas, les satins, et tu seras le vieux comte aux cheveux de neige, et le spadassin, et le bouffon du roi de France, et le roi de France lui-même, et grâce à la Rime, le drame traduit par de pauvres gens apparaîtra dans toute sa gloire aux humbles laboureurs, qui payent leur place dans la grange avec une douzaine d'œufs ou avec une mesure de pommes vertes. Nous, plus heureux que ces spectateurs naïfs, nous entendons la poésie du maître récitée par de grands comédiens, qui ont pour eux le talent, la réflexion, la pensée, la science, l'étude approfondie de leur art, et nous leur devons ainsi un des plus nobles plaisirs que nous puissions goûter jamais ; qu'ils soient donc loués et célébrés comme ils méritent de l'être !
Quant au poète des Orientales et de tous les autres poèmes, il y a belle lurette qu'il a tiré son épingle du jeu, et tout cela ne l'intéresse que médiocrement. Droit, fier, vigoureux, plein de jours, il vit depuis bien des jours déjà dans la postérité future ; l'heure et l'éternité sont pour lui une même chose, et les générations des comédiens qui le joueront se succéderont, plus nombreuses que les gouttes d'eau qui, une à une, tombent de la roche. Qui de nous n'a vu de ses yeux, contemplé,
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qui ne connaît, pour l'avoir mille fois regardée, la statue qu'on lui dressera, et dans laquelle, le front tourné vers l'aurore, il sera représenté avec la sereine beauté de la vieillesse et avec le viril éclat de la force héroïque !