‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 57 sur 60 · GIL PERES · texte numérisé non relu

GIL PERES

On dit que Gil Pérès serait fou. C'est-à-dire, en langage vulgaire, plus fou ou plus manifestement fou que les autres hommes. La preuve qu'il ne l'est pas, c'est que son vif esprit fantaisiste et son instinct poétique n'ont pu être étouffés par vingt ans de Palais-Royal et que son amour du beau, si longtemps comprimé et refoulé, a fait explosion.

Le théâtre du Palais-Royal est l'endroit du monde où on joue les comédies les plus amusantes et les plus spirituelles. Dans ces pièces réjouissantes, on marche toujours sur la tête et jamais sur les pieds. Toutes les femmes sont des drôlesses, tous les maris ont le droit de s'appeler : maître Cornélius, les amants sont beaucoup plus grotesques et fabuleux que les maris, les domestiques mangent dans la main de leurs maîtres, et les bonnes n'ont plus de taille, tant on la leur a prise. C'est à se tordre de rire. Moi, quand je suis là;, je fais comme Gil Pérès. J'y meurs de chagrin.

Je me sens non seulement interné, verrouillé, bouclé dans une salle dont le décor est horrible et arbore des bleus qui rendraient les anges épileptiques, mais je me sens aussi captif et prisonnier dans une farce. Farce cocasse et désopilante, j'en conviens, mais écrite, pensée, jouée par des bourgeois, qui se déroule dans des intérieurs bourgeois habités par les plus vils meubles en acajou, et qui me montre uniquement le jeu des passe.

'i26 • FEUILLES VOLANTES.

sions bourgeoises, c'est-à-dire les lâchetés et les platitudes accumulées par des mortels pour obtenir de l'argent monnoyé et pour séduire les femmes de leurs semblables, sans qu'il leur en coûte rien.

Que ces gens-là aient une âme, ou le simulacre d'une âme, ou quelque chose qui rappelle une âme, c'est ce qu'on ne saurait soutenir avec quelque apparence de vérité. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que leur patrie est un pays oii il n'y a ni plaines ni montagnes, ni arbres ni blés, ni rivières, ni cieux, ni étoiles. Une ou deux maisons dans la rue Maubuée, coupées en appartements de neuf cents francs donnant sur la cour et habités par Beautendon, par Gordenbois et par Potfleury, voilà leur univers, et au delà, les colonnes d'Hercule, puis le silence, la nuit, le néant, rien du tout. — « Mais, me direz-vous, vous n'aimez donc pas la farce ! )> Ah ! je l'adore, mais quand j'ouvre Le^ Fourberies de Scapin, ces seuls mots : La scène est à. Naples, me donnent l'impression d'un ciel bleu, d'une ville ensoleillée, de tout un peuple rêveur et paresseux, ivre de folie et de lumière. — « Tu viens, Sylvestre, d'apprendre au port que mon père revient? » Ainsi parle Octave dans la première réplique des Fourberies ; donc, en cette heureuse farce, il y a un port, une mer bleue, des flots murmurants, des navires, l'odeur du goudron, tout un peuple de passagers et de matelots I

Scapin réjouit ma vue par son costume couleur de neige et de pourpre. Enfin, il travaille pour rien, pour le plaisir, pour l'idéal, pour marier de beaux jeunes gens qui, une fois heureux, se soucient de lui comme de leurs premières pantoufles. Ainsi il vit et s'agite pour un but supérieur à la satisfaction de ses appétits matériels. L'idéal I je vous demande pardon de ce gros mot, mais enfln on ne peut pas s'en passer plus que de pain. Jj Armant d' Amanda et La Canne à Canada sont le Pindaro des gens qui n'en connaissent pas d'autre, et c'est pour l'amour de l'idéal, réduit à son expression la plus

simple, que les couturières de province contemplent avec une muette extase les uniformes éclatants des militaires.

— (( Mais, continuera mon interlocuteur, est-ce que le dix-septième siècle vous paraît plus beau que le dixneuvième, et Naples plus intéressant que Paris ? Ah ! Dieu m'en garde I le Paris de la réalité ou le Paris de Balzac, la vie, la création, la lutte, la cité toujours en travail qui est l'âme et le flambeau du monde, les d'Arlhez penchés sur leur livre, les Bianchon interrogeant le cadavre humain, Nucingen inventant des millions, de Marsay domptant les hommes par la science et par le charme, Rastignac et Rubempré conquérant la civilisation comme d'invincibles Attilas en gants blancs, les d'Espard et les Maufrigneuse laissant après elles un sillon de lumière, Goralie et Florine fouaillant, comme un docile troupeau, les banquiers et les gens d'esprit ; les titans : Vautrin, Asie, madame Marneffe, la cousine Bette^ dominant la société par le vice et par le génie, oui, ce Paris-là m'intéresse, me séduit, me passionne, me prend par toutes les fibres de mon cœur. Mais, je le répète, j'étouff'e, comme Gil Pérès dans le Paris restreint et conventionnel uniquement occupé par les dissentiments des quelques bourgeois delà rue Maubuée.

En général, les acteurs du Palais-Royal sont atteints par la résignation chronique, et au bout de quelque temps ne se rappellent plus qu'ils ont connu les vastes cieux oîi frissonnent des milliers d'étoiles. A force de ne voir que la loge de la concierge, le vilain escalier noir, et le foyer, et leur loge d'acteur, et la salle où les spectateurs sont empilés comme des harengs dans un tonneau, ils perdent le souvenir et la conscience des autres choses et trouvent naturel d'appartenir, dans les comédies, à cette nation d'anciens peaussiers et de quincailliers retirés qui, dans des chambres sans air et sans élégance, cherchent à se sganarellifier les uns les autres.

428 FEUILLES YOLANTES.

Mais il était facile de voir 'que Gil Pérès, lui, ne se résignait pas.

D'abord il n'avait pu engraisser. 11 n'avait pas été, ainsi que ses camarades, atteint par cette obésité qui isole le comédien du reste du monde et l'enferme dans une sorte de carapace. Il était resté mince, svelte, maigre, élégant, impatient, et son regard avide, sonnez tordu, sa bouche inquiète et frémissante, semblaient vouloir s'élancer, s'envoler n'importe où, quelque part, plus loin, ailleurs que dans la farce implacable et semblable à elle-même. On eût dit un oiseau réduit en esclavage et qui, après avoir longtemps marché, se souvient tout à coup qu'il peut fendre l'air d'une aile fulgurante et s'élancer au loin, comme une flèche irritée et joyeuse.

On a dit que Gil Pérès est fou. La vérité, c'est qu'il est guéri du Palais-Royal, qu'il a retrouvé ses sens, ses idées, ses notions acquises, que maintenant il reconnaît le son d'un clairon et d'une flûte et qu'il ne froisserait plus entre ses doigts un morceau de drap écarlate sans s'apercevoir qu'il est écarlate. Au contraire, je pense que ses camarades ne guériront pas, et qu'ils ont môme perdu le désir de guérir. Geoffroy, qui est à coup sûr le meilleur des comédiens modernes, et dont la diction intense et juste mord sur la pensée de l'écrivain comme l'eau-forte sur le cuivre, Geoffroy s'est si bien identifié avec ce type de bourgeois bon enfant, égoïste, infatué, satisfait, libertin, faisant des Sganarelles et l'étant luimême, dont il nous a donné mille et mille épreuves diverses, que désormais il est impossible, peut-être à lui aussi ! de savoir où le comédien finit et où le type commence.

Ce bourgeois, il est destiné à l'être pendant trente ans encore, maître de lui et des destins, heureux de son gilet en velours frappé et fascinant le troupeau des Adolphinos, des Claras, des Adèles, qui lui passent la main dans les cheveux. Je crois que Lhéritier est au

Palais-Royal depuis 1830 ; peut-être y est-il depuis mille ans. Il doit ignorer les transformations de Paris et la création de tous les nouveaux boulevards. Depuis des siècles il est portier, rentier, propriétaire ; il passe sa langue sur sa lèvre, et dans sa longue tirade, ébauchée vaguement, spirituellement bredouillée plutôt que dite, balbutiée tambour battant avec une volubilité enfantine, se pressent des souvenirs confus du temps de Louis-Philippe ou du temps d'Aménophis.

Hyacinthe, abrité sous son grand chapeau comme sous un noir parasol, a compris depuis longtemps qu'il a dans sa chair la griffe du Palais-Royal et que le Palais- Royal ne le lâchera jamais. Sa profession lui interdisant de laisser pousser sa barbe, il laisse pousser son nez, mélancoliquement, et le soir, d'une âme docile, il se coiffe du chapeau tuyau de poêle, endosse les veston» vertigineux et représente les beaux jeunes gens aimés des femmes.

Non certes, je ne méprise pas la farce du Palais- Royal ! Je connais ses chefs-d'œuvre. Moi-même j'y ai ri à me décrocher les mâchoires, et j'en ai eu bien souvent la nostalgie. Que de fois, en lisant un volume de vers bien ennuyeux, bêtement lyrique, avec trop de cascades ruisselantes, de fleurs et de petits oiseaux, que de fois, dis-je, j'ai désiré me trouver au Palais-Royal dans un étroit fauteuil et entendre Geoffroy racontant ses bonnes fortunes, Lhéritier parlant de madame de Monflanquin et de madame Ghadernagor, Gil Pérès irrité, grinçant comme une chanterelle, et Lassouche, avec ses cheveux dans les yeux, accordant fiévreusement le piano ! En revanche, quand je suis en prison dans cet amusant théâtre, je pense aux prairies, aux fleurs, à la nature, à l'âme, à ses destinées, j'écoute avec désespoir les récriminations du ménage Rifolet et du ménage Cerfeuil, et il y a des moments où je donnerais ma vie pour entendre deux vers de Shakespeare.

Gil Pérès n'est pas fou. Mais quelle joie, quelle déli-

rante joie il a dû éprouver en marchant dans des rues véritables, en respirant l'air comme les autres créatures, en s'asseyant sans le consentement du metteur en scène, et en mangeant des poulets qui ne sont pas en carton ! 0 délivrance ! évasion prodigieuse ! Il n'a plus entendu les calembours qu'il entendait depuis trente ans et que, par politesse, il feignait de ne pas connaître. Il a pu voir des demeures où le domestique n'entre jamais dans le salon à moins qu'on ne l'y appelle, et où nul amant ne se cache dans les armoires à robes et dans les cabinets noirs. Il a pu causer avec de jeunes et aimables femmes qu'on ne prend pas à pleines mains comme des sacs de pommes de terre, et qui ne se jettent pas au cou d'un comique à tignasse bizarre. Il lui a été permis d'échanger des idées et des impressions avec des êtres semblables à lui, dans un langage où les vocables ne sont pas détournés de leur sens, et où le mot chat signifie : nu chat I

Mais je frémis d'y songer : si un de ces soirs, poussé par le démon ironique de la perversité, il entre pour un instant dans la salle du Palais-Royal, que pensera-t-il de ses anciens compagnons en les voyant s'agiter, se bousculer, échanger des horions et des coq-à-l'âne, roulés par je ne sais quel tourbillon dans une mêlée orageuse et stérile, et ne croira-t-il pas que leurs fronts comme celui du prince Hamlct, ont été souffletés par l'aile noire de la Folie ? En tout cas, rentré chez lui, il pourra lire ce qu'il voudra, Salammbô ou La Légende des Siècles, sans voir au bas de la page cette ligne obstinée : les indications sont prises à la gauche du spectateu?', et il n'entendra plus la cloche du régisseur résonner dans sa tête, comme lo grelot tintinnabulant d'un cheval effaré.

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