‹ Paris vécu (volume 2)Chapitre 58 sur 60 · CONTES ET CONTEURS · texte numérisé non relu

CONTES ET CONTEURS

— « Pardon, monsieur, je crois que nous commençons un quiproquo. Vous croyez parler à Durand, marchand de bois; mais je suis Durand, notaire! » Ainsi s'exprime, ou à peu près, un personnage de vaudeville, que j'ai toujours admiré, et qui, à l'heure présente, a toutes les raisons de me revenir en mémoire, car je crois que, nous aussi, nous commençons un quiproquo. Si nous faisons un peu la grimace quand le — Naluralisme (puisqu'il faut l'appeler par un nom qui n'est pas le sien!) abuse du mot : cochon, appliqué à des individus faisant partie de la race humaine, ou du mot récemment remis en lumière par monsieur Margue, on nous dit : — « Quoi! vous n'admettez donc pas la Danse bondissante qui s'enfuit d'un pas léger dans l'herbe verte, la lèvre tachée d'une goutte de vin, la crotale d'or qui sonne, l'honnête liberté et le mot pour rire? Vous n'aimez donc pas Boccace, Rabelais, les vieux Conteurs, les Contes de la Reine de Navarre, les Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis XI, les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis de Bonaventure des Périers? »

En revanche, les gens qui pâment de joie en lisant des descriptions oii frémissent les verdissements et les pourpres violettes des pourritures, oui, ceux-là même! poussent les hauts cris et se cachent pudiquement le visage pour un conte où il est question d'une guimpe entr'ouverte et d'une fille embrassée.

Je crois qu'il est temps de mettre un peu d'ordre dans tout cela.

J'apprécie et j'admire beaucoup le talent des — naturalistes, quand ils en ont, et il y a tels morceaux d'Emile Zola, absolument beaux et parfaits, que je mets au rang des purs chefs-d'œuvre. Telle, par exemple, l'idylle grandiose qui termine La Faute de Vabbé Mouret. Mais je trouve que les — natwalistes , dont la grande prétention est d'être modernes, font une grosse faute contre la modernité, lorsqu'ils emploient des mots grossiers, non admis dans la conversation usuelle. En effet, nous devons, pour être de notre temps, parler comme les gens à qui nous parlons, et Rabelais avait parfaitement raison d'appeler les choses par des noms qu'au seizième siècle les plus belles et sages princesses prononçaient couramment, sans y chercher malice. Molière était dans la juste mesure lorsqu'il désignait par l'adjectif net et cru, de deux syllabes, l'état où Sganarelle croyait que l'avait réduit madame Sganarelle.

Mais aujourd'hui, à tort ou à raison, la mode a changé; nous devons la suivre si nous voulons être modernes, et nous ne devons pas plus arborer les gros mots dont l'usage est aboli, que montrer une braguette à notre culotte et une dague à notre ceinture. Ainsi le mot : COCHON est un mot excellent et charmant pour désigner l'animal aux soies brillantes et au groin rose, éclectique dans le choix de sa nourriture, dont Charles Jacque a fait de si belles et vives effigies ; mais il est impropre pour nommer la race qui fournit les Shakespeare et les Michel-Ange, et à qui Dieu a donné un visage sublime, en lui ordonnant de regarder les cieux. (Juant au mot de monsieur Marguc, Victor Hugo a écrit une de ses plus belles pages en l'acontant où et pourquoi Cambronne l'a dit; mais c'est une exception, qui est et devait être unique. Enfin, le mot : mufle peint à merveille le visage du taureau; mais on ne saurait l'infliger à des personnages raisonnables, sans évoquer l'idée d'un

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Polyte à haute casquette, dompteur et pasteur de femmes, dénombrant et fouillant son troupeau bêlant à la porte de La Reine Blanche!

Ah! ne confondez pas les aimables libertés du Conte avec celles où se vautre voluptueusement le monstre — Réalisme! Né dans le flot pourpré du vin, comme la déesse du Désir dans le flot de la mer amoureuse, le Conte français, dont Balzac a continué la tradition dans ses trois dizains de Contes drolatiques coUigez ez abbayes de Touraine et mis en lumib^e pour Vesbattement des pantagruélistes et non autres, le Conte français, vif, alerte, envolé,' n'est que gaieté et robuste allégresse, et s'il enivre, son ivresse n'est pas malfaisante, non plus que celle de nos généreux vins, qui réchauffent le cœur et inspirent la bravoure. La Joie I telle est son inspiration, son aine, sa loi, son excuse, sa raison d'être, et il a pour lui cette qualité suprême et surnaturelle, qui est le caractère distinctif des Dieux. Il a aussi le Rire, le Rire immense, contagieux et divin qui, pareil à la lumière même du soleil , ennoblit tout, et même sur les plus vils fumiers jette les éblouissements de ses blancs diamants, et ses ors fluides, et ses vertigineuses poussières de pierreries.

Notez bien que le Conte n'attaque rien, ne demande rien, ne réforme rien, n'enseigne rien, si ce n'est que contre l'amour, et la jeunesse, et les feux de la vingtième année, aucune force ne prévaut. Contre les lois dures, amères, tyranniques, aveugles, qui compriment les élans et la volonté de l'invincible Nature, il n'a qu'une revanche, qu'une vengeance, qu'une protestation : le réveil et le triomphe de la Nature même! Regardez ses héroïnes, fermes, drues, à l'épaisse chevelure, à la blanche poitrine, dont un beau rire découvre et montre toutes les dents blanches! Si leurs lèvres ont été un peu meurtries par les baisers, le plus fin cependant n'y verrait goutte, et leur seule faute, si faute il y a, est d'avoir taillé dans une étofl'e qui, par bonheur,

ne saurait être usée ni diminuée. Ainsi l'explique fort bien dans Le Décaméron (^si merveilleusement traduit par Francisque Reynard,) madame Filippa, trouvée par son mari avec un sien amant et appelée en justice. — « Mais, dit-elle, avant que vous procédiez à prononcer aucun jugement, je vous prie de me faire une grâce, c'est de demander à mon mari si toutes les fois qu'il lui a plu et sans que j'aie jamais dit non, je ne lui ai pas fait tout entier abandon de moi-même. » A quoi Rinaldo, sans attendre que le Podestat le lui demandât, répondit aussitôt que, sans nul doute, la dame à chacune de ses requêtes lui avait pleinement ooncédé selon son désir. — « Donc, poursuivit vivement la dame, je demande, moi, messire le Podestat, puisqu'il a toujours eu de moi ce qu'il lui fallait ou ce qu'il voulait, ce que je devais ou ce que je dois faire de ce qu'il laisse. Dois-je le jeter aux chiens? Ne vaut-il pas mieux en gratifier un gentilhomme qui m'aime plus que luimême, que de le laisser perdre ou gâter? »

Soyez francs, cette histoire de la pomme toujours mûrissante, et, depuis Eve, toujours fidèlement croquée, n'est tragique en effet que si nous voulons la prendre au tragique. Pour une infidélité, la Princesse Georges veut tuer son mari; elle est, j'en conviens, dans son droit strict et épouvantable. Mais combien je lui préfère cette belle et honnête bourgeoise tourangelle de L Heplaméron qui, voyant que son mari ne pouvait s'empêcher d'aller chez la métayère, voulut du moins qu'il y trouvât ses aises comme chez lui, et par cette grande charité conquit et ramena son infidèle. « La dame voulut voir le lit et la chambre où son mari couchoit, qu'elle trouva si froide, sale et mal en point, qu'elle on eut fort grand pitié. Parquoi incontinent envoya quérir un bon lit garnit de linceux, mante et courtepointe, selon que son mari l'aimoit, fit accoutrer et tapisser la chambre, lui donna de la vaisselle honnête pour le servir à boire et à manger, une pipe de bon vin,

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des dragées et des confitures; pria la métayère qu'elle ne lui renvoyât plus son mari si morfondu. » Certes, voilà une belle leçon de vengeance chrétienne, dont peuvent profiter toutes les bourgeoises, et aussi toutes les princesses.

Et tout cela est dit légèrement, vite, sans peser, sans rester, avec une grâce aimable et souriante. Au contraire, je reproche au — Natwalisme (et c'est pourquoi il ne sera jamais le parent du Conte français) de tout décrire, de tout détailler, d'appuyer sur tout, de tout consigner dans ses procès-verbaux. Il ne saurait effleurer la taille d'une dame ou baiser le bout de son gant, sans raconter tout ce qui se passe dans le ciel, dans les nuages, dans les panoramas de Paris, sur les cimes des édifices et sur les dômes des palais, dont l'or, incendié parle soleil couchant, entre en fusion. Dans ces cas-là, il voit tant de choses qu'il me rappelle la douzième des Cent Nouvelles nouvelles^ oia, monté dans un arbre, le laboureur qui cherche son veau voit à ses pieds un brave mari qui, élevant sa femme dans ses bras, s'amuse à l'admirer et à la regarder, comme il ferait d'une poupée. « Et, comme il estoit en ceste parfonde estude, il disoit maintenant : Je vois cecy! je vois cela! encores cecy ! encores cela! et qui l'oyoit, il veoittout le monde et beaucoup plus. Et, après une grande et longue pose, estant en ceste gracieuse contemplacion, dist de rechief : Saincte Marie, que je voy de choses ! — Hélas ! dist lors le laboureur sur l'arbre, bonnes gens, ne veezvous point mon veau? »

Le Conte est gai, et le — Naturalisme a le même défaut que le lièvre, dont La Fontaine disait : Cet animal est triste. Il vient de paraître un livre plein de talent de Paul Alexis, qui contient quatre nouvelles. Ce sont des études sobres, sincères, fidèles, faites avec une entière bonne foi, et où l'auteur, qui voit avec un œil de peintre, raconte ce qu'il a vu en un style simple, vivant, énergique, exempt de vulgarité et d'emphase.

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La première de ces nouvelles, Z^*; Fin de Lucie Pellegrin, est bien près d'être un chef-d'œuvre, et en serait un tout à fait, sans un dénouement que nous ne pouvons admettre; car, ainsi que l'a si bien dit Edouard Pailleron dans une préface récente, les Français ont horreur de l'horreur. Trois filles sont venues par dépravation, par désœuvrement, voir une femme jadis brillante, que la phthisie déchire et tue. On monte de l'absinthe, des liqueurs, la mourante se lève, cause, retrouve un moment de force factice dans ce lunch auquel prend part la portière, et, entendant les violons de l'Élysée- Montmartre, veut qu'on l'habille et qu'on la mène au bal.

A ce moment-là éclate le drame épouvantable. — « Gomme ça, on liche à l'égoïste. C'est du propre ! Si le garçon ne me l'avait pas dit... Moi, alors, je n'ai qu'à cracher des pièces de dix sous... » Qui parle ainsi? Un petit voyou en blouse noire, ù^ès large de hanches^ la visière de la casquette baissée sournoisement. Après ce beau discours, il se jette sur Lucie Pellegrin, la mord, l'égratigne, lui tire les cheveux, la roue de coups et l'achève, tandis que les visiteuses s'enfuient épouvantées, en renversant le guéridon, qui inonde la chambre « de verre cassé, de liqueur, de tisane, d'huile de foie de morue ». La scène est belle, vraie, horrible, mais il faut y ajouter ceci, que le petit voyou est une femme, la nommée Ghochotte! — 11 me semble qu'il faudrait s'arrêter là où s'arrête la Nature; car au delà ce sont les hideux marais dont la fange est pleine de reptiles inconnus et de bêtes impures, et ne peut être purifiée que par les meurtrières flèches d'or de l'archer Apollon.

Après cela, comme il nous semble honnête et vertueux, ce bon mari de tout à l'heure, qui regarde et admire sa femme sur toutes les coutures, et comme on a envie de lui crier : « Ne te gêne pas, brave homme! » Ce sont les libertés du Conte, qui, nées dans la joie et dans le rire, n'ont jamais corrompu ni troublé personne.

Cependant il y a des gens plus blancs que la blanche hermine, dont la pudeur s'en offusque; mais c'est toujours l'histoire de Tartuffe avec son mouchoir de poche : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. » Si Dorine était méchante, elle aurait bien vite fait de lui répondre : — (( Servez-vous plutôt du mouchoir pour cacher votre visage, dont la rougeur fleurie est beaucoup plus indécente que mon sein. » Et maintenant consolez-nous, ombrages, forêts, printemps, sources fraîches, baisers, murmures d'amour, cœur éclatant des roses!

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