LES DIAMANTS
Quoique ce projet ait été mis à Tétude et élucidé selon les règles cUins le sein d'une commission, il paraît que néanmoins on se décide à vendre les Diamants de la Couronne. Si le but de l'opération est d'en partager le prix entre tous les Français, il y a là en effet quelque chose de séduisant; car de la sorte chaque citoyen pourra sans doute obtenir un important fragment de centime. Toutefois Tespoir même de ce résultat me laisse froid, et il me semble que rien ne remplace une belle collection dispersée. On me dit que celle-là appartenait à la Couronne, être impersonnel et fictif, qui n'en a pas besoin; mais c'est un simple quiproquo, engendré par une appellation impropre. Avant d'être à la Couronne, ces Diamants étaient surtout et essentiellement ceux de la France. Mais la France, me dit-on encore, n'est pas un être en chair et en os, une figure visible. Qu'en savezvous? Elle a été visible puisqu'on l'a vue; est-ce que Rude ne la voyait pas lorsqu'il faisait voler au-dessus des bataillons en poussant un effroyable cri d'horreur et d'amour cette guerrière ailée, casquée, cuirassée d'écaillés qui est la Victoire ei La Marseillaise, mais qui est aussi la France? Et si elle peut se coiffer du casque au panache horrible, pourquoi ne pourrait-elle pas se parer aussi de ses prestigieux et glorieux Diamants?
Autrefois, un joaillier de la rue Vivionne avait exposé dans sa -vitrine des fac-similés, les imitations fidèles et
absolument exactes des Diamants de la Couronne. Les hommes et les femmes du peuple les regardaient non d'un œil d'envie, mais avec une admiration ingénue et naïve, et disaient avec leurs bons sourires : « Ah! si c'était à nous ! » Eh bien ! le rêve s'est réalisé ; le vent éperdu, l'ouragan du ciel a emporté les royaumes, les empires, les trônes, le sceptre, le manteau de pourpre, la couronne aussi ; les Diamants qui furent ceux de la Couronne, appartiennent aujourd'hui au Peuple Français ; il a le droit de les placer à son gré dans un de ses palais ou dans un de ses musées^ au milieu des gemmes^ des coffrets de lapis, des bustes d'améthyste et de cristal de roche, et d'en faire le seul usage qu'on en puisse faire, c'est-à-dire de les regarder et de les contempler , à son aise, comme une chose à lui. Et c'est ce moment-là qu'on choisit pour les lui dérober et pour en tirer une chimérique somme d'argent, qui, noyée dans le trésor public, n'aura pas môme l'importance d'une petite goutte d'eau dans la vaste mer!
Est-ce que nous serions moins français qu'un Philippe d'Orléans et moins fiers qu'un Napoléon? Lorsqu'on lui offrit, pour l'acheter, le diamant qui plus tard devait être nommé le Régent, Philippe, quoique ruiné et à court d'argent, ne se crut pas le droit de priver la France d'un tel joyau miraculeux, évidemment fait pour elle. Et de soldat obscur devenu empereur, César^ duc triomphant de toutes les armées, Bon.aparte ne s'est cru vraiment le maître du monde que le jour où il a pu fairesertirlediamant/e^^en^ sûr la poignée de son épée.
Le Diamant est céleste, surnaturel, divin, profondément mystérieux, pierre héroïque et chaste, comme tout ce qui ne peut être taché par rien et atteint par aucune souillure. Souvent, mon cher Louis, je passe de longues heures devant cette sorte de chapelle que le grand joaillier Orella a installée au Palais-Royil, à côté de sa boutique. Là, entre des murs et sur de larges tablettes revêtues d'un velours d'un bleu aussi éclatant
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et intense que le vaste azur, éclosent avec leurs feux bleus, jaunes et délicieusement blancs, les bouquets, les guirlandes, les fleurs de diamants éblouissantes, frissonnantes, extasiées, voluptueusement vierges, pareilles aux floraisons de constellations et d'astres, et n'appartenant pas à la terre, si ce n'est pour nous rappeler que les hommes sont nés de la même race que les Dieux. Telles assurément sont celles qui fleurissent, ivres de joie, dans les étincelants jardins du Ciel, où s'enfuit le vol fulgurant des Anges, et où passent les pensives Béatrices traînant dans la clarté leurs blanches robes de lumière. Ils sont semblables à ceux-là, les mystiques roses au cœur de neige et de flamme et les glorieux lys éperdus qui jaillissent resplendissants dans le ruisselant fourmillement des étoiles.
A vous dire le vrai, j'éprouve une immense satisfaction à penser que le joaillier a organisé cette exposition radieuse pour moi seul, et n'a pu l'organiser que pour moi. Excepté moi, en effet, qui peut la voir sans en être ennuyé et profondément troublé? Femmes honnêtes ou courtisanes, toutes les femmes regardent ces splendeurs avec le désir fou de les posséder, la crainte de ne pas les obtenir, le regret amer de ne les avoir pas encore attachées sur leur chair de neige et de rose ; les amants, les maris, les financiers, les seigneurs, les riches négociants s'en approchent comme des chiens qu'on fouette, devinant, sachant trop bien qu'à un moment donné on les leur demandera, dussent-ils rester plus nus que ce discours d'académicien auquel le cruel Musset a interdit l'espoir d'obtenir jamais une pauvre feuille de figuier. Quant au peintre, soit qu'il imite les gemmes et les cristaux par l'obstination patiente, comme un Desgofî'es, ou, comme un Vollon, par le jeu de la lumière et par l'énergique justesse de la couleur, il reste interdit et stupéfait devant les diamants, sachant trop bien qu'il n'en trouvera pas sur sa palette le vertigineux éclat, et que ses brosses vaincues se hérissé-
ront comme les moustaches d'un chat irrité* sans pouvoir exprimer ces scintillantes clartés dont la couleur est absente, et qui sont comme des gouttes d'une immortelle rosée, pénétrées par le frémissant incendie d'un intense et pâle soleil.
Moi, au contraire, trop pauvre pour être mis en demeure d'acheter quelque chose, le diamant qui jusqu'au cœur m'emplit d'une volupté débordante et tranquille ne saurait en aucune façon m'étonner; car j'appartiens à la Poésie lyrique, à cet art invincible qui a pour ouvrier le toutrpuissant Verbe, et qui, avec autant de certitude que la Nature elle-même, peut créer un diamant, rien qu'en écrivant le mot : diamant, et en le mettant dans le vers harmonieux et sonore à la place exacte où il brillera de tous ses feux éblouis, blanchissants et tendrement bleus, uniquement parce qu'il aura été mis à cette place.
Le Diamant est tellement divin que quiconque Ta possédé, sent qu'il ne peut le perdre sans s'amoindrir soi-même, et que s'en dessaisir équivaut à une abdication. Du temps que vous étiez encore parisien, mon cher Louis, vous avez certainement connu, car tout le monde l'a connu I cet Évezard, ancien ténor de l'Opéra- Gomique, beau jusqu'à l'invraisemblance, qui pendant trente ans et plus a été la passion, la folie et l'idole de toutes les femmes, depuis les fillettes qui sortent en cheveux sur le trottoir, jusqu'aux duchesses assises sur des trônes. Égoïste, certes, et s'adorant, comme un amant de cœur à qui appartiennent tous les cœurs, cet aimable bourreau n'était cependant pas parfait : personne ne peut l'être. Il aimait sa fille Maria et sa fille Éveline, et en les mariant, l'une au banquier Pagis, l'autre au célèbre peintre Gourtox, il leur a donné tout ce qu'il possédait, jusqu'au dernier sou, espérant seulement avoir son couvert alternativement mis chez elles deux, et ne gardant pas même un mouchoir pour pleurer, dans le cas où elles le feraient pleurer.
Est-il même besoin de dire qu*avec une touchante unanimité elles Font mis à la porte ? Maintenant vieux, pauvre, ruiné, plus dandy que jamais, puisqu'il ne sait pas exister autrement, mais dandy fait de haillons et de guenilles, ridé comme une vieille pomme, teignant ses cheveux blancs et sa fine moustache avec des chimies du plus bas étage, roi Lear sans noblesse, Gorîot ridicule, Evezard se promène sur le boulevard avec des collants gris qui ont joué Fra Diavolo et des polonaises vertes à olives et à brandebourgs, dont les affreuses tailles de guêpe ont jadis travaillé à la fortune de monsieur Scribe.
Ses bottines éculées, dont les semelles traînent et claquent, avancent leurs bouts recourbés comme des éperons de navire. Evezard fume des bouts de cigare ramassés dans les Tuileries. Gomme il est resté plus gourmand qu'une chatte, et comme dans son incurable pauvreté il a gardé le goût des friandises, il achète à la laitière, sur le pavé des Halles, une tasse de lait d'un sou dans laquelle il verse les gouttes d'huile restées au fond des vieilles boîtes de sardines, pour se donner la sensation du potage au lait d'amande ! et en se promenant sur le quai, il mange un boudin cru dans la nuit noire, afin de se figurer qu'il savoure un pâté de foie gras. Eh bien ! dans cette misère, dans cet abaissement, dans cette infamie, le vieux chanteur est consolé de tout et relevé à ses propres yeux, parce qu'il porte encore et qu'il portera toujours à sa cravate de satin blanc, et quel satin ! un diamant, un vrai diamant de dix carats, que lui a jadis donné, dans un transport d'amour, une princesse appartenant à une famille régnante. Evezard a eu froid et faim ; il a dévoré les croûtes de pain ramassées à terre, il a couché dans les bateaux de charbon, et il n'a pas vendu, il ne vendra jamais cette pierre sublime, que tout le monde prend pour un bouchon de carafe ; car tant qu'il a encore le diamant, son passé existe, ne peut pas être relégué
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parmi les rêves chimériques, et lui, Evezard, il est encore l'adoré devant qui la princesse déchevelée et demi-nue se mettait à genoux en murmurant d'une voix enfantine: « Dis-moi que tu me trouves belle ! »
Je connais mêmC; mon cher Louis, d'autres diamants qui brillent d'une lueur plus tragique. La jeune duchesse Louise d'Armery a apporté trois cent raille francs de rente à son mari, qui, six mois après les noces, a recommencé ses vies de polichinelles, trouvant les drôlesses plus drôles que tout, et retournant aux comédiennes avec autant de fidélité que s'il avait reçu des bulletins de répétition, car une fois qu'on aime le goût du rouge et des blancs gras, c'est pour la vie. Ce jeune duc, de complexion incurablement théâtrale, n'a pas tardé à connaître assez bien sa femme pour être certain qu'elle ne demandera jamais la séparation de biens ; riche lui-même de son chef, il ne vend pas les terres et les châteaux, et se borne à manger ses immenses revenus avec des fillettes aux nez retroussés et aux perruques bizarres. Mais dans l'hôtel somptueux qu'ils habitent, il laisse la duchesse manquer de tout, et seule, abandonnée, privée de linge, vêtue de robes déchirées qui montrent la corde, elle grelotte sans feu dans son appartement désolé, que les domestiques ne balayent même plus.
Le duc d'Armery ne donne aucun argent à sa femme, qui n'en demande pas et s'en passe, et on lui apporte chez elle une nourriture qui, servie à un prisonnier, lui ferait pousser des cris d'angoisse. Mais la duchesse Louise a gardé les diamants amassés dans sa famille de siècle en siècle, et elle se console avec ses diamants. Quand le soir est venu, elle revêt une robe de bal déchirée et dépenaillée; portant au front le diadème étincelant de mille feux, à ses oreilles les girandoles offertes à son aïeule par Marie-Antoinette, à son cou la rivière dont les pierres furent apportées de l'Inde par son grand-oncle, amiral de France, elle alhime
dans les candélabres et dans les torchères des bonis de chandelle, qu'elle est allée pieds nus voler. dans les cuisines,, et assise sur un fauteuil boiteux que couvre une tapisserie d'un prix inestimable, elle attend les visites qui ne viendront pas, et qui en aucun état de cause ne sauraient venir. Cette jeune femme est plus misérable que les mendiantes et les laveuses de vaisselle; mais comme elle est chez elle, assise à son foyer et parée de ses magnifiques diamants, elle est encore la duchesse d'Armery.
Persister, mon cher Louis, c'est là toute la question, et plus on réfléchit, plus on voit que la véritable somptuosité consiste à posséder chez soi des objets qui n'ont pas été achetés il y a cinq minutes sur le quai Voltaire ou à l'Hôtel des Ventes. Lire dans le livre oii lisait votre père, éclairé par le flambeau qui lui prêtait sa lumière douce et amie, c'est là le meilleur de tous les luxes et le plus rare. Les financiers improvisateurs, les demoiselles de douleur et de joie, les peintres de modes, les poètes de mirliton qui montrent leur poésie'en cachant soigneusement le mirliton, les marchands de petits papiers roses, les hospodars de comédie et les faux Turcs possèdent tous , dans une avenue en caoutchouc qui s'allonge chaque nuit, des hôtels dans lesquels lient tout le Japon, et qui sont meublés comme des palais de rois, avec un tas d'étoffes anémiques et pâlissantes. Mais tout cela, on sent qu'on le leur a prêté en même temps que leur richesse, leur bonheur, leur génie, qu'on le leur reprendra tout à l'heure, que l'Hôtel des Ventes s'impatiente et réclame et veut ravoir tout ce butin princier, qui en somme lui appartient. Au contraire, il ne prétend rien du tout sur les biens qu'il ne connaît pas et qu'il n'a possédés jamais; ceux-là, quand vous les tenez, sont bien à vous; c'est pourquoi, mon cher Louis, puisque la France avait reçu en héritage de bons et vrais diamants de famille, je pense qu'elle aurait eu raison de les garder.