‹ Paris vécu (volume 3)Chapitre 22 sur 60 · MARIONNETTES · texte numérisé non relu

MARIONNETTES

J'adore les marionnettes. Non pas certes avec l'autorité d'un Théodore Hoffmann, qui put connaître de près les coquetteries, les jalousies, les orgueils, les férocités et les naïves tyrannies 4ies petites actrices marionnettes, ni av^c celle d'un Qiarles^i^lodier; car on sait que celui-là fut personnellement l'ami de Polichinelle, et vécut dans la plus tendre intimité avec l'illustre buveur qui, par une antithèse un peu trop crue, arbore à la fois sur ses bosses le céleste azur du paradis et le rouge écarlate de l'enfer. Et non seulement le bon Nodier aima les créatures en bois, mais il se plaisait beaucoup dans la société des simples pantins. II en avait suspendu une grande quantité à une cordelette tendue au plafond au-dessus de son lit, et dans le sens môme de son lit ; et à l'aide d'une ficelle verticale attachée à la première et qu'il tirait de toutes ses forces, il savourait, tout en étant couché, le plaisir d'épuiser toutes les combinaisons tragiques et comiques et de les créer sans nul effort, tandis qu'au contraire le même travail donnait tant de peine à monsieur Scribe. Moi j'aime les marionnettes humblement, avec la conscience du peu que je vaux, mais de l'affection la plus sincère et la plu§ fidèle. Et surtout ce qui me charme en elles jusqu'au ravissement, c'est qu'elles acceptent nettement et franchement leur situation de marionnettes, tandis que. les autres personnes qui

sautillent sur la terre sont aussi marionnettes que les marionnettes ainsi dénommées, mais seulement ne l'avouent pas.

Un de ces derniers soirs à TOpéra, une des ^dames les plus charmantes et les plus spirituelles de Paris, voyant sur la scène le danseur Marion odieusement frisé, faisant des ronds et des grâces, et s'élevant dails l'espace comme un cerf-volant, avec un sourire immobile et figé, médit avec impatience : « Quand donc supprimera-t-on les danseurs ? Y a-t-il sur la terre quelque chose de plus absurde et de plus laid qu'un danseur? » — « Ah I madame, lui répondis-je aussitôt, ce qui est haïssable dans Marion, ce n'est pas le danseur, c'est l'amoureux de théâtre, agaçant comme tout homme qui cherche à être joli dans le sens féminin et juvénile.

Mais si, au lieu de la dissimuler, Marion laissait voir naïvement sa force, qui est très réelle, il cesserait d'être ridicule pour devenir beau. Relisez ou lisez l'admirable Parisine de Nestor Roqueplan, et vous verrez que vouloir supprimer le danseur, c'est vouloir supprimer la Danse elle-même, et surtout la danseuse, car cette fée, cette nymphe, cette oiselle qui semble planer, s'envoler, s'enfuir dans la nuée, et dont le corps paraît avoir tant d'esprit et dont les jarrets se montrent si hardis et les pointes si spirituelles, n'est rien qu'une marionnette, qu« fait manœuvrer l'habile danseur dont les bras vigoureux la soulèvent et l'emportent. Le danseur pense, invente, crée, imagine et danse même pour la danseuse, qui n'est qu'une illusion, une ombre, une apparence, un vague reflet. Carlotta Grisi, c'était Perrot; la Gerrito, c'était Saint- Léon, et ainsi de suite. La danseuse n'échappe pas à sa condition de femme, et elle est toujours gouvernée, animée, instruite, galvanisée par un mâle, qui est la création et la pensée. »

Ainsi je parlais à la dame, essayant de guérir chez

elle un préjugé trop vulgaire pour son subtil esprit, et par discrétion je m'en tenais là; mais, mon cher Louis, combien cette démonstration aurait pu être généralisée et poussée plus loin! Car songez-vous combien sont rares, môme parmi les hommes, les montreurs de marionnettes, ceux qui tiennent et font mouvoir les fils, et à quel point la plupart des mortels, hommes et femmes (et je n'excepte pas les plus illustres!) ne sont rien autre chose que des marionnettes !

Il faudrait commencer au géant, au porte-foudre, au lion Mirabeau. Vous vous rappelez l'histoire si connue de la phrase immortelle : Allez dire à votre maître que notis sommes ici par la volonté du peuple.,» Elle avait été d'abord prononcée à voix basse par un vieillard toussant, asthmatique, à demi mort, qui était placé à côté du grand orateur. Personne ne l'avait entendue... excepté Mirabeau qui se l'appropria, la répéta de sa voix de tonnerre, la ponctua de son geste souverain, et la jeta palpitante aux ouragans furieux de l'Histoire. Ainsi le grand dompteur d'hommes n'avait été qu'une marionnette colossale entre les mains du petit vieillard grelottant et perclus, prêt à exhaler son dernier souffle. De même, un des six grands hommes, un des génies surnaturels, Molière, fut surtout le suprême bon sens, et ce bon sens qui voit, juge, résout, traîne les méchants sous la grande clarté et terrasse le mensonge inutile, le Contemplateur dut souvent l'emprunter à sa cuisinière^, et alors c'est elle qui, entre sa casserole et sa rôtissoire, faisait mouvoir ce dieu devenu marionnette.

. Mais qu'est-il besoin d'exemples si illustres et déjà si anciens ! Nous n'avons qu'à regarder autour de nous ceux qui nous crèvent les yeux 1 Le député Gallas est à présent un peu vaincu et démodé ; mais qu'il a été beau lors de ses premiers triomphes d'avocat, lorsqu'il combattait l'empire avec sa voix d'airain qui semblait empruntée au noir clairon des Châtiments^ et plus tard,

pendant la guerre, lorsqu'à la tête de sa compagnie de francs-tireurs, il sut un moment tenir en échec l'abominable \ictoire, et avec une poignée d'hommes extermina un régiment prussien! Puis, devenu député et journaliste, il nous étonna tous par son inspiration, par sa science, par son esprit pratique; dans les commissions il groupait irrésistiblement les faits et les chiffres; à la tribune, toujours prêt, toujours inattendu, toujours nouveau, toujours charmeur, aussi éloquent que Gambetta et aussi logicien que Clemenceau, il remuait, retournait, reprenait la Chambre avec un discours, relevait les courages, gagnait les causes perdues, enflammait les âmes et ne permettait à aucune hypocrisie de cacher son front hideux sous le masque de la Liberté. Tout à coup, ces belles facultés ont été la proie de je ne sais quel délire.

A la fois enfiévré et las, turbulent et découragé, Gallas toujours éloquent, mais ne sachant plus que faire de son éloquence, disant ce qu'il ne faut pas dire, faisant ce qu'il ne faut pas faire, pareil à un torrent qui a perdu son lit et qui vagabonde au hasard, s'épuisant en même temps qu'il ravage, il a fait songer aussi à une montre détraquée, dont les roues stupéfaites courent sur place une inutile prétentaine. On s'est rappelé alors que le célèbre député avait eu pour ami un petit Provençal mince, phtisique, noir comme une mûre de haie, qui toujours vivait dans son ombre et lui parlait à l'oreille. Et comme à la fin Paris sait tout, on a fini par savoir que ce négrillon, le tout petit Mairie, guidait, conseillait, gouvernait^ manœuvrait son grand ami Gallas à la stature de héros, à la fauve crinière de lion éparpillée comme une flamme, et lui soufflait tout bas : « Fais ceci, fais cela! » et lui disait quand, comment et à quel propos il devait être sublime, terrible, judicieux, ou satirique à la façon de Rochefort. Car Gallas possède réellement tous ces dons-là, mais l)rouillés et entassés pêle-mêle, comme des objets

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qu'on a jetés dans un chapeau. C'est une marionnette éperdue qui ne sait plus quand elle doit chanter, caresser, menacer ou battre, à présent qu'on a emporté son petit maître noir, dans un petit cercueil pas plus grand qu'une boîte de parapluie.

Gomme toute Renaissance qui réussit est précédée par une tentative avortée de Renaissance, il y eut avant Rachel la tragédienne Tamnâ que vous vous rappelez sans doute, et qui, nou§ ayant rendu avant elle les furies d'Hermione, les extases de Pauline, la haine de Camille, les angoisses de Phèdre, la colère amoureuse de Roxane et les tendresses de Bérénice, avait sur Rachel l'avantage de ne pas nous montrer ces femmes idéales emprisonnées sous les robes asiatiques ou sous les tuniques flottantes, dans l'ignoble crinoline I D'une beauté aussi bien plus grecque et primitive que sa triomphante rivale, car son nez suivait le front sans la moindre inflexion, Tamnâ semblait descendre d'un bas-relief d'Égine; elle parlait naturellement la langue de la poésie, avec une voix d'or vivante et lyrique; elle était toute âme, toute harmonie, toute ardeur, toute passion; elle nous faisait frémir et pleurer et admirer, et toutefois elle n'était rien qu'un oiseau bien seriné par son professeur Régnier et par son oncle Tsiphâ qui, avec son baragouin de marchand de parapluies, trouvait pour l'admirable marionnette des inflexions délicieuses, d'une idéale justesse. La dernière Rachel que nous possédions encore, SéraphineGilis^ qui, depuis que Sarah Bernhardt^ s'est enfuie, a pris possession du palais tragique, est encore plus inconsciente et impersonnelle que ses devancières; c'est sa bonne qui apprend les rôles pour elle, et qui, en lui mettant ses bas, les lui inculque par je ne sais quel artifice I On sait que monsieur Strakosh répétait au lieu et place d'Adelina Patti; peut-être môme est-ce lui qui chantait aux représentations, caché derrière la diva comme Chérubin derrière Fancbette, et je ne jurerais pas qu'il n'en fût pas ainsi.

En tout cas, dans un ordre très inférieur, Je veux dire au café-concert et dans certains théâtres d'opérette, il est très certain que le chanteur et la chanteuse ne chantent pas ; celui qui chante, c'est le chef d'orchestre qui les fait tenir debout, les enlève par la force de sa passion, leur impose le geste nécessaire, leur souffle la note qu'ils ne trouveraient pas, et au besoin la donne pour eux. A l'Opéra, c'est le pianiste répétiteur qui vit, pense et comprend les rôles pour les chanteurs soulevés chacun par un petit fragment de son âme* Oui, regardez attentivement les mortels; ni hommes, ni femmes, ni Auvergnats, tous marionnettes!

Lampre, le docile élève de Flandrin, qui copie les Raphaël avec une exactitude à faire pleurer les anges, peignait très bien quand Flandrin était là, mais si le maître sortait une minute, pour aller chercher son mouchoir de poche oublié dans la chambre, voisine, patatras I tout s'écroulait, il n'y avait plus personne ; Lampre n'était pas plus peintre que je ne suis archevêque I Un empereur en voyage étant venu se faire peindre chez le célèbre artiste, Flandrin dit à son élève : « Asseyez-vous là, vous ferez aussi le portrait de Sa Majesté. » Et sans que personne eût jeté les yeux sur sa toile, il fit le portrait comme son maître, aussi bien que son maître, uniquement parce que son maître était là. Mais si on le laissait seul, il se sauvait terrifié, en criant : « Ahl mon papal mon papa! mon papa! » comme Thomas Diafoirus. Il n'est pas que vous n'ayez aussi entendu parler du poète Sommeria, qui en ce* momentrci fait fanatisme. Imitateur, adroit comme un singe, il avait assez bien surpris et singé, pour parler en langue de théâtre, les trucs de la versification ; mais il n'y avait pas plus d'idées dans sa tète que dans une boîte vide, et il tournait sur lui-même, comme un écureuil. Il a été aimé de la jolie Sylvie Robbes, jeune, émue, impressionnable, vibrante comme une lyre, ayant mille idées, mille impressions, mille saillies à propos

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de tout; Sommeria n*a pas laissé tout cela tomber dans Teau ; il met sa maîtresse en vers, l'exploite, la copie, vit de sa substance, et lorsqu'elle veut se pencher sur les feuillets où il aligne ses rimes, il lui dit : a Val ma pauvre enfant, ce sont des choses trop élevées pour toi; tu n'es pas capable de les comprendre! » Et Sylvie est si ingénue et modeste, avec sa jolie bouche de fillette pareille à une rose, qu'elle accepte cela humblement ; et elle ne sait pas même qu'elle tient les fils de cette stupide marionnette!

Enfin, mon cher Louis, il y a en ce moment-ci une seule courtisane amusante^ mais enfin, elle existe! Elle a le secret d'être mince sans maigreur, onduleuse, serpentine ; elle porte les robes avec génie, elle a des mois plus drôles que ceux de Sophie Arnould, et possède à fond l'art de désespérer, de ramener, de fixer, de chasser même quand elle veut les amants ; sa maison est meublée avec un vrai style, et on mange chez elle de très bonnes soupes aux choux, faites avec du lard fumé et des poulets de Nantes; enfin, c'est la maîtresse idéale! Mais livrée à elle-même, elle serait innocente comme une oie ; toutes ses belles stratégies lui sont dictées et enseignées parle vieux duc de Kandel, qui connaît bien le dix-huitième siècle, et s'amuse ainsi à faire de l'érudition réalisée. Jacqueline Brunin paye son précepteur en nature ; elle lui offre autant de bonheur qu'il en désire, et il peut en prendre à discrétion; mais cette condescendance n'engage pas beaucoup la fillette, parce que l'âge et les infirmités du duc le forcent à une extrême discrétion.

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