ESCRIME
Dans Tordre des lâchetés sans excuse, de celles qui consistent à accabler un adversaire vaincu et désarmé, il semble que la pire de toutes soit celle du juge qui, maître de lui-même, en paix avec sa conscience, entouré de respects, bien carré dans son fauteuil et ayant fait un repas confortable, accable de railleries et de fines épigrammes l'accusé pâle, interdit, famélique, rongé par la crainte, comme un lièvre, et flanqué des deux gendarmes. Si mes confrères... avaient le droit de peindre ! pourrait s'écrier avec raison ce misérable, en changeant à peine quelques syllabes dans le texte sacré de La Fontaine. Car il est probable qu'il saurait très bien, lui aussi, trouver le mot cruel, et qu'il lui suffirait d'une exclamation et d'un geste pour improviser, d'après son président, une violente caricature à la Daumier ; mais il n'est pas admis à faire de l'esprit, il lui est permis sans plus de servir de cible aux flèches ironiques, et encore sans faire la grimace. Au contraire, le juge, dont rien ne contrarie la verve turbulente, babille allègrement, s'écoute parler, rit lui-môme de ses risibles saillies et savoure avec conviction les enivrantes voluptés d'un triomphe un peu trop facile.
Eh bien ! je connais une lâcheté plus affreuse que celle-là encore. C'est celle de la femme jeune et belle, qui, sûre d'être adorée, joue avec son amoureux comme le chat avec la souris, et lui dit hypocritement: Je le veux
bien, plaisez-moi, persuadez-moi, je vous écoute, lorsqu'elle sait bien, l'impitoyable ! que cette froide mise en demeure suffit pour intimider absolument le pauvre bomme étouffé par les battements de son cœur et pour geler sur ses lèvres les paroles enflammées et spirituelles. A cette dame-là aussi, à cette féroce héroïne des Proverbes et des romans vertueux à la parfumerie, sa victime dirait avec justice : Je voudrais bien vous voir à ma place ! Mais on a beau s'aviser des plus adroites ressources, il est malaisé d'avoir raison sous la griffe aiguë qui vous égratigne et vous déchire, en attendant l'argument suprême et le coup de dent final.
Cependant, mon cher Louis, nous avons vu un brave garçon nommé Paul Damian, qui, dans une telle situation désespérée, a trouvé le moyen de faire bonne figure ; mais il était armé et outillé pour cela. Simple rimeur de profession, Paul est gai, bon enfant, bien Français de race et Parisien que rien n'étonne ; il sait prendre l'Occasion aux cheveux, comme un perruquier résolu ; il a l'esprit agile, et connaît pas mal de mots, lisant assidûment Rabelais et Théophile Gautier. Il est riche, puisqu'il possède en bonnes terres deux mille quatre cents francs de rente ; en outre, il a les reins solides, la barbe noire, fine et drue, et des épaules à porter un bœuf; avec cela c'est bien le diable si on reste en affront. C'était en août dernier, à Étretat, dans le petit salon d'un joli chalet, où, n'ayant pas d'occupation plus pressée, la persécutrice de Damian, madame Èveline Mérille, s'amusait à lui retourner le cœur, comme une omelette dans la poêle.
— « Vous m'avez affirmé, disait-elle, que vous saurez m'obéir, que rien ne vous coûtera pour me plaire et pour entendre tomber de mes lèvres le mot que vous attendez impatiemment. Obéissez-moi donc, car je suis en humeur de commander. Et d'abord, avant toute chose, adressez-moi une déclaration tout à fait immatérielle et éthérée, où pas un mot ne rappelle nos mi-
sères et le hideux éclaboussement de la fange terrestre.
— Madame, dit Paul Damian, tout n'est-il pas en vous pensée, lumière, esprit, et d'où pourrait-il venir, si ce n'est de l'âme, le subtil rayon fugitif qui court délicieusement sur vos lèvres? Ouï, ce qu'appelle mon chaste désir, c'est cette Ame, visible pour moi et pa» reille à une Béatrice couronnée d'étoiles, que j'admire foulant comme un tapis l'immuable azur, et dans le triomphe de la clarté sidérale parlant en mots ineffables un langage plus divin et plus extasié que la musique. Mais qu'est-il même besoin des mots célestes! Môme si je n'entends pas votre voix, et si, les yeux fermés, je n'admire plus la splendeur de votre sourire et la clarté* qui émane de vos douces prunelles, de votre seule présence naît une joie si débordante et pure que je voudrais, pour la savourer, l'aube, le désert, la neige éclatante des cimes, et ces blanches solitudes que n'a pas même effleurées l'aile fulgurante de l'oiseau, remontant d'un vol ébloui vers les frissonnants éthers d'où les Anges vous contemplent avec ravissement !
— Bon! dit Èveline, comme une fillette qui jetterait son jouet pour en prendre un autre, voilà qui va des mieux. A présent et, bien entendu, sans vous départir du respect que vous me devez et que vous exprimez si bien, faites-moi la cour d'une façon un peu plus humaine et cavalière.
— Madame, dit Paul Damian, nous sommes seuls dans une chambre close, dont les parfums nous conseillent ; enveloppés de désirs, car j'en ai pour deux I ils flottent dans l'air qui nous caresse, et comment leur dire : Posez-vous ici, et non pas là. Ne pas nous aimer serait absurde. Votre bouche de pourpre fleurie appelle les baisers, qui s'éveillent et se révoltent, et ne veulent pas être chassés. Vos petits pieds et vos mains divines me rendent fou; votre chevelure m'enivre, comme une vapeur d'or. Voir ces yeux, cette poitrine de lys et ne
pas les effleurer de mes lèvres : il faudrait donc que je pusse empêcher mon sang de bouillonner et mon cœur de battre. Si je vous aimerai ? oui, toujours, si vous voulez, et jusqu'à la mort ; et, si vous le voulez, une heure et une seule minute, car une minute de votre amour vaut plus et mieux que cent mille éternités. Que je vous tienne adorée et tremblante sur ma poitrine, la nature enflammée le veut bien, le monde, qui ne se soucie pas de nous, le veut bien, et je sens courir l'âme de ma vie dans cette petite main aux ongles roses dont ma bouche est avide ! »
En parlant ainsi, Paul avait saisi la petite main. Il s'apprêtait à la couvrir de baisers, et aussi les bras nus. Mais se reculant avec une petite moue très nette, madame Mérille prit dans un vase japonais une rose coupée, et se mit à la respirer en souriant.
— « Assez, dit-elle. Nous parlerons d'amour un peu plus tard. Pour le moment, il me plaît que vous me contiez un conte pour rire, tel que les aimaient nos pères, où le grain de sel croustille sous la dent émoustillée, et que cependant une dame puisse entendre, sans cacher trop souvent son front derrière l'éventail. »
Paul Damian était un peu stupéfait, comme un enfant à qui on aurait repris son sucre d'orge, au moment précis où il allait le mordre à belles dents. Toutefois, il fit icontre fortune bon cœur, et, sans reprocher à Èveline de s'éparpiller en des caprices un peu trop variés et divers, se hâta de lui obéir, avec la docilité d'un esclave fidèle.
— «Madame, lui dit-il, bien qu'il soit quinquagénaire, à très peu de chose près, mon voisin de campagne en Touraine, le marquis de Jozequel, est encore grand chasseur de bécasses et de fillettes. Un soir de l'été dernier, étant dans l'un de ses domaines, il vit étendue sur l'herbe, se reposant, ou dormant, ou faisant semblant, une belle Margot à la chair appétissante, dont la robe était fort débraillée. Le vieux coureur des bois se pen-
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cha, couvrit de gros baisers la bouche et la poitrine de sa petite vassale, n'y laissa pas une place qui ne fût toute rouge. Mais comme' il s'attardait à ce jeu, il vit du coin de l'œil sa femme, la marquise Josette, qui arrivait avec le curé. — Oh ! s'écria-t-il tout haut, comme se parlant à lui-même, mais de façon à être entendu, suis-je assez distrait ; j'avais vraiment cru que c'était ma bonne femme i Et il s'éloigna en sifflant un air de Tonton, tonlaine, pensant de la sorte avoir arrangé tout.
Mais quelques jours plus tard, lorsque, par son ordre, Jean, le mari de Margot, un gars superbe, vint apporter des fruits au château, la fille de chambre Lison lui indiqua le chemin d'un petit salon où il trouverait madame. Madame y était en effet, endormie et décolletée comme Margot, et dans son sommeil, souriant d'un si provocant sourire pourpré que Jean perdit la tête, et en même temps le souvenir de ce qu'il devait à son maître. Il se figurait que la marquise allait ouvrir les yeux, et le traiter de Turc à More, mais elle ne grouilla non plus qu'une souche ; si bien que de plus en plus affriolé, ayant toute honte bue, ivre de blancheur et de roses, poussé au crime par le crime déjà commis, une fois, trois fois, beaucoupii'autres fois, il fit le diable comme un soudard dans une ville prise, de telle façon qu'à la fin madame Josette dut se décider à montrer ses chères prunelles, où roulaient des étincelles d'or. — Hé, dit-elle* j'avais l'intention de dire, moi aussi : Suis-je assez distraite ! je croyais que c'était mon bon mari ! Mais vous m'offensez d'un tel cœur, ami Jean, qu'en vérité, avec toute la bonne volonté du monde, il n'y a pas moyen de prendre l'un pour l'autre I
— Le conte n'est pas mauvais, » dit madame Mérille, qui, sans ajouter un mot de plus, se mit à écrire quelques billets pressés, en se servant d'un buvard posé sur ses genoux, car exécrant la littérature, comme tout ce qui tache les doigts, elle n'avait pas de table.
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Puis, comme elle a l'habitude de cacheter ses lettres à son chiffre, avec de la cire blanche, elle pria Damian de lui tenir à cet effet un petit bougeoir allumé, et, tout en fermant les enveloppes, elle lui dit :
— « Peut-être suis-je trop exigeante ; mais quand nous choisissons un maître, nous lui voulons toutes sortes de belles qualités, et entre autres la bravoure I Que vous sachiez mourir, comme tous les gens bien élevés, je n'en doute pas ; mais sauriez-vous supporter la douleur et, comme un guerrier indien, chanter au milieu des tortures ?
— Madame, dit Paul Damian, d'une voix claire, rhythmée, exempte de trouble, je regrette de n'avoir ici à ma disposition aucun supplice portatif, et le respect m'empêche de me taillader et disséquer partiellement, de peur d'ensanglanter votre joli salon. Mais à celui, qui sans en mourir a pu essuyer le feu de vos yeux, est;il nécessaire de faire subir d'autres épreuves ? »
Étonné d'un madrigal /si parfaitement plat, et supposant avec raison qu'il devait cacher quelque arrièrepensée, madame Eveline Mérille réfléchissait et cherchait le mot de l'énigme, lorsque tout à coup, suffoquée par une insupportable odeur de chair brûlée, elle se retourna vivement. Elle vit alors qu'avec une maladresse enfantine, elle avait laissé tomber sur la main de Damian, goutte à goutte, la moitié de sa cire enflammée. Cette fois, elle fut touchée vraiment, en se souvenant que pendant ce temps-là Paul avait parlé avec une tranquillité absolue; mais elle n'était pas de bonne foi, et elle voulut pousser l'entêtement jusqu'au bout.
— « Eh bien, dit-elle avec dépit, pour un simple homme, vous êtes brave comme une Porcia ! vous comprenez vite, vous savez obéir et vous avez suffisamment d'esprit ou à peu près, enfin tous les mérites l. Mais on ne saurait trop se défier des rimeurs, dans une époque franchement américaine. Et, ajouta-t-elle, croyant avoir trouvé l'argument embarrassant sau-
riez-vous me prouver qu'au besoin vous êtes capable de prendre une rapide décision et de montrer du sens pratique ?
— Parfaitement, madame, » dit Paul Damian, qui alors la saisit entre ses bras robustes, et l'emporta, comme une proie, sur le divan rose en soie de Chine 1 Elle eut beau se débattre et pousser quelques petits sanglots, son heure était venue, et tous les artifices du monde ne l'auraient pas tirée de là. Ainsi fut représentée à huis clos, une fois de plus, l'immortelle comédie intitulée : Le Loup et l'Agneau. Mais alors, ce fut l'Agneau qui mangea la Louve, sans autre forme de procès, et je vous prie de croire qu'il s'en donna à cœurjoie. Il prit goulûment sa revanche des mauvaises raisons, de toutes les calembredaines, et d'autant mieux qu'avec plus de patience il avait attendu l'instant propice pour se venger. Dites, mon ami, fit-il pas mieux que de se plaindre !