‹ Paris vécuChapitre 13 sur 28 · IDEES POLITIQUES · texte numérisé non relu

IDEES POLITIQUES

Mon cher Louis, arrivant la semaine dernière, au jour tombant, dans la ville de C*** esa Vendée, où je devais faire un court séjour, je vis toute la petite cité sens dessus dessous, le sous-préfet, le maire, les gendarmes sur pied ; des femmes affairées poussaient des cris, les bourgeois péroraient avec animation, et de nombreux paysans, massés autour d'un cirque forain dressé sur la grande place, ne parlaient rien moins que d'y mettre le feu, et, en attendant, commençaient à le démolir. Heureusement, ils furent tenus en respect par des officiers du régiment de dragons en garnison à G***, parmi lesquels je reconnus tout de suite un de mes amis de Paris, le vicomte de Noffe. Lorsque la foule se dissipa enfin, non sans peine, sur la promesse formelle que justice serait faite, et lorsque les amis du vicomte eurent pris congé de lui, je l'abordai curieusement; et après les premiers compliments échangés, sans plus de préambule, je lui demandai de quoi il s'agissait.

— « Je crois, me dit Henri de Noffe, que la montagne aura accouché d'une belle et bonne souris ; cependant les autorités, qui déjà ouvrent un large bec et ne se sentent pas de joie, croient avoir mis la main sur un complot légitimiste. Il y a eu des domiciles violés, des arrestations opérées, des saisies de papiers, de revolvers comme on en trouve chez tout le monde, d'innocents fusils de chasse, et déjà l'instruction se poursuit,

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"et la Justice, qui ne perd jamais de temps, aiguise son glaive. Le plus curieux de l'affaire, c'est que la dénonciation a été faite par le directeur du Cirque, celui-là même que les paysans voulaient écharper tout à l'heure. C'est un nommé Philippo, que je croyais un brave homme, et que je connais beaucoup, car il s'était mis à ma disposition, et je venais souvent monter mes chevaux dans son manège.

— Mais, dis-je, quel diable d'intérêt peut avoir un directeur de cirque à empêcher l'avènement du comte de Chambordj ou de tout autre prétendant? Car je ne suppose pas qu'il ait été uniquement guidé par son patriotisme.

— C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, » me dit le vicomte, qui, aussitôt s'étant approché de la porte, parlementa et se fit reconnaître. Philippo, un homme grand, large d'épaules, avec une épaisse moustache noire, vint lui-même nous ouvrir, nous fit asseoir dans sa loge avec beaucoup de courtoisie, et quand mon ami lui eut posé la question qui nous intriguait, s'empressa de satisfaire notre curiosité.

— « Oui certes, dit-il, il y a complot; depuis un grand mois, j'épiais les meneurs, le marquis de Squéry et son beau-frère ; je les ai pris enfin la main dans le sac, et assurément c'est moi qui ai tout dit. Vous trouvez que mon rôle n'est pas beau ; mais il n'y a pas de vilain rôle quand on combat pour nos foyers et pour sa maison. L'intérêt que j'ai à tout cela? c'est celui d'un chien à qui on veut arracher l'os qu'il a. dans la gueule, et qui le défend.

— Je ne vous comprends pas, dit Henri de Noffe.

— Eh quoi! monsieur le vicomte, dit Philippo, ne N savez-vous pas bien que la nation française, essentiellement militaire et artiste, et disons mieux, costumière, a été, est et sera toujours éprise des uniformes, des pompons, des panaches, des broderies, des plumets, et de tout ce qui brille au grand soleil? Or, il n'y a

plus que nous autres, les écuyers, les cavaliers, les sauteurs, les gymnastes; oui, grâce à la République, il n'y a plus que nous qui portions et sachions porter ces oripeaux divins. (Test pourquoi l'avenir nous appartient sans conteste.

— Eh bien? dit le vicomte.

— Eh bien! fit avec animation le vieil écuyer, supposez qu'un roi, qu'un empereur revienne, monsieur de Ghambord ou un autre, n'est-il pas évident qu'il apparaîtrait entouré d'un état-major, de dignitaires, de chambellans écarlates, d'officiers brodés sur toutes les coutures, et alors, comme autrefois, nous redevien-

N drions la caricature et les vils parodistes de toutes ces magnificences, qui aujourd'hui nous appartiennent en propre et sont notre costume naturel I Gomment pourrions-nous lutter avec des gens couverts de palmes, d'étoiles, de paillettes d'argent et d'or et de plaques de diamants? Voilà pourquoi je ne veux pas d'une restauration. Vous me direz que pour le moment il y a bien encore l'armée, et qu'un général sur son cheval de bataille est plus éblouissant que nous; mais considérez que de jour en jour l'armée française verse de plus en plus dans la mode prussienne; les uniformes s'éteignent, s'assombrissent, perdent peu à peu leur splendeur-, et il n'est pas difficile de prévoir le moment où les militaires seront vêtus comme des huissiers ; alors les galons et les plumets ne nous seront plus disputés par personne, et nous deviendrons par conséquent les maîtres du monde.

— Mais, monsieur, dis-je, en intervenant à mon tour dans la conversation, ne vous exagérez-vous pas l'importance de toute cette friperie?

— Au contraire, me répondit Philippo, je ne la célèbre pas assez! Le goût de la parure guerrière est tellement inné chez l'homme, que bien longtemps avant de songer à se vêtir, les races primitives s'embellissent avec des cailloux, des plumes d'oiseaux, des colliers

faits avec des dents de loup et avec des coquillages. Il faut absolument que cet appétit soit satisfait; aussi voyez ce qui arrive dans les pays purement civils, dans l'Amérique, par exemple, que ses goûts d'égalité et ses religions bizarres poussent à un costume uniformément terne; c'est que les saltimbanques y sont adorés, couverts d'or, environnés d'une gloire triomphale. Représentés, eux, leurs chevaux et leurs écuyèrerf, sur des affiches gigantesques magnifiquement tirées en couleur, ils tiennent autant de place sur les murailles que dans la vie, où ils éblouissent, vêtus d'écaillés d'argent, ou armés comme des chevaliers de la Table-Ronde, sur des chevaux échevelés. Être à cheval et coiffé d'un casque, tout est là, et sous le second empire, bien qu'il eût à lutter d'éclat avec un tas de ducs et de princes rebrodés à neuf, le marchand de crayons Mangin, si beau sous son casque à plumes, eût peut-être conquis un sceptre, s'il eût été cavalier; mais il se promenait en calèche, comme monsieur Thiers, et c'est pourquoi ni monsieur Thiers ni lui n'ont pu régner sur la France.

— Mais, dis-je à Philippo, si 1 le comte de Ghambord venait à la tête d'une armée, jaillie tout à coup du sol français, je pense qu'il ne vous empêcherait pas de porter des galons, des habits de pourpre et d'azur, et de vous en donner à cœur-joie.

— Assurément, fit l'écuyer, mais il les permettrait aussi à son entourage, et c'est ce qui ne fait pas mon affaire, parce que je les veux pour moi tout seul! D'ailleurs, la restauration du trône, comme nul ne l'ignore, ne va pas sans la restauration de l'autel...

— Eh bien? dis-je.

— Eh bien ! continua Philippo rouge de fureur, imaginez-vous que moi, l'homme des oripeaux et des paillettes, je me laisserai volontiers couper l'herbe sous le pied par des gens plus brillants qu'un champ d'épis et de coquelicots? Non, comme l'a dit un de nos hommes d'État les plus éminents, le cléricalisme, voilà l'ennemi,

le mien surtout! Car les cardinaux me prendraient le vermillon, le sublime écarlate, et les prêtres qui aveugleraient tout avec leurs ors, leurs argents, leurs strass, leurs fleurs de soie, ne me laisseraient quç les yeux pour pleurer! Que tout le monde soit condamné à l'habit noir, excepté moi, voilà mon rêve, dont la république fera une réalité, si elle dure! Déjà les comédiens sont vaincus. Aveuglés par le roi Zeus, qui prend la peine d'étendre lui-même une taie sur les yeux de ceux qu'il veut perdre, les derniers enfants de Thespis sont devenus de bons bourgeois économes et riches, et donnant un bon bœuf pour un œuf, moyennant le tout petit bout de ruban rouge qu'on leur permettra d'attacher à leur boutonnière, ils nous laissent le drap rouge, le satin rouge, la soie rouge, toutes les autres étoffes rouges, et les métaux arrachés au sein de la terre avare, et les plumes fastueusement envolées dans l'ouragan! Et au moment où je vais avoir sans partage le monopole de ces richesses réservées jadis à la gloire des Dieux, le comte de Ghambord viendrait me les reprendre pour orner les figurants de son sacre ! Ah ! mais non ! Pas de ça, Lisette.

— Mais, dit le vicomte de Noffe, livrer quelqu'un est toujours abominable, et dans tout ce que vous dites, il n'y avait pas une bonne raison pour dénoncer le complot, si complot il y a.

— Si fait, s'écria Philippo, j'ai dénoncé celui-là, et autant qu'il y en aura, je les dénoncerai tous ! J'ai deux fils, monsieur, qui tous deux ont été militaires et sont braves; ce sont d'excellents écuyers, beaux comme Murât et Kléber, qui savent porter tous les costumes! Quant à mes deux filles, Louise et Adèle, ce sont des centauresses aux longues chevelures ; elles peuvent apparaître magnifiquement en ces uniformes de colonelle dont se parait si bien la reine Victoria aux jours de sa jeunesse, ou si le temps est à quelque renaissance d'antiquité, faire briller sous le fulgurant soleil les cuirasses

d'Hippolyte ou de Penthésilée ! Vienne un de ces cataclysmes que tout le monde peut prévoir, puisque l'histoire se plaît à les prodiguer, et mes enfants, qui de tous les mortels seront les seuls cavaliers équipés , auront alors sur Gambetta, sur Clemenceau, sur Rochefort luimême, l'immense avantage de haranguer la foule à cheval, sous un superbe costume guerrier; et dans ces conditions, pourquoi l'un d'eux ne s'emparerait-il pas du pouvoir suprême? »

Il ne faut pas s'appesantir sur les dénouements, qui sont toujours inutiles! Le bon Philippe semblait si convaincu que nous nous serions fait scrupule de détruire ses illusions ; toutefois, avec infiniment de tact et de bon sens, le vicomte de NofTe sut lui persuader qu'il ne fallait sacrifier personne, surtout par des moyens tortueux, à l'avènement éventuel de sa dynastie, et nous le laissâmes bien décidé à atténuer tout à fait sa première déposition, de façon à faire mettre en liberté, s'il était possible, les prétendus conspirateurs légitimistes.

— « C'est égal, me dit Henri de Noffe, comme nous revenions à travers les calmes rues de G*** où déjà il faisait nuit noire, Philippo sans doute boit à même dans la coupe des rêves; mais, songez-y, il y a une force énorme dans ces amoureux de la pourpre et du galon, qui, pour ne pas être vêtus de drap noir, bouleverseraient le monde ! Le premier Napoléon ne s'y trompait pas. S'il se fût trouvé en face d'un homme pareil, ou il l'aurait fusillé au pied d'un mur, ou il aurait fait de lui quelque chose de pompeux, comme un introducteur des ambassadeurs ou un marchand d'eau de Cologne.

— Hem! lui dis-je, vous avez raison, mon capitaine, mais les drames à costumes sont morts avec le comédien Mélingue, et en dépit des innombrables Farina, l'eau de Cologne est aujourd'hui tout à fait démodée! »

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