DOCUMENTS HUMAINS
En thèse générale, je suis pour ne rien tuer. Cependant, si cela était possible, il serait bon d'égorger quelques lieux communs ; car ce sont eux qui font un simple crétin de l'Homme, à qui Dieu avait donné un visage sublime, en lui ordonnant de regarder les cieuxî Qu'est-ce, au juste, qu'un lieu commun? C'est une plate et vulgaire niaiserie exactement contraire à la vérité, mais que tout le monde répète, parce que tout le monde l'a entendu répéter par tout le monde. Je choisis au hasard : il n'y a qu'à mettre la main dans le sac! Un des lieux communs les plus répandus et les mieux accrédités consiste à dire que le costume moderne est hideux. Il est, au contraire, superbe. Un temps viendra où cette vérité éclatera avec évidence; mais ce sera seulement dans quelques milliers d'années, quand on découvrira les images de nos contemporains en organisant sur le sol que Paris occupe aujourd'hui des fouilles pareilles à celles qu'on vient d'exécuter dans les plaines de la Troade.
Oui, le costume moderne est essentiellement beau ! Je ne parle pas de celui des femmes, parce qu'alors il me serait trop facile d'avoir raison. On peut remonter bien loin dans l'histoire sans trouver un vêtement comparable à celui que nos femmes portent aujourd'hui. Il est beau, surtout parce qu'il épouse et accuse les formes, et parce qu'il s'assoit et s'accorde à la magnifique struc-
ture du corps humain. On ne fera jamais rien de supérieur aux robes princesse, collantes du cou jusqu'aux pieds, dont le thème est ainsi irréprochable, mais où la fantaisie a jelé une incroyable richesse, broderies, ■étoffes brochées, gammes de tons obtenues par la diversité des étoffes d'une seule couleur, ornements où se 'multiplie l'inépuisable invention du décor. Fantasque, effrayant, charmant, à la fois voluptueux et chaste et plein d'étonnantes surprises, ce costume, qui surtout a la gloire d'être étrange, — qualité sans laquelle rien de moderne n'existe ! — permet l'initiative et le cachet individuel. Il admet tout et sait tout employer, les toisons, les plumes, les fourrures, et jusqu'aux plumages bêtes. Aux fêtes de la reine d'Angleterre, une lady audacieuse et naturaliste portait dans les cheveux un perroquet, un vrai perroquet... et c'était superbe!
Mais c'est seulement le costume des hommes dont je veux parler ici, car il faut prendre le taureau par les cornes et mettre les pieds dans le plat, et il ne faut pas même hésiter devant la glorification du chapeau tuyau de poêle ! Peut-être serait-on tout de suite de mon avis en ce qui concerne l'habit noir de soirée, qui, évidemment, possède un style et une grâce particuliers. Mais je passe tout de suite au vêtement de la rue et de la ville, au costume tout à fait moderne de ces cinq dernières années, veston et jaquette; c'est celui-là que je prétends louer avec une admiration sincère.
Gomme le costume des femmes, il a l'immense avantage de dessiner et de montrer les formes, bien quïl ne soit pas collant. Cet habit de tous les jours force à -être élégant, à avoir du galbe. Il est très difficile à porter, — mérite rare entre tous ! — et ne prête pas sa réelle distinction au premier venu. Pour le bien porter, il faut être gracieux, élégant de corps, bien fait, et cet habit leste et dégagé ne s'arrangera jamais avec un ventre : aussi ne doit-on pas avoir de ventre! Sa coupe est à la fois hardie et simple ; quant à ses couleurs s*
souvent décriées, gris, brun, amadou, feuille-morte, ce sont les seules qui, chez nous, puissent s'harmoniser avec le ciel, avec les maisons et surtout avec le pavé. Mais la gloire suprême de notre veston, c'est qu'il se refuse à déguiser l'intrigant et le paltoquet et ne va bien qu'à d'honnêtes épaules.
Le dernier des cabotins, par exemple, peut avoir l'air d'un seigneur, en costume Louis XIII ; mais en habit de ville, il a l'air de ce qu'il est. Avec cet habit net et correct, pas de feinte possible, et les marchands de n'importe quoi ne s'y trompent pas. Arrivent dans le même hôtel deux jeunes gens du même âge, ayant la même coupe de cheveux et de barbe, portant des vêtements identiques, sortis de chez le même tailleur, l'hôtelier n'aura pas besoin de réfléchir pour dire à l'un des deux : « Monseigneur veut -il me suivre? » et à l'autre : « Entrez, mon garçon ! »
Les amateurs de couleur locale, qui ne voient pas le pittoresque à moins qu'il leur crève les yeux, se désolent surtout, parce que, le même costume ayant été adopté par tous les peuples du monde, il est, à ce qu'ils croient, difficile de savoir si on est à Londres, à Madrid ou à Paris ; et ils prétendent qu'on peut même aller jusqu'à Lima sans être bien certain d'avoir dépassé Asnières. Ai-je besoin de dire que leur généreuse inquiétude est fondée, non seulement sur une observation superficielle, mais sur un manque absolu d'observation? Oui, il est très vrai que la jaquette et le veston ont conquis l'univers, comme firent jadis Bacchos et Alexandre ; mais il n'est pas vrai du tout que ce vêtement ne varie pas d'un peuple à l'autre; car chaque peuple, qu'il le veuille ou non, lui impose ses idées, sa fantaisie particulière et sa manière d'être.
Comparez un Français et un Anglais en habit de ville ; vous verrez entre eux des différences radicales, qui tiennent à l'essence même de l'individu, à son être moral et politique. Le peuple anglais est le plus libre
de tous les peuples, mais il lui est très facile d'adopter une règle et de la suivre. Au contraire, le Français est souvent très peu libre, mais il n'est jamais soumis et il n'abdique pas son libre arbitre, même en faveur d'une règle qu'il a inventée lui-môme. Ayant la conscience indéniable de sa dignité et ne désirant plaire qu'à luimême, l'Anglais se rassemble, forme un tout, n'a nul besoin de se répandre au dehors. Le Français, à qui rien d'humain n'est étranger, est tout expansion, veut et sait charmer tout, et jette sans cesse au dehors son esprit et son âme : de là la manière très diverse dont l'Anglais et le Français portent le veston!
Le costume anglais est plus haut montant que le nôtre. Les parements, les revers, tout petits, sans velours ni soie, restent toujours pareils à l'habit. Le tout est un peu plus juste, un peu plus étriqué aussi que chez nous. Le col de la chemise, droit, est beaucoup plus bas que le nôtre, et ferme plus; les poignets sont plus petits aussi. En somme, on voit moins de blanc que chez nous. Les Anglais ne mettent pas du tout de fantaisie dans le costume. Leurs habits sont toujours des complets, et faits d'une seule étoffe. Chez eux, quand il y a une mode, tout le monde l'adopte. Le costume est alors une affaire de caste, tandis que chez nous c'est une affaire d'individus. L'an dernier, à Londres, tous les élégants portaient des complets gris de fer très justes, avec des chapeaux tuyau de poêle, tous parfaitement semblables. C'était un uniforme. Au moment même où j'écris, il y a deux cravates, toutes les deux fort laides, auxquelles ne sauraient se soustraire les gentlemen anglais qui tiennent à la respectabilité ; Tune est violet-rouge (Magenta,) l'autre d'un bleu faux.
Le Français ne saurait être ainsi dompté et enrégimenté. Aussi, chez nous, le costume reste juste, mais tous les détails vont s'élargissant, la manche, le parement et même le pantalon, bien que nous ayons abandonné la mode du pied d'éléphant, — mode,. d'ailleurs,
FEUILLES TOLÀNTES. 405
contraire à l'idée moderne, puisqu'elle dénaturait la forme. Ce mouvement s'accentue à mesure qu'on avance vers le Midi. L'Italien, même Rhabillant ici, ouvre et élargit tout, par un besoin naturel de splendeur et d'emphase. Les peuples d'origine latine se reconnaissent au nœud volumineux de la cravate. Jamais un Anglo-Saxon ne montre une cravate émergeant sur les habits.
En France, d'ailleurs, tout est au goût de chacun. Le veston, capricieux comme une femme, peut avoir trois boutons, ou deux, ou un seul bouton; et même, si on le contrariait, il n'en aurait plus du tout. Dans la rue, le 1 er janvier 1880, un Français très élégant offre à peu près l'aspect que voici : chapeau très bas à petits bords, (le rêve de Roqueplan!) ou bonnet de fourrure, car depuis quelques mois nous tendons à devenir plus russes que la Russie. Chemise avec un col tout droit et presque fermé. Grand pardessus noir, descendant jusqu'au milieu des jarrets, avec collet et parements de fourrure. Pantalon d'étoffe anglaise; guêtres en drap jaune sur des souliers très pointus. Gants chamois clair, avec des broderies bleu foncé sur les coutures; pardessus le gant, mitaine avec un ruban au poignet. Comme canne, un jonc, surmonté d'une boule en acier ou en nickel.
On sait quelle variété peut offrir l'habit noir et combien l'habit noir d'un vieux professeur ressemble peu à celui d'un maître-d'hôtel ou d'un président de comice agricole! Même parmi les habits noirs bien faits, acceptables, il y a des nuances infinies. Les gens du monde se reconnaissent entre eux, par une sorte de franc-maçonnerie, à certains détails de l'habit noir. Le revers monte sur le col, en faisant un tout petit triangle. Plus de fleurs à la boutonnière ; il est de bon goût de n'y rien mettre du tout. Le gilet est moins décolleté que ces années dernières; il y a des gilets tellement montants qu'ils ne laissent plus voir à la chemise qu'un seul bouton, assez gros, fait d'une perle noire. Le nœud de la cravate
blanche est devenu tout à fait horizontal, et la cravate est retenue, de chaque côté du nœud, par deux petites épingles apparentes, à têtes de perles. Le pantalon s'est élargi. Les souliers, en peau anglaise glacée, minces comme une feuille de papier, sont très découverts à la cheville, ornés d'un nœud de ruban imperceptible ou d'une toute petite boucle, et laissent voir des chaussettes de soie de couleur très sombre, brunes, marron, bleu foncé, ou noires avec des pois très petits de toutes les couleurs.
Cependant, il y a des gens qui s'habillent mal. Mais il y en a eu dans tous les pays et dans tous les temps, à Babylone du temps de Sémiramis, et à Rome, du temps de l'empereur Héliogabale. En général, défiezvous des jugements absolus. 11 est évident qu'en principe les meubles du premier empire sont fort laids et que les meubles Louis XV sont fort beaux; toutefois, il y a eu de mauvais ébénistes sous Louis XV, et il y en a eu quelques-uns de très remarquables sous Napoléon. Les modes les plus élégantes n'empêchent pas Jocrisse •d'avoir l'air jocrisse ; mais il est certain qu'un Français moderne peut être très bien habillé s'il y met un peu de génie ; et vienne un nouveau Balzac, il ne sera pas embarrassé pour costumer d'une manière charmante les acteurs de sa nouvelle Comédie Humaine. — Mais, dira le sceptique, il n'en viendra pasi — Eh! qu'en savez- vous? Il y a encore sur la terre des de Marsay, des madame Marneffe, des Diane de Maufrigneuse, et Dieu n'a pas encore usé toute l'argile avec laquelle il pétrit, lorsqu'il le veut, les Aristophane et les Shakespeare.