CHOSES DIVERSES
Gomme personne ne l'ignore, la Science vient d'inventer un papier qui absorbera les rayons du soleil et les emmagasinera. On rangera dans une armoire son papier imprégné et saturé de soleil ; le soir venu, on le sortira, on le dépliera, et alors la maison s'emplira de l'éclatante clarté du jour. Ainsi Phœbos Apollon, le Porte-Lumière, le tueur de Python, l'Archer qui lance des flèches, le Dieu aux cheveux d'or, deviendra un objet de papeterie et se vendra à la main, par cahiers de vingt-quatre feuilles, comme le papier sur lequel nous écrivons ces frivoles Études. Attention! garde à vous, compositeurs de romances et de nocturnes! Il n'y aura plus de nuits, et les thèmes poétiques fournis par la nuit vont disparaître sans retour. Le roi Zeus, désirant prolonger son amoureuse nuit avec la belle Alcmène, pourra, s'il le veut, continuer à envoyer son messager Mercure corrompre la déesse Nuit; mais ce sera comme s'il avait chanté : Femme sensible, si n'importe qui s'avise de tirer de sa poche un morceau de papier solaire.
Ce papier, — soyons sincère, — n'est pas encore entré dans le commerce; mais le célèbre Edison vient d'inventer, à l'usage des ménages médiocrement riches, une lampe électrique des familles, qui éclairera aussi bien que la bougie Jablochkoff, et qui coûtera vingtcinq sous. blancs effets de lumière, à L'aide desquels
la Féerie du Ghâlelet et de la Porte-Saint-Martin remplaçait les magiques surprises de la poésie, que vont devenir les auteurs dont vous faisiez la gloire, quand la cuisinière bourgeoise, en épluchant ses légumes, vous réalisera comme un phénomène quotidien, sans affecter pour cela aucune prétention à l'Académie?
Oui, la lampe Edison a lui, nouvel astre, et ses actions, émises à cinq cents francs, sont rapidement montées à vingt mille I C'est ainsi que les mythologie^ succèdent les unes aux autres ; car assurément ceci est un miracle aussi merveilleux à lui seul que tous ceux dont les Religions nous enseignent la belle histoire. A l'avenir, les Gamoëns ne seront plus réduits à écrire des vers à la clarté lancée par les yeux de leur chat, car, d'ici à cinq minutes, la lampe Edison va nous arriver d'Amérique; et, franchement, l'Amérique nous devaitbien cela, après les abominables nouvelles dont elle nous envoie la primeur.
En effet, ses Observatoires, ses impeccables Observatoires, qui déjà nous avaient prédit tous les fléaux dont nous venons d'être accablés : le froid intense, les montagnes de neige, la Seine gelée, la brutale et féroce débâcle, nous promettent, pour la fin du présent mois de janvier, une seconde représentation et une éclatante reprise de ces divers phénomènes.
Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Acculée, domptée, emmagasinée dans des morceaux de papier, poussée dans ses derniers retranchements, se voyant près d'être réduite en esclavage par les découvertes des chimistes et des physiciens, la Nature jouit de son reste et, par de suprêmes convulsions, s'efforce d'affirmer sa mourante indépendance. Dans le cas présent, elle suit la tradition consacrée dans les Cirques, où un tour n'est réputé réussi que s'il est réussi deux fois de suite ; et elle se regarde comme engagée d'honneur à recommencer les exercices que nous venons d'admirer. Espérons en sa faveur qu'elle en viendra à bout aussi bien que la
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première fois ; mais il ne faut pas qu'elle se flatte de faire mieux.
Avec ses longues gelées, elle a créé la faim, la misère noire, la cessation des travaux; elle a noyé un certain nombre de patineurs obstinés ; puis enfin est venu le tableau à effet, celui de la débâcle. Le pont des Invalides, en construction, a été emporté comme une plume, et les bateaux de bains, solidement amarrés, se sont mis à s'enfuir, aussi rapidement que la guerrière Atalante, poursuivie par Milanion. Les bateaux servant à des industries diverses ont été envahis par l'eau, noyés, et les mariniers qui les habitent ont dû déménager à la hâte leurs meubles et leurs effets. Les maisons du quai ont recueilli ces mobiliers sans domicile, et les cours y sont pleines de lits, de matelas, de tables, de malles, entassées comme après une guerre ou un incendie.
Même, l'eau de la Seine a un peu inondé les caves, et de sa verte langue elle a léché le pied des maisons; mais elle s'est arrêtée, en somme, contenue par la puissante maçonnerie des quais. Si elle tient à se surpasser elle-même vers la fin de janvier, il faudra qu'elle vienne à bout de cet obstacle, qu'elle parcoure les quartiers et les rues de Paris, comme un flâneur à qui les heures appartiennent, et que, cette fois-là, elle pénètre partout. Toutefois, j'incline à penser qu'elle n'entrera pas au Jockey-Club, car, ainsi que nous le voyons par les récents ajournements, il est diablement difficile d'y entrer l
Et c'est là ce qui fait la force de ce club illustre. Il est le premier, le plus ancien, le plus vénérable de tous. L'honorabilité de ses membres est hors de toute atteinte, et il peut montrer avec orgueil le tableau où sont inscrits les noms des gentilshommes morts pour la France pendant la guerre de 1870. Le Jockey-Club, tenant à rester bien composé, a eu soin de proposer aux aspirants qui en sollicitent l'entrée des conditions impossibles à réaliser, notamment celle-ci : ils doivent avoir, possé-
der, nets et liquides, vingt-cinq mille francs de rente l Or, qui ne le sait? depuis que la fièvre de l'or, l'agitation financière, le tripot, les Compagnies à la vapeur, les émissions d'actions exaspérées, se disputent la fortune publique, il n'existe plus personne qui possède cette fortune-là.
Ceux qui sont dans les affaires ont deux, trois, dix millions, mais d'une manière vague et flottante. Ils les ont eus hier et ils les auront demain ; peut-être les ontils encore à l'heure qu'il est ; mais ils ne les gardent jamais avec assez de suite pour avoir le temps d'adresser une demande au Jockey-Club et d'en attendre le résultat. Quant au propriétaire foncier, qui se contente de son château et de ses terres, qui ne joue pas, qui ne trafique pas et possède réellement, en terres, bois et prés, vingt-cinq mille francs de rentes, dévoré par la grêle, par les réparations, par les inondations, par les pauvres qui, mourant de froid, lui volent ses arbres, et à qui il ne peut en vouloir, payé avec fantaisie, — au bout d'un peu de temps, au lieu de vingt-cinq mille francs de rente il n'en a plus que vingt, puis il n'en a plus que quinze, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait cessé de troubler l'harmonie générale. Car, en France, il ne peut plus y avoir que des travailleurs, des meurt-defaim et des millionnaires.
Cependant, si, par hasard, un aspirant au Jockey- Club a réuni toutes les conditions qu'on exige de lui, on vote alors, et... il n'y entre pas ! Rien de plus légitime ; car, s'il y entrait, le Jockey-Club ne serait plus rien. Si l'ambroisie est le mets suprême, c'est seulement parce que personne n'en peut manger, et la possession d'une femme ne commence à devenir désirable que du moment où il est certain qu'elle ne peut être obtenue. Interrogez tous les bibliophiles, ils vous avoueront qu'ils ne se soucient guère d'un livre rarissime et que pour eux le seul bien enviable c'est le livre qui n'existe pas.
On a beaucoup ri — et très injustement! — du
Béotien, du promeneur à pied, du brave bourgeois qui caresse le rêve de monter dans l'obélisque, avec sa famille.. Il est exactement dans la condition de tous les chercheurs d'idéal. La belle affaire que de monter dans un monument creux et pourvu d'un escalier, comme la colonne Vendôme ou les tours de Notre-Dame! La chose enviable, c'est d'entrer dans un monument non creusé et d'en gravir les marches absentes. Toute belle et honnête dame, sachant le métier d'amour, ne commence-t-elle pas par prouver à son adorateur, même si elle est une heureuse mère de famille, qu'elle estrestée immaculée comme le plumage du cygne et que même la brise errante n'a jamais osé effleurer les boucles de sa chevelure ? Car pour pouvoir se donner, le point important, c'est d'avoir d'abord établi qu'on ne se donne pas!
Vingt-cinq mille francs de rente ! Décidément ce chiffre me fait rêver. En effet, une telle fortune, à Paris, permettrait de ne pas habiter plus haut que le sixième étage, de manger de la viande de seconde catégorie, et de prendre quelquefois l'omnibus ! Vous toutes qui ne possédez pas ce Pactole, habiles et prudentes ménagères, hâtez-vous d'acheter du combustible, du bois, du charbon, du coke. Déjà les marchands de bois prennent des airs terriblement insolents et arborent, avec une majesté olympienne, des bonnets en vraie loutre et des pardessus à revers de velours, ornés de décorations diverses. Viennent les froids prédits par l'Observatoire américain, et il faudra leur adresser des pétitions écrites en bâtarde sur papier ministre, pour obtenir d'eux un petit fagot de deux sous, qu'ils vous vendront six sous ! Et plus j'y réfléchis, plus il me semble impossible que ce froid meurtrier ne vienne pas, car il y a un acteur très important qui est intéressé à cette reprise, et qui, pour rentrer en scène, attend les vingt-quatre degrés au-dessous de zéro.
Cet acteur, c'est le Loup.
Depuis longtemps le Loup s'affligeait de sentir sa renommée considérablement diminuée. Il s'apercevait qu'il était devenu à la fin purement légendaire et n'était plus qu'un personnage des Fables et des Contes de Fées. Il aspirait à s'affirmer comme naturaliste, à rentrer dans la vie réelle et à manger des agneaux ailleurs que dans la fable intitulée : Le Loup et V Agneau. Le mois dernier, tandis que la neige jetait ses blanches montagnes sur les vieilles épaules des montagnes noires, le Loup est entré dans les villages; paraissant la nuit avec ses yeux de feu, il s'est glissé dans les étables, et il a emporté quelques agneaux. Il n'a pas encore touché aux petits enfants, précisément par crainte d'avoir l'air excessif et de tomber dans l'exagération ; mais c'est égal, gare au loup!
Un poète de mes amis prétend que tout cela est un cauchemar, un mauvais rêve, que le rideau va se lever pour le changement à vue et nous montrer de vertes campagnes souriantes, où des êtres beaux et intelligents s'enivreront du murmure des fontaines et du parfum des fleurs. Il me cite le désastre de chemin de fer où <ïeux cents personnes ont péri, le monstre qui a voulu -séduire une jeune fille près du cadavre de son père, le J>etit assassin de onze ans cynique et sans remords, les forêts entières qui brûlent tordues dans le vent comme des chevelures, la nature toute bouleversée, et il me dit que cette fantasmagorie ne peut être vraie. Je ne sais que répondre, ignorant ce qui est la vie et ce qui est le rêve, incertain s'il vaut mieux croire à l'eau gelée dans les cruches ou à la prochaine éclosion des roses, et si le torse de la Vénus de Milo existe plus sûrement que les bosses de Polichinelle !
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