AUTRES NIHILISTES
Si le grand peuple que nous sommes pouvait périr, il périrait par ^indifférence.
La fièvre de l'amour, la fièvre du dévouement, la fièvre du devoir, la fièvre du génie, c'est la vie elle-même. Une fois que l'homme s'est guéri de toutes ces fièvres-là, il est bien près d'être aussi guéri de la vie. Or, nous connaissons des hommes qui ne se portent pas encore tout à fait comme les pierres du Pont-Neuf, mais dont, cependant, la guérison va bon train.
Dans la génération des jeunes gens qui ont vingt ans aujourd'hui, il existe, — très heureusement à l'état d'exception et de très singulière exception, — un clan d'êtres élégants, empaillés et tranquilles, dont la religion facile consiste à n'aimer rien, à ne vouloir rien, à ne s'intéresser à rien. Tout ce dont on peut leur parler, depuis les étoiles du ciel jusqu'à la belle fille qui passe, leur paraît être du vieux jeu, en d'autres termes, usé, aboli, périmé. Que l'un de leurs compagnons s'inquiète, par exemple, de sa mère ou de sa sœur malade : — « Oh ! disent-ils, il ne faudrait pas nous la faire à la famille I » Et, au bout du compte, il ne faut la leur faire à rien : ni à la patrie, ni à l'humanité, ni à la tristesse, ni à la joie, ni même au plaisir, car ils méprisent le plaisir, comme tout le reste.
Qu'aiment-ils donc?
Ils aiment à ne pas être... ennuyés et à ne -s'occuper
de rien. Ne leur parlez pas d'une découverte scientifique, ils auraient bientôt fait de murmurer d'une faible voix: « La Science, en voilà assez ! » En art aussi, ils ont assez de tout : Delacroix, il n'en faut plus ; Véronèse, il n'en faut plus; Michel-Ange, il n'en faut plus. Parlez-leur d'un drame moyen âge, ou antique, ou moderne, ils répondent : «Pourquoi moyen âge? pourquoi antique? pourquoi moderne? » et, de fait, il est impossible de répondre à cepowquoi. — « Veux-tu boire un bock?» demande un de ces abstentionnistes à son ami, et l'ami répond d'abord : « Je veux bien » ; puis, tout à coup, se ravisant, il dit,en levant son œil sans regard : « Pourquoi un bock? »
Question qui ne saurait être résolue. Car la nécessité de boire un bock, ou d'accomplir toute autre action, est impossible à établir, du moment que la partie intéressée la conteste. Mais ils vont plus loin dans le nonêtre. L'un d'entre eux penche nonchalamment ses lèvres vers les lèvres d'une femme aussi peu amoureuse que possible ; mais au moment où les deux bouches vont se toucher, il se retire lentement, parce qu'il s'est dit en lui-même : « A quoi bon? »
En effet, il y a des femmes, dans cette nation, qu'il faudrait appeler les nihilistes, si ce mot n'avait pas pris une signification politique particulière, et à propos desquels je proposerais de créer un indispensable barbarisme en inaugurant le mot : les rien-du-toutistes! ces femmes, il faut les voir dans les soupers, dans les cabarets, dans les bals où elles traînent, je ne dirai pas leur' ennui, — le mot « ennui » serait k trop faible, — mais leur manque absolu de joie. Elles s'en vont deux à deux, l'une grande, noire et terrible; l'autre frivole, au nez retroussé. De temps en temps, à de rares intervalles, par un vieux reste d'habitude et de tradition, les jeunes gens les abordent et leur jettent un mot indifférent, auquel elles répondent par quelque chose d'encore plus indifférent.
Cependant, lorsque l'heure est suffisamment avancée, ils s'en vont souper ensemble, mais sans aucun entraînement, uniquement parce qu'ils sont au fond persuadés qu'ils appartiennent à la même espèce de mammifères. Une fois qu'ils sont réunis, si par hasard l'un des soupeurs, ne songeant ni à ce qu'il fait ni à autre chose, prend quelque liberté avec sa voisine, celle-ci le laisse faire, parce que cela lui est égal. Mais le cas est rare.
Ils ne causent pas. De quoi causeraient-ils? Pour eux, la rose n'est qu'un végétal; le printemps, qu'un assemblage de phénomènes atmosphériques. Ils peuvent dire au pied de la lettre, et beaucoup plus sincèrement encore que le prince Hamlet : « L'homme ne me délecte pas, monsieur, ni la femme non plus. » Aussi, pour obéir au besoin d'expansion que tout être possède en lui, se bornent-ils à hurler doucement des chansons de café-concert, entièrement dépourvues de sens commun et de beauté, et à imiter, avec le moins de fatigue qu'il leur est possible, des aboiements d'animaux et des cris d'oiseaux.
Ce petit monde ressemble à une tache d'huile, qui, si on la laissait faire, pourrait bien envahir tout. Mais, heureusement, je le répète, il n'existe encore qu'à l'état d'exception. Pendant que ces amants du rien du tout aspirent à quelque chose de plus simple que le néant, il existe des jeunes gens du vieux jeu, qui poètes, cherchent le secret de la langue divine ; peintres, se donnent à l'ivresse de la couleur et à la sévère contemplation de l'histoire ; soldats, frémissent d'orgueil en touchant la noble épée; savants, interrogent la matière et déchirent les cieux avares; amants, voient le ciel dans le reflet d'un regard ou dans le rayon rose qui voltige sur un sourire. Ceux-là, qui sont la vraie réserve de l'avenir, sentent en eux le vivant frisson de l'humanité éternelle, qui ne peut pas et ne veut pas mourir.
Quant à ceux qui ont donné leur démission de tout, et qui ne tressaillent pas lorsque vient la saison des nids,
considérons qu'ils sont moins: coupables qu'ils n'ont l'air de l'être et que le piège où ils sont tombés était grandement ouvert sous leurs pas, car ils sont entrés dans la vie à un moment difficile. En 1830, on avait cru à tout. Par un immense élan d'amour,, l'homme avait embrassé tout le passé, voulant en ressusciter toutes les aspirations, tous les chefs-d'œuvre toutes les gloires. Trente ans après, quand ces jeunes gens naquirent, l'esprit d'examen avait passé de la science dans la vie et démoli tout. Us entraient dans une maison où il n'y avait rien, et ne pouvaient guère s'asseoir sur des chaises absentes.
Car comment vivre sans un ensemble d'idées communes? Si le mot : Pourquoi? flamboie partout comme un panache, il est impossible même de respirer, et l'existence est impraticable si l'on n'admet un certain nombre d'axiomes. Rien de plus simple et de plus naturel que de manger un gigot cuit à point, en l'arrosant d'un bon vin de Mercurey; mais si on conteste par des arguments l'utilité de ce repas, il n'y a pas de raison pour ne pas se contenter de manger les glands ramassés sous les chênes et de boire l'eau des ruisseaux.
Personne n'a jamais eu l'idée de demander à Eschyle ou à Sophocle pourquoi ils chantaient les hauts faits, les malheurs et les crimes delà race d'Atrée; ni à Phidias, pourquoi il sculptait les images des Dieux; ni à Michel-Ange, à Véronèse ou à Benvenuto, pourquoi ils empruntaient leurs sujets à l'Ancien Testament, ou à l'histoire des Dieux hellènes. Tandis qu'aujourd'hui, si Delacroix peint Apollon perçant de ses flèches les mons* très des marais; si Mercié modèle le Gloria victis; si Hugo dénombre l'armée de Xerxès, on leur demande pourquoi ils ont choisi ces thèmes-là, et non pas d'autres.
Quand nos pères étaient des jeunes gens, si quelqu'un leur avait demandé pourquoi ils aimaient les nobles chants, et les belles filles, et le bon vin, ils auraient
répondu à ce quelqu'une en lui donnant amicalement l'adresse du docteur Blanche. Mais plus tard le Pourquoi est devenu un despote effréné, auquel on n'ose plus répondre tout bonnement : Parce que! Au premier acte du Roi s'amuse, Triboulet demande comiquement à monsieur de Cossé : « Où donc est la nécessité de ne pas vous couper la tête? » Mais monsieur de Gossé se rebiffe, il ne consent pas à cette opération, il veut garder sa tête. Aujourd'hui, parmi les jeunes gens détachés de tout, même de la vie, l'argument de Triboulet resterait sans réplique, ou le futur décapité se contenterait de répondre avec ennui : « Au fait! »
D'ailleurs, la maladie ne date pas d'hier et, il y a de longues années déjà, s'annonçait par des cas assez bizarres. Il y eut un très célèbre lord S..., riche comme six nababs, mais qui ne voyait jamais la nécessité de rien. Un jour, dans un cas impérieux dévie ou de mort, un de ses meilleurs amis va le trouver et demande à lui emprunter cent mille francs. — « Ah! mon cher, répond lord S..., rien né me serait plus facile que de vous prêter cette somme, car j'ai de l'argent, j'en regorge, j'en ai à ne savoir qu'en faire, et, même, je ne sais qu'en faire. — Eh bien?... dit l'ami. — Eh bien! je ne vous le prêterai pas, car plus je m'interroge, plus je sens que cela ne me ferait aucun plaisir ! » L'ami eut beau dire, il fallut en passer par là, et comme il se retirait, fort désappointé : — « Ah! plaignez-moi, dit lord S..., ma vie est vraiment triste. Vous voyez que je n'aime pas à obliger mes amis ; eh bien ! pour tout le reste, c'est la même chose. Je ne me plais que parmi les meubles les plus vulgaires; je ne me nourris volontiers que dans les restaurants de second ordre; en fait de voitures, je ne suis à mon aise que dans les fiacres, et il ne rn'a jamais été possible de désirer une femme dont le sourire coûtât plus d'un louis. Quant à la peinture, je l'exècre. De temps en temps j'achète un tableau, par dépravation, pour faire comme tout le monde; mais je
le mets bien vite au grenier, avec un soin fidèle. Aussi ne sais-je que faire de mon argent! »
En effet, ce seigneur était à plaindre au même titre que les jeunes gens de l'école glaciale. L'autre nuit, ils étaient au bal de l'Opéra, sans savoir pourquoi ils étaient venus, et ils s'ennuyaient, parce qu'ils ne voyaient pas la nécessité de ne pas s'ennuyer. Voilà pourquoi s'est achevé chez nous en un triple bâillement lé Ah! Ah! Ah! de Tout à la joie! qui avait éclaté là-bas comme un cri de folie amoureuse et comme une fanfare d'allégresse.