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AU POINT DE VUE DU CONFORTABLE

Il y a quatre jours, nous arrivait cette horrible nouvelle, Tincendie du théâtre de Nice, allumé par une explosion de gaz, et dans la salle envahie par la sombre nuit, asphyxiant, étouffant ses victimes affolées et désespérées. Des deux côtés du rideau, répouvante» l'agonie, la mort tragique ; spectateurs et comédiens sont emportés à la fois par l'aveugle fléau, et les femmes jeunes, belles, adorées, meurent sinistrement, sous leurs parures de diamants et de fleurs ! Certes, nous les plaignons de toute notre âme, ces êtres vivants tout à Theure, qui ne sont plus que des cadavres étendus dans la galerie de l'église de Saint-François-de-Paule ; mais en môme temps, par un retour égoïste, quelles amères réflexions cette catastrophe nous inspire à propos de nous-mêmes et de notre propre destinée !

A la façon dont sont construits, aménagés et gouvernés les théâtres de Paris, il n'en est pas un qui, si le feu s'y mettait, ne brûlerait comme une allumette. Ceux des spectateurs qui ne seraient pas brûlés ou étouffés sur place, auraient certainement les bras et les jambe.s brisés, dès qu'ils voudraient s'enfuir de ces cavernes où il n'y a ni portes, ni couloirs, ni dégagements suffisants. Une salle de spectacle conforme aux plus impérieuses nécessités devrait pouvoir être évacuée

sans désordre en moins de cinq minutes ; mais, au contraire, toutes celles que nous possédons sont des labyrinthes fermés, dont les prisonniers rôtiraient et grilleraient, sans aucun secours possible. Assurément, il y a là une question qui intéresse la sécurité de la ville et la vie des citoyens. Si nous étions des gens pratiques, au lieu d'être des gens d'éloquence et de discours inutiles, c'est une des premières qu'on voudrait résoudre, et on l'aurait résolue cent fois pendant les heures qu'on a dépensées à répéter des lieux communs moulés dans les gaufriers antiques, tels, par exemple, que : Dans cette enceinte, et : Hors de cette enceinte !

Mais il est convenu que nous avons horreur des choses utiles, et aucune précai^ion n'a été prise pour que les-Parisiens, en cas d'incendie dans un théâtre, ne soient pas tous grillés comme la chair des sacrifices. Et ce n'est rien dire ; je vais plus loin, et je soutiens, avec preuves à l'appui, qu'au contraire, l'avarice aidant, la vile et crapuleuse avarice, toutes les précautions ont été prises pour que, le cas échéant, aucun spectateur ne puisse en réchapper et avoir la vie sauve. Comme l'incendie est toujours possible dans un amas de toiles et de bois autour desquels courent les flammes du gaz, tout citoyen qui entre dans un théâtre, d'où il n'est pas possible de sortir, est, par ce fait même, condamné à une mort hideuse. A la vérité, il peut être gracié par les circonstances et par les hasards imprévus ; cependant, le plus sûr pour lui est de mettre ses affaires en ordre et de faire son testament. Mais je ne veux pas rester dans les généralités, et je cite des faits.

Je ne parlerai pas des causes possibles de sinistres, des décors et des costumes qui, grâce à des découvertes récentes, pourraient être rendus incombustibles, si les ordonnances concernant cette matière étaient obéies; je veux insister seulement sur le sans-façon avec lequel la vie des spectateurs de nos théâtres a été sacrifiée d'un cœur léger. On a vu par l'exemple du théâtre Yen-

tadour que le seul moyen excellent et pratique d'assurer la sortie des spectateurs du rez-de-chaussée est de laisser libre un passage qui divise en deux le parterre, et d'ouvrir au fond du parterre une large porte. Ce système ayant fait ses preuves, ayant été démontré impeccable, on aurait pu croire naïvement que tous les théâtres se seraient empressés de l'adopter ; allons donc ! penser cela, ce serait compter sans l'impitoyable, sans la sacro-sainte avarice. Il est vrai que de cette façon on supprimait tout danger, mais on y aurait perdu quelques places ; aussi les deux célèbres mots de Bilboquet: Sauvons la caisse ! et : 77 s'agissait de cinquante centimes l ont-ils trouvé là leur application immédiate. Crèvent les spectateurs, mais que les directeurs encaissent ! Telle est la moralité d'une combinaison qui met les spectateurs dans la situation de ces melons enfermés dans un ballon de verre !

Mais enfin, étant admis que le parterre et l'orchestre doivent être évacués par d'étroites et insuffisantes ouvertures latérales, auxquelles mène un passage dérisoirement étroit, il eût été du moins indispensable de laisser ce passage parfaitement libre. Non, non, quittez cette espérance, car de cette façon il y aurait eu encore, à la rigueur, un moyen de salut possible, et c'est ce que les directeurs n'ont pas voulu. Par l'invention infernale des strapontins, ils ont rendu le chemin impraticable, et comme cependant un homme fort et agile pourrait encore les enjamber, ils ont compliqué la difficulté par des tabourets mobiles placés dans l'intervalle des strapontins, et au milieu desquels il faudrait être clown et gymnaste pour ne pas se casser les jambes.

Par un raffinement de cruauté, ces strapontins et ces tabourets sont souvent donnés ou loués à des dames seules, qui ne peuvent sortir pendant l'entr'acte, et sur lesquelles il faut marcher pour gagner la porte. En temps ordinaire, c'est un massacre et une boucherie ;

qu'on juge de ce qui arriverait en cas d'incendie, sur ces barricades faites de strapontins, de tabourets et de femmes en toilettes de bal !

Le Strapontin est plus fort que les Dieux. Des hommes éminents, hardis, audacieux, ont essayé de le combattre, et ils ont été brisés comme verre. Tel Charles Garnier, qui voulut exempter des strapontins la salle du nouvel Opéra, inventée, imaginée et construite par lui, et qui, après une lutte héroïque, fut au contraire enseveli lui-même sous la révolte, le déluge et l'avalanche des strapontins I

La salle de l'Opéra n'étant pas alors terminée et officiellement livrée par l'architecte, il semblait difficile d'y établir malgré lui des strapontins; car, pour empêcher qu'on les établît, il n'avait pas même à s'y opposer; il suffisait qu'il ne donnât pas les ordres nécessaires à leur fabrication. Cependant, par je ne sais quelle magie, ces strapontins furent obtenus, et le public de l'Opéra, en dépit de Charles Garnier, fut admis à se faire estropier, aussi bien que le public des autres théâtres. En général, il faut bien l'avouer, les tabourets sont relativement légers, et au besoin ou pourrait les mouvoir, si le manque de place ne s'y opposait absolument ; mais une mention spéciale doit être accordée à ceux de l'Odéon ! Ce sont des tabourets de forme Louis XVI, ronds, massifs, énormes, rembourrés, et couverts en velours d'Utrecht, d'un poids prodigieux et que soulèverait difficilement la main d'Hercule. Avec les tibias et les fémurs qu'ont brisés ces tabourets, on ferait une jolie collection anatomique !

Montons, s'il vous plaît, au balcon. A une époque très peu éloignée de nous encore, il avait deux sorties, l'une située au point où il se raccorde avec la galerie de face ; l'autre ouverte près des loges d'avant-scène. De la sorte, on n'était pas trop étroitement prisonnier; mais à l'envi, pour gagner deux ou trois places (toujours les cinquante centimes !), tous les directeurs ont

supprimé la sortie ouverte près de l'avant-scène ; si bien que pour gagner la porte, le spectateur placé à l'extrémité du balcon doit passer devant tous les autres spectateurs, dans un espace abominablement étroit, où il écrase leurs genoux et les siens. Supposez le feu là dedans !

Et tout cela n'est rien encore ! Autrefois, malgré ces encombrements artificiels, la sortie était virtuellement possible, car toutes les salles de spectacle étaient situées aurez-de-chaussée, et elles étaient desservies par les escaliers indispensables. Aujourd'hui le prix des terrains, l'avarice, la spéculation effrontée les ont juchées au second, au troisième étage et, de même que la poésie dans les comédies initiales et cursives, les escaliers ont été coupés, comme faisant longueur. Là où il en faudrait deux ou trois, il n'y en a qu'un ; dans certains théâtres, toute communication est supprimée entre les deux côtés de la salle, et pour aller de l'un à l'autre, il faut descendre « en bas » et remonter. On voit comme tout cela est bien combiné au point de vue d'une combustion complète et obligatoire !

Un dernier mot sur la suppression de la sortie jadis ouverte au balcon, près de l'avant-scène. Si on en comprend à la rigueur la sauvagerie dans certains théâtres, on s'étonnait qu'une telle mesure eût pu être adoptée à la Comédie-Française, où toutes les questions d'argent sont traitées largement, et où on ne fait pas de vilenies pour des sous. Interrogé sur ce point, un vieux sociétaire, qui connaît le cœur humain, répondit naïvement : « En effet, cette séquestration du spectateur est féroce ; mais je crois bien qu'elle durera éternellement, parce que la suppression de la sortie nous a donné en plus deux loges qui rapportent vingt-cinq mille francs par an ! » Quant au spectateur, bête taillable et corvéable, il n'est pas question de son bien-être, non plus que du bien-être des harengs fumés empilés dans un tonneau. Qu'il étouffe dans une salle sans air;

qu'il soit gelé ou transi, ou cuit à point par le calorifère trop chauffé, cela n'importe en aucune façon ; il est le serf qui n'a encore été affranchi par aucun ukase !

Si, en méditant l'étouffement des spectateurs, les directeurs ont été puissamment aidés par leurs architectes, combien plus encore ils ont trouvé dans les tapissiers des complices dociles 1 Les banquettes (à « soidisant » fauteuils !) sont serrées et rapprochées de telle façon qu'il est impossible d'en sortir, si ce n'est à pression, dans une lutte où le spectateur assis et le spectateur qui passe s'écrasent l'un contre l'autre, jusqu'à ce que celui des deux qui est construit d'une matière moins dure soit complètement aplati et réduit à sa plus simple expression. A l'Ambigu, jusqu'à la direction Chabrillat, un de nos très célèbres confrères avait ses deux — fauteuils? — à l'orchestre, et il y venait, accompagné de sa femme, dont la beauté royale et superbe est justement admirée. Certes, il eût été impraticable aux spectateurs placés plus haut qu'elle sur le même banc, de gagner la sortie sans froisser cruellement cette grande Parisienne, et c'est ce qu'elle n'admettait pas. D'ailleurs personne ne l'essaya jamais, car ceux qui semblaient vouloir le tenter étaient promptement mis à la raison par un'coup d'œil impérieux et décisif. Ils se résignaient donc, — môme les vieux dramaturges et les critiques à cheveux blancs t — à enjamber les banquettes voisines, en exécutant des tours de singes et de clowns, au risque de se casser les reins. Espérons que le tapissier prévoyant avait disposé ainsi ses rangs de fauteuils en vue d'un incendie possible, afin que, dans cette hypothèse, pas un Parisien n'en réchappât, et ne pût porter à ses concitoyens la nouvelle du désastre.

Il est vrai que les théâtres ne brûlent pas tous les jours 1 Mais pour cela, les spectateurs n'ont pas la vie sauve, et, presque assurément, ils doivent mourir d'une fluxion de poitrine obtenue pendant les entr'actes. Car posons cette règle générale : Tout Parisien est fumeur

et, pendant l'entr'acte, éprouve le besoin d'aller fumer une cigarette sur le boulevard.

Et celui qui, par exception, n'est pas fumeur, peut vouloir acheter pour la femme qu'il accompagne des fondants et des caramels, ou môme peut vouloir respirer pendant cinq minutes autre chose que l'air vicié et empesté de la salle. Or, il est matériellement impossible à ce prisonnier d'obtenir que l'ouvreuse lui donne son pardessus. Et ici se pose un dilemme aussi tranchant que les deux lames d'une paire de ciseaux. Ou, d'une part, (et c'est le cas le plus probable,) le spectateur sortira sans pardessus, en habit noir, en gilet ouvert, et gagnera une bonne pneumonie; ou, d'autre part, il s'obstinera à vouloir son pardessus, bataillera sans succès avec l'ouvreuse pendant toute la durée de l'entr'acte, puis finalement aura une attaque de colère rouge et s'exposera à la mort par apoplexie.

Lorsqu'on discutait dans le sein des Chambres ce qu'on appelle « la question des théâtres », le spirituel Nestor Roqueplan, qui était Parisien et fumeur, se mettait à sourire, et murmurait : « En fait de théâtres, il n'y a qu'une seule question : celle du paletot. » Et il avait aussi coutume de dire : « Lorsque j'entre pour la première fois dans un théâtre dont je deviens le directeur, mon premier soin est de faire poser partout des porte-manteaux ; le premier soin des ouvreuses est de les arracher avec une obstination fidèle ; et autant j'en pose, autant elles en arrachent, jusqu'à ce que la victoire leur soit décidément restée, et qu'elles puissent, comme devant, mettre les paletots en tas et en tapons ! »

Oui, les rouler, en faire des tas informes et hideux, et les empiler les uns par-dessus les autres dans la poussière de quelque trou noir, tel est l'idéal que les ouvreuses réalisent avec une volupté féroce ; et il faut qu'il en soit ainsi ; autrement, les ouvreuses ne seraient plus, comme Sémiramis et comme Catherine II, les arbitres des destins des mortels ! Les spectateurs se-

raient libres d'aller, de venir, de respirer comme les honnêtes gens, et même ils seraient peut-être sauvés de la fluxion de poitrine, ce qui ne peut être admis ! Le jour de l'ouverture du nouvel Opéra, le spectacle avait commencé un peu tard, et le premier acte avait été long. Dès que le rideau tomba, les fumeurs, tirant des langues d'une aune, se précipitèrent vers l'employé placé à l'entrée de l'orchestre, et réclamèrent leurs pardessus. « Ah ! les paletots ! dit cet homme pareil au juste d'Horace, je ne sais pas ce qu'on en a fait ; je crois qu'on les a descendus en bas ! » Ces captifs avaient un peu envie d'étrangler leur geôlier; ils furent désarmés par son bon sourire et par son air d'innocence, car l'artiste dont il s'agit ici obéissait, comme Dante et Michel-Ange, à une vocation : celle de ne pas rendre les paletots !

* Ma conclusion sera simple. Il a été quelquefois pardonné à des faussaires, à des traîtres, à des meurtriers, à des régicides, et aux gens qui coupent les enfants par petits morceaux ; jamais à l'homme qui a été assez simple pour se livrer comme otage et pour entrer chez un directeur de théâtre, après lui avoir préalablement donné un louis d'or. S'il est brûlé, cassé, martyrisé, asphyxié, étouffé, tant pis pour lui, Fallait pas qu'y aille, ou, pour traduire en français cette phrase familière, il ne fallait pas qu'il y allât. Lorsque tendant une corde audessus de la place de la Bourse, de sa fenêtre à celle de son camarade Turbry, le corniste Vivier avait fait glisser sur cette corde une lanterne portant cette inscription : N'allez pas au Vaudeville! et qui précisément se balançait devant la façade du Vaudeville, le célèbre virtuose donnait à ses concitoyens un avis utile et profitable. Les tribunaux en jugèrent autrement, et le condamnèrent à des dommages-intérêts ; cela prouve que les amateurs de comédies n'ont que ce qu'ils méritent, et qu'ils faut les abandonner à leur malheureux sort !

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