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CHANGEMENT A VUE

C'est bien vrai, c'est lui, le Printemps*! Il est venu, et d'un coup d'aile il a chassé dans la région des souvenirs incertains et des rêves absurdes les frimas, les neiges, les rivières gelées et ces jours d'horrible froidure où on voyait les loups entrer dans les villages, en regardant avec leurs yeux de feu. Un souffle, un parfum, une fièvre, quelque chose de fou, de tendre et de délicieux nous enveloppe. Gomme pour rentrée d'un roi, dans les rues et sur les édifices le soleil jette et déploie de grandes nappes d'or. Marchands de bois, de houilles, de coke, de briquettes percées de trous, satrapes et tyrans qui ne répondiez jamais aux lettres de commande, nous vous bravons, votre règne est passé : gardez vos briquettes, gardez votre coke, gardez vos bûches ! Employezles à vous chauffer vous-mêmes si le cœur vous en dit, et même à vous cuire et rôtir à point, comme les oies du repas deNoël. Nous, nous ouvrons nos fenêtres, nous aspirons avec ravissement le doux air tiède, nous regardons bourgeonner les lilas*, et aux rameaux des arbres poindre les premières feuilles vertes, encore toutes petites I

Le Printemps, déjà chanté par quelques poètes, antérieurement et postérieurement au roi Çudraka, est adorable partout ; mais nulle part il n'est si glorieux et si divin qu'à Paris. Ailleurs il y a bien quelques fleurs de-ci de-là, et notamment à Lyon, on en voit une centaine

de pots au marché qui se tient sur la place Bellecour ; mais, en somme, et au pied de la lettre, Paris est le seul lieu du monde où il y ait réellement des fleurs. Les jardiniers-architectes du Luxembourg dessinent et peignent avec les roses, avec les tulipes, avec les violettes, comme s'ils taillaient dans une immense étoffe inépuisable et sans fin. extase de la pourpre, du rose, du jaune et du bleu, couleur de l'or et couleur du ciel ! Enchantement des sereines verdures ! Voici venir le moment où sur nos marchés aux fleurs va s'épanouir une fête de couleurs, pareille à la palette géante d'un Diaz démesuré, et où dans les rues, sur les petites charrettes, on vendra aux passants pour quelques sous toute la parure éclatante et vivante de la Nature ivre de joie.

Il n'y a de fleurs qu'à Paris. Mais s'il y en avait ailleurs, qu'en pourrait-on faire ? Encore faut-il qu'un harmonieux rappel de tons leur donne un prix inestimable, et c'est ce qui arrive chez nous ; car les femmes parisiennes, changeantes et diverses comme les saisons, se transfigurent avec les premières roses, et refleurissent alors dans une nouvelle jeunesse printanière. Pour jusqu'à Novembre prochain, elles quittent leur visage d'hiver, artiste, compliqué, à tignasse ébouriffée et superbe, fait de cosmétiques et de poudre rosée ; elles se donnent maintenant l'ineffable plaisir de renoncer aux poudres de riz, de baigner, sans plus, leur front dans l'eau vive, et de lisser leur chevelure comme une aile d'oiseau ! A ce moment de renouveau, un Paris bête et poncif, comme les étrangers se le figurent sur la foi de Paul de Kock, songerait à s'exiler à la campagne ; mais le vrai Paris, plus malin, aime mieux devenir campagne lui-même, abrité par des milliers d'arbres qui bientôt vont se couvrir de feuilles frémissantes, sans renoncer à rester la ville des pompes triomphales et des nobles plaisirs.

Non, non, nous n'allons pas renvoyer les violons comme inutiles. Au contraire, nous les prierons de con-

tinuer, et nous dirons au flûtiste, comme le prince Hamlet à Guildenstern : « Voulez-vous jouer de cette flûte ? » Car, en effet, Paris profite de ce moment sans pareil pour donner ses plus beaux bals et ses plus belles fêtes, avec les portes des salons ouvertes sur le grand jardin sombre, où, entre deux quadrilles, il est si doux d'aller fumer sa cigarette. Et la blanche lune s'amuse alors à piquer ses feux extraordinaires sur les croix de diamants attachées sur le revers des habits noirs. Imaginez-vous quelque chose de plus idéal qu'une fête dans cet hôtel dont un des salons enferme une allée de fleurs plantées dans de la vraie terre, et de grands arbres vivants, de telle façon que le parc semble entrer luimême dans le salon et vouloir s'amuser avec les personnes ? On y danse, et d'autres fois on joue une comédie de cinq minutes, en magnifiques vers bouffons, écrite par un très bon poète, comme d'Hervilly, par exemple, et costumée avec les plus merveilleux satins ; ou bien un très grand virtuose joue du piano pendant cinq minutes, pas plus, juste le temps d'ouvrir les âmes avec cette clef miraculeuse qui se nomme : la Musique! Et c'est à ces bals du premier printemps qu'on voit comme les étoffes de Paris sont spirituelles ! Car ce qui pare alors les femmes à la démarche svelte et rapide, ce sont bien les mêmes étoffes qu'elles portaient en plein hiver ; mais les satins, les velours, les failles, sont devenus légers et riants, se sont subtilisés, ont pris quelque chose d'aérien et de fluide, car, eux aussi, ils subissent l'influence du printemps qui vient. Et les fleurs des dentelles, brodées à l'aiguille, veulent éclore, ouvrent leurs corolles, et les parures de diamants qui, l'hiver,étaientlourdes et massives,maintenant s'affinent, se courbent en minces fleurettes, se dressent en nœuds délicats, se tordent en minces brindilles. Ces tissus et ces fleurs sont civilisés, ils ont le sentiment artistique, et ils savent bien que les choses même sont tenues d'avoir du génie dans cette ville où, avant d'être écrites

parles meilleurs Chamforts que nous ayons, toutes les Nouvelles à la Main sont d'abord faites par Gavroche.

Grâce au ciel, nous ne les verrons plus, ces horribles lilas de l'hiver, prétendus blancs, qui sont des lilas décolorés, des cadavres de lilas galvanisés, et dont on jetait aux pieds des divas de si grosses bottes, aux petites fleurs insipides et mortes ! Ils vont fleurir, les vrais lilas blancs et les vrais lilas lilas, lilas foncé, lilas tendre, lilas clair, lilas rougissant et bleuissant, lilas parcourant en leurs thyrses gracieux toute la gamme ettoutes les notes du lilas !

Le lilas, cet arbre de la jeunesse, du printemps, de l'amour, dé l'espérance, de la vie heureuse, est adoré par Paris avec un effroyable héroïsme. En construisant sur le quai d'Orsay, en face des grands peupliers, les hôtels qui seraient nommés palais dans tous les pays du monde, leurs propriétaires ont presque tous réservé devant la façade un morceau de terrain tout petit, qui, en général, représente un capital d'un demi-million, et sur ce terrain ils ont uniquement planté des lilas dont, ô délice ! je vois déjà les branches noires couvertes de petites feuilles. Or, la floraison du lilas dure ici trois semaines. Ces Parisiens dépensent donc vingt-cinq mille francs par an (sans compter les intérêts composés,) pour voir des lilas pendant trois semaines, et pour ne rien voir du tout pendant le reste de l'année. Et on demande à quoi nous dépensons notre argent, et pourquoi nous avons tous de la peine à joindre les deux bouts, tandis que les provinciaux ont en provision des sacs d'écus, comme des draps de toile, et trouvent tous le moyen de faire des économies 1

Parmi ces habitants du quai d'Orsay, il y en a un qui ne l'habite pas, et qui n'habite même nulle part, car il vit, à la manière anglaise, sur un yacht fait de bois précieux, avec lequel il vogue ou se pose sur les océans et les fleuves de l'univers, en lisant Shakespeare et en traduisant le Ramayana, pour se distraire. Pourtant, ce

n'est pas qu'il manque de domiciles. Il possède dans l'Oise un château qu'on compare au château de Mello ; à Christiania une autre demeure, où on se promène en calèche à quatre chevaux dans les serres, comme dans celles du comte de Devonshire ; sur la côte de Goromandel, un chattiram, à escalier de santal, ayant comme annexe, au bord du lac de Tinneveley, un théâtre construit par Charles Garnier au milieu des tulipiers jaunes, sur lequel il a fait jouer Le Chariot de terre cuite. Enfin, entre autres résidences, son hôtel du quai d'Orsay. Mais où qu'il soit, sur le Gange bleu ou dans les mers polaires, il part de façon à être ici au moment où s'ouvrent les premières feuilles des lilas, et il y reste pendant tout le temps où ses lilas de Paris sont en fleurs. C'est un vrai Parisien, et qui comprend le sens du mot : Printemps !

Parmi les gens assez sages pour ne pas voyager, et qui ne sont jamais allés à Asnières, il n'est cependant personne que le hasard des circonstances n'ait entraîné à passer quelques mois à Nice et à Monte-Carlo. Tant que dure l'hiver, c'est un enchantement et une véritable féerie de voir les gazons, les arbres verts, les champs de géraniums et de pâles violettes, et les haies des chemins pleines de roses, et on se demande comment et pourquoi on quitterait jamais ces paradis, et les palmiers et les aloës, et les citronniers couverts de blanches fleurs et de fruits verts.

Mais viennent les rayons dorés, les premiers souffles du printemps, le Parisien s'aperçoit avec une affreuse tristesse, avec une sombre épouvante, que toute cette verdure prestigieuse, qui en hiver lui avait paru verte, est en réalité foncée, noire, découpée dans du papier noir, tandis que le feuillage des oliviers est d'un bleu morne, comme les verdures décolorées peintes sur les anciens paravents.

Aussitôt il est saisi, navré, torturé par une invincible nostalgie de notre vraie, tendre, amoureuse et caressante verdure. Il a soif de Bellevue, de Cernay et de

Gha ville. Il n'y a plus de jeu, ni de bouillabaisse, ni de belles étrangères qui tiennent. Il prend à peine le temps de boucler sa valise et saute dans un wagon. S'il n'y avait pas de chemins de fer, il reviendrait plutôt en diligence, ou en coucou, ou en pa tache, ou en carriole, ou en marchant le bâton blanc à la main, comme le Juif- Errant, ou dans un ballon, en fendant l'air d'un vol ardent, comme les hirondelles.

Je les aime, je les salue et je les bénis, ces souffles, ces naissantes ardeurs, ces premières brises qui vont faire fleurir les lilas dans mon petit jardin de la rue de l'Éperon, en même temps que les volumes de vers derrière les opulentes glaces d'Alphonse Lemerre, et sur les longues tables de chêne, dans la librairie de Georges Charpentier, ornée de décors néo-grecs. Je les bénis d'autant plus, qu'ils viennent de sauver la vie à un de mes jeunes amis. Ce garçon, effroyablement riche, et beau comme un conquérant des Indes, qui d'ailleurs n'exerce aucune profession, mais qui dompte les chevaux comme Hector, et qui aime la poésie, était devenu passionnément amoureux d'une princesse russe, jeune et veuve, qui habite Paris. Tous ces mois derniers, il la voyait itriste, silencieuse, farouche. Dans son petit hôtel du parc Monceau, elle vivait froide, glacée, pelotonnée sur un divan recouvert de peaux d'ourses blanches. Plus mon ami lui exprimait son adoration avec des mots qui eussent animé des pierres, plus elle restait glacée, insensible ; elle se bornait à regarder son jeune amant avec des yeux mornes, atones, où se lisait une froide férocité.

Ne pouvant attendrir cette cruelle maîtresse; il s'était décidé à mourir, et, naturellement, il avait voulu revoir une dernière fois celle pour qui il allait mourir. Mais, ô surprise ! il la trouva belle, debout, parée, souriante, vêtue de rose, ayant mille tendresses dans ses yeux pleins de flammes. Elle tendit sa main au jeune homme, avec un geste charmant, qui disait : Je suis à vous ! Et

comme il voulait parler, demander à son amie pourquoi elle l'avait fait si longtemps et si cruellement souffrir, et quelle fièvre l'avait ainsi rendue mauvaise, elle répondit à sa pensée avant qu'il n'eût parlé, et lui dit, avec le sourire d'une ressuscitée qui baigne ses prunelles dans les roses de l'aurore :

— « Mon ami, c'était l'hiver ! »

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