LES HANLON LEES
Lés gens les plus dignes d'intérêt que ce siècle ait produits sont assurément ces admirables mimes et gymnastes, les Hanlon Lees, qui, lorsque tous se courbent vers la terre, disant que ramper est bon, ne consentent pas, eux, à ramper, et s'envolent vers l'azur, vers l'infini, vers les étoiles ! Ainsi ils nous consolent et nous rachètent de la vile résignation et de la platitude universelle. Ils ne parlent pas, non justes Dieux! par manque de pensées, mais ils savent qu'en dehors de la vie usuelle, la parole ne doit être employée qu'à exprimer les choses héroïques et divines. Mimes admirables, ai-je dit; oui, même après Deburau et même dans le pays qui a produit Deburau; car ils ont comme lui la mobilité du visage, l'idée rapide qui le transfigure, l'éclair du regard et du sourire, la voix muette qui sait tout dire, et de plus que lui, ils ont cette agilité qui leur permet de confondre dans un seul mouvement le désir et l'action, et qui les délivre de l'ignoble pesanteur. Gomme celui de Jean-Gaspard, leur visage est comédien , mais il pourrait se passer de l'être ; en effet, de même que Deburau donnait par sa grimace l'impression et l'illusion de l'agilité, ils pourraient, eux, donner l'illusion de la pensée par la rapidité et par la justesse rhythmique de leurs mouvements.
Je les aime avec la plus rigoureuse partialité, parce qu'ils sont tout à fait les alliés et les complices du
poète, et parce qu'ils poursuivent le même but que le poète lui-même. A l'origine-, l'être humain était triple; il contenait en lui trois êtres : un homme, une bête et un dieu. A la sociabilité qui fait l'homme, il joignait l'instinct, la course rapide, la grâce naïve, l'innocence, les sens aigus et parfaits, le bondissement, la joie, la certitude de mouvements de l'animal, et aussi ce qui fait le dieu, la science des vérités surnaturelles et la nostalgie de l'azur. Mais il n'a pas tardé à tuer en lui la bête et le dieu, et il est resté l'homme social que nous connaissons, amoureux de la boue et de l'argent monnayé, à moitié sourd, à moitié aveugle, orné de pincenez, guillotiné par son faux-col, aimant la mélodie facile, oh ! si facile ! et la poésie du dix-septième siècle, l'Académie, la Revue des Deux Mondes, et si inférieur au premier sauvage venu qui, l'oreille collée contre terre, entend au loin le pas de son ennemi et presque l'herbe qui pousse! Il a tué la bête, il a tué le dieu, et il en porte les cadavres dans sa poitrine ; voilà pourquoi il marche d'un pas lourd et stupide. En vain la Science , à côté de lui et pour lui, réalise des miracles, emmagasine la chaleur, l'électricité, la voix, la vie, et épèle le grand secret à travers les cieux déchirés; personnellement l'homme social est incapable de savoir, en regardant le ciel, s'il fera beau ou s'il pleuvra, et de trouver dans un champ l'herbe qui peut guérir sa blessure, comme il est incapable de sauter une haie ou un ruisseau. Sa grandeur ne l'attache pas seulement au rivage; elle l'attache partout, comme de la glu, quand il était né pour suivre le vent qui passe et la plume tourbillonnante qui s'envole !
Ressusciter dans l'être humain la bête et le dieu, telle est l'œuvre que poursuit le poète, resté instinctif dans un monde bourré de lieux communs, et dont la pensée plane ailée et libre au-dessus des sottises affairées ; elle est aussi l'œuvre que poursuit le mime et le gymnaste. Mais ce que le poète ne fait que figura-
tivement, à l'aide de ses rhythmes envolés et bondissants, le mime, lui, le fait en réalité, au pied de la lettre ; c'est sa propre chair qu'il a affranchie de la maladresse, de la lourdeur péniblement apprises par l'homme social ; il a retrouvé la course effarée du jeune faon, les bonds gracieux du chat, les sauts effrayants du singe , l'élan fulgurant de la panthère , et en môme temps cette fraternité avec l'air, avec l'espace, avec la matière invisible, qui fait l'oiseau et qui fait le dieu. Il n'est un étranger ni parmi les légers esprits qui se jouent autour de nous dans la lumière, ni parmi les biches et les gazelles qui boivent le flot glacé des fontaines. Pour être un étranger, il faudrait qu'il entrât dans une assemblée délibérante ou dans une réunion d'actionnaires. Enfin, il n'est pas inférieur à un sauvage! Gomme ces Australiens que nous admirons tant, il pourrait, à l'aide de deux cailloux aigus, escalader un eucalyptus énorme, s'appuyant sur le caillou qu'il vient d'enfoncer et qui ne tient pas, pour prendre un élan et enfoncer l'autre caillou ! Aussi bien qu'un thug, il peut se confondre avec la terre et avec la prairie, se déguiser en arbre, en serpent, en ruisseau, en haie vive; la Nature, qui le connaît, se laisse imiter, embrasser, posséder par lui, et lui permet de s'approprier ses murmures, ses sursauts, son immobilité et son silence. Entre l'adjectif possible et l'adjectif impossible le mime a fait son choix ; il a choisi l'adjectif impossible. C'est dans l'impossible qu'il habite ; ce qui est impossible, c'est ce qu'il fait. Il se cache où on ne peut pas se cacher, il passe à travers des ouvertures plus petites que son corps, il s'établit sur des supports trop faibles pour supporter son poids ; il exécute, sous le regard même qui l'épie, des mouvements absolument invisibles; il se tient en équilibre sur un parapluie ; il se blottit, sans être gêné, dans une boîte à violon ; et surtout, et toujours, il s'enfuit, il s'évade, il s'élance, il s'envole 1 Et qui le guide? Le souvenir d'avoir été oiseau, le regret
de ne plus l'être, la volonté de le redevenir. Aristophane, dans sa merveilleuse comédie, a rendu la souveraineté aux Oiseaux, qui finissent par la reprendre , par l'arracher aux Dieux, et c'est là qu'il a dit le fin mot du tout, car les êtres ailés finiront toujours par l'emporter, par avoir raison de tout, par dominer ceux qui ne savent pas monter plus haut que les cimes neigeuses du mont Olympe. Oiseau, c'est ton élan qui t'emporte en plein éther; mais là, tu écoutes la marche musicale des astres, et leurs évolutions sonores t'enseignent l'harmonie et la précision; voilà pourquoi tu es à la fois turbulent et ordonné.
L'harmonie et la précision! ce sont les maîtresses qualités du poète, ce sont aussi celles que je ne me lasse d'admirer chez ces impeccables Hanlon Lees. Tout d'abord, d'un geste net, d'un clin d'œil spirituel, ils indiquent ce qu'ils vont faire , parce que tout véritable artiste dédaigne et repousse la surprise, comme un moyen grossier d'étonnement, et il faut qu'il étonne le spectateur, après l'avoir prévenu contre sa propre bienveillance, et après avoir éveillé en lui l'instinct critique. Puis, la chose annoncée, ils l'exécutent avec une perfection irréprochable, et les effets, les mouvements s'engendrent réciproquement, se répondent, naissent les uns des autres ; tels les rappels de couleur de Delacroix; tels ces fraternités, ces retours, ces insistances, ces répliques de sons et ces frissonnants baisers de rimes qui, dans les vers de Hugo, emplissent l'âme d'une joie délicieuse. Mais puisque les Hanlon aiment la grâce, les belles attitudes, l'eurhythmie des poses, comment sont-ils furieux comme des taureaux piqués de mille banderoles, fous comme des chevreaux qui broutent les fleurs, exaspérés comme des vers coupés, frémissants comme le vif-argent, délirants comme des voyageurs à qui on a mis de la poudre à gratter dans le dos? =>
Oui, comment expliquer leur turbulence? Us se chouent, se heurtent, se brisent, se cognent, tombent les
uns sur les autres, montent sur les glaces et en dégringolent, ruissellent du faite des maisons, s'aplatissent comme des louis d'or, se relèvent dans un orage de gifles, dans un tourbillonnement de coups et de torgnioles, gravissent les escaliers comme des balles sifflantes, les redescendent comme une cascade, rampent, se décarcassent, se mêlent, se déchirent, se raccommodent, jaillissent et bariolent l'air ambiant, éperdus comme les rouges, vertes, bleues, jaunes, violettes verroteries d'un kaléidoscope, et fatiguant la lumière du gaz, qui aies regarder s'interloque et ouvre des prunelles stupéfaites? Elle est bien simple à expliquer, cette contradiction apparente; c'est que, par leur jeu double, ces Hanlon Lees ont à exprimer deux ordres d'idéesfcdiamétralement opposés.
Remarquez en efTet comme la sereine douceur et la céleste innocence de leurs visages contrastent avec la violence de leurs sauts, de leurs torsions, de leurs luttes et de leurs gambades ! Gela tient à ce que leurs visages racontent l'appétit de la vie idéale, tandis que leur féroce gymnastique, n'ayant d'autre but que l'agitation ellemême, représente exactement la vie terrestre avec ses casse-tête, ses remue-ménage, ses brouillamini et ses tragédies absurdes. A tout bien prendre , si quelqu'un méritait le nom de réaliste, ce seraient les Hanlon Lees tout seuls, car seuls ils ont reproduit la vie avec cette intensité dévorante et dépourvue de sens, sans laquelle elle ne se ressemble pas à elle-même. On le sait quand on est devenu vieux, entrer par la fenêtre ou tomber par la cheminée, recevoir des passants sur la tête, emplir son verre pour qu'un autre le vide, se livrer à un barbier qui vous coupe le nez, subir la pluie, l'orage, la guerre; suivre, fendre, déchirer, affronter une foule, être foule soi-même, ne pas savoir où on va et hurler de n'y pas aller, écouter un musicien effréné qui, tiraillé, battu, brisé, mis en pièces, continue à jouer son air sans s'apercevoir de rien ; rouler, dégringoler, se mon-
trer, se cacher, s'endormir et être réveillé en sursaut, verser en voiture, sauter en chemin de fer, vider et emplir des malles, faire des sauts périlleux pour retomber sur une chaise, et finalement n'avoir pas le temps de s'y asseoir, être frappé de plaies inattendues , orné de bosses inexplicables, pris entre les portes, empilé, écrasé, pillé, battu, embrassé, baisé, écartelé, secoué comme un pantin dont une main ironique agite les invisibles fils, voilà précisément la vie comme elle est. Et les Hanlon Lees la reproduisent sans atténuation, avec une scrupuleuse exactitude; mais leur bon regard ami et malicieux vous dit : « Oui, voilà comme elle est, mais aussi, tu vois, je m'exerce à m'envoler dansl'éther, plus loin que l'azur et les oiseaux, là où sont les astres ! » Il n'y a pas de femmes dans les pantomimes des Hanlon Lees ; si l'on en voit une, elle est représentée par un homme travesti, comme du temps de Shakespeare, et elle apparaît comme une folle caricature de l'inconscience et de l'étourderie féminines. Même, de peur qu'on ne la prenne au sérieux, elle reçoit des claques et des horions, aussi bien que ses camarades ; ses jupes impudiquement se retroussent dans la bagarre, elle est, comme Hector, traînée par sa chevelure, et c'est en quoi nos mimes, une fois de plus, montrent leur profonde pensée. En effet, là où est la femme, là aussi est l'amour; par sa divine et surnaturelle puissance, l'homme emparadisé échappe aux ennuis, aux tourments, aux vulgaires brutalités de sa vie affreuse, et par conséquent la comédie est finie, car ainsi que l'a dit le maître, « un homme et une femme qui se fondent, en un ange, c'est le ciel w/Et je vais plus loin, je pense que, même s'il lui eût été possible de faire autrement, Shakespeare aurait encore eu raison de confier à de jeunes garçons le soin de réciter les rôles de ses héroïnes. Imogène ou Juliette peuvent être évoquées par la magie toute-puissante de la poésie , mais non par la présence réelle d'une femme. Car la beauté d'une femme est
personnelle, absolue, incapable de toute transformation. Si la comédienne est belle, elle représentera, non pas Juliette, mais elle-même, et le spectateur aura envie, non de s'intéresser à ses amours avec Roméo, mais d'être aimé d'elle pour son propre compte, et de l'emporter dans ses bras. Ceci d'ailleurs ne vise nullement à supprimer les actrices contemporaines, qui jouent les comédies modernes ; car, d'après l'intention expresse des auteurs qui travaillent pour elles, elles doivent surtout s'appliquer à imiter des Parisiennes bien habillées, à tignasses amusantes, vêtues de robes rose éteint, bleu mort ou vieil or fauve, aux lèvres pimentées, aux yeux voluptueusement naïfs, souples comme des lianes, sveltes, bien corsetées, bien gantées ; et c'est à quoi elles réussissent parfaitement.
Ce n'est pas par hasard que le grand nom de Shakespeare est venu sous ma plume. Je pensais à cela : quels sublimes serviteurs ces HanlonLees seraient pour la reine Titania, et avec quelle exacte fantaisie ils représenteraient Puck et Fleur des Pois et monsieur Toile d'Araignée et monsieur Grain de Moutarde ! Car s'ils le voulaient, rien au monde ne pourrait les empêcher de voltiger sur les cimes des herbes folles, de se balancer dans les lianes comme dans un hamac, et de se blottir tous à la fois, en se serrant un peu, dans la corolle d'un lys ! La féerie ! certes, là est leur domaine légitime et leur vraie patrie, mais ils y aborderont certainement, le jour où ils auront récolté à travers l'Europe suffisamment de guinées, doublons, roubles, dollars, et où ils pourront ouvrir un théâtre à eux, machiné de façon à pouvoir faire se succéder les montagnes, les prairies, les forêts, les fermes, les cuisines, les paysages, dans un harmonieux tohu-bohu terminé par des effets d'eau naturelle!
Je ne le cache pas, c'est avec une plate jalousie, c'est
avec une sombre envie que je considère les Hanlon
t Lees, et le regret de n'être pas un d'entre eux excite en
moi les plus mauvaises passions. Car si j'étais un Hanlon Lees, quand, par exemple, un poète classique, ayant forcé ma porte , entrerait dans mon cabinet pour me lire une tragédie, avec quelle ivresse je m'élancerais sur la corniche du plafond, où le birbe n'aurait aucun moyen de me faire entendre son exécrable poème, dans lequel pour la facilité de la rime, le roi se nomme Agatharchide, sa fille Gatharchide, son confident Tharchide, et son capitaine des gardes Ghide! Et à supposer même, chose impossible ! que l'auteur tragique à perruque verte fût lui-môme un Hanlon Lees déguisé, et s'élançât à côté de moi sur la corniche, je bondirais alors au haut de la glace. Il m'y suivrait, la glace s'effondrerait sous notre mutuel effort, et je retomberais dans une malle, où mon persécuteur ne tarderait pas à me suivre. Au moment où il espérerait m'y continuer la lecture de son infâme tragédie, en s'éclairant au moyen d'une allumette chimique, je me serais déjà. lancé comme une flèche dans la boîte de l'horloge. Il y serait aussitôt que moi, et reprendrait sa lecture, mais moi, d'un saut périlleux, je me serais jeté au haut de l'escalier; ses alexandrins m'y poursuivraient, je ne l'ignore pas, mais je me laisserais glisser, comme un reptile, entre ses jambes, et ce serait bien le diable si dans tant de vols , de marches, d'allées et venues et |de contre-marches, les malencontreux alexandrins ne s'étaient pas cassé les pieds et les pattes!
Mais contiens-toi, mon cœur! Hélas! je ne suis pas un Hanlon Lees; je suis un simple poète lyrique, à peine bon à chanter les exploits des mimes, et à imiter leur vol par celui de mes rimes turbulentes et précises ! Rentre en toi-même, misérable ! tu n'as à ton service d'autres' ailes que celles des mots, d'autre théâtre que la feuille de papier blanc; les seules taches jaunes et rouges dont tu puisses orner ton visage sont celles des épithètes; et sur ton chapeau indigent, les seuls panaches que tu puisses arborer sont les magnifiques adjec-
tifs. J'avoue tout, j'avoue que j'ai péché par excès d'orgueil, en prétendant me comparer, môme vaguement et d'une manière relative, aux meurtriers de l'air qu'ils déchirent, aux vainqueurs de l'azur dompté , aux escaladeurs des cimes et des nuées, et que je suis un simple assembleur de syllabes, assis à une table, trempant une plume dans l'encre pour écrire sur du papier, et si ce n'est par mes aspirations insensées, ne méritant en aucune façon d'être assimilé aux êtres surnaturels. Donc, ami lecteur, lecteur illustre et très précieux, oublie tout ce que je t'ai dit, car ces paroles dénuées de toute raison d'être ont exactement la valeur de la symphonie pour clarinettes qu'exécutent sur le bord du tréteau les lanciers polonais en shapska bleu de ciel, tandis que s'agite derrière la-toile le pied impatient de la Comédie, dont on entend déjà tintinnabuler les clochettes cruelles !
Dïgitized by LjOOQIC