EUGENE DUPIN
« Mon cher Louis, il est arrivé dans ma vie un événement très important; c'est que j'ai fait la connaissance d'un être supérieur, et qui serait digne de vous être comparé; d'un homme qui pourrait m'offrir le plus précieux de tous les dons et me communiquer la sagesse, si j'étais encore assez jeune pour la recevoir. C'est Eugène Dupin, le propre fils de ce fameux C. Auguste Dupin immortalisé par Edgar Poe, et dont le Double Assassinat dans la rue Morgue nous révèle pour la première fois l'étonnant génie analyste. Sachant quelle admiration m'avait inspirée de longue date l'ami du grand et malheureux poète américain, un de mes meilleurs camarades, intimement lié avec son fils, a bien voulu me présentera lui ; j'ose vous dire que je ne lui ai pas déplu, et bien peu de temps' après, j'avais le bonheur d'être admis familièrementdans son intitoité.
Jugez si j'ai lieu de m'en réjouir, car' Eugène Dupin a réellement hérité de son père, et sous une forme nouvelle, avec plus de modernité pour ainsi dire, il possède la même sagacité la même inspiration, le même génie inventif que ce grand débrouilleur d'écheveaux. Eugène, qui, aujourd'hui, a dépassé la quarantaine, est avec l'âge devenu très indulgent ; aussi ne s'est -il pas. offensé d'être un peu traité par moi comme une bête curieuse ; malgré ce qu'il y eut chez moi de peu respectueux à vouloir lui faire montrer ses talents, comme
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un escamoteur, dès la première fois que je l'ai vu, il a consenti de très bonne grâce à mon désir, et son aptitude à tout pénétrer m'a laissé littéralement ébloui. Toutefois, je n'ai pas tardé à me montrer plus sérieux, et je dois dire que les conversations générales et d'un ordre plus élevé, dans lesquelles Eugène Dupin me faisait voir de haut les grandes vérités humaines, m'ont alors intéressé bien autrement que les devinettes, et que l'art avec lequel je l'avais vu dénouer en se jouant des problèmes en apparence insolubles.
* Et cependant, réduit à cette expression la plus grossière et initiale de son génie, Dupin serait encore un homme prodigieux entre tous, car sa pensée affranchie de tous les lieux communs ne se laisse embarrasser par aucune proposition incidente, et va droit à l'événement qui doit se produire.
Il y a quelques mois, comme il montait chez son ami Louis de Sornay, l'aimable et charmant sportsman si connu, il fut presque bousculé dans l'escalier par des commissionnaires qui portaient des divans, des sièges couverts de soie et de dentelle, de petits meubles en bois de rose et mille futilités encombrantes. Sornay, qui reçut Dupin sur le pas de sa porte, voulut lui expliquer ce tohu-bohu, dont il lui fit d'abord toutes ses excuses.
— « Mon cher, lui dit-il, Estelle, dont on va réparer l'appartement de fond en comble, m'a prié de donner asile à son mobilier pendant les deux ou trois semaines que durera ce remue-ménage et, ma foi, je n'y ai vu aucun inconvénient.
— Il n'y en a pas, en effet, dit Eugène Dupin, mais quand vous vous marierez, songez à assurer la position de votre fils.
— Quelle idée ! fit Sornay surpris, je ne pense nulle? ment à me remarier! Mais, en tout état de cause, vous savez que mon fils Henri est ce que j'ai de plus cher au monde. ».
Là-dessus, les deux amis entrèrent dans la maison et passèrent ensemble plusieurs heures, sans qu'il fût question de cet incident ; mais au moment où, près de se quitter, ils échangeaient une dernière poignée de main, Eugène dit d'une voix émue, ferme, tendrement impérieuse:
— « Songez à votre fils ! »
Naturellement, quelques semaines plus tard, Louis de Sornay épousait la belle Estelle, car un mobilier de femme s'accroche où il est, mieux que le lierre avec ses mille grifFes ; mais si aveuglé que fût ce vieil amoureux, il gardait encore assez de clairvoyance pour s'apercevoir que la future madame de Sornay dissimulait mal sa haine pour Henri. Quelques mots imprudents achevèrent de l'éclairer, et alors les paroles d'Eugène Dupin lui revinrent dans l'esprit, traversant sa mémoire comme un vif éclair. Et s'il n'eut pas la force de rompre le mariage projeté, rien ne l'empêcha du moins d'abandonner dès lors à son fils, par un acte bien en règle, une notable partie de sa fortune. Vous voyez, mon cher Louis, que l'avertissement donné par Dupin n'avait pas été inutile ; mais les historiettes de ce genre abondent dans sa vie, et c'est par milliers qu'on les compterait.
Tout le Paris intelligent et artiste fut désolé lorsque s'éleva dans les journaux entre deux hommes charmants et également aimés de tous, Pierre Naveu et René Jacquin, la querelle acerbe et cependant futile qui devait se dénouer sur le terrain d'une façon si tragique. Très estimé et respecté par les deux écrivains, Dupin fit tous ses efforts pour arrêter à son début cette mauvaise guerre ; mais les amours-propres étaient trop surexcités, et il y perdit ses peines. Alors, comme Pierre Naveu, resté veuf avec trois enfants très jeunes, avait pour unique parent un frère, Edouard Naveu, établi négociant à Baltimore, Dupin écrivit à ce frère que les siens avaient impérieusement besoin de lui et qu'il
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devait, toute affaire cessante, venir en France. Bien peu de temps après, la polémique entre les deux journalistes se termina par un duel où Pierre Naveu trouva la mort ; mais, grâce à la précaution que Dupin avait prise, Edouard arrivait à Paris le lendemain même du jour fatal, et se trouvait là à point nommé pour recueillir les orphelins. Et comme, après avoir fait une large part à sa douleur, le négociant ne pouvait s'empêcher d'être étonné, et admirait que Dupin l'eût mandé à l'avance en raison d'un fait qui n'existait pas encore et qui pou* vait ne se produire jamais, l'analyste lui donna de cette apparente anomalie la plus nette et la plus simple explication. Non seulement il avait compris que les deux adversaires, très honnêtes tous les deux, étant convaincus jusqu'à l'entêtement, leur différend ne pouvait se terminer que par les armes ; mais il avait par avance reconstitué ou plutôt vu le combat dans tous ses détails. René Jacquin fougueux, colérique, intrépide, sachant à peine tenir une épée, il était évident pour Dupin que Pierre Naveu, maître de lui, extrêmement habile en escrime, et au fond très peu irrité par des offenses puériles, aurait pour unique préoccupation de ménager son contradicteur, et par conséquent s'enferrerait de lui-même sur l'épée de ce fou ; malheureusement l'événement se déroula exactement selon ses prévisions.
Vous savez, mon cher Louis, que C.-A. Dupin vivait, comme l'a dit Edgar Poe, dans une gêne voisine de la misère. En cela, Eugène a jugé inutile de l'imiter, et pour acquérir au contraire une honnête fortune, qui lui permit de se donner librement aux grands travaux historiques et ethnologiques auxquels il a voué toutes ses facultés et qui seuls le passionnent, il n'a eu qu'à tourner vers ce but son génie d'intuition, comme son père lui-même aurait pu le faire si facilement. Au début de la vie, dénué de toute ressource, Eugène est entré courageusement dans un magasin de nouveautés,
et là, placé à un rayon où les commis, chargés de vendre des choses invendables, reçoivent un bénéfice pour chacun de ces objets absurdes et chimériques, il y fit naturellement de bonnes affaires ,car, sachant à fond la loi du rhythme, de la couleur et de toutes les harmonies, il lui suffisait de placer les étoffes, par exemple, dans un certain ordre, pour forcer le flâneur à désirer et à choisir celle qu'il prétendait lui faire acheter. Une fois possesseur d'un capital de quelques mille francs, Eugène, qui pouvait prédire sans erreur possible le destin de toutes les entreprises industrielles, gagna sans peine tout ce qu'il voulut, et, étant donnée son extraordinaire pénétration, il n'y a là rien d'inouï. Ce qui Test véritablement, c'est qu'il s'arrêta net dès qu'il se fut procuré un simple million, c'est-à-dire l'outil de travail indispensable à un historien qui étudie les religions à leurs sources, et qui par conséquent peut avoir fréquemment besoin d'aller à l'improviste eii Egypte, ou dans l'Inde, ou dans l'Asie Mineure. Eugène pouvait certainement créer l'argent et l'or comme un Rothschild, et jouer à la Bourse, où il gagnerait infailliblement, puisque les éventualités politiques sont pour lui comme un livre qu'il lit à livre ouvert ; mais il s'en garde bien. Dans les intervalles de ses voyages, il vit tranquillement dans son petit hôtel et dans son jardin, enfouis dans une petite rue très voisine du boulevard Saint- Germain, et que bien entendu il a achetés pour une somme insignifiante, avant le percement du boulevard. Ses tableaux seuls et ses livres représentent une valeur énorme, et cependant ne lui ont relativement rien coûté, car il se bornait et il se borne encore à acheter les œuvres des peintres qui deux ou trois ans plus tard deviennent célèbres, et en dehors de ses livres d'étude, ceux qui acquerront une grande valeur. C'est ainsi qu'il possède sur papier de Hollande, dans leurs premières éditions enrichies de portraits et d'autographes, Les Fleurs du Mal, Madame Bovary, Les Diaboliques,
La Chanson des Gueux, car il avait facilement deviné que ces livres magnifiques seraient poursuivis et condamnés, comme ne contenant pas la dose d'hypocrisie exigée par les convenances sociales.
Oui, il vit dans le recueillement, intéressé et charmé par le spectacle prodigieux que lui donne l'histoire ; il ne poursuit aucun lucre, et cependant quel marchand il eût fait! Gandeley, l'antiquaire de la rue Laffitte, se désolait d'avoir payé trop cher un meuble Louis XIII en ébène, de la plus grande beauté, incrusté de nacre et d'ivoire, et, n'ayant pu s'en défaire chez les grands amateurs, il voulait, de guerre lasse, s'en débarrasser à n'importe quel prix.
— « Non, lui dit Eugène Dupin, gardez-le, vous le vendrez à Rouve quand il ne sera plus ministre. Car alors il voudra donner des fêtes pour renouveler son crédit et se remettre dans le mouvement : et comme son prédécesseur collectionne avec passion les plus beaux meubles Louis XIII, il ne sera pas fâché de lui jouer un bon tour en s'emparant de celui-là, dont la forme est unique et le décor merveilleux. »
Gandeley crut que Dupin se moquait de lui, puisqu'au moment où il parlait Rouve n'était pas et n'avait jamais été ministre ; cependant tout cela s'accomplit de point en point; il succéda comme ministre des finances au collectionneur Faveris, et acheta le meuble en effet. Mais, mon cher Louis, ce sont là les bagatelles de la porte.
Je ne vous parlerai pas des pièces de théâtre que Dupin m'a racontées par le menu, avant qu'elles fussent représentées, prenant comme termes le caractère et le talent de l'auteur, l'état financier du théâtre, la mode littéraire actuelle, les comédiens que le désir de gagner de l'argent a conseillé au directeur d'employer, la dose d'habileté avec laquelle l'invention des personnages a dû être subordonnée à leurs infirmités, à leurs défaillances, à leurs moyens d'exécution ; et d'après ces
Impérieuses données, reconstituant l'œuvre jusque dans «es moindres épisodes, pour ainsi dire, sans se tromper d'un mot.
Tout cela, je le répète, c'est des vétilles ; ce qui m'a vraiment frappé, ce sont les idées d'Eugène Dupin, dans leur liberté abstraite, et dégagées de tout fatras anecdo tique. Je voudrais bien vous en faire apprécier quelques-unes ; mais aurais-je pour cela la virile et sobre éloquence, le bon sens prime-sautier qu'il faudrait, et en cette affaire, l'être intuitif, l'inventeur , le poète ne serait-il pas, comme il arrive toujours, trahi par son traducteur?
Mon cher Louis, hier, tandis qu'il pleuvait si fort, et «qu'on songeait sérieusement à creuser les troncs des arbres du boulevard et à en faire des canots d'écorce pour se promener dans Paris, j'ai passé une bonne partie •de la journée avec Eugène Dupin, dans son petit hôtel si bien calfeutré de tapis turcs, persans et syriens que le froid ni l'humidité n'y sauraient pénétrer. Dans l'intérêt de son repos, Eugène aurait bien aimé à causer tranquillement de choses et d'autres, comme le premier venu; mais moi je fus impitoyable et je le forçai à soulever pour moi tous les voiles qui nous dérobent les •événements prochains ; car ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir à sa disposition un devin impeccable, pour se refuser l'âpre volupté de lire clairement dans l'avenir, -comme dans un livre ouvert.
Tout d'abord, je mis la conversation sur la politique, et bien que Dupin dédaigne un peu cette science comme n'offrant que des combinaisons restreintes et bornées, il ne se refusa pas à me raconter dans leurs moindres détails les faits importants qui vont se produire et modifier profondément l'économie de notre Républi-
que, ni à m 'expliquer les rôles inattendus que joueront dans cette comédie plusieurs personnages connus, tels que Garabetta, Rochefort, Clemenceau, Songeon, Edouard Lockroy, et d'autres encore. A mesure que se déroulait le récit de mon ami, j'admirais surtout dans les scènes qu'il faisait passer sous mes yeux leur caractère de vérité, d'évidence et de nécessité inéluctable. Sans nul doute possible, ces événements futurs étaient bien réels. Pour admettre qu'ils ne l'étaient pas, il aurait fallu croire que, sans avoir jamais composé de romans, Eugène Dupin est le plus grand des romanciers inventeurs qui aient jamais existé; et ce miracle-là ne seraitil pas plus étonnant que l'autre?
Cependant, comme je m'émerveillais encore d'une telle perspicacité, mon interlocuteur, en tne rappelant les grandes lignes initiales de l'histoire, me montra clairement que depuis le jour où, chassés par l'accroissement de leurs familles du plateau central de l'Asie qui fut leur berceau, les fils de Noa'h devinrent les chefs des races diverses et furent colorés en blanc , en jaune, en noir ou en rouge par le climat de leurs patries adoptives, toujours le même flux et le même reflux a poussé le Nord sur le Midi, l'Orient sur l'Occident, et ramené la succession d'es mêmes faits dans un ordre identique. Aussi est-il facile de savoir ce qui se passera demain, comme il est facile de savoir qu'il fera jour demain à la même heure qu'hier; mais il plaît à l'ignorance et à la paresse de l'homme de ne pas lire dans le passé, et par conséquent de supposer l'avenir inconnu, afin de pouvoir se griser de ce soi-disant inconnu, comme d'un endormant opium ou d'un énervant haschisch, créateur de folles visions et d'absurdes rêves.
Nous parlâmes ensuite des récentes affaires criminelles, dont les apparentes complications semblent embarrasser la justice, et d'un mot, en se jouant, Dupin dénoua ces prétendus nœuds gordiens, sans même
vouloir me permettre de louer une opération de l'esprit selon lui si facile, car il s'éleva tout de suite à des considérations d'un intérêt moins élémentaire.
— « Si chez nous, me dit-il, le politique, le criminaliste, le policier marchent presque toujours à tâtons, et lorsqu'ils obtiennent un résultat partiel, ne le doivent en général qu'au pur hasard, cette infirmité tient surtout à deux causes essentielles. La première de ces causes, c'est Terreur fondamentale de la société moderne, qui croit à l'existence virtuelle de l'individu. Or, contrairement à cette hérésie, nul être n'existe en cette qualité seulement; en même temps qu'il est un individu, il est aussi le fragment, la partie infinitésimale d'une race, et, à ce titre, il porte en lui, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non, les haines, les instincts, les appétits, et aussi la religion de sa race, même quand il se croit naïvement dénué de toute idée religieuse !
Il vous arrive de rencontrer dans une forêt (car à qui veut l'écouter, l'histoire naturelle dit tout !) un champignon qui est né, qui a grandi, s'est développé, en apparence, comme un végétal ordinaire. Cependant, si vous le brisez du bout de votre bâton, vous êtes étonné de voir qu'il est un composé d'insectes vivants, qui alors se divisent et se répandent à l'entour par masses, comme de noirs ruisseaux. Eh bien! chacun de ces êtres est un insecte, mais il est en même temps une partie du champignon, et, comme tel, végète selon des lois particulières. Telle est l'histoire de chaque homme, et pour savoir pourquoi Fenayrou a tué le pharmacien Aubert, s'il Ta tué et pourquoi mademoiselle Feyghine se suicide, il faut d'abord savoir d'où ils viennent, et de quel champignon ils faisaient partie !
Si l'on oublie ou si l'on dédaigne cette vérité axiomatique, il devient impossible de rien comprendre et l'on a perdu la clef de tout. Nul accord possible entre les fils de Schem et les fils d'Yapeth, et les massacres qui ensanglantent la Russie nous le font bien voir.
Sans $e rappeler qu'ils sont Touranien et Iranien, le Touranien ne pardonne pas à l'Iranien de lui avoir volé la Médie, et c'est pour cela qu'il l'assassine à deux heures du matin, sur le boulevard-Montmartre. Qui ne se souvient d'un homme politique illustre qui, bien que protestant, avait l'âpre soif de la domination, l'appétit du martyre pour lui et pour les autres, et qui, pour leur bien, torturait les consciences avec la voluptueuse férocité d'un Tofquemada? En tant que protestant, avec ses idées moins étroites et plus hardies que sa propre foi, il eût été inexplicable; aussi, pour comprendre son,tyrannique génie, fallut-il savoir qu'avant d'appartenir à la Réforme, la famille de ce dompteur d'âmes avait compté dans son sein les plus farouches justiciers catholiques !
Tel homme venge de séculaires injures qu'il n'a jamais connues et, non comme individu, mais comme faisant partie d'une race, est gouverné, poussé en avant par des Esprits dont il ne sait môme plus les noms. Ne voyez-vous pas dans Littré, par exemple, dont le' visage et la chevelure lisse sont évidemment asiatiques, un de ces solitaires indiens à qui la constante et silencieuse réflexion dans la solitude enseignaient toutes les vérités, et qui, à force de vertu et d'austérité, violentaient les Dieux et les forçaient à leur obéir? Certes, si, au moment de le nommer, l'Académie avait pu remonter à ses origines, elle ne lui aurait pas ridiculement reproché de n'être pas chrétien ; tout au plus aurait-elle pu l'accuser d'avoir un peu oublié le grand serpent Adicéchen , dont les nombreuses têtes, en se recourbant, formaient un dais sur la tête de Vichnou!
— Ainsi, dis-je à Dupin, vous pensez que si, la plupart du temps, le politique et le juge sont tenus en échec par les problèmes les plus simples, c'est parce qu'ils n'ont pas assez tenu compte de l'élément ethnique. Selon vous, deux adversaires de la Saint-Barthélémy, devenus l'un et l'autre (dans leurs descendants)
des libres-penseurs, ne sont pas pour cela réconciliés; et, même issu d'une famille émigrée et acclimatée depuis longtemps en Suède, l'ancien Auvergnat obéira toujours au besoin impérieux d'acheter à vil prix et d'accaparer la vieille ferraille ?. . .
— Précisément, dit Eugène Dupin,
— Mais, repris-je, ne me disiez-vouS pas qu'une autre raison encore oblitère l'entendement* et supprime la clairvoyance du chercheur de problèmes?
— Oui, fit Eugène, et celle-là n'est rien autre chose que la naïve infatuation de l'investigateur.. Gomme l'homme est strictement pareil à son congénère, et toujours, en face du môme fait, a l'esprit traversé par les mêmes idées et les mêmes appétits, (auxquels il cède ou ne cède pas, selon qu'il a su développer en lui plus ou moins d'effort Vers le bien et de résistance au mal,) il est toujours facile de savoir ce que pense tel ou tel homme dans un cas donné, car pour cela, on n'a qu'à regarder en soi-même. Mais le plus souvent et même toujours, l'investigateur est privé de ce moyen d'information si simple, parce qu'il s'imagine que Vautre ne saurait lui ressembler complètement. Dans les moments où il lui plaît de se croire sublime, il pense, avec un orgueil enfantin, que l'être dont il a fait son objet d'étude ne saurait être aussi sublime que lui. Si, au contraire, il se délecte à admirer sa propre habileté vicieuse et donjuanesque, et le mépris du convenu avec lequel lui, homme supérieur, se met au-dessus des lois et de la morale, il esphe avec ingénuité que son prochain ne saura pas ou n'osera pas être aussi canaille que lui : en quoi il se trompe 1 Moi c'est différent! tel est l'argument au moyen duquel tant de gens se mettent plusieurs poutres dans l'œil t ignorant volontairement que nul n'est différent de personne. 11 y a aussi le célèbre argument : // faut une religion pour le peuple, que les corrompus à idées bornées ont amplifié et complété en se disatit : Il faut une morale, une résistance
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au désir, une volonté de sacrifice — pour le peuplé, c'est-à-dire pour les autres. Ils oubliaient que si tu ne veux pas avaler la médecine amère, il y a de grandes chances pour que ton voisin ne l'avale pas non plus, quand même tu la lui offrirais comme un vin délicieux.
Gomme ton âme est en même temps habitée par le Bien et par le Mal, en face d'un événement quelconque, chacun d'eux dit son mot; il le dit de même dans l'âme des autres comme dans la tienne, et, selon que tu connais le sujet de ton étude capable de céder au Bien ou au Mal, tu peux deviner, sans crainte d'erreur, le parti auquel il s'arrêtera. Les hommes qui, selon ce principe, ont su et osé lire en eux-mêmes la vérité sur les autres, Napoléon, Talleyrand, et dans un autre genre, Vidocq, ont gouverné des mondes. Talleyrand et Vidocq, en des sphères différentes, savaient, à n'en pas douter, que, dans des circonstances particulières, et soumis à de certaines suggestions, chaque homme était comme eux-mêmes affranchi de la morale et des lois, et dans l'être étudié allaient droit à la canaille qu'ils étaient sûrs d'y trouver, et dont ils avaient besoin. Par contre, Napoléon n'ignorait pas que dans chacun de ses soldats il y avait, sous la pression de l'enthousiasme, un héros pareil à lui, et du vulgaire combattant il faisait, quand il le lui fallait, sortir le héros. Plus raffiné encore, un éditeur fameux a gagné des millions, parce que chez Técrivain avec lequel il traitait, il savait voir à la fois l'homme rusé dans une certaine mesure, dont il devait se défier, et l'artiste naïf dont il viendrait à bout en intéressant ses sentiments nobles, et il excellait à jouer tour à tour de ces deux musiques !
Connais-toi toi-même, comme le conseille le sage, et tu connaîtras tout, même la pure jeune fille, même les monstres compliqués, même l'inconnaissable femme. On a pris pour une simple boutade bouffonne, dans la farce de Jean Hiroux, le mot du criminel au juge, qui est au contraire un mot profond : Mon président, je
cours surlui,je le rattrape, je le fouille, il n'avait que six sous et pas de mouchoir ; qu'est-ce que vous auriez fait à ma place! Gela veut dire, avec une ellipse énorme et cependant facile à suppléer : « Quoique vous soyez un honnête homme digne de tous les respects, et que je sois un scélérat, vous pouvez trouver dans votre conscience les lumières nécessaires pour lire dans la mienne ; car les âmes les plus pures, comme les plus souillées, sont en proie aux mêmes suggestions d'héroïsme et de crime ; et ce qui fait la différence entre les demi-dieux et les filous, c'est qu'ils cèdent plus ou moins à celles-ci ou à celles-là ! »
Mon cher Louis, Eugène Dupin m'a parlé de l'Amour, et, certes, je ne vous répéterais pas sa conversation s'il s'était borné, comme tout le monde, à accumuler sur ce sujet essentiel un tas de verbiages inutiles, dont la vulgarité dissimule péniblement l'incohérence. Mais il me semble au contraire qu'il m'a exprimé des idées non rebattues, et qui méritent peut-être de fixer un moment votre attention.
— « Tout d'abord, m'a-t-il dit, si l'on voulait jeter un peu d'ordre dans le chaos des pensées qu'éveille nécessairement le mot Amour, il s'agirait là d'une question de linguistique ! Car arrivées sur ce terrain brûlant, il semble que non seulement votre merveilleuse langue française, si exactement claire, mais aussi presque toutes les autres langues aient été emportées dans je ne sais quel ouragan de folie et de délire. Ce mot, ce mot unique et d'une troublante et foudroyante magie, comporte plus de sens variés et signifie des états de l'âme plus divers qu'il n'y a de feuilles différentes l'une de l'autre dans une vaste forêt. Cherchons donc ce qu'il exprime dans sa donnée propre et absolue, et ensuite nous n'aurons pas de peine à éliminer les em-
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plois arbitraires et parasites du mot divin entre ton».
A proprement parler, il n'y a qu'un seul Amour. C'est la fièvre aiguë, brûlante, dévorante, sans cesse accrue, qui forcément doit tuer ceux qui en sont atteints ; car elle n'admet rien, elle est exclusive de toute loi, elle s'agite sans but possible, puisque après la possession elle exige quelque chose de plus qui n'existe pas, et puisqu'elle détruit et anéantit tout ce qui n'est pas ellemême. Aussi l'Amour n'est-il qu'une magnifique exception, qu'un état passager, rouge et flamboyant comme l'éclair, et par sa fonction môme, essentiellement meurtrier, car il est impossible d'imaginer des amants dont la passion ne grandirait pas à chaque minute, et qui ne seraient pas consumés par cette flamme, dont ils sont à la fois le foyer et le mystérieux aliment.
Écartons donc toutes les autres acceptions abusives du grand vocable ! Au commencement des religions, le nom Amour a désigné la force qui préside à l'éclosion, au renouvellement des êtres, aux innombrables enfantements de la Terre féconde, au bouillonnement de la sève universelle ; mais, dans ce cas, n'usurpait-il pas les propriétés inhérentes au nom même de la Vie? Pour être juste, il ne faudrait pas non plus nommer ainsi un sentiment mille fois supérieur à l'Amour, celui qui unit l'époux à l'épouse ; puisque celui-là s'affine, se purifie et s'élève sans cesse, comporte une certitude et une confiance absolues, et de deux êtres en fait un seul, qui ne désire rien au delà, si ce n'est la continuité de cette béatitude,, renouvelée et réfléchie en de vivantes images d'elle-même.
Il faudrait trouver aussi un nom particulier à Fadoration de Pétrarque pour Laure et de Dante pour Béatrice ; car cette adoration, par cela seul qu'elle doit être immortelle, se perpétuer dans les sphères célestes et jusque parmi les délices du paradis, est nécessairement exclusive de la possession et de la fièvre des sens: aussi n'est-elle pas Amour ! Il serait encore plus injuste
de nommer ainsi ce qui relève de la galanterie, ou vénale ou simplement libertine, ou obéissant à une dépravation, à une curiosité, à une débauche d'esprit. Ce sont là des vilenies sur lesquelles la petite poésie et la petite peinture ont pu jeter le charme de leurs colifichets, de leurs rubanneries et de leurs fanfreluches, mais qui ne méritent pas une appellation si belle, car le Verbe est sacré, précisément parce qu'il est créateur, et ne doit pas être prostitué à de vils déguisements.
Donc, si vous le voulez, continua mon ami, parlons exclusivement de l'Amour passion et fièvre, c'est-à-dire ' du seul qui mérite réellement le nom d'Amour.
Si cet ensemble de phénomènes a été mal observé, en dépit des admirables poèmes qu'il a inspirés depuis le commencement du monde et qu'il inspire encore, c'est qu'on a ignoré un effet particulier de la puissance magnétique, effet qui se produit surtout, mais non pas exclusivement — en Amour. C'est l'influence inconsciente de la volonté d'un être sur un autre être. Or, cette force invincible, si vous voulez l'étudier sur vous-même, vous la reconnaîtrez à ceci surtout que, tout à coup et sans transition, vous êtes envahi par un désir qui logiquement ne devrait pas naître en vous, qui n'y a été préparé par rien, et qui n'est pas d'accord avec l'enchaînement de vos idées. Je vous demande toute votre attention, et je vais tâcher d'être extrêmement clair, car j'aborde un ordre de faits peu connu et dont nous n'avons qu'une perception vague. En Amour, presque toujours l'initiative appartient à la femme. Oisive, aimante et essentiellement sensuelle, même et surtout quand elle est très chaste, c'est elle en général qui désire la première. Mais voici ce que tout le monde ignore : sans qu'elle le veuille et sans qu'elle le sache, son désir s'abat sur l'être qui en est l'objet, et le frappe brutalement, comme un coup de massue.
Ceci ne vous explique-t-il pas une anomalie qui se
produit si souvent, et qui toujours vous frappe d'un étonnement nouveau ? Telle femme existe, dont ni la grâce, ni l'esprit, ni le charme ne sont conformes à votre façon de comprendre le beau. Inconnu d'elle, vous l'avez vue cent fois, non seulement sans l'aimer, mais sans l'admirer, et sans qu'elle attire en aucune façon votre attention. Cependant, à un moment donné, et sans que rien vous l'ait fait prévoir, vous vous sentez mordu au cœur d'une violente passion pour cette femme. Seule elle vous occupe et s'empare de tout votre être. Vous souffrez cruellement de son absence ; vous éprouvez le besoin impérieux d'être près d'elle, et de la vaincre,- de la posséder, de la subjuguer : il vous la faut!
Est-ce donc que vos idées et votre conception du beau ont subitement changé? Nullement; mais un désir dont vous êtes le sujet est né chez cette femme, et, passivement, vous en subissez le contre-coup. Il vous la faut, et cependant vous ne l'aurez pas, parce que vous êtes un civilisé, que vous tenez compte de tout, que vous pesez le pour et le contre, et que vous procédez par la méthode et le raisonnement. Si, en pareil cas, don Juan et Chérubin, qui sont des instinctifs, triomphent toujours, c'est qu'ils marchent au but, sans réfléchir. Et croyez bien que si, à ce moment-là, vous alliez droit à la femme aimée, et si vous l'emportiez dans vos bras, comme une proie, elle ne vous demanderait aucune explication ! Mais naturellement, vous avez la tradition dans la tête et dans chaque goutte du sang de vos veines. Vous songez à affiner un madrigal ou à envoyer un bouquet, au moment où l'amante voudrait sentir son cœur battre contre le vôtre. En voyant qu'on est si loin de compte, elle se sent profondément découragée ; elle se fâche, et refuse jtout. Plus vous insistez hors de propos, plus elle s'irrite, et le formidable malentendu s'aggrave, sans compter que le désir primitif s'est usé et consumé lui-même. Votre Balzac, qui aimait
les axiomes, aurait pu formuler celui-ci : En Amour, il faut toujours commencer par la fin.
Ou ne pas commencer du tout î Car si vous n'avez pas senti en vous ce coup violent qui est nécessairement un contre-coup ; si vous avez eu réellement l'initiative de votre désir, né d'un travail de votre esprit ou d'une admiration plastique, il y a gros à parier que vous ne réussirez à rien. En effet, on ne décide presque jamais une femme à autre chose qu'à ce qu'elle souhaite, et il est à désirer qu'on ne l'y décide pas, sous peine d'en être le mauvais marchand ! Pour me résumer, il n'y a pas de séducteurs ; il n'y a que des séductrices, mais innocentes ! Les heureuses fortunes que lé plus ordinaire des hommes laisse échapper sont innombrables, et la fameuse liste des mille et trois serait facilement dépassée par le premier être naïf qui aurait simplement l'intelligence d'obéir, et de venir comme un chien, quand on l'appelle.
Je vous ai dit que l'influence tyrannique d'une volonté sur d'autres volontés n'est pas circonscrite dans l'ordre de faits qui nous occupe. A de certains moments, l'influence exaltée d'un Gengis-Khan ou d'un Napoléon crée des héros, môme chez les peuples lointains qui n'ont jamais entendu le nom du conquérant, ni ceux de ses victoires. Un Victor Hugo ou un Henri Heine, par l'expansion inconsciente de sa volonté, rendra lyriques des âmes de gens qui ignorent son existence et n'ont jamais lu un vers de lui, et jusque dans les régions inconnues et sauvages éveillera desOrphées ! Tout à coup, ainsi que des courants dans l'Océan, certaines gammes de couleurs se précipitent dans la peinture, envahissent tout, et deviennent pour les artistes une folie à laquelle ils s'abandonnent, sans savoir d'où elle vient. C'est que ces gammes de couleurs sont nées dans le cerveau de quelque grand créateur, et parties de là, ont pénétré d'autres cerveaux, mêlées au fluide magnétique.
En ce moment même, cinq ou six écrivains, dont
Gondinet a été le premier, ne se disputent pas, mais — se partagent le personnage de la fée Viviane, et tous à la fois ont eu le désir de révoquer sur le théâtre. Ils croient bonnement que c'estreffet d'un hasard imprévu: mais il n'y a pas de hasard ! Ce qui leur arrive tient à ce que quelque part, très loin peut-être, un puissant poète a songé assez fortement à Viviane pour que les éthers et les fluides soient imprégnés de sa pensée et la jettent, impatiente et avide de naître, dans d'autres esprits.
Mais, pour nous restreindre à notre sujet, soyez assuré qu'en Amour, notredésir n'est jamais qu'un écho. Et si, au moment où vous êtes appelé par la silencieuse voix, vous alliez tout de suite, comme dit Racine, enlever Hermione, elle ne vous ferait aucune objection. Mais enfin, si elle vous en faisait une, obéissant alors aux diverses traditions au lieu d'écouter l'impérieuse voix de son cœur, et si elle disait : — Qui vous a inspiré une telle audace ? — vous pourriez lui répondre hardiment et sans crainte d'être démenti : — C'est toi-même l
— A la bonne heure, dis-je à Eugène Dupin. Toutefois, dans votre Amour expéditif, qui commence par lu fin, né trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose d'un peu bien brutal et matériel, et qui sent par trop son housard de Pigault-Lebrui\?
— Mais, dit Eugène, rien n'empêche de faire la cour — après ! Et c'est même le droit et le devoir absolu de tout homme délicat de faire alors une cour respectueuse, assidue et timide, et de se faire pardonner, comme un crime, l'obéissance qu'il devait montrer et» qu'il a montrée. Car une fois que la trame est solidement établie et tissée, il est doux pour l'artiste d'y faire apparaître les belles couleurs des fleurs et les entrelacements compliqués des plus élégantes arabesques ! »
Je me suis rencontré hier, chez Eugène Dupin, avec un beau jeune homme aux yeux d'acier et à la longue barbe rousse, qui m'a paru pouvoir causer sans trop de désavantage avec le fils du célèbre héros d'Edgar Poe. On parlait de la Dynamite, naturellement, car l'actualité s'impose même aux gens qui vivent dans le travail et la solitude.
— « Il fallait bien, dit l'étranger, qu'elle servît à quelque chose, puisque les chimistes l'ont inventée, comme ils ont inventé la margarine et le faux empois pour chemises. Toutefois, je pense que sa popularité se produit peut-être un peu tard pour monsieur Carvalho, bien que cet habile directeur de théâtre soit encore dans la force de l'âge.
— Vous avez raison, dit Eugène Dupin, mais en revanche elle arrive tout à fait à point pour Grévin. »
Dois-je l'avouer? J'étais un peu humilié de n'avoir rien compris aux paroles du visiteur, dont le sens avait été saisi par mon ami, si facilement. Toutefois Dupin, qui est l'indulgence même, ne voulut pas se complaire à jouir de mon embarras, et se mit à ma portée avec l'affabilité la plus gracieuse.
— « Mon cher ami, me dit-il, comme l'a écrit un de nos meilleurs auteurs dramatiques, la France a horreur de l'horreur. Le plus vite possible, avec son instinct de gaieté et de joie, elle se débarrasse des massacres et des tragédies, mais elle les supprime par un moyen audacieux, et comme un enchanteur excessif qui trouverait le moyen de transmuer le sang versé en sucre d'orge, avec les deuils, les forfaits et les épouvantes, elle fait... des opéras comiques ! qui, eux, par exemple, ont la vie dure. C'est ainsi que la Saint-Barthélémy et le brigandage sur les grands chemins sont bien loin de nous, mais rien ne nous débarrassera jamais du Préaux-Clercs et de Fra Diavolo. Or, on peut raisonner par analogie I Le règne réel de la Dynamite ne sera pas de longue durée, parce que l'humanité tout entière ne se
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résignera pas à jouer en l'air le rôle des membres épars de Babylas ; mais pendant des siècles peut-être, on pourra voir à la salle Favart l'anarchiste, avec sa cartouche de dynamite, courtiser sous le bosquet de roses trémières une paysanne en jupe courte, et finalement épouser une princesse déguisée, éprise de sa bravoure.
— Seulement, dit le visiteur, il faut scientifiquement un certain nombre d'années pour que le Fait se résolve en opéra comique, et c'est pourquoi la Dynamite ne profitera peut-être pas à monsieur Garvalho. Au contraire, la Revue de fin d'année, dont Grévin dessine toujours les costumes, s'assimile le Fait immédiatement.
Le public professe un amour superstitieux pour le costume collant, et toujours le même, qui décolleté le sein de la femme, lui emboîte hermétiquement le torse, et laisse voir les jambes nues dans un maillot ; mais, de même que le haricot de mouton dans les restaurants, ce costume unique, pour que sa vogue se perpétue, doit continuellement être rebaptisé à nouveau, et prendre le nom de l'actualité la plus récente. Il est donc évident que, dans la prochaine Revue de fin d'année, une femme décolletée, en costume collant, chantera d'une voix aussi fausse que les meilleurs calculs statistiques :
Vive Dynamite, Tout cède en ce lieu (Ce n'est pas un mythe) A mon œil de feu !
Et les phénomènes les plus inattendus peuvent se produire; il n'est pas impossible que les propriétaires parisiens aient tous à la fois l'idée de diminuer le prix de leurs loyers, et que les fleuves remontent vers leur source, et que le ciel tombe avec toutes ses étoiles ; tout cela arrivera peut-être ; mais rien, rien au monde, pas même un cataclysme universel, ne saurait empé-
cher que le confrère de la Revue chante à son tour, en prenant la taille de la Dynamite :
Loin d'être rebelle A des passe-temps si doux,
Mon vœu, chère belle, Est de sauter avec vous 1
La-dessus, l'inconnu sortit, et je demandai à mon ami quel était cet aimable jeune homme, dont l'agile pensée résume en traits si rapides l'histoire universelle.
— « C'est, me dit Eugène Dupin, un prêtre plein de talent, et qui a toutes les chances possibles de devenir évêque.
— Quoi! m'écriai-je, avec ce veston bleu ardoise et cette longue barbe! En tout cas, ce n'est pas, je pense, un prêtre catholique !
— Non, répondit très sérieusement Eugène, il appartient au culte athéiste ; seulement, il fait partie d'une secte dissidente. »
J'ai l'habitude et le goût de n'être jamais étonné ; cependant je ne pus réprimer un très léger mouvement, qui ressemblait à une vague surprise.
— « Voyons, me dit Eugène, d'une voix douce mais un peu sévère, n'affectez pas d'ignorer les choses initiales ! Certains philosophes en effet, (et cette question, comme toutes les autres, est pure affaire de linguistique,) se refusent à désigner par le mot dieu les causes premières ou le manque de causes premières ; mais comme il faut bien qu'ils les nomment quand ils veulent en parler, le mot nouveau qu'ils adoptent équivaut exactement à l'ancien, et arrive à exprimer la même idée, d'une façon aussi précise. C'est ainsi que, pour employer une comparaison vulgaire, mais d'une excessive clarté, la pudeur des Anglaises a dû remplacer par d'autres syllabes des syllabes qu'elle ne pouvait se résoudre à prononcer. Or, qu'est-il arrivé? c'est que le vocable