PATUS Y ECU
Inexpressible est arrivé à désigner une culotte aussi net-, tement que le mot Culotte !
— Mais, dis-je, vous me parliez d'un culte?...
— Sans doute, fit vivement Eugène, car l'homme est tout à fait inapte à ne pas inventer des cultes ! Comme les individus ne sont pas de toutes pièces différents les uns des autres, plusieurs individus réunis en groupe ont nécessairement des idées qui leur sont communes. Ces idées, en vertu d'un besoin impérieux de l'esprit humain, ils les revêtent de symboles : voilà une religion ! Les amis qui suivent un enterrement civil adoptent un insigne ou un signe pour se reconnaître entre eux ; ils ont créé un rite. Ceux qui, n'étant pas chrétiens et voulant cependant honorer la mémoire d'un chrétien, restent à la porte de l'église, ne peuvent y rester s'il pleut trop fort; ils vont chercher un abri dans un endroit couvert ; ils ont, par ce fait, consacré une autre église. Comme ils ne sauraient parler tous à la fois, l'un d'entre eux, le plus éloquent ou le plus expansif, exprime la pensée de tous, en vers ou en prose : ses paroles sont devenues un chant ou une prière. Enfin, ses facultés mêmes font que la même tâche lui incombe habituellement : le suffrage des siens lui a délégué le sacerdoce.
— Mais, fis-je un peu récalcitrant, n'exagérez-vous pas?
— Au contraire, dit Eugène, j'atténue, car le propre de l'homme est de construire après avoir détruit, et toujours de la même façon. Ne voyez-vous pas que les athées (j'emploie ce mot conventionnel,) écriront nécessairement l'histoire de ceux des leurs qui, persécutés par l'intolérance des gouvernements, auront souffert pour l'athéisme? Et ces histoires, auxquelles se mêleront nécessairement des allégories et des légendes, que seront-elles, sinon des Évangiles?
En tout cas, repris-je, si vous trouvez de la religion même dans l'athéisme, je pense que vous ne vous refuserez pas à voir dans le mariage libre un fait nouveau,
tout à fait original, et qui ne se rattache à rien de légal et de régulier .
— Mais, dit Eugène, il se régularisera, comme toutes les inventions humaines. Il se célèbre déjà par un repas ; le discours qu'on y prononce arrivera à se formuler; on voudra en constater la date par un écrit, dont la rédaction deviendra très vite uniforme ; comme personne n'aime à écrire, un seul individu se dévouera une fois pour toutes; ses fonctions seront reconnues parle gouvernement, qui finit par tout reconnaître; et, de la sorte, il aura institué un nouvel officier de Tétai
— Mais, dis-je, à vous entendre, rien ne changerait jamais, et nous ferions exactement chaque jour ce que nous avons fait la veille.
— Au contraire, me dit Eugène Dupin, nous changeons sans cesse, avec autant d'ardeur que la Nature même, où se succèdent la neige, les rameaux fleuris, les épis dorés et les feuillages rougissants ! Il y a des moments où, comme au temps de la Pompadour, nous nous habillons de jonquille, de bleu turquoise, de rose, de vert-pomme, et puis après, nous devenons tout noirs, comme des charbonniers et des notaires. Parfois, nous ne rimons pas du tout, comme Voltaire; puis, nous revenons, comme Victor Hugo, à l'éclatante rime de Ronsard et de la Pléiade. Après avoir inventé pour la peinture le jour surplombant de l'atelier avec ses lumières et ses ombres bien décidées, nous réinventons le plein air préraphaélite et la lumière diffuse, qui aplatissent les personnages comme du papier découpé, et ainsi de suite.
Après avoir joui longtemps du mariage esclave, nous retournons au mariage libre, et ainsi le serpent des âges accomplit sa destinée inéluctable, qui est de se mordre la queue. Il y a des époques où les arts somptuaires sont dans le marasme, d'autres où ils battent leur plein ; grâce à l'érudition archéologique et au ja-
ponisme, nous sommes dans une de celles-là. On fabrique des meubles sculptés qui valent presque les bahuts des paysans d'autrefois ; les femmes sont merveilleusement vêtues, avec splendeur et avec grâce ; les porcelaines deviennent amusantes, et nous buvons nos liqueurs dans des verres biscornus couleur de fumée ou de rose sèche, qui ne manquent pas de style. Enfin, tout est dans un bon mouvement, sauf l'abominable Chimie, qui crée bien des filets de bœufs empaillés et, des vins chimériques, mais qui n'a pas su trouver pour la peinture sur verre des bleus et des rouges qui ne soient pas violets, ni des allumettes avec lesquelles on puisse allumer les cigares de la Régie, dans le cas, d'ailleurs impossible à prévoir, où ils deviendraient combustibles! »
LE BONNISME
Mon cher Louis, les hommes qui ont le mieux le sens, l'instinct et la divination de l'histoire pensaient que nous devions nous attendre à une invasion prochaine des peuples de l'extrême Orient, Chinois, Japonais et Thibétains, et que ces races ouro-altaïques absorberaient l'Europe, comme un caramel qu'une jeune tendresse laisse fondre dans sa bouche pendant un entr'acte, pour passer le temps. A vrai dire, ce fléau prévu n'a pas encore éclaté, mais il a été remplacé par un autre bien autrement terrible, farouche et implacable; je veux parler du bonmsme! Oui, mon ami, les bonnes, les gothons, les maritornes, le peuple immense des soubrettes, Lisettes et Florines, les valets, les Arlequins , les Pasquins , Bourgogne , Picard , Lafleur , Laviolette, se sont rués sur la société moderne et l'ont réduite en esclavage, après l'avoir ravagée comme Rome fut ravagée par les Gépides. Ils ont tout cassé, tout brisé, tout mis cul par-dessus tête, et voilà précisément, à l'heure qu'il est, le vrai, l'important et l'unique événement de Paris.
mon ami, pas une famille opulente ou pauvre, qui ne soit bouleversée par les chagrins, non pas domestiques, mais — de domestiques I Ces personnages de comédie ont entièrement jeté le masque, font effrontément des vies de Polichinelles et appliquent à leur propre usage la célèbre maxime de Commerson : Soyez
heureux, c'est là le vrai bonheur! Toucher des appointements de général de division, ne rien faire du tout, piquer de la tarentule les anses de tous les paniers et leur communiquer une danse voisine de l'épilepsie, tel est leur idéal, et plus heureux que nous, ils le réalisent. Il s'est formé une légion de cuisinières qui, par les serments les plus horribles, se sont engagées à ne jamais rester dans une place plus de huit jours. Pendant ce court laps de temps, elles perpètrent des ragoûts de Locuste , mettent du sucre dans le gigot et du piment dans l'omelette soufflée, remplacent par des graisses à voiture le beurre frais — qu'elles mangent elles-mêmes, rangent les ordures dans les placards et, pour ne pas avoir à laver les casseroles, les cachent dans le charbon. Si la dame hasarde avec mesure une observation, la cuisinière se fâche, met son bonnet de travers et demande son compte, en l'enflant de quelques louis, qu'on lui donne, pour ne pas avoir d'affaire.
Pendant sa campagne, elle s'est entièrement refusée à apporter les notes des fournisseurs, en disant fièrement: « Je ne suis pas une voleuse I » Elle part, et il se trouve que justement elle était une voleuse. Elle n'a payé ni le boucher ni le fruitier, ni le laitier, ni les autres, et comme une comète en délire, elle a laissé derrière elle une longue queue étincelante.
Il est devenu difficile d'aller dans une maison deux fois en une semaine et d'y voir les mêmes domestiques ; c'est assez joli maintenant quand on les garde trois jours , et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'on puisse les garder ce temps-là. mon ami, que vous êtes heureux de vous être volontairement exilé dans votre chère Touraine! Pour vous montrer ce qu'est, à Paris, le bonnisme, il faut quelques exemples. Dernièrement, à propos de l'ouverture de la chasse, le comte de Clévy avait réuni à dîner quelques amis. Il voulait leur faire savourer ce plat délicat et savant dont on a depuis longtemps la recette dans sa famille, et qui se nomme :
Soufflé de perdreaux. Ce fin régal avait été annoncé, et déjà par avance les convives s'en léchaient les barbes, mais jugez de leur stupéfaction lorsqu'à la place du mets célèbre, on voit arriver... du veau! Ivre de fureur, le comte mande son chef séance tenante, et le met en demeure de s'expliquer. Alors ce fonctionnaire , en se dandinant, répond d'une voix tranquille : — « Mon Dieu! monsieur le comte, le veau a été calomnié I Cuit d'une façon vulgaire, il n'est rien de plus qu'une manifestation politique ; mais revenu dans une huile d'olive de provenance sûre, mijoté ensuite à petit feu, et agrémenté de piment enragé et de poivre d'Ethiopie, comme celui que j'ai eu l'honneur de vous offrir, il peut être apprécié des plus fins gourmets! D'ailleurs, dans une maison, chacun doit y mettre du sien pour que tout le monde soit content, et je dois avouer à monsieur le comte que le gibier de plume, avec son fumet un peu grossier et trop vanté selon moi, est absolument contraire et hostile à mon tempérament ! »
Gomme nous jouissons heureusement de l'égalité devant la loi, peut-être le comte de Glévy eût-il été inquiété s'il avait égorgé ce domestique, dont le type ingénu offre d'ailleurs mille variétés amusantes. Pas plus tard qu'hier, après avoir entendu frapper à la porte de son cabinet et avoir répondu : « Entrez! » le riche banquier Heina voit entrer son valet de chambre Désiré, gracieusement ficelé dans un complet ardoise clair, le cou pris dans une cravate sang de tourterelle, et les pattes étranglées dans des gants à coutures de soie bleue.
— « J'ai, dit-il; le regret d'annoncer à monsieur que je ne puis rester à son service.
— Et pourquoi cela? dit le banquier attaché par l'habitude à ce serviteur vraiment habile. Vous trouvezvous mal logé ou mal nourri, ou surmené? Quelqu'un a-t-il manqué de politesse envers vous?
— Bien au contraire, dit le valet, et à part le point
essentiel, je n'aurais qu'à me louer de ma condition. Mais ici la maison est si bien tenue et administrée avec tant d'ordre, qu'il est impossible d'y réaliser des bénéfices... supplémentaires-
— C'est-à-dire que vous voudriez pouvoir...
— Oh! monsieur, fit le valet, qui prudemment interrompit son maître, voler est un bien gros mot, ne le prononçons pas, et si nous voulons exprimer une idée analogue, tenons-nous-en à celui de virements, qui sert parfaitement au même usage, et qui est couramment entré dans la langue politique! Monsieur est un spéculateur trop éminent pour ignorer qu'une affaire est mauvaise si elle donne seulement les résultats attendus ; car, en finance comme en tout, c'est le superflu qui est le nécessaire! Enfin monsieur a pu voir que déjà quelques fils d'argent se glissent dans ma chevelure; le moment approche où je ne serai plus aimé pour moimême, et alors je serai bien réduit à employer avec les femmes le grand argument! Et ne dois-je pas songer à me constituer un capital, dans un temps où la considération est à ce prix, et où le mérite ne suffit pas pour conquérir l'estime des gens sérieux? »
Voilà sans doute un honnête langage ; mais, mon cher Louis, il y a aussi des Désirés femelles, et la coiffeuse de madame ne le cède en rien au valet de chambre de monsieur. Tout à coup, à brûle-pourpoint, en habillant sa maîtresse, la belle madame Marcia, très occupée alors du prochain mariage de son fils, la soubrette Aglaé lui dit, en lançant dans le vent son nez effronté :
— « Cinquante mille francs, madame trouve-t-elle que c'est trop cher... pour les lettres?
— Quelles lettres? dit madame Marcia, ne comprenant pas du tout.
— Mais, répond avec aplomb la fillette, les lettres de monsieur votre fils, naturellement! »
Et comme sa maîtresse voulait ouvrir la bouche, elle reprend sans se laisser interrompre :
— « J'ai pensé qu'en enfermant monsieur Emile dans ce château solitaire où, dans le sens absolu du mot, il n'y a que moi de femme, madame avait ses raisons, et qu'elle agissait ainsi... par économie! Mais il aurait fallu que je fusse âgée de trois mois pour ne pas songer à me faire écrire des lettres, et maintenant que monsieur se marie, je songe à les vendre. Tout cela est dans l'ordre.
— Ohl dit madame Marcia indignée, nous saurons nous faire rendre ces lettres !
— Je ne crois pas, madame, fit Aglaé, car les originaux ont été déposés chez un notaire honnête homme, dans une ville dont je tairai le nom, et enfermés dans une caisse de fer, sous une triple serrure, dont le secret est difficile à deviner. Mais pour que madame puisse juger par ses yeux et n'achète pas chat en poche, je tiens à sa disposition les reproductions en doubles épreuves, obtenues par un procédé d'héliogravure qui ne laisse rien à désirer... »
Que dites-vous f mon cher Louis, de ce marivaudage vraiment moderne, et que n'eût pas inventé Marivaux? Mais je vous parle là des sujets, des grands premiers rôles, des gens amusants, qui par l'intensité de la corruption offrent encore un certain intérêt. Je passe sous silence le menu fretin, le vague troupeau du bonnisme, les bonnes qui se plaisent à vous faire boire de la chicorée, à traiter les meubles de Turc à More, à donner de grands coups de balai dans les portes dorées et peintes, et à laver le pavé de la cuisine avec l'eau grasse de la vaisselle, pour laisser après elles un souvenir ineffaçable. Mais le remède à ces maux horribles? Il est bien simple et très facile à appliquer. Il faut :
Se passer de domestiques I ! !
Un homme politique infiniment spirituel, Edouard Lockroy, vient de publier des Lettres de Londres, qui nous ont fait tomber des yeux des écailles... de tortues marines I Sachons être aussi pratiques, s'il se peut, que
les Anglais, et nous sommes sauvés. Tous, ils ont, dans les conditions raisonnables, réalisé le phalanstère. Les commis de magasin ont fondé à leurs frais des docks grands comme le Bon Marché, où ils trouvent tout à prix de revient, depuis le pain et la viande de boucherie jusqu'aux tableaux de genre, de sorte qu'en ce qui les concerne, l'anse du, panier est invitée à ne plus danser, parce qu'il n'y a plus ni panier ni anse ! Les avocats possèdent à eux, dans Londres, trois villes, où ils ont leurs bureaux, un parc immense, des bibliothèques communes et la faculté de prendre en compagnie un bon dîner, pour un prix raisonnable. Régies administrativement, ces villes échappent à la tyrannie des domestiques, et le particulier n'a plus à s'occuper ailleurs que de son logement personnel.
Mais, me dira-t-on, dans ce logement personnel, il faudra encore des meubles, et par conséquent des domestiques. Erreur profonde I car la science moderne a fait une découverte bien supérieure à celles de Bacon et de Newton, et qui se formule ainsi :
Les meubles sont absolument inutiles!
Des meubles? Pourquoi faire? Pour ranger des habits qu'il vaut mieux renouveler au fur et à mesure, des papiers qu'il vaut mieux brûler, du linge que détruira le premier blanchissage? Un divan initial comme celui des Orientaux, faisant le tour d'une chambre, et composé d'une planche soutenue par des étais et couverte de tapis et de cousins, et à la rigueur, si l'on veut, une table, c'est plus qu'il n'en faut. Étant donnée la bibliothèque commune et professionnelle, l'homme digne de ce nom doit, pour son usage intime, se contenter de cinq ou six volumes. Et encore I
Mon cher Louis, si nous adoptons ces sages mesures, ce sera notre tour de rire, et qui sera dans le marasme? Ce sera l'affreux bonnisme! Car alors, pour vivre, les valets seront forcés d'acquérir des talents et d'apprendre des métiers. Et tel domestique, dont je suis aujourd'hui
le souffre-douleur, en sera réduit, comme moi, à composer des livres, à en corriger les épreuves, et même à écrire des pièces de théâtre, dans lesquelles le directeur ajoutera personnellement des fautes de français, et des situations originales empruntées aux œuvres les plus connues de monsieur Scribe I