‹ Paris (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · LE PASSE · texte numérisé non relu

LE PASSE

Jl y a des points du globe, des bassins de vallées, des versants de collines, des confluents de fleuves qui ont une fonction. Ils se combinent pour créer un peuple. Dans telle solitude, il existe une attraction. Le premier pionnier venu s'y arrête. Une cabine suffit quelquefois pour déposer la larve d'une ville.

Le penseur constate des endroits de ponte mystérieuse. De cet œuf sortira une barbarie, de cet autre une humanité. Ici Carthage, là Jérusalem. Il y a les villes monstres de même qu'il y a les villes prodiges.

Cartilage naît de la mer, Jérusalem de la montagne. Quelquefois le paysage est grand, .quelquefois il est nul. Ce n'est pas une raison d'avortement.

Voyez cette campagne. Comment la qualifiercz-vous? Quelconque. Çà et là des broussailles. Faites attention. La chrj'salide d'une ville est dans ces broussailles.

Cette cité en germe, le climat la couve. La plaine est mère, la rivière est nourrice. Cela est viable, cela pousse, cela grandit. A une certaine heure, c'est Paris.

Le genre humain vient là se concentrer. Le tourbillon des siècles s'y creuse. L'histoire s'y dépose sur l'histoire. Le passé s'y approfondit, lugubre.

C'est la Paris, et Ton médite. Comment s'est formé ce chef-lieu suprême?

Cette ville a un inconvénient. A qui la possède, elle donne le monde.

Si c'est par un crime qu'on Ta, elle donne le monde à un crime.

Paris est une sorte de puits perdu.

Son histoire, microcosme de l'histoire générale, épouvante par moments la réflexion.

Cette histoire est, plus qu'aucune autre, spécimen et échantillon. Le fait local y a un sens universel. Cette histoire est, pas à pas, l'accentuation du progrès. Rien n'}' manque de ce qui est ailleurs. Elle résume en soulignant. Tout s'y réfracte, mais tout s'y réfléchit. Tout s'y abrège et s'y exagère en même temps. Pas d'étude plus poignante.

L'histoire de Paris, si on la déblaie, comme on déblaierait Herculanum, vous force à recommencer sans cesse le travail. Elle a des couches d'alluvion, des alvéoles de syringe, des spirales de labyrinthe. Disséquer cette ruine à fond semble impossible. Une cave nettoyée met à jour une cave obstruée. Sous le rez-de-chaussée, il y a une crypte, plus bas que la crypte une caverne, plus avant que la caverne un sépulcre, au-dessous du sépulcre le gouff're. Le gouffre, c'est l'inconnu celtique. Fouiller tout est malaisé. Gilles Corrozet l'a essayé par la légende ; Malingre et Pierre Bonfons par la tradition; Du Breul, Germain Brice, Sauvai, Béquillct, Pigaiiiol de La Force par l'érudition; Ilurtaut et Marigny par la méthode; Jalliot par la critique ;

Félibien, Lobineau et Lebeuf par l'orthodoxie ; Dulaure par la philosophie; chacun y a cassé son outil.

Prenez les plans de Paris à ses divers âges. Superposezles l'un à l'autre concentriquement à Notre-Dame. Regardez le quinzième siècle dans le plan de Saint-Victor, le seizième dans le plan de tapisserie, le dix-septième dans le plan de Bullet, le dix-huitième dans les plans de Gomboust, de Roussel, de Denis Thierry, de Lagrive, de Bretez, de Verniquet, le dix-neuvième dans le plan actuel, l'effet du grossissement est terrible.

Vous croyez voir, au bout d'une lunette, l'approche grandissante d'un astre.

Qui regarde au fond de Paris a le vertige. Rien de plus fantasque, rien de plus tragique, rien de plus superbe. Pour César, ville vectigale; pour Julien, maison de campagne; pour Charlemagne, école, où il appelle des docteurs d'Allemagne et des chantres d'Italie, et que le pape Léon III qualifie Sororbona [Sorbomie, n'en déplaise à Robert Sorbon); pour Hugues Capet, palais de famille; pour Louis VI, port avec péage; pour Philippe-Auguste, forteresse; pour saint Louis, chapelle; pour Louis le Ilutin, gibet, pour Charles V, bibliothèque; pour Louis XI, imprimerie; pour François P% cabaret; pour Richelieu, académie, Paris est, pour Louis XIV, le lieu des Uts de justice et des chambres ardentes, et pour Bonaparte le grand carrefour de la guerre. Le commencement de Paris est contigu au déclin de Rome. La statue de marbre d'une dame latine morte à Lutèce comme Julia Alpinula à Avenches a dormi

vingt siècles dans le vieux sol parisien; on Ta trouvée en fouillant la rue Montholon. Paris est qualifié « la ville de Jules » par Boëce, homme consulaire, qui mourut d'une corde serrée autour de sa tête par le bourreau jusqu'au jaillissement des yeux. Tibère a, pour ainsi dire, posé la première pierre de Notre-Dame; c'est lui qui avait trouvé cette place bonne pour un temple, et qui y avait érigé un autel au dieu Cerennos et au taureau Ésus. Sur la montagne Sainte-Geneviève on a adoré Mercure; dans Pile Louviers Isis, rue de la Barillerie, Apollon ; et là où sont les Tuileries, Caracalla. Garcalla est cet empereur qui faisait dieu son frère Géta à coups de poignard en disant : divas sit, dàm non vivus. Les marchands d'eau qu'on appelait les nautes ont précédé de quinze cents ans la Samaritaine. Il y a eu une poterie étrusque rue Saint-Jean-de-Beauvais, une arène à gladiateurs rue Fossés-Saint-Yictor, aux Thermes un aqueduc venant de Rungis par Arcueil, et rue Saint-Jacques une voie romaine avec embranchements sur Ivry, Grenelle, Sèvres et le mont Gétard. L'Egypte n'est pas seulement représentée à Lutèce par Isis; une tradition veut qu'on ait trouvé vivant dans une pierre d'alluvion de la Seine un crocodile dont on voyait encore au seizième siècle la momie appliquée au plafond de la grande salle du palais de justice. Autour de Saint- Landri se croisait le réseau des rues romanes où circulaient les monnaies de Richiaire, roi des Suèves, marquées à l'effigie d'IIonorius. Le quai des Morfondus recouvre la berge de boue où s'imprimaient les pieds nus du roi de France Glotaire, lequel habitait un château de poutres cloisonnées de peaux de bœuf, dont quelques-unes, fraîches écorchées, imitaient la pourpre. Où est la rue Guénégaud, Ilerchinaldus, maire de Normandie, et Flaochat, maire de Bourgogne, conféraient avec Sigebert II, qui portait, clouées à son chapeau, comme un roi sauvage d'aujourd'hui, deux pièces de monnaie, un quinaire des vandales et un triens d'or des visigolhs. Au chevet de

Saint-Jean-le-Rond était incrustée une dalle étalant, gravé en latin, le capilulaire du sixième siècle : « Que le voleur présumé soit saisi ; si c'est un noble, qu'on lejuge ; si c'est un vilain, qu'on le pende sur place. Loco pendalui\ » Où est rarchevêché, il y a eu une pierre dressée en commémoration de la mise à mort des neuf mille familles bulgares qui avaient fui en Bavière, en 631. Dans une bruyère où est à présent la Bourse, les hérauts ont proclamé la guerre entre Louis le Gros et la maison de Coucy. Louis le Gros, qui donna asile en France à cinq papes chassés, Urbain II, Paschal II, Gélasc II, Calixte II et Innocent II, venait de sortir vainqueur de sa guerre contre le baron de Montmorency et le baron de Puiset. Dans une crypte romaine qui a existé à peu près où fut bâtie la salle dite Rue de Paris au palais de justice, on apporta de Compiègne le premier orgue connu en Europe, qui était un don de Constantin Copronyme à Pépin le Bref, et dont le bruit fit mourir une femme de saisissement. Les caborsins, nous dirions aujourd'hui les boursiers, étaient battus de verges devant le pilier des Halles Septem sunl dédié à Pythagore le musicien ; ce nom Septem était justifié par six autres noms écrits au revers du pilier : Ptolémée l'astronome, Platon le théologien, Euclide le géomètre, Archimède le mécanicien, Aristote le philosophe et Nicomaque l'arithméticien. C'est à Paris que la civilisation a germé, qu'Oribase de Pergame, questeur de Constantinople, a abrégé et expliqué Galien, que se sont fondées la hanse pour les marchands, imitée en Allemagne, et la basoche pour les clercs, imitée en Angleterre, que Louis IX a bâti des églises, Sainte-Catherine entre autres, c à la prière des sergents d'armes », que l'assemblée des barons et des évêques est devenue parlement, et que Charlemagne, dans son capitulaire concernant Saint-Germain-des-Prés, a défendu aux ecclésiastiques de tuer des hommes. Célestin II y est venu à l'école sous Pierre Lombard. L'étudiant Dante Alighieri

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a logé rue du Fouarro. Abeilard rencontrait Héloïse rue I>asse-de.s-Lrsins. Les emptrcurs d'Allemagne haïssaient Paris comme « tison de mauvais feu », et Othon II, ce boucher, qu'on appelait '( la Pâle mort des sarrasins », Palliiia mors sarracenonun, frappait une des portes de la Cité d'un coup de lance dont elle a eu longtemps la marque. Le roi d'Angleterre, autre ennemi, a campé à

Paris a grandi entre la guerre et la disette. Charles le Chauve donnait aux normands, qui avaient brûlé les

irlises de Sainte-Geneviève et de Saint-Pierre et la moitié de la Cité, sept mille livres d'argent pour racheter le reste. Paris a été le radeau de la Méduse; la famine y a agonisé; en 975, on y tirait au sort à qui serait mangé. L'abbé de Saint-Germain-dcs-Prés et l'abbé de Saint-Martin-des- Champs, crénelés dans leurs monastères, s'attaquaient et se combattaient dans les rues, car le droit aux guerres privées a existé jusqu'en 1257. En 1255, saint Louis établit rinquisilion on France; acclimatation vénéneuse. A partir de ce moment, persécutions sans nombre dans Paris; en 1255, contre les banquiers; en 1311, contre les béguards, les hérétiques et les lombards; en 1323, contre les franciscains et les magiciens; en 1372, contre les turlupins; puis contre les jureurs, les patérins et les réformateurs. Les révoltes donnent la r<''plique. Les écoliers, les Jacques, les maillotins, les cabochiens, les tuchins, '•bauchent cette résistance, que plus tard les prêtres

•opieront dans la Ligue et les princes dans la Fronde; •-U 1588 viendra la première barricade, et le peuple, à

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