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Paris, voici Paris

Lancé à toute vapeur^ l'eœpress file dédaigneux, devant les dernières stations de la voie ferrée; pfutt ! encore une gare de passée, pfutt ! encore une autre; bju-hu-hu-hu! il croise un train de marchandises; les fils télégraphiques descendent et montent, brusquement coupés, dans leur mouvement de vague, par les poteaux où ils s'accrochent; le sifflet de la locomotive vibre strident et prolongé. Soudain, le voyageur pousse un cri : « Paris, voici Paris ! » Bans V échancrure d'un talus, se dessine fugace la silhouette des dômes, des clochers et des tours, « Paris, voici Paris! » On se penche à la portière pour voir; plus rien

VI Préface

Pâle d'émotion, avec un hattement de cœur, on cherche ses bagages dans le filet, on sangle, dans les courroies, le paquet de couvertures. Le train passe sur un pont, en ralentissant sa marche, et la grande ville réapparaît voilée d'une brume grisâtre. « Paris, voici Paris! »

Quels multiples sentiments intimes agitent celui qui prononce ces trois mots; s'il vient de l'Étranger ou de la Province, il se les répète avec la curieuse convoitise d'un affamé devant une table de festin; s'il est Parisien, il les murmure avec la tendresse de l'enfant qui retrouve sa mère.

Paris, ville de tous les rêves et de toutes les féeries; Paris, cité de l'héroïsme et de l'intelligence; Paris, capitale des lettres et des arts; Paris, palais du luxe, atelier du travail, foyer du patriotisme, tu es là, avec tes merveilles, tes séductions, tes fascinations. Métropole de la Liberté, de VÉclectisme , de la Philosophie , tu offres à chacun les plaisirs permis ou le fruit défendu, tu dispenses la gloire ou tu voues au mépris, tu ris des esprits chagrins qui voient tout en noir, et désabuses les optimistes qui voient tout en rose. Généreuse et compatissante Ville, tu as des trésors de charité et d'indulgence : accueillante indistinctement pour tous les enfants du territoire français, tu te laisses conquérir par ceux du Midi et du Nord, de l'Ouest

Préface vu

et de l'Est; ces dermei^s, même, ont une plus large part dans la distribution de tes tendresses, parce que le sort les a plus éprouvés. Quant à tes propres fils, à ceux qui sont nés sur ton sol, quant aux Parisiens de Paris, tu ne les favorises pas au détriment des autres, ayant la certitude qu'ils sauront s'en tirer seuls; ce sont des débrouillards ceux-là, ils sont de la race des pierrots, vivant aux fentes des murailles, trouvant dic pain sur toutes les fenêtres et de Vamoitr sous tous les toits.

Pour connaître Paris, il ne suffit pas d'apporter à son étude l'analyse d'un esprit curieux et perspicace, d'entasser docuynents sur documents, de remonter aux sources de l'Histoire et de tirer des conclusions de V enchaînement chronologique des faits, il faut surtout avoir vécu de la vie de Paris, avoir été mêlé a tous les mondes et a toutes les castes qui s'y agitent, avoir souffert de ses douleurs et s'être enivré de ses triomphes.

D'autres pourront, aussi bien que le Parisien, faire œuvre d'érudition et de style, décrire les monuments et les splendeurs de la capitale, étudier, dans le détail, les qualités et les vices de sa société, vous montrer des tableaux enfin; le Parisien, à mon avis, est mieux placé que personne, pour obtenir des vues instantanées, ou la vie en marche, agissante et passionnelle, est prise sur le

VIII Préface

fait; c'est du moins ce que l'auteur de ce livre a prétendu prouver en l'écrivant,

Vart moderne ne réside pas dans l'équilibre d'une composition plus ou moins académique^ dans l'immobilisation des formes ou dans une conventionnelle distribution des teintes, il est tout entier dans la traduction colorée et synthétique du MOUVEMENT. Il faut, aujourd'hui, qu'une œuvre de peinture, de sculpture ou de littérature puisse vous faire dire : Ça vit, ça remue.

Dans Vétude qui suit, je me suis efforcé de montrer, sous son vrai jour, la Société Parisienne, dans l'activité de ses occupations quotidiennes, dans V accomplissement de ses devoirs, dans le fonctionnement de ses mœurs.

Bon! j'oubliais que nous étions dans le train

Nous entrons en gare. — Pan, pan; pan, pan; pan, pan. — Les wagons ébranlent, en passant, les plaques tournantes. La locomotive s'arrête. Tout le monde descend, et je vous crie, à mon tour : « Paris, voici Paris ! »

Paris, Avril 4889.

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