LA RUE
« Via vita » : la rue c'est la vie. La vie, qu'est-ce donc? — Des affaires et du plaisir. — Vivre c'est produire pour gagner de l'argent, et gagner de l'argent pour manger, boire, s'amuser, se reproduire... ou faire semblant. Les accidents de la vie sont, pour la plupart, des accidents de la rue, le p^vé est si glissant.
La rue de Paris est, plus que celle de tout autre ville, active, commerçante, joyeuse et le reste; pas mal de femme's y tombent, mais aussi tant d'hommes passent pour les relever, pas mal de réputations s'y créent, mais aussi tant de boue les éclabousse ensuite. L'étalage, la parade, l'affiche, le prospectus, la réclame sous toutes ses formes, portée à dos d'hommes, circulant en voiture, criée à gueule que veux-tu, allumant le gaz des ifs, transformant les kiosques en arlequins lumineux,
2 La Rue
appelant les rayons de l'éleclricité à son aide, voilà le grand ressort moderne faisant mouvoir cette fourmilière de gens pressés, qui se croisent, se heurtent, se coudoient, se saluent, s'injurient, marchandent, achètent, payent et doivent surtout; voilà la grande attraction qui amène et arrête la foule des hadauds à la devanture des boutiques, ou leur fait lever le nez en l'air. Paraître, se mettre en évidence, faire parler de soi, tel est le désir de chacun, aujourd'hui; ce n'est pas en restant dans sa maison qu'on y parvient; la rue et le boulevard sont là, et l'on va s'y afficher en personne. On recherchait le décorum dans l'ancienne société, on recherche davantage la décoration dans la nôtre. Les petites rosettes de toutes nuances, aussi étranges qu'étrangères, qui s'attachent aux boutonnières, ne sontelles pas elles-mêmes une sorte de réclame individuelle, dont les porteurs ressemblent quelque peu aux hommes sandwichs, qui arpentent nos trottoirs. Et le luxe des attelages, des équipages, des laquais en livrées ? — réclame des gens riches. — Et les toilettes tapageuses et les coiffures excentriques des femmes ? — réclames de coquettes et de cocottes. « Mais le sentiment d'art, m'objectera-t-on, vous n'y croyez donc pas? L'art delà parure est un sentiment inné chez les peuples policés. » Oui-da, Joseph Prudhommc; l'art, aujourd'hui, consiste à épater la galerie.
Comme il est difficile de trouver, chaque jour, une
La Rih
idée originale, on va décrocher toutes les anciennes défroques des siècles passés, sans se soucier, d'ailleurs, de faire œuvre de restauration archéologique consciencieuse; on prend à droite, à gauche, mélangeant
toutes les époques et tous les styles. Aussi voit- on bâtir,
H-ge-U
maintenant, quantité d'hôtels fantaisistes, des châteaux de Blois, des pagodes indiennes, des beffrois flamands , des Alhambras, des maisons pomy péïennes ou de petits Tria-
nons ; des quartiers entiers, comme celui de la plaine Monceau, deviennent le musée des pastiches. Et le carnaval universel dure, toute l'année, à travers les rues, où l'on nous exhibait, il n'y a pas longtemps encore, des Chinois de Montmartre, des Beni-Moufmouf en burnous, des bergères Watteau, des diables
4 La Rue
verts avec leurs cornes et leur queue et leur fourche. Les brasseries se changent en boutiques de brocanteur, ornées de tapisseries, de vieilles gravures, de momies égyptiennes, de vitraux fantastiques ; le service y est fait par des demies dans des costumes nouveaux et des plus variés, ou par des demoiselles habillées en sansculottes, lorsque ce ne sont pas des forçats, des académiciens ou môme des rois de France qui nous apportent un bock. Quant à nos hommes politiques, ils se posent en Mirabeau, en Danton, en Robespierre, en Saint-Just ou en Marat ; ils n'en prennent pas l'habit, il est vrai, mais ils en reproduisent, aussi fidèlement qu'ils peuvent, les allures et les gestes, d'après ce qu'ils ont vu, sur les planches de nos théâtres où l'on joue des pièces révolutionnaires.
La rue se laisse prendre à ces travestissements, car elle veut du nouveau, encore du nouveau, toujours du nouveau, quand bien même ce nouveau ne serait que du retapé; et, comme elle adore surtout le clinquant, l'esbrouffe, le ronflant, la blague à Mangin et l'habit de Polichinelle, elle acclame, pleine d'enthousiasme, un beau général, parce qu'il a un beau cheval noir et un bel habit avec du dor dessus. A-t-il l'étoffe d'un Alexandre ou d'un Gésar? Que lui importe à cette foule de la rue ! Il a une barbe blonde, un sourire charmeur, des boutiques de ferblanterie et de passementerie sur la poitrine, il promet la réussite de l'opération, affir-
La Rue 5
mant que la dent sera arrachée sans douleur. Eli! vas-y donc, Yert-de-gris, bats ta caisse et tourne la manivelle de ton orgue! (( Gais et contents^ nous allions triomphants )) — On assiège sa voiture, on le guette
aux gares, quand il part et quand il revient, entonnant, sur son passage, des airs de beuglant, endurant, pour lui plaire, les bousculades des gardiens de la paix, ou se faisant écraser par les chevaux des gendarmes.
Demain, cette même foule parcourra cette même rue, avec des drapeaux rouges, derrière le corbillard noir des pauvres, en criant : « Vive la Commune 1 )) menaçant le bourgeois, lançant des pierres dans les vitres, cassant les chaises des promenades et des cafés, remplaçant les airs boulangisles par la Carmagnole.
Pour faire diversion à ces emballements démonstratifs, un gros scandale d'argent ou de mœurs vient-il défrayer les colonnes de la presse, aussitôt tous les kiosques sont pris d'assaut; les porteurs de journaux, colportant les feuilles encore humides de l'impression, crient plus fort que jamais, malgré les défenses de police ; on s'arrache la France, le Temps, le Badical, V Intransigeant..., on se dispute, on s'interpelle, on se menace.
Puis, tout à coup, les omnibus s'entassent, les tramways hurlent, les fiacres s'enchevêtrent; lancés au grand galop, les tapecus des postes franchissent
6 La Rue
quand même, en zigzaguant, tous les obstacles. De grosses voitures, à huit ou dix chevaux en flèche, trimbalent des pierres de taille ou des pièces de charpentes métalliques, rouges de minium ; le pavé est gras, la côte est raide, le fardier n'avance pas, le charretier fait claquer son fouet, en jurant des « sacré nom de D... deb.... .h). A l'instant, au risque de se faire écraser, trente personnes poussent à l'arrière du chariot, ou s'attèlent aux rayons des roues... Patatras! un cheval glisse et se casse la jambe, au moment où le charretier se prépare à dételer son percheron, il le trouve sans bride et sans collier, tiré vers le ruisseau; des hommes de bonne volonté ont déjà fait la besogne. Alors les badauds, hommes, femmes, enfants, forment le cercle, pressés les uns contre les autres, en attendant l'arrivée de l'équarisseur, badauderie intéressée pour les filous et les amoureux , les uns volent les porte-monnaies, les autres prennent un à-compte. Pourtant la circulation est interrompue, les cochers s'en disent de salées, tout le vocabulaire del'engueulementy passe, les voyous s'en mêlent, en les excitant: (c Xi ! xi ! en chasse Collignon !... va donc, hé carcan ! » Ou bien ce sont des plaisanteries sur les voyageurs impatients qui piétinent dans le fiacre: « Tu sais, v'ia ton bourgeois qui va s'suicider dans ta boîte à puces » — (c Dis donc, hé l'Urbain! est-ce que c'est un machabée qu'tu trimballes? » Enfin le déblaiement de la chaussée
La Rue
s'opère, et récoulement normal des passants continue
sur le trottoir.
Voilà la rue que nous
connaissons tous, nous
les Parisiens, la rue
grouillante, pleine de
gens chargés de paquets et de cartons,
pleine de camelots vendant la dernière
question du jour,
des plans de Paris
ou des soldes de librairie
rue avec ses fillettes en che
veux qui [reportent de l'ou
ibrairie la ^.jg^o^H^^^A :es en che- . ••' t • ^
La Rue
vrage, et ses filles maquillées qui en recherchent, avec ses bourgeois en redingote, le tuyau de poêle sur la tête, ou ses ouvriers en blouse et en veste ; la rue houleuse, tumultueuse, mouvementée.
La rue est intéressante à étudier à toute heure de jour et de nuit; elle a son fonctionnement quotidien, normal et régulier, sans distinction de quartier, et ses aspects particuliers, suivant la quaUté ou la profession de ses habitants ; à côté de sa prose, elle a sa poésie aussi, poésie spéciale à l'heure, au jour et à la saison où l'on s'y promène. La rue de Paris £st le changeant et complexe décor que nos romanciers modernes ont le plus exploité, en délayant, suivant les besoins de la cause, la descrip-
H«itjÇy^b'
La Rue 9
tion de la toile de fond ou celle des portants, en intercalant, dans leurs drames ou leurs études psychologiques, le panorama du labyrinthe parisien, vu à vol d'oiseau^ à vol d'aigle ou de canard.
Tant que Paris vivra, tant que la grande ville ne ressemblera pas^ de Montmartre à Montrouge, et de Passy à Vincennes, aux ruines calcinées de la cour des Comptes, avec des festons de feuillages parasites, on analysera ses mœurs et ses mystères, le dessus et le dessous de son panier ; le tableau de Paris sera toujours à refaire pour le littérateur, car ses transformations sont incessantes.
Par des aperçus généraux, et, en trancrivant des remarques et des impressions personnelles, je veux dire, ici, quelle est la rue de Paris en 1889^ ce qu'on y voit de l'aurore au coucher du soleil, et du crépuscule jusqu'à l'aube.
Cinq heures du matin, — vous dormez et ronflez, bourgeois béats, sous l'édredon en duvet de cygne — la nuit noire et fraîche enveloppe encore Paris ; les hautes maisons, fermées du trottoir à la toiture, toutes persiennes closes, sont faiblement éclairées, de distance en distance, par les lanternes à gaz, dont l'ombre portée forme de dansantes figures géométriques sur les façades et sur le sol. Pourtant, dans une mansarde, un point rouge s'allume, puis dans une autre... des carrés de clarté jaunâtre se découpent dans les combles en zinc
10 La Rue
ou en ardoise ; sur le pavé, roulent lourdement les longues voitures cylindriques de la compagnie Lesage, et de rares fiacres vides se dirigent vers les gares, avec un cliquetis de vitres secouées.
Au coin d'une rue, voici une boutique dont la porte s'ouvre; un gros homme, en gilet de chasse, se frotte les yeux et toussaille derrière le zinc d'un comptoir, où brûle une chandelle; c'est le maslroquet... Lentement, il retire les volets de clôture, rince des verres, allume la lyre..., il attend ses clients, toute la société des lève-tôl, biffins, balayeurs, marchands des quatre saisons, maçons et terrassiers, garçons de magasins et petits employés ; aux uns il servira du sacré-chien ou du casse-gueule, aux autres, un cmtième de blanc, à ceux-ci un rhum, un kirsch, un marc, ou un vétérinaire, c'est-à-dire un vulnéraire ; à ceux-là, il versera un mêlé-cass' ou un pompier [mélange de cassis et d'eau de-vie), ou bien encore un chocolat (mélange d'amer et d'orgeat). Tout cet alcool, plus ou moins frelaté, est absorbé pour chasser les miasmes des taudis étroits et des chambrées puantes, pour conjurer les étouffantes et délétères vapeurs des brouillards du matin. — Et, dans la pénombre des rues où Ton éteint le gaz, vaguement, s'acheminent vers leur travail, des silhouettes grises qui toussent, crachent et se mouchent. — Plus loin, derrière les barreaux d'une grille, un flot de lumière nous arrive ; là, des garçons bouchers frais et
La Rue
roses nettoient l'ctal, astiquent les cuivres des balances
ou de la cuve aux têles de veaux, affûtent leur couteau sur l'affiloir, ou répandent de la sciure fraîche sur le dallage à carreaux blancs et noirs ; cela fait, ils détailent, découpent et parentles morceaux de viande, avec des précautions d'artistes soigneux , ils placent sy- O^ métrique-
12 La Rue
ment, sur le marbre des devantures, les morceaux de bœuf, de mouton et d'agneau, alignent, sur les crochets, des régimes de gigots, entortillent les présalés comme des bouquets de fêle dans des papiers festonnés. — Puis, c'est le tour du boulanger à ouvrir sa boutique, il brosse les pains de quatre livres, range à leur place les flûtes, les croissants, les petits pains au beurre et au lait, prépare sa caisse et gronde la porteuse qui paresse encore sur son matelas.
Le petit jour pointe, les pierrots piaillent sur les toits et dans les fentes des murailles, les gaziers éteignent les dernières lanternes, les voitures dites balayeuses soulèvent des flots de poussière, dans un voyage d'aller et retour, le long de chaque rue,forman(, parallèlement au ruisseau, des bourrelets grisâtres de détritus.
Tout à coup, apparaissent de longues files noires d'employés et de commis au pas hâtif, de petites ouvrières pâles aux yeux battus, coiffées à la chien, nippées de jupes mal décrottées, avec des bouts de rubans défraîchis coquettement piqués, d'instinct, dans les cheveux ou sur le corsage. Tout ce peuple, à l'allure pressée, s'éparpille, de droite et de gauche, dès qu'il arrive sur un point central, une grande place ou un carrefour ; et (^'autres files humaines, blanches et bleues, se forment, ce sont les maçons allant vers les chantiers, ou se dirigeant vers la grève, pour se faire embaucher.
La Rue 13
La grève des maçons se tient place Saint-Gervais, devant le portail de l'église, tandis que les peintres en bâtiment, avec leur baluchon sur le dos, piétinent sur la place Baudoyer, devant la mairie. Quant aux terrassiers ils ont, pour rendez-vous, la place même de l'Hôtel-de-Ville.
A sept heures, beaucoup de persiennes s'ouvrent, les concierges traînent, sur le trottoir delà maison dont ils ont la garde, les 'poubelles ; ainsi Ton appelle les boîtes à ordures, en souvenir du préfet de la Seine qui a signé l'ordonnance concernant les chiffonniers et le chiffonnage. Déjà, M. de Rambuteau, sous Louis-Philippe, avait frustré, d'une partie de sa gloire, la mémoire de Vespasien; M. Poubelle n'a rien à lui envier, son nom restera aussi dans l'histoire de Paris ; ah ! quel honneur d'être préfet de la Seine! — De fait, la corporation si pittoresque des chiffonniers s'est bien amoindrie, depuis le dernier règlement, ils continuent à exercer par pure tolérance, et ils n'ont plus le droit d'étaler nos rogatons^ pour faire le tri au crochet, suivant leur spécialité. Les chiens errants, qui leur faisaient, jadis, une fameuse concurrence, ont, eux-mêmes, lâché le métier, devant les difficultés qu'ils éprouvent à trouver un os à ronger. — Les lourds tombereaux, dont la cloche tinte, à chaque station, se chargent d'enlever le reste, résidus de toutes sortes, papiers saKs, linges suspects et tessons variés. Les filles de l'Alsace et
14 La Rue
de la Savoie entrent alors en scène, avec leur fanchon sur la tête ; elles balayent le trottoir et la chaussée, poussant, jusqu'aux rei^ards d'égouts, les épaves laissées en route par les tombereaux.
Paris a fait sa toilette, maintenant il va chercher à se nourrir. Dans les quartiers populaires, on voit, de dix en dix pas, sous les portes cochères, à l'entrée sombre des allées, de petits établissements qu'on a surnommés : Cafés des pieds humides^ ils procurent, pour quelques sous, aux travailleurs, du lait chaud, du café et même de la soupe. Les récipients en fer blanc, où chauffe le liquide, sont généralement fort propres et bien astiqués, les bols, dans lesquels on le verse, dûment essuyés, et, luxe suprême, quelques-uns sont en porcelaine à fleurs. — Les ménagères, les cuisinières, les bonnes de maisons bourgeoises sortent enfin, et attendent, en cancanant, l'arrivée des paysannes qui apportent le lait et les œufs frais. La question du lait est une des plus importantes pour l'ahmentation. Toute la nuit, de grandes voitures de laitiers parcourent Paris; les chevaux, lancés à fond de train, mêlent, au branlebas du fer. blanc des pots à lait, le tintement des grelots de leurs colHers. « Clic î/lac! Hi donc ! » la rue est libre. Je dois ajouter que, lorsque la chaussée estplus peuplée, pendant le jour, le laitier brutal et inconscient, ne modère pas d'un cran l'allure de son cheval; il écrase, tant pis, il faut qu'il passe; les journaux signalent journel-
La Rue 15
lement, dans leurs faits divers, nombre de gens écrabouillés par les laitiers, mais ils ne parlent pas de tous ceux que leur marchandise empoisonne. On préfère, généralement, le lait apporté par les femmes de la campagne, ou, mieux encore, on s'approvisionne à des fermes spéciales qui expédient, chaque matin, du lait dans des fioles scellées d'un cachet de plomb. Beaucoup de malades ont recours au lait d'ânesse, ou au lait de chèvre ; aussi voit-on arriver, au pas de course, l'ânier qui trait vivement ses bêtes, et reçoit, en échange de la chaude boisson qui mousse, plusieurs piécettes blanches. Le chevrier,plus calme, coiffé d'un béret bleu béarnais, paraît ensuite, en faisant des variations avec son cornet champêtre; en tête du troupeau qu'il conduit, marche le bouc majestueux suivi des infatigables semeuses de graines brunes, un chien noir s'avance en serre-file, mais déserte, plus d'une fois, le bataillon des chevrettes, pour aller dire bonjour aux toutous qui passent et qui... passent.
A huit heures du matin, toutes les boutiques, sans exception, sont ouvertes; les fruitiers, les bouchers, les charcutiers ne savent à qui répondre. Les garçons épiciers, très affairés, font les galants auprès des bonnes. « Et avec cela, mademoiselle? — Un kilog. de sucre à madame. — Un paquet de tapioca, voilà, avec le billet pour la prime; si vous gagnez le tableau, mademoiselle Louise, j'irai, moi-même, l'accrocher dans votre
La Rue
chambre. » — L'épicerie moderne, avec ses chromos encadrées d'or, fait une rude concurrence au Salon de peinture; elle est la reine de la réclame parisienne, et ouvre, chaque jour, sur les nouveaux boulevards, de nouveaux palais. De grandes glaces reflètent à l'infini les merveilles de l'étalage, où la palette sucrée des fondants et des fruits glacés rivalise avec Tarc-en-ciel des savons fins, où les fioles de liqueurs alignent la variété de leurs formes élégantes, en compagnie des flacons de parfums encapuchonnés de peaux blanches et parés de faveurs multicolores. A l'intérieur de la boutique, ce ne sont que pylônes de boîtes de conserves, brillant d'un éclat métalUque, pyramides de paquets de bougies, portiques de caisses de biscuits. L'épicerie englobe tout ce qu'elle peut : aujourd'hui, elle vend du vin de toutes les marques, des comestibles, des salaisons, des primeurs, du gibier, des volailles fines, et même du poisson ; demain, elle vendra des pendules et des montres, de la chaussure et des hvres de poésie.
Dans les quartiers populaires, on achète de préférence aux marchands ambulants qui roulentleurs charrettes dans le ruisseau. Ne plaignez pas trop
La Rue 17
ces commerçants de la rue, ils ont une recette assurée, comme celle d'un percepteur aux contributions, et sont les protégés du gouvernement; il faut faire jouer de hautes influences, pour obtenir une médaille de vendeur. A la préfecture de police, des centaines de demandes restent chaque jour sans réponse. Pour crier : « il arrive, il arrive eVmaquereau ! » on doit produire je ne sais combien de certificats de bonne vie et mœurs, n'avoir jamais subi de condamnation, et, déplus, avoir des références de son conseiller municipal.
Onze heures sonnent, les maçons vont à la soupe, les petits employés s'engouffrent dans les crémeries, les fillettes assiègent les charcuteries et les marchands de pommes de terre frites. Oh! les frites bien chaudes, dans un morceau des Bons romans illustrés ! Nana et Phrasie s'en régalent avec passion, en se racontant un tas d'histoires drôles; elles droguent, sous une porte cochère, pour entendre les vocalises d'un chanteur qui a l'habitude des cours aussi bien qu'un diplomate; elles rigolent en se poussant, et en faisant de l'œil aux hommes.
Midi. — La circulation se ralentit, et certains quartiers pleins de mouvement deviennent, soudain, muets et déserts. Paris déjeune et la rue se repose; les omnibus et les tramways passent à de plus longs intervalles, sans voyageurs, pour la plupart.
Cette accalmie dure à peine; la vie reprend bientôt
i8 La Rue
plus intense et plus fiévreuse, d'heure en heure; le bourgeois sort de chez lui, dès qu'il a bu son café, vers une heure; il entre chez la marchande de tabac, et fait la causette, en allumant son cigare, puis il se dirige vers le quartier où rappellent ses affaires. Madame sort avec bébé et nounou ; madame, en toilette très simple, va faire des visites à des amies et aux magasins de nouveautés; elle installe, d'abord, bébé très pomponné, et nounou très enrubannée, sur des chaises des Tuileries, des Champs-Elysées ou du Parc-Monceau, en disant : « Attendez-moi, je vous rejoins dans une heure. » Nounou sait ce que cela veut dire, elle aura le temps de causer avec son pays qui est dans les gardes de Paris, elle pourra débiter, à la femme de chambre de la rue Taitbout, tous les potins possibles sur ses maîtres. Elle raconte que Monsieur n'est guère jaloux pour recevoir comme ça chez lui, trois fo ispar semaine, ce jeune officier de dragons. (( Oh! Madame est honnête, oh! non, je ne dis pas, mais elle finira par faire comme les autres. Monsieur est trop bête! » Et puis, elle énumère ce qu'on mange et ce qu'on ne mange pas, détaille les attrapages de la cuisinière avec Madame, à propos de la dépense, elle jure qu'elle quittera la baraque dans quinze jours, si on ne l'augmente pas de vingt francs, et si on ne lui donne pas de la bière à son déjeuner. La femme de chambre de la rue Taitbout lui donne la réplique, et lui en ra-
La Rue 19
conte de si fortes, sur la conduite de sa maîtresse, que la nounou en devient rouge et l'interrompt : « Fanny! Fanny! taisez-vous; j'ai fauté, c'est vrai, mais je ne savions pas qu'on l'était si tant qu'ça à Paris. »
Deux heures. — Plus pressée, la foule des mamans, des fillettes et des garçonnets afflue dans les jardins; de pimpantes toilettes circulent sous les arbres; on s'installe sur les chaises, et les jacasseries féminines se donnent le maintien d'un futile ouvrage, auquel on ne fait pas trois points. Les enfants jouent de moins en moins, si ce n'est les tout petits, qui tripotent avec passion le sable et la poussière grise; la grande préoccupation des bambins est l'heure du goûter chez le pâtissier, où l'on dévore les éclairs au chocolat, les babas et les choux à la crème. La balle, le ballon, la toupie et le sabot n'ont pourtant pas perdu de leurs charmes auprès de la marmaille; le sabot, surtout, est en faveur, mais ce jouet populaire s'est embourgeoisé comme le reste, il s'est paré de cabochons en cuivre nickelé, il s'est couvert de paillettes et de coloriages variés. La partie de barres, le cheval fondu, le chat coupé, sont restés l'apanage des pensionnats en promenade. Les petits messieurs, qui font leur éducation avec des répétiteurs, préfèrent ne pas froisser leur veston et ne pas déranger leur cravate ou leur col; ils trouvent plus chic de s'aventurer du côté de la musique, autour de laquelle rôdent la vieille garde et les jeunes recrues.
20 La Rue
Cependant, deux jumelles de seize ans, accompagnées parleur institutrice, passent, avec un joli sourire et un charmant regard bleu d'azur ; des flots de cheveux d'or s'échappent de leurs grands chapeaux à la Rubens. Les hommes, jeunes gens et vieillards, se retournent discrètement pour les voir encore; et elles, innocentes et suaves, ne s'aperçoivent de rien, elles continuent de sourire en causant gaîment ensemble. — Ah ! Paris vicieux, Paris sans cœur et sans foi! tu n'es donc pas encore si perverti qu'on veut bien le dire, puisqu'il suffit de deux pures et belles enfants, passant entre des fleurs et sous un rayon de soleil, pour te ramener au culte du respect, à l'adoration de la beauté, à la croyance de l'amour chaste.
Quatre heures. — Les voitures de maîtres, équipages ou simples coupés, débouchent sur la place de la Concorde, par la rue Royale, la rue de Rivoli et le pont qui est en face de la Chambre des députés : voilà l'heure du Rois, on monte les Champs-Elysées en files serrées, les fiacres fermés et découverts renforcent notablement le contingent de la procession roulante. Dame! tout le monde n'a pas deux cent mille livres de rente, et Ton fait figure comme on peut. L'allée en bordure, à droite, dans les Champs-Elysées, est remplie de curieux qui envahissent les chaises; l'allée de gauche est moins fréquentée, et cela s'explique, car c'est le côté du retour, qui s'effectue entre chien et loup, au mo-
La Rue
ment où la silhouette noire de rArc-de-Triomphe se dessine sur un fond d'or et de pourpre. — Alors il est temps de rentrer, pour les promeneurs, qui s'agglomèrent autour des bureaux d'omnibus. Inutile d'attendre
22 La Rue
aux stations intermédiaires, il faut aller aux têtes de lignes pour trouver de la place, et au prix de quelles attentes et de quelles bousculades. Le conducteur, sur sa plate-forme, estforcé de se défendre contre les assiégeants mâles et femelles qui s'écrasent, devant lui, sur le pavé. (( Allons les 46, à l'intérieur, qu'est-ce qui a des 46? » ... (( Il n'y a plus de 46, les 47 ! » Une grosse dame chargée d'un énorme paquet, se précipite : ce Mais laissez donc passer. » — (( Votre numéro, madame? » la voyageuse monte sans rien donner. — « Allons, votre numéro ! » — « Eh bienî le voilà, mon numéro. » — ce Mais c'est un 97 et nous appelons les 47, allons, il faut descendre. » — CL Ma foi non, j'y suis, j'y reste. » — Un loustic ne laisse pas tomber le mot par terre, et crie : c: Vive le Maréchal! » — un vieux souvenir. — La grosse dame résiste, ce Descendra! descendra pas! » crient en riant les malins; le contrôleur s'en mêle et la comédie est finie.
L'heure de l'absinthe a sonné sur les boulevards; les terrasses des cafés se garnissent de consommateurs; tout s'allume, tout s'éclaire, tout resplendit; la flamme jaunâtre du gaz des candélabres alterne avec les colorations rouges, vertes et bleues des kiosques de journaux, et celles de phares plus élevés, blindés à leur base. Chaque boutique rivalise d'éclat et de séduction. Sous les feux des rampes, scintillent les rivières de diamants, les aigrettes de brillants, les colliers de saphirs et
La Rue 25
d'émeraudes. Les boutiques des fleuristes se changent en jardins de féerie; des brassées de roses, de toutes nuances, s'étalent dans les hottes dorées et les vases de verre irisé; les lilas blancs, montés en gerbes, lancent leurs fusées d'argent, au milieu des frondaisons des plantes vertes; toutes les variétés de rhododendrons et d'azalées, qui semblent être le produit d'une floraison artificielle, mélangent les multiples nuances du lilas et du violet aux incarnats violents et aux roses tendres; les anthémis s'étalent en énormes mamelons neigeux, semés de points d'or. — Plus loin, sur la peluche miroitante des velours rouges, de frêles statuettes en marbre exhibent les trésors jumeaux de Pomone, de quelque côté qu'on regarde; et puis, ce sont des phalanges d'éphèbes en bronze, des lions à patine verdàtre, des pendules en onyx incrusté d'émaux, des cloisonnés du Japon, des lustres entremêlant leurs guirlandes diamantées, leurs festons de cristaux prismatiques et fulgurants. — Les changeurs échelonnent des sébiles pleines de louis, sur un fond de billets de banques étrangères et de titres de rente ornés de vignettes. — Les marchands de photographies combinent les réflecteurs, en les braquant sur le décolletage des actrices, le débraillé liberlin des irrégulières et les nudités des tableaux du dernier Salon. Quelques sujets patriotiques, souvenirs du siège ou de la guerre, quelques sujets religieux, têtes de Christ avec la couronne d'épines ou de Mater Dolo-
La Rue
rosa aux yeux larmoyants, servent de palliatifs à cette exhibition profane; les vues de Paris, de Londres, de Rome, de Venise remplissent les vides; les portraits des célébrités du moment sont mis en vedette, derrière des verres grossissants. On voit, le plus souvent : Boulanger, Carnot, Floquet, Zola, Daudet, Sarah Bernhardt, Pasteur, Mounet-Sully, Paul de Cassagnac, Guillaume II, le pape Léon XIII, le prince Victor, de Lesseps avec sa smalah de moutards, Eiffel avec sa tour, Bidel avec
ses lions
Les libraires qui vendent nos livres ne sont pas
ccr^^Sr
moins ingénieux dans l'agencement de leurs étalages, dans l'étagement des volumes de luxe, sous le gaz des vitrines : Vient de paraître, imprimé en rouge sur une bande, indique la nouveauté du jour; les rabais sont énoncés sur une étiquette; les recueils illustrés de gravures sont ouverts à la bonne page ; les couvertures en couleur, signées Chéret, mettent la joyeuseté de leur note fantaisiste, au milieu des titres noirs sur fond jaune serin. Chaque boutique, enfin, arrête et retient le passant, en l'engageant à délier sa bourse. Sur le
'S trottoir, discutent les boursiers, ges-
La Rue ■ 25
liculent les hommes politiques, sifflent les marmitons et les petits télégraphistes. — Les Nanas en quête d'un dîner, seules ou par groupes, arpentent le trottoir, de l'Opéra à la rue Montmartre. Paroi, par là, quelques gamins vicieux, au teint blême, trop frisés et trop serrés dans des vestons écourtés, êtres abjects décrits par Ganler et étudiés par Tardieu. Les distributeurs de prospectus continuent leur besogne de la journée, donnant à profusion des carrés de papiers blancs et rouges, des images de couleur, des petites cartes satinées, que le passant distrait reçoit d'une main et jette de l'autre. Les provinciaux et les étrangers se dirigent vers la table d'hôte du grand, hôtel, ou les restaurants à la mode. Des odeurs de musc, d'opoponax, de verveine traînent irritantes comme des relents de maisons closes.
Les petites tables rondes des cafés voient se renouveler la galerie des clients, ce .Un bitler au 15! — Garçon, voyez terrasse, un vermouth à l'as! — L'Indépendance belge à Monsieur — Y Illustration est en main. » On saisit, en passant, des bribes de conversations, des indiscrétions ou des potins de Bourse : « Ah! mon cher, quelle guenon que cette Irma, figure-toi... » — (( Je vous l'avais bien dit que c'était un coup monté par Mayer sur le Panama. » — « Tu sais, le gros Chose qui était si drôle, qui jouait au billard avec son nez, eh bien! il est mort il y a quinze jours. — Puisqu'il est parti, sa fille en devient un fameux, on m'a dit
La Rue
qu'il a gagné cinq millions dans la fabrique des caoutchoucs hygiéniques — tu me comprends? » — « Tiens! bonjour Gustave, te voilà de retour; et Régina? toujours ensemble? — Ne m'en parle pas, encore en Suisse à écouter la Ranz des Vaches. — Alors c'est toi qui es le bœuf. »
Un gros homme rougeaud, sorte d'entrepreneur ou de marchand s'installe, en compagnie de deux commis-voyageurs, près d'une table occupée par des raslaquouères, très guindés, gorgeant de liqueurs fortes une femme plâtrée, au chignon jaune. Le gros homme offre une prise à ses amis, et commence à bavarder très fort, très haut, si bien qu'on peut sténographier sa conversation : « Tu sais, Raoul Leroy, le fils au père Leroy, de Yaux-les-Vignes, il a épousé une femme qui lui a apporté soixante mille francs de dot; il a bouloté les soixante mille francs, a fichu la femme à la porte, et s'est mis avec une grue, à qui il a fait un enfant. Il n'est pas reçu avec sa grue dans la famille, ça se comprend, c'est le droit du père; c'était pas gentil, il est vrai, de la part de Raoul. Eh bien! maintenant, il
La Rue
s'est loue une petite maison à Bois-Colombes, il est là avec sa grue, sa petite fille, et il est heureux comme un prince. Quand j'en parle au père Leroy, le père Leroy dit : Que voulez-vous, il est heureux, il ne nie demande pas d'argent, je suis content de le savoir content. — Eh bien! vous avez raison,
que je lui ai répondu »
On politique un peu plus loin, et des mots venimeux et terribles partent en tous sens, comme des flèches empoisonnées : « Ce sont de rudes canailles ! ce sont les filous de l'honneur national ! — Encore trois pots de vins comme celui-là, et le ministère peut tomber, la fortune du gredin est faite. — Devine où Bombyx a acheté sa croix?.... Chez Nini-la-Caille, elle couchait avec le général. »
Les conversations durent ainsi, toute la soirée, sur les boulevards, se renouvelant avec les consommateurs, et se superposant comme les piles de soucoupes sales. De place en place, les bancs ahgnés entre les arbres sont occupés par des voyous, des loqueteux et la plèbe des rôdeurs sans domicile.
Des groupes de nez-en-l'air se forment devant les transparents lumineux, où les lampascopes projettent
28 La Rue
des images quelconques, alternant avec des réclames commerciales.
A la porte des théâtres, des messieurs, en habit noir et cravate blanche, fument sous le courant d'air nocturne; imprudents, ils ont laissé leurs manteaux au vestiaire; une vibration de sonnette électrique annonce, la fin de l'entr'acte; ils rentrent, en jetant vivement leur cigarette ou leur trabucos. — Les ramasseurs de bouts de cigares connaissent le coup, ils sont en arrêt. Clairvoyants comme des lynx, adroits comme des singes, ils butinent, avec leur frêle crochet, les épaves de tabacs variés; quand ils en ont réuni un stock assez considérable, ils s'en vont de bonne heure, le matin, sur les berges, au bord de la Seine, faire le tri et le lavage de leur récolte; ils font sécher le tout, au soleil en été, sur un poêle en hiver. Ils écoulent leur marchandise, le plus souvent le matin, autour des Halles et sur la place Maubert.
Une autre industrie de la nuit est celle des petits Italiens, qui portent sur leur tête toute une boutique de statuettes et de bustes en plâtre. La Vénus de Milo, la Diane de Houdon, Henri IV enfant, Léda et son cygne, l'Antinoiis, la Baigneuse de Falconet, les bustes de Victor Hugo et de Garibaldi, de Gambetla et de la République sont donnés à vil prix; l'acheteur en a, d'ailleurs, pour son argent, toute cette statuaire est notablement ratissée, déformée, remplie de bouillons et
La Rue 29
de coutures maladroitement coupées. Un de ces pauvres mômes, ayant fait choux blanc, rentrait un soir, rue de la Roquette, chez son patron qui allait lui administrer une volée, pour n'avoir rien vendu; il geignait, se lamentait. « Mon bon moussié, disait-il en implorant un viveur assez émêché, mon bon moussié, achetezmoi oune Vénousse, oune baigneuse toute nouille, vous avez le choix, ce sont de belles femmes! » — « Laissemoi tranquille avec les femmes, ce sont toutes des ,
j'en ai assez! » répond le cocodès, et, d'un vigoureux coup de canne, il fait dégringoler tout l'étalage des statuettes, qui se brisent en mille miettes blanches sur le sol. L'enfant se mit à beugler : « Ne pleure pas, gosse, pour combien en avais-tu sur la tête? » — « Pour dix francs, moussié! » — « Tiens, voilà un louis, et une autre fois, ne viens plus m'embêter avec les femmes, j'en ai assez, ce sont toutes des...! » Le rire remplaça les larmes, le petit empocha la pièce d'or, après l'avoir retournée entre ses doigts et regardée au gaz, pour voir si elle était bonne; puis il partit en courant. Quand il fut à vingt pas, il se retourna, et fit un long pied de nez à son sauveur inepte et généreux, en lui criant :* « Merci, coglione! »
Voici maintenant la sortie des théâtres. Encapuchonnées dans des burnous algériens, les femmes relèvent leurs jupes, non sans demander à leur mari ou à leur frère qui les accompagne : ce Est-ce qu'il pleut? » Le collet
30 La Rue
de leur manteau relevé, très empêtrés de parapluies et de lorgnettes, dont on les a chargés avec mille recommandations, ceux-ci étendent la main : « Oui, il pleut, justement. )) — « Ah! mon Dieu! et Jean, où est-il/ — Fais avancer la voilure. — Ces choses-là n'arrivent qu'à moi !
— En voilà un théâtre mal construit, où l'on ne peut attendre à couvert. )) — Un voyou s'avance, casquette bas : (( Votre voiture, mon prince? qui dois-je appeler? »
— « Le cocher Jean de la rue Tronchet. » Aussitôt retentissent les appels mélangés de tous les crieurs : (( Le trente-trois soixante-sept! Jean de la Tronchet! le cocher Minot ! le cocher du comte Trouillard !» — Et les titis du Paradis se bousculent, en se communiquant leurs impressions : « Il était rien chouette, le vieux, dis, quand il a gueulé : Vous cherchez le meurtrier d'Adèle, eh bien! c'est moi! — Pourquoi qu'il a dit qu'c'était lui, puisqu'il savait bien qu'non. — Oh! la, la, t'es trop bête, t'as rien compris, ça m'étonne pas, tu roupillais tout l'temps. »
Sous la pluie, un jeune homme abrite, avec un entout-cas, une délicieuse brunette, dont il presse vivement la main. (L'époux est absent à la recherche d'un fjacre.) (( A demain, n'est-ce pas? » dit-il, — ce A demain, Armand, à Sainte-Clotilde, près de la chapelle des Saints-Anges. »
L'averse tombe plus fort, fine, serrée, implacable; la chaussée est encombrée, comme en plein jour, par
L a Rii(
les voitures; les dessus d'omnibus sont aussi complets que les intérieurs ; les victimes de l'impériale se tiennent debout, malgré les cahots du véhicule, pour ne pas " prendre de bains de siège. — Tout à coup, un beuglement à deux temps pressés se fait entendre : pom-piers, pom-piers, pom-iners. Au triple galop, filent, comme dans une chasse
La Rue
fantastique, un premier char surchargé d'hommes casqués de cuivre étincelant sous la lumière des torches, un second char, portant une échelle rouge de sauvetage, qui ressemble à une gigantesque catapulte romaine, puis les pompes à vapeur, semant, sur la route, les braises ardentes de leur foyer. « Au feu ! au feu! » crient, en courant, des bandes d'individus lancés au pas de course. « Le feu où ça? » demandent quelques-uns; le monsieur bien renseigné, qu'on rencontre toujours à Paris, à n'importe quelle heure, affirme que c'est au faubourg Saint-Antoine, dans une scierie mécanique. A peine a-t-il donné son renseignement, qu'on entend l'inévitable réponse : « Au faubourg, ah! ben zut!
J'vas me coucher; moi j'demeure à Batignolles. ))
Autant la rue est sinistre par les ^ nuits pluvieuses, autant elle est poétiquement belle par le clair de lune.
Le brouhaha fiévreux des foules s'est apaisé, la chaussée, baignée d'une blanche clarté, ressemble à une calme rivière coulant entre des quais géants; sur les places, se dressent, comme des fantômes, les statues majestueusement terrifiantes dans leur immobilité de bronze et de pierre; le long des avenues, entre les co-
La Rue
lonnades argentées des arbres, le gaz blêmit dans les lampadaires semblables à des veilleuses de nécropole; solennellement, l'heure sonne aux horloges des
églises Alors, Tamoureux, le poète qui sort attristé,
fatigué, de quelque salon bourgeois où l'ineptie de la conversation n a été entrecoupée que par la banalité d'un piano criard, retrouve la plénitude de sa pensée, la rêverie de sa philosophie; la nuit muette lui parle avec sa fraîche caresse, penche vers lui les douces ombres des êtres chers, perdus ou désirés, et il s'en va insouciant des rencontres tragiques inscrites chaque matin aux faits divers des journaux; il se sent, pour ainsi dire, supérieur aux autres humains, qui dorment dans les tombeaux de pierre qu'on nomme des maisons, car il est éveillé, lui, il pense, il est le maître de la rue déserte, et les rythmes lui arrivent en foule, mélodieux, pour traduire les vibrations de ses sens et de son âme.