SCÈNE
COR A, seule d'abord, puis ROSINE.
CORA, avec 7vépris. Racaille!.... Il faut pourtant que je ménage celte paire de por- i tiers.... je peux en avoir besoin pour la comédie de mœurs que je prémédite... Pauvre j Rosine! si je l'abandonnais à elle-même, i dans s^ situation épineuse, elle commettrait une série de bêtises . |
ROSINE, entrouvrant la porte du fond, j Cora.. . es-tu seule*? î
CORA. Compléttment. i
ROSINE, agitée. Eh bien, ma chère, as-tu j pensé à moi? !
. CORA. Je ne fais pas autre chose, ;
ROSINE. Ah! je suis dans un embarras!... C'est que, vraiment, ma situation...
CORA. Est très-simple... ïu fais connaissance, dans les Gaillardes, avec un jeune homme de Dijon, qui s'enflamme pour toi... nous le rencontrons plus tard chez le traiteur, flanqué d'un ami et consommant des primeurs... il s'enflamme encore plus, demande la permission de se présenter chez toi... et ce matin, il t'écrit qu'il viendra aujourd'hui, malgré ta défense.
ROSINE. Il est vrai qu'en lui défendant de venir, j'avais compté sur sa désobéissance... mais me surprendre du jour au lendemain !... je ne croyais pas \es jeune homme de D'jon si entreprenants, par exemple... Comme ils sont avancés en province, à présent!
CORA. C'est l'Exposition qui les a formés.
ROSINE. Qui me tirera d'embarras?
CORA. Moi, donc!... Je me suis dit: la
situation se complique, l'intrigue marche....
voilà le moment de mon entrée. . . soyons à
la réphque.
ROSINE, riant. Tiens! comme à ton théâtre.
CORA, gaiement. Mon théâtre?... j'ai soufflé dessus, ma chère... Je viens d'écrire au directeur que des réformes nécessaires à mon budget... m'empêchaient de le compter plus longtemps au nombre de mes pensionnaires. ROSINE. Comment!... de tes pensionnaires? c'est donc toi qui le payais? je
croyais que tu touchais cent francs par mois. CORA. Cent francs par mois... à condition
■ Cora, Rosine.
que je déposais à la caisse douze cents francs par an.
ROSINE, riant. En sorte qu'on ne faisait que te rendre ton argent
CORA. C'est-à-dire qu'il s'arrangeait pour
ne rien me rendre du tout j'avais tous
les mois cent vingt-cinq francs d'amende... Jouez donc la comédie, à cent écus de perte paran!.. merci! [Fièrement.) V sa rendu mon portefeuille.
ROSINE. Te revoilà libre.
CORA. Je ne fais plus partie de la troupe, je rentre dans le civil... D'ailleurs, si tu savais comme on est volé au théâtre!... Ah! ma chère, que les avant-scènes sont devenues pas grand'chose!... Tu comprends, ils ont des" gants paille h dix-neuf sous, ils vous écrivent sur du papier Marion à quinze centimes, et le patchouh est pour rien..... Mais, parlons de toi...
ROSINE. Je ne sais oîi donner de la tête... car, voyant que ce jeune homme prenait la chose au sérieux, je lui ai dit que je demeurais chez mon oncle et ma tante.. . des gens très-riches, très comme il faut...
CORA. Or, en fait de logement...
' ROSINE. Je loge au quatrième étage... I CORA. C'est laque finit l'escalier... comme
dit la chanson.
I ROSINE. Dans une petite chambre... I CORA. Que tu as l'intention de meubler... jeudi en huit.
ROSINE. Et, en fait de tante... je n'en ; connais qu'une seule. .. j CORA. Oui, chez qui tu vas, mais qui ne vient pas chez toi... C'est ma tante aussi, à
I moi.... nous correspondons souvent par
commissionnaire.
ROSINE, Ainsi, il me manque l'oncle, la tante et le logement... rien que ça!
CORA, Et bien autre chose encore
Ecoute, PiOsine, ce jeune homme est riche, il arrive de sa province.. . il t'aime. ,. il doit être facile de le tromper.
ROSINE. Le tromper, dis-tu?
CORA. Ne vas-tu pas le plaindre?.. . [D'un ton doctoral.) La destinée de 1 homme est
d'être trompé retiens cet aphorisme
Mais, pour que son amour tienne et augmente,.. pour que tu sois sa femme...
ROSINE. Sa femme!,,, moi?
CORA. Qui sait?... il y en a qui épousent. ..
il y en a peu mais il s'en fait encore
dans les départements éloignés.
ROSINE. Allons donc!
CORA. Une choriste de chez nous a bien
épousé un pair de France d'Angleterre
Mais, pour qu'il en vienne là, il faut autre chose qu'une jolie figure et une taille de guêpe... il faut... {S' interrompant.) As-tu
MAGASIN THÉÂTRAL
reçu une brillante éducation?..., écris-tu des épîtres comme madame de Sévigné?
ROSINE. Connais pas... où demcure-t-elle?
couA. En fait de belles-lettres, tu pratiques, comme moi, une orthographe de fantaisie, qui étonne au premier abord... As-tu du moins des talents de société?... chantestu des airs italiens au piano?
ROSINE. J'en serais bien fâchée!
CORA, avec aplomb. Eh bien, ma chère, je vais te donner tout ce qui te manque.
ROSINE. Ah! bah!... un logement?
CORA. Voici!
ROSINE. Le tien ?
CORA. Le tien, pour aujourd'hui.... tu es ici chez toi... j'ai prévenu lesMohican.
ROSINE. Se peut il!
CORA. Il se peut.
ROSINE Ah ! ma bonne Cora ! {S'rrêtant.) Mais la famille, les parents?
CORA. Le sort t'a refusé un père et une mère... tu as le droit de te subventionner d'un oncle et d'une tante... je me charge de
la fourniture Cependant, l'ariicle étant
plus rare, cherche aussi de ton côté.
ROSINE Ah ça, es-tu folle?
CORA. Quant à la littérature et aux beaux arts, j'ai ton affaire... Je viens d'écrire à nos
amies, Zizi, Linotte et Ciboulette Zizi,
maîtresse de piano , et Linotte , ancienne élève du Conservatoire. ... Ciboulette, qui vient de se marier avec un fort épicier, sort d'un pensionnat de jeunes demoiselles, où elle était pion.
ROSINE. Pion?
CORA. C'est un grade de l'Université
Ciboulette était pion, avant de devenir dame. . Ainsi, résumons-nous... tu manques d'oncle et de tante : je l'en livrerai... tu es dépourvue de mobilier : j'en ai un pour toi ton
style et ton orthographe effaroucheraient le jeune homme : Ciboulette écrira pour toi... tu chantes comme une biche espagnole :
Zizi chantera pour toi... Ça te va-t-il? c'est convenu, c'est conclu.
ROSINE. Mais...
CORA. Ah !... ce n'est pas tout... je veux te procurer aussi un groom... ça fait bien.
ROSINE. Un groom?... où veux-tu trouver ça?...
CORA. Laisse donc un petit Savoyard
qu'on débarbouille... je prendrai le premier ramoneur qui va cheminer par ici. {On entend lin roulement de voilure.) Quel est ce roulement ?
ROSINE, (lia fenêtre, adroite. C'est lui!... avec son ami d'hier !...
CORA. Qui a l'air si bête!... j'y songerai pour moi. {Regardant.) Et ils viennent en escargot!.-, quel style, ma chère!... Décidément, il ne faut pas négliger ça... ça peut
avoir des suites... Suis-moi dans ma chambre.. . ces demoiselles ne tarderont pas à nous y rejoindre... je leur ai dit de monter par le petit escalier.
ENSEMBLE
Aiu du roi d'Ivetot.
Va, i'ai mes projets ; .le te promets.
Une famille :
Un couple de vieux Respectables et vertueux.
Ma chère, à Paris, A très-bas prix, Fille gentille Doit trouver de tout, Des oncles et tantes surtout.
ROSIKE.
Poursuis tes projets ; Tu me promets Une famille; Un couple de vieux Respectables et vertueux...
Puisque, dans Paris, A très-bas prix.
Fille gentille Doit trouver de tout, Des oncles et tantes surtout.
Elles sortenl à gauche. A peine sont elles sorties, que l'un entend frapper à laporte du fond.
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