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PARIS

MICHEL LËvr FRÈRES, UBRAIRES-ÉDITEURS

KOB yiYIENHE, 2 BIS

L'Auteor et les Éditeurs se réservent le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

LarueTrudon s'appuie sur la rue Neuve des Malhurins^ et aboutit à la rue Boudreau, qui finit elle-même dans la rue Caumartin. Ces sœurs jumelles^ nées du même hasard^ sont placées en équerre sur leurs voisines, qu'elles coupent à angle droit.

Les rues Trudon et Boudreau sont composées. Tune et Tautre, d'une douzaine de maisons amples, vastes, régulières, que leurs concierges décorent du nom d']iôtels, et qui, toutes, ont été bâties par l'architecture moderne. Elles ont, grâce à leur jeunesse, des façades presque blanches, percées de fenêtres autour desquelles

2 PAHtSiENNES £T PROVINCIALES.

rornementaiion prétentieuse de nos Vitruves parisiens a semé quelques sculptures d'un goût médiocre^ des corniches^ des soubassements^ des pilastres et le traditionnel fronton triangulaire ; les portes en sont larges et de bois bien verni ; des barreaux de fer défendent les croisés du rez-de-chaussée^ et le tout ensemble a un aspect grave^ confortable et cossu^ qui tient le milieu entre le faste de la Chaussée d'Antin et la solennité du faubou^ Saint-Germain.

Aussitôt qu'on a tourné le coin de la rue Neuve des Mathurins et de la rue Trudon^ on passe du mouvement à la solitude. Aucune autre voiture que celles-des habitants de la rue n'en foule le pavé éternellement neuf ; jamais les locataires n'entendent le retentissement des lourdes charrettes qui ébranlent la Chaussée d'Antin ni le roulement périodique des omnibus^ cette plaie démocratique des rues de Paris. Il n'y a ni passants ni promeneurs dans les rues Trudon et Boudreau ; point de ces cabriolets rapides qui portent les hommes d'affaires à tous les coins de la grande ville^ point de ces coupés-chaises que les agents de change lancent dès le matin sur le pavé^ point de ces tapissières, gigantesques qui font passer incessamment le mobilier de l'une à l'autre des rives de la Seine ; point de diligences courant aux chemins de fer^ point de maraîchers venant des barrières. On ne suit pas la rue Trudon^ on y va; on ne traverse pas la rue Boudreau^ on y entre.

Le tourbillou de Paris passe autour de ces 'deux rues^ et n'y pénètre jamais.

LA CHAMBRE ROOGE. 3

li'angle interne de la rue Trudon et de la rue Boudreau est occupé par un assez grand jardin qui dépend d^un hôtel dont la porte ouvre sur la rue Trudon. Ce jardin^ fermé de murs élevés^ est planté de beaux arbres dont la fndcheur et Tombre égayent le quartier. Ce sont^ comme dans la plupart des jardins de Paris^ des acacias et des ormeaux dont les branches touffues saillent sur la rue^ et dans lesquels nichent et chantent des myriades d'oiseaux. L'humidité que Tombrage de ces grands arbres entretient en été le long des murs, a fait germer entre les pavés quelques brins d'herbe^ et sur les pierres^ aux endroits où le plâtre est tombée un enduit de mousse verte^ qui donnent à ce carrefour Tapparence patriarcale des rues de Versailles.

En 1846^ rhôtel^ avec le jardin qui en dépendait^ était occupé par un vieillard et sa femme qui Thabitaient depuis trois ou quatre ans déjà. H. le marquis de Pont-Thibaud, d'une bonne noblesse de Bretagne, avait été, dans sa jeunesse, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Louis XVIII. Mêlé plus tard à la politique de la Restauration et du gouvernement qui lui a succédé, il avait figuré dans diverses cours d'Europe, d'abord en qualité de secrétaire d'ambassade, puis comme chargé d'affaires et ministre plénipotentiaire; il était officier de l'ordre de Saint-Louis et commandeur de la Légion d'honneur.

C'était à peu près tout ce qu'on savait du marquis clans le quartier.

Depuis le jour où M. de Pont-Thibaud s'était installé

4 PARlSlEI>mES ET PROVINCIALES.

dans Phdtel de la rue Trudon^ on ne le voyait que fort rarement. Quelquefois^ mais pas toujours, il sortait dans la belle saison et seulement à midi, pour rentrer à trois ou quatre heures.

Dans les occasions où H. de Pont-Thibaud se montrait aux regards curieux des portiers voisins, il était toujours accompagné de sa femme, sur le bras de laquelle il s'appuyait pour monter dans un grand coupé vert, dont Téiégance et la richesse eussent fait Tadmiration df un Anglais.

Aux panneaux de ce coupé brillaient les armes des Pont-Thibaud avec supports, devise et couronne de marquis. Un cocher gros, court, ramassé, poudré à blanc avec deux petits boudins retroussés au-dessus des oreilles, et plus grave qu'un sénateur romain, tenait en bride deux grands chevaux gris pommelé d'une allure magnifique ; un laquais, la main appuyée sur la poignée d'argent de la portière, attendait l'arrivée de ses maîtres, immobile comme une statue et sérieux comme un député. Quelquefois, lorsque le marquis allait au bois ou dans quelque maison de plaisance des environs de Paris, il se faisait suivre par un petit groom, haut de quatre pieds, qui pouvait avoir une quinzaine d'années et qui était bien le plus méchant vaurien du quartier.

La livrée de M. de Pont-Thibaud était verte et blanche comme son écu, qui portait de sinople aux trois merlettes d'argent, deux et un. Les bas de soie blancs, les souliers à boucles, la cravate de mousseline.

les boutons de métal aux armes du marquis, relevaient la fratcheur de cette livrée taillée à la française ; la culotte était en peluche, ainsi que le gilet à basque, échancré et serré seulement à la taille par trois boutons d'argent.

Le groom avait le costume que la fashion d'outre Manche a importé en France : la redingote courte, les bottes à revers, la culotte de peau de daim et le chapeau avec cocarde. Entre tous les domestiques qui composaient la maison de M. de Pont-Thibaud, laquais, palefreniers, valets de pied, maître d'hôtel et cocher, ceux de l'office, de l'écurie et de l'antichambre, ce groom était le seul auquel le marquis parlât quelquefois, en dehors du service et des ordres qu'il avait à donner. C'était le seul aussi qui se permit de rire et dejaser tout à son aise et bruyamment. Impertinent comme un Pierrot, souple comme une anguille, gourmand comme une perruche, menteur comme une courtisane, ce groom, qui était au service du marquis depuis trois ou quatre ans déjà, semblait l'amuser par son babil et se faisait pardonner les défauts dont il était pétri, à force d'audace et d'espièglerie.

A cette exception près, la livrée de M. de Pont-Thibaud gardait en présence de son maître un silence profond et, en toute circonstance, une réserve et une gravité qui eussent fait honneur à la maison d'un vieux grand d'Espagne. Le marquis ne réprimandait jamais; mais, pour un mot, on était impitoyablement chassé. D'ailleurs, juste autant que sévère, il payait en grand

PjlSISIBK!IES ET PROTIKCIALES.

seigneur^ n'abandonnait jamais ceux de ses gens qui tombaient malades^ et récompensait aussi rapidement qu^il punissait.

Un vieux valet de chambre appelé François, gouvernait la maison du marquis. Intendant, majordome, maître d'hôtel, François était tout cela à la fois. Il portait perpétuellement un costume tout noir, sauf la cravate, qui était blanche. Ce vieux brave homme, triste, sombre, morose et taciturne comme un héron péchant au bord d'un lac, semblait, comme le disait le groom, porter le deuil de sa jeunesse.

Ce qu'on voyait des appartements de M. de Pont- Thibaud par les fenêtres des maisons voisines, indiquait un grand luxe et une grande magnificence dans les habitudes de la vie privée. Cette fortune que prouvaient assez la richesse et le nombre des équipages, jointe à Texcellente tenue de la maison, inspirait un véritable respect aux habitants de la rue Trudon.

On sentait que le marquis gouvernait sa maison comme M. le duc de Saint-Simon avait écrit ses mémoires, sérieusement et dignement.

Aux fêtes consacrées par l'Église, et quelque temps qu'il fît, M. de Pont-Thibaud, accompagné de sa femme, se rendait à Saint-Louis-d'Antin, et assistait aux offices. Dans la belle saison, et presque tous les jours, on le voyait dans son jardin prendre l'air sur un banc ou se promener au bras de madame de Pont-Thibaud, qui jamais ne se montrait dans la rue ou dans le jardin, sans son mari.

LA GHAMBBE ROUGE. 7

Madame la marquise/ comme on Rappelait dtt bout de la rue Trudon à Textrémité de la rue Boudreau, était une femme de taille moyenne^ d'une exquise distinction^ svelte^ gracieuse et que l'élancement de sa taille faisait paraître plus grande qu'elle ne Tétait en réalité. Elle avait dû être belle autant qu'en pouvaient juger ceux qui l'avaient entrevue lorsqu'elle aidait son mari à monter dans le coupé vert; presque toujours vêtue de noir et d'une grande simplicité^ madame de Pont-Thibaud donnait à tout ce qu'elle portait^ un admirable cachet d'élégance. Seule^ à pied, dans la rue, voilée, et chastement couverte d'un grand cachemire, elle eût obligé tous les passants à se retourner, tant elle avait de grâce aristocratique et de décence dans la démarche. Son pied effleurait la terre comme le pied de Diane ; on aurait cru qu'une force invisible la soutenait, et, comme le disait un poète qui l'avait surprise errant parmi les arbres du jardin, elle ne marchait pas, elle passait.

Quant au marquis, c'était un homme très-grand, très-maigre, très-sec, éternellement emmaillotté dans une douillette de soie puce, et coiffé d'un bonnet de soie noire comme les vieux oncles à succession dans les comédies. Il paraissait avoir plus de soixante-quinze ans^ bien qu'il n'en eût guère que soixante à soixante-cinq. Son visage avait la couleur et la sécheresse du vieux parchemin. Immobile et plongé dans le coin de son coupé, on l'eût aisément pris pour une momie conservée dans des bandelettes d'aromates, si l'on n'avait rencon-

tré le regard vif et clair de ses yeux jaunes et brillants comme de l'or. ] . . ; • *

Depuis son arrivée dans Thôtel de la rue Jrudon^- BI. de Porît-Thibaud n'avait noué de relation avec aucun habitant du quartier; il ne recevait presque personne-, •*• si ce n'est, à du longs intervalles, la visite de quelque * • vieil ami de l'ancienne cour. Le seul hôte assidu de cette maison, qui avait la solennité sinistre du tombeau, . •. était un médecin qui s'y rendait pres(iue tous les jours • entre onze heures et midi.

On disait dans le quartier que M. le marquis n^avait pas toujours mené une existence aussi retirée; . mais ce qu'on racontait de sa vie passée, avait plutôt TappaFence d'un bruit que le caractère d'une affirmation.

Vers la fin d'octobre, en 1846, on remarqua que le médecin de M. de Pont-Thibaud lui rendait de plus fré* • quentes visites et marchait chaque jour plus rapidement sur le trottoir de la rue Trudon; le coupé vert n'était pas sorti depuis trois semaines, et, malgré le soin avec lequel les portières, en faisant le ménage des célibataires logés dans les environs, regardaient soir et matin dans le jardin du marquis, on ne le voyait plus, ni lui, :* ni sa femme.

On en conclut que le vieillard allait trépasser.

On n'avait jamais vu d'enfant dans la maison ; on s'attendit à la visite de quelque petit neveu alléché par Tappftt d'une belle succession.

LA GHAHBRB ROCGE. . 9

1 11 De vint personne. \^'/\'

' ' . &pend£UTt les visites du médecin devenaient de plus ep^plus-fréqnentes^ et il marchait dans la rue de plus . e^plus vite^ comme un homme qui a peur d'arriver • \'XtQp tard.

*',.• tin matin^ vers la mi-novembre, on vit sortir de •'.'l'hôtel le vieux valet de chambre qui était bien la plus ^sédentaire de toutes les personnes qui l'habitaient. /Copime on ne l'apercevait pas une fois par mois hors jje cette maison, où il vivait triste et renfrogné, ainsi ' ' qu-june tortue dans sa carapace, ce fut un événement dont s'émurent les loges voisines.

;.' Le coupé vert parut en même temps sur le pas de ■ la porte; le valet de chambre s'y jeta, le cocher poudré, et plus grave encore que d'habitude, poussa les . * -rheyaux, et l'équipage prit sa course au grand trot par .' fa tue Neuve des Mathurins.

*V.;Aa bout d'une demi-heure il revint, ébranlant le 'pavé du bruit de ses roues, et s'arrêta devant la ; pèfte de l'hôtel. Les portiers accoururent sur le troU- , toir, et virent descendre du coupé un vieux brave ^7 Homme, auquel le valet de chambre donnait le bras, -M que l'un d'eux reconnut pour être le notaire des * Meilleures familles du quartier de la Chaussée d'Antin:

'■^ Il va mourir... nous aurons un bel enterrement, dit philosophiquement un portier, en humant une prise detabac.

Le notaire et le valet de chambre passèrent la

J ff. • PAïnSifamES BT PROVINCIALES.

:\ po^&^^!otï refenna sur eux>>et moi^ :

Lé grÔôm''^tàif^àr..le palier du pfeniié^4tagfe,^rf;' graveméirt ôccùpiérjà épousseter ses botteSMji'Épiit^.. ..[ sa houssine. Au bruit que firent le notaire eHêyklet • de chambre, il se pencha sur la rampe. . > •.;< ,;

Et ôtant sa casquette, le petit doigt de la main dtc^ie/.^*,^ sur la couture du pantalon, la cravache au port d'arme^/'- la tête haute et roide comme une sentinelle, il saluV^ le notaire. i •'.•%.

— Bonjour, monsieur le tabellion, dit-il au momëii^. * v où le vieillard passait devant lui . v ' i: ' = ':

Le valet de chambre entraîna le notaire, jeta un jsér; J^: gard furieux au groom qui grimaçait comme un sin^/. \ : souleva ûàe lourde portière de tapisserie, et forçaii^le •.-. ; notaire à â-asseôîr dans une vaste pièce où il le priat[e*\ . . Tatténdre ùa ipstant, disparut derrière une porte jl^i4;-;.'\ les panneaux blancs rehaussés d'ôr briBaientj^'J'ii?!;/-' trémité du salon. . * ' C^^ l.

La pièce dans laquelle le notaire resta seul:: éljft^'^ * haute de plafond, parfaitement carrée, tapissée de'ëâV. '• mas de soie blanc, et garnie de meubles dorés> d<n{t .'v -. rétoffe était pareille à celle des rideaux et de la teil-j'? ture. On n'y voyait pour tout ornement qu'un masque i':' de marbre blanc, encadré dans un médaillon deyjB?-- • lours noir, supendu entre deux fenêtres. Cet o>bjet.\' d'art, le seul qu'on aperçût dans cette vaste pièoe/fô^;; sait là un étrange effet. . ^y-^v *

he notaire ne pouvait en détacher ses regard«>.l^-0,.> que la porte par laquelle le valet de chambre'^ft

LA CHAVBHB K0176K. H

sortît s'ouvrit de nouveau. Il se leva et salua une dame qui s'avançait vers lui.

— Monsieur Dubois^ dit-elle rapidement au notaire^ M. de Pont-Thibaud se meurt... il vous a fait appeler sans doute pour dicter ses dernières volontés... Si vous avez quelque influence sur son esprit^ et^ à cette heure suprême^ peut-être en aurez-vous^ faites^ je vous en supplie, qu'il n'oublie pas son fils.

— Hais, madame, répondit le notaire, la loi protège votre fils; M. de Pont-Thibaud peut disposer d'an tiers de sa fortune seulement.

Madame de Pont-Thibaud secoua la tête vivement, et allait répliquer, lorsqu'une voix claire l'interrompit :

— - M. Dubois est-il là ? Qu'il entre ! dit cette voix, qui venait de la pièce voisine.

— C'est mon mari ; entrez et souvenez-vous de ce que je vous ai dit, souffla madame de Pont-Thibaud dans l'oreille du notaire.

La chambre dans laquelle on introduisit M. Dubois avait vue sur le jardin, dont les grands arbres balançaient leurs branches à demi dépouillées derrière les glaces de trois fenêtres hautes et cintrées. Cette chambre immense était tendue de velours rouge coupé de distance en distance de baguettes de bois noir; de grandes portières et de grands rideaux passés dans des anneaux d'ébène pendaient sur le tapis, où leurs lourdes cassures brillaient d'un éclat sombre aux reflets de la lumière. Un feu vif flambait dans la cheminée de max^

iS PARISIBNNJBS £T PBOVINCIALES.

bre noir, large et profonde, et dont le chambranle luisant supportait une pendule et des vases d'un style sévère en bronze florentin.

En face de la cheminée, et sur un socle de marbre poli, on voyait un buste dont les traits rappelaient ceux du masque encadré dans le médaillon de la première pièce. Cette admirable sculpture, où Ton reconnaissait la manière du plus fameux statuaire de Paris, et dont Téclatante blancheur était repoussée par le fond rouge de la tenture, saisissait d'emblée le regard. Elle représentait une tête de jeune homme d'une expression charmante et d'une grande pureté de lignes.

A l'un des angles de la chambre, du côté de la cheminée, se trouvait le lit de M. de Pont-Thibaud.

Le vieillard était à demi couché, la tète et les épaules appuyées sur des carreaux empilés; une de ses mains reposait entre celles du médecin qui, assis au chevet du lit, semblait tâter le pouls du malade.

' Le visage du marquis avait les teintes jaunes du vieil ivoire, avec une incroyable multitude de rides qui donnaient à ses joues et à son front l'apparence d'une pomme de reinette ; il avait autour de la tôte un bonnet de soie noire, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux blancs, tombant sur les oreilles. La main droite, étendue sur la courte-pointe de soie rouge, et couverte de grosses veines entrelacées, jouait avec une tabatière d'or, et montrait assez à quel point de maigreur M.de Pont-Thibaud en-était arrivé. La manche de la chemise, fermée au poignet, flottait autour de sonbras.

LA CHAVBRB R0D6I. 13

Madame de Pont-Thibaud s'appuya contre une des colonnes du lit qui était en bois d'ébène et sculpté comme au temps de la Renaissance^ tendis que H. Dubois s'arrêtait à quelques pas du malade.

— Ah 1 vous voilà, mon cher monsieur Dubois^ dit le marquis de sa voix claire qui sonnait comme le timbre d'une vieille pendule ; il me semblait bien avoir reconnu votre voix !... Asseyez-vous, je vous prie; je suis à vous dans un instant.

Puis, reportant ses yeux brillants comme ceux des chats, sur le médecin, il reprit :

— Prenez votre temps, docteur, et pesez bien tous les symptômes... s'il fallait m'ausculter encore, ne vous gênez pas.

Et renversant sa tête sur l'oreiller, le vieillard se mit à tambouriner du bout des doigts sur le couvercle de sa tabatière.

H. Dubois s'était assis dans une ganache au pied du lit, roulant sa canne entre ses mains. Madame de Pont- Thibaud, l'avant-bras sur la colonne et le front incliné sur ce bras, tandis que l'autre pendait mollement le long du corps, était à demi courbée comme la branche d'un saule. Sa pose abandonnée et l'affaissement de tout son corps indiquaient un si profond abattement que M. Dubois en fut frappé.

il regarda plus attentivement madame de Pont- Thibaud, et fut épouvanté de la pâleur livide de ses traits. Le feu de la fièvre brûlait dans ses yeux, rougis autour des paupières et encadrés d'un cercle brun ; ses

j lèvres décolorées, ses joues creuses, la blancheur

plombée de son front, Tapidité des contours marbrés de teintes bleuâtres, donnaient à son visage le caractère ascétique et désolé de ces têtes de saintes qu'on doit à récole espagnole : il semblait qu'on vît le reflet pourpre du rideau au travers de sa main fluette et blême.

Les yeux de madame de Pont-Thibaud étaient à demi clos et fixes comme ceux d'une personne qu'une pensée profonde absorbe entièrement. Le vieillard regardait le plafond où se jouait un rayon d'or réfléchi par les chenets de cuivre ; le vieux valet de chambre, debout à Textrémité de Tappartement, se tenait immobile et taciturne comme une statue du dieu Pan ; le docteur passait sa main sur la poitrine osseuse du marquis et semblait mesurer le nombre et la force des pulsations du cœur. On n'entendait pas d'autre bruit que le claquement sec et cadencé des ongles du malade frappant sur le couvercle de sa tabatière.

M. Dubois profita de ce silence profond pour examiner plus attentivement la pièce dans laquelle il se trouvait. Elle était d'une magnificence extrême, unie à une grande sévérité dans le choix de la décoration.

Aux encoignures, quelques beaux vases antiques, des bronzes et des marbres d'un excellent goût ; audessnsdu buste, qui faisait face à la cheminée, un trophée d'armes, des fusils, des pistolets, des couteaux de chasse admirablement travaillés et surmontés de trois tètes de loup qui saillaient du mur; sur les panneaux,

entre les trois fenêtres^ deux très-beaux portraits..en pied dans des cadres d'ébène. L'un de ces portraits reproduisait Timage du jeune homme deux fois taillée dans la pierre; Tautre représentait madame de Pont- Thibaud à vingt ans. Puis sous ces portraits^ signés de l'un des maîtres de Tart moderne^ et sur des consoles de bois sculpté^ d'énormes candélabres supportés par des faunes et des satyres.

Un tapis^ à dessins rouges et noirs^ en harmonie avec la décoration de cette vaste chambre, couvrait le parquet.

Après quelques minutes de silence, et lorsque le docteur eut cessé de promener ses doigts sur la poitrine du vieillard, M. de Pont-Thibaud tourna sa tête sur Toreiller.

— A présent, docteur, lui dît-il, la main sur la conscience et Tœil sur votre montre, dites-moi combien j'ai encore de temps à vivre.

Et comme le médecin hésitait à répondre :

— Vous savez, reprit-il, que je ne manque pas d'un certain courage, ainsi parlez hardiment... Aussi bien, et quoi qu'il arrivent ne puis-je pas aller bien loin.

— Monsieur le marquis, répondit le docteur, si les ' déductions de la science ne me trompent pas, vous

pouvez vivre encore deux jours. Cependant...

—Tous n'en répondriez pas ? interrompit le malade.

— Cependant, continua le médecin, si vous avez des dispositions à prendre, la prudence veut que vous les preniez avant demain.

16 PARISIENNES BT PROVlNGULfiS.

— Ai-Je jusqu'à demain?

— Oui, certainement.

— C'est bien, docteur... Vous avez, je croîs, épuîsc sur moi toutes les ressources de votre vieille expérience ?

Le médecin s'inclina sans répondre.

— Ne revenez donc plus que pour me dire adieu, à moins qu'il ne vous plaise d'en finir tout de suite.

— Non, monsieur le marquis; la nature a des ressources qui étonnent la science... Si vous le permettez, je reviendrai ee soir.

-— Revenez donc, puisque vous croyez aux miracles. Après que le médecin se fut retiré, M. de Pont-Thibaud fit signe au notaire de s'approcher.

— Pardonnez-moi, mon cher monsieur Dubois, lui ditrH avec un geste de grand seigneur, mais j'ai peu de force, et j'ai besoin de la ménager... Vous venez d'entendre vous-même ma condamnation.

Le notaire poussa la ganache auprès du lit.

— J'ai quelques dispositions à prendre, comme l'a fort bien fait observer le docteur, poursuivit le marquis; je vous confie le soin d'apprêter et de recevoir mon testament... ce sera l'affaire de peu d'instants. «

— Monsieur le marquis a de la famille, sans doute, dit le notaire, qui se souvenait do la recommandation que lui avait faite madame de Pont-Tliibaud.

— Hoi?... ohl fort peu... un fils, je crois, et des collatéraux fort éloignés, qui ne songent pas plus à moi que je ne pense à eux.

Madame de Pont-Thibaud, qui, durant l'entretien de

son mari et du médecin, avait à demi souievéses paupières, comme une personne qui veut tout entendre sans avoir l'air d'écouter, tressaillit à la question du notaire. Un regard, rapide et brillant comnle Téclair, jaillit de ses yeux subitement ouverts : mais quand elle eut entendu la réponse du marquis, elle pâlit et roula son bras autour de la colonne, comme si elle avait eu peur de tomber.

— Au surplus, reprit le malade, nous parlerons de cela demain tout à notre aise. Les dispositions testamentaires, SUE lesquelles j'ai à vous consulter, mon cher monsieur Dubois, exigent que vous ayez une connaissance exacte de mes affaires, et c'est pour vous remettre quelques papiers que j'ai pris la liberté de vous faire appeler.

Le sang-froid du vieillard étourdissait le notaire qui, malgré l'habitude qu'il avait d'assister à des scènes de deuil, n'avait jamais vu mourir personne avec ce grand air.

— Ma chère Antoinette, continua le marquis en s'adressant à madame de Pont-Thibaud, veuillez, je vous prie, prendre là, dans cette coupe, la clef du petit coffre d'ébène ; vous trouverez dans le premier tiroir un registre en maroquin noir, et me l'apporterez.

Madame de Pont-Thibaud prit, dans une coupe de jade qu'on voyait sur la cheminée, une clef d'acier, bizarrement travaillée, ouvrit un coffret de la Renaissance, orné de figurines fouillées et sculptées avec un art charmant, et en tira le registre que demandait son mari.

48 PARISIENNES ET PBOYINGIALES.

— Voilà, reprit le marquis en le recevant des mains de sa femme, voilà mon grand-livre; il est assez petit, comme vous voyez, mais tout entier écrit de ma propre main ; il vous donnera le résumé clair et net de mes revenus et de mes dépenses, depuis le jour de mon mariage, et le chiffre exact de ma fortune actuelle, avec la note des contrats et des engagements. Empor« tez-le, mon cher monsieur Dubois, et quand vous l'aurez étudié, ne manquez pas de venir me voir demain, à pareille heure. Vous savez ce que le docteur m'a conseillé.

Le notaire prit le registre, et Tayant placé sous son bras, se leva.

— Adieu, mon cher monsieur Dubois, ajouta le marquis en saluant le notaire de la main, comme aurait pu faire le roi Charles X lui-môme. François, reprit-il en s'adressant au valet de chambre, reconduisez monsieur chez lui.

Le notaire salua profondément H. et madame de Pont-Thibaud, et se retira suivi de François.

H. Dubois avait autrefois connu le marquis; mais depuis un grand nombre d'années, il Tavait complètement perdu de vue. Cependant le spectacle auquel il venait d'assister, ce qu'il avait entendu, et surtout ce qu'il avait remarqué, avaient, en réveillant des souvenirs mal éteints, vivement excité sa curiosité.

Ce qui le surprenait par-dessus toutes choses, c'était le changement inouï qui s'était opéré en madame de Pont-Thibaud. Comment aurait-il pu reconnaître, dans

cette femme livide et morne^ cette Antoinette éclatante de jeunesse et de beauté, qu'il avait vue il y avait quinze ou vingt ans?

— Non, se dit-il en secouant la tête, ce n'est pas là Fœuvre du temps !

Quant à ce fils, pour lequel madame de Pont-Thibaud Favait supplié d%tercéder auprès du marquis, M. Dubois ne se souvenait pas d'en avoir jamais entendu parler.

Il n'avait jamais vu non plus le jeune homme dont rimage, taillée dans le marbre et peinte sur la toile, était si souvent reproduite dans la maison du marquis.

Le valet de chambre marchait la tête basse derrière M. Dubois. En se retournant, le notaire rencontra son regard, et il lui sembla que ce regard était plein de secrets dont il ne lui serait pas impossible d'obtenu* la confidence.

Il pressa le pas et descendit Fescalier aussi rapidement que le lui permettaient ses soixante-cinq ans.

Le groom allait et venait devant la porte, fumant une cigarette de l'air d'un hidalgo.

Il se précipita vers la portière du coupé vert, l'ouvrit et en abattit le marchepied; le notaire passa et, après lui, François, qui avait une peur effroyable que le groom ne jetât une nouvelle impertinence au nez de H. Dubois.

Il lui semblait cependant que Tom avait négligé de se livrer à ses incartades accoutumées, lorsqu'il le vit se planter sur le trottoir comme un héraut d'armes.

— Allez, cocher, allez I cria-tril de sa voix la plus stridente, et si vous cassez le notaire, je vous en demande un morceau.

François toussa très-fort, leva la glace et s'agita beaucoup, afin que le notaire ne pût entendre; mais M. Dubois avait autre chose en tête que les sottises du groom.

— Écoutez, dit-il au valet de chambre, aussitôt que la voitu>e se mit à rouler, un notaire est un confesseur. Votre maîtresse m'a touché quelques mots de son fils; mais, pour faire ce qu'elle m'a demandé, j'ai besoin de tout savoir. Vous paraissez au courant des affaires de la maison, contez-moi tout.

Le valet roula les bords de son chapeau entre ses doigts, hésita, poussa de grands soupirs, et, pressé par le notaire, prit enfin son parti.

— Au fait, dit-il, et dans l'intérêt de ma pauvre maîtresse, il vaut mieux que je vous dise ce quej'ai vu.

Et, tout pftle d'émotion, il lui raconta l'histoire du marquis.

En 1827, M. le marquis de Pont-Thibaud, aloi*s chargé d'affaires du roi de France auprès du grand-duc de Bade, épousa, durant un congé qui le ramenait à Paris pour quelques mois, mademoiselle de Mareuil, d'une

La GUAIIBRB ROUGE. SI

bonne famille ae la Marche^ peu riche^ mais très-considérée.

Mademoiselle de Hareoil avait à cette époque dixsept ans^ et M. de Pont-Thibaud quarante-six. L'éclat de cette alliance^ qui donnait^ à la fois^ à leur fille une grande fortune et une grande position^ fit passer H. et madame de Mareuil sur la différence d'âge. Le mariage fut célébré à Saint-Thomas d'Âquin^ paroisse de la fiancée^ et^ immédiatement après^ les deux époux partirent pour TAllemagne.

Antoinette avait le caractère le mieux fait qui se pût rencontrer^ ou^ pour mieux dire^ elle n'avait pas de caractère. Simple^ naturelle et gaie comme un enfant^ on voyait au fond de sa pensée comme au fond d'une eau limpide. Elle se plia à tout ce que son mari voulut^ comme se plie une branche de sureau sous la main d'un passant ; eOe ne désirait rien en dehors de sa maison.

M. et madame de Mareuil moururent en remerciant Dieu^ qui leur avait permis de voir le bonheur de leur fflle.

Quant à M. de Pont-Thibaud^ il adorait s^ femme. C'était son dernier amour^ et Ton sait que ces amours s'emparent du cœur avec une irrésistible violence. Antoinette résumait toutes les pensées de son mari : c'était sa joie et son ambition ; il en était fier comme un artiste de son chef-d'œuvre. Cette passion s'accrut avec le temps : c'était comme un fluide qui coulait dans ses veines avec son sang.

â^ PARISIENNES ET PROVINCIALES.

M. de Pont-Thibaud avait dans Tesprit une grande souplesse^ unie à une grande fermeté. C'était un de ces hommes qui ne reculent jamais devant les circonstances^ pour si graves qu'elles soient^ et les acceptent telles qu'elles se présentent. Ses amis lui reprochaient un fond inépuisable de causticité; mais la droiture de son caractère ramenait ceux que son humeur sarcastique éloignait. Du reste^ résolu, loyal, discret et sûr^ N. de Pont-Thibaud était entier dans ses affections comme dans ses inimitiés.

Un jour, à Bade, durant la saison des eaux, H. de Pont-Thibaud trouva dans un bouquet, sur la toilette de sa femme, un billet sans signature; dès les premières lignes, un nuage rouge passa devant ses yeux; il se leva comme un homme qui vient de sentir la morsure d'un serpent.

Sa femme sommeillait sur une causeuse* M. de Pont-Thibaud attendit qu'elle se réveillât; son cœur battait à rompre sa poitrine; il s'assit, but un grand verre d'eau, et, à force de volonté, se rendit maître de son émotion.

— Si Antoinette m'a trompé, se dit^il, je la tue.

Antoinette ouvrit les yeux et sourit.

Il était un peu tard ; il fallait songer à s'habiller pour un bal que le grand-duc donnait dans sa résidence d'été; Antoinette courut à sa toilette, où sa feoune de chambre avait apprêté des dentelles, des rubans, de« bijoux.

Le bouquet était au beau milieu de la toiletta

LA CHAMBRE ROtGE. - 23

— Est-ce vous^ mon ami^ qui avez apporté ce bouquet? dit-elle en le ramassant.

— Oui^ répondit le marquis.

-^ Ah ! mon 9m\, vous savez que je n'aime que les roses blanches; pourquoi me donnez*vous des roses rouges?

Et^ d'un air boudeur, elle repoussa le bouquet sur la toilette.

M. de Pont-Thibaud prit Antoinette par la taille et l'attira vers lui : ses yeux étaient humides^ et il l'embrassa avec un élan de tendresse où la reconnaissance se mêlait à la passion.

n ne dit rien à Antoinette de ce qu'U avait découvert^ afin de ne pas troubler la pureté virginale de cette âme^ que Tombre même du mal n'avait jamais ternie; mais^ après le bal et quand il fut seul, M. de Pont- Tbibaud prit François à part et lui recommanda la plus active surveillance à Textérieur etàrintérieur de l'hôtel.

François, qui était Breton comme son maître, et qui l'aimait, s'employa si bien , qu'il mit la main sur une marchande de fleurs, au moment où, sous prétexte de débiter sa marchandise, elle remettait un nouveau bouquet pour madame de Pont-Thibaud.

Prise sur le fait^ la petite marchande n'osa nier et nomma l'Adonis allemand qui en voulait aux divinités parisiennes. C'était un lieutenant auxcbevau-légers du grand-duc.

Le jour même, le marquis se rendit chez le lieutenant, et après l'avoir prié de donner des ordi*es pour

24 PABlSIfiNNBS ET PROVINCIALES.

qu'ils ne fussent pas interrompus^ il tira de sa poche les billets trouvés dans les deux bouquets.

— Les reconnaissez-vous ? dit-il à Tofficier.

— Parfaitement^ répondit le Badois^ qui était un homme de cœur.

Le marquis s'inclina.

-* VoiUi une franchise qui nous met fort à l'aise l'un et l'autre^ reprit-il; vous faites la cour à ma femme : c'est votre droit ; le mien est de la défendre.

— Sans doute.

— Si madame de Pont-Thibaud avait lu votre lettre. . . je vous aurais envoyé mes témoins; si elle y avait répondu... je l'aurais tuée.

— Voilà qui est bien castillan pour un Français !

— La diplomatie m'a fait cosmopolite.

Ce fut au tour du Badois à s'incliner.

— Mais cette même diplomatie, poursuivit le marquis, m'a enseigné à ne rien précipiter ; dans les affaires de ce monde, le plus souvent, le congrès suit la bataille. Vous plairait-il qu il la précédât, cette fois?

— Vous avez la présidence, dit le chevau-léger, ordonnez.

— Va donc pour le congrès... la bataille viendra plus tard, si besoin est.

— Soit.

— Il est, dit-on, fort ridicule d'aimer sa femme ; je pousse ce ridicule au suprême degré.

— Je le comprends, monsieur.

— Trop, peut-être.

LA CHAMBRE ROCtiE. 25

— Qui sait ! fit le Badois que le sang-froid du chargé d'affaires étonnait un peu.

— Oh ! ne cherchez pas à dissimuler!... c'est un négociateur qui vous parle.

— C'est qu'en vérité je n'en sais rien moi-même.

— Cependant^ monsieur^ il faut bien que je le sache.

— Il est un moyen clair de s'en assurer.

— Lequel ?

— Attendez.

— Merci^ monsieur! s'écria le marquis de l'air qu'aurait eu H. le duc de Richelieu^ en pareille circonstance. Un autre moyen me parait tout aussi efficace et moins dangereux.

— Voyons le moyen.

— Renoncez tout de suite à vos prétentions... Si vous aimiez madame de Pont-Thibaud comme je l'aime^ Tun de nous aurait la gorge coupée avant ce soir... Ce coup d'épée ferait trois malheureux... ma femme^ vous et moi. J'y perdrais .la vie peut-être, vous y perdriez votre carrière, assurément. Au dix-neuvième siècle, et pour un caprice, c'est bien léger.

Le grand air du marquis et sa façon de présenter les choses, avaient plu à l'officier badois. Il sourit, et ne put s'empêcher d'incliner sa tête en signe d'assentiment.

— Vous portez l'épaulette, monsieur, ajouta le diplomate, donnez-moi votre parole que vous oublieret cette fantaisie, et ma maison vous sera ouverte.

La loyauté de M. de Pont-Thibaud séduisit FAllemand; il tendit la main au inari^ et jura tout ce qu'il voulut.

Quatre ou cinq mois après cet événement, qui peut donner la mesure du caractère de M. de Pont-Tbibaud, il se rendit à Paris avec sa femme; la révolution de juillet Ty surprit au moment où il était question de renvoyer en Toscane ; le marquis^ afin de n'être pas destitué^ fit parvenir sa démission au nouveau gouvernement^ et se retira en Bretagne, dans une terre qu'il avait à quatre ou cinq lieues de Rennes.

L'aspect de cette terre un peu sauvage et du vieux château; bâti au milieu des forêts, comme le château de la Belle-au-Bois-Dormant, efi&aya d'abord Antoinette; mais, après que le marquis l'eut habituée à courir à cheval parmi les landes et les clairières, l'âme de madame de Pont-Thibaud s'ouvrit aux beautés mélancoliques de ces paysages bretons. Elle en sentit la douceur et la sérénité, et s'accoutuma bientôt à la pensée d'y passer huit ou neuf mois de l'année, comme c'était le désir de son mari.

Sur ces entrefaites, H. de Pont-Thibaud fut contraint de partir pour l'Amérique, où l'appelait une succession assez importante, mais embrouillée. Quelque douleur qu'il éprouvât de se séparer de sa femme, il ne voulut pas l'emmener avec lui dans la crainte des dangers d'un si long voyage, et il partit aussitôt dans l'espoir de revenir promptement.

Madame de Pont-Thibaud resta au château en coio-

LA CBAHBRE ROUGE. 97

pagnie d'une sœur atnée du marquis^ veuve et sans enfants^ qui était bien la meilleure personne qui se pût voir dans toute la Bretagne. Elle n'appelait jamais Antoinette autrement que du nom de fille^ et la traitait en conséquence.

Le goût dominant de la sœur de M. de Pont-Thibaud, de madame de Saint-Avril, était de préparer des confi- .tures, en quoi elle excellait; en dehors de cela, elle était de Vopinion de ceux qu'elle aimait.

Un certain soir que ces dames étaient seules au château, il leur arriva la visite d'un jeune homme au cou duquel madame de Saint-Avril sauta. Après qu'elle Teut embrassé quatre ou cinq fois, elle le présenta à madame de Pont-Thibaud.

— Embrasse-le, ma fille, c'est ton cousin, Ludovic d'Herblay, dit-elle en poussant le jeune homme.

Antoinette rougit très-fort, et Ludovic effleura les joues de sa cousine du bout des lèvres.

Cette présentation n'était peut-être pas dans les règles du monde, mais la joie étourdissait la bonne dame. Dieu lui avait sans doute refusé des enfants pour qu'elle répandît son bon cœur sur tout le monde.

M. d'Herblay apprit aux deux dames qu'il avait quitté l'Afrique en congé de convalescence ; depuis la conquête d'Alger, la fièvre le dévorait, et, malgré tout le désir qu'il avait de faire son chemin, il avait dû quitter le régiment. 11 soufi'rait un peu de la poitrine, affection que les médecins attribuaient aux fati^rues du ser- \iGe, et que l'air natal devait dissiper.

Le jeune capitaine servait dans Tarme de Tartillerie; il s'était fort distingué à la bataille de Staoueli et à la prise du fort de TEmpereur^ ce qui lui avait valu la croix et la double épaulette. Malgré sa bravoure proclamée par toute Tarmée, Ludovic était d'une excessive timidité dans le monde, auprès des femmes surtout. II avait le caractère sentimental, Tesprit un peu romanesque et Thumeur naturellement mélancolique. Au feu, c'était un lion; dans un bal, c'était une pensionnaire.

Cette timidité, que trahissait une extrême réserve, plut à madame de Pont-Thibaud, qui eût été fort effarouchée si elle avait rencontré un de ces militaires superbes, fougueux et triomphants, comme on en voit dans les vaudevilles du Gymnase ; il l'intéressa par les souffrances dont elle reconnaissait les traces sur le visage pftle du jeune officier, et le dîner, où madame de Saint-Avril retint M. d'Herblay, n'était pas terminé, qu'Antoinette éprouvait déjà une vive sympathie pour son cousin.

Ludovic était le fils unique d'une sœur cadette de madame de Saint- Avril et du marquis de Pont-Thibaud, mais d'un autre lit. A proprement parler, Antoinette était sa tante, mais elle était d'un âge à passer plutôt pour sa cousine, et elle ne l'appelait jamais « mm neveu » qu'en riant.

Ce beau neveu, blond, doux et timide comme une jeune fille, avait de grands yeux noirs, des moustaches pointues, un front large, le nez finement coupé.

LA CHAMBRE ROUGB. i9

des sourcils fermes et droits^ et dans la physionomie wie expression fière et charmante qui plaisait au premier coup d'œil. Il habitait Rennes^ mais sa tante l'obligea à s'établir au château^ au moins pour quelque temps.

Entre trois personnes dont l'une est comme la mère des deux autres l'intimité ne tarde pas à naître. Antoinette trouvait un charme singulier à soigner son cousin qui toussait un peu^ à le gronder quand il s'exposait à l'humidité ou au froid^ à simuler d'enfantines colères pour le contraindre à lui obéir; elle se plaisait à lui faire les honneurs du château^ à lui en montrer tous les environs et à jouer auprès de ce bel ofTicier^ si tendre et si brave^ le rôle d'une amie qui veut à toute force lui faire la vie heureuse.

Sincère et confiante comme elle l'était, Antoinette ne manqua pas d'écrire à son mari la rencontre qu'elle avait faite, et la douce intimité qui s'en était suivie; elle lui marquait comment la santé de Ludovic était revenue petit à petit, grâce à ses soins vigilants, et quelle paisible existence elle menait depuis qu'un cousin lui était arrivé. Elle parla d'abord très-souvent de son cousin, puis elle en parla moins, et bientôt elle se surprit à n'en pouvoir plus parler du tout.

Antoinette s'en étonna, mais sans pouvoir en deviner la cause.

C'est que déjà ils s'aimaient sans se l'être jamais avoué.

Leur jeunesse et leur isolement furent leur crime. Leur cœur n'en conçut même pas la pensée.

Le jour où ils comprirent qu'ils s'aimaient, il était trop tard pour que Ludovic pût fuir Antoinette, et pour qu'Antoinette le voulût.

C'était un soir du mois de mai. Ludovic avait été roulé par un cheval qui s'était abattu sous lui. Dans sa chute, la poitrine avait porté contre une pierre; quand on le ramena au château, il toussait violemment, et le sang lui venait à la bouche. Un médecin fut appelé de Rennes, pansa la contusion et recommanda le plus grand repos.

Après que tout le monde se fut retiré, Antoinette ne put résister à l'inquiétude qui s'était emparée d'elle; Ludovic n'avait jamais c(H)senti à ce que quelqu'un passftt la nuit dans sa chambre; sa cousine le savait, elle s'imagina qu'il souffrait peut*étre, et qu'il avait besoin de secours. On sait quelle force acquièrent sur des imaginations exaltées certaines pensées qui naissent dans la solitude. Antoinette prit un bougeoir, et se glissa vers l'appartement de Ludovic; son impatience et sa crainte s'augmentaient en marchant. Elle arriva, tout opiH^essée, à la porte de la chambre où le blessé reposait. Il lui sembla l'entendre, et, poussée par un élan irréfléchi, elle ouvrit cette porte et entra. Ludovic était assis devant une table, penché sur un papier.

Antoinette se trouva fort embarrassée : si elle prenait le parti de s'éloigner, il pouvait l'entendre et se retourner; le plus simple était d'aller au-devant de ses

questions^ et de lui expliquer le motif d'une visite aussi bizarre : la curiosité l'engageait d'ailleurs à voir ce que faisait Ludovic à une pareille heure de la nuit. Elle s'avança doucement, inclina sa tête par-dessus l'épaule I du blessé, et reconnut son portrait, à elle, qu'il ache- I vait de souvenir. Le soin qu'il apportait à ce dessin, absorbait toute l'attention de Ludovic. Mais une exclamatioil qu'Antoinette ne put maîtriser, le fit tressaillir. Il se retourna brusquement, vit sa cousine, et rougit jusqu'à la racine des cheveux.

Antoinette, plus pâle que son peignoir blanc, se tenait immobile devant lui, les yeux baissés.

La surprise, une émotion violente, mille sensations confuses la troublèrent jusqu'au fond du cœur; le bougeoir s'échappa de ses mains tremblantes, ses lèvres devinrent tout d'un coup blanches, et si Ludovic ne l'avait soutenue dans ses bras, elle serait tombée.

Il la porta dans un grand fauteuil, se mit à ses genoux, et, sans p^ser à ce qu'il faisait, il s'empara des mains d'Antoinette et les couvrit de baisers en l'appelant des nom$ les plus doux.

Antoiiietle ouvrit les yeux, écouta ce doux langage comme on écoute une voix dans un rêve, s'inclina lentement vers Ludovic, posa son front sur l'épaule de son aofi^ et tondit en larmes.

Leurs cœurs venaient de s'ouvrir.

Cependant M. de Pont-Thibaud avait reçu les lettres dans lesquelles Antoinette s'épanchait si naïvement.

L'explosion d'un sentiment nouveau dans une âme si jeune^ PetTraya ; il pressa ses affaires le plus qu'il put^ partit pour New-York avant même de les avoir terminées^ prit passage sur un paquebot^ et mit à la voile pour la France au moment où les lettres d'Antoinette cessaient tout à fait de parler de M. d'Herblay.

M. de Pont-Thibaud débarqua au Havre^ moq}a en chaise de poste^ et courut vers Rennes sans écrire^ et avant que sa femme pût supposer qu'il avait quitté l'Amérique.

A son arrivée^ il ne trouva au château que madame de Saint-Avril.

Madame de Saint^Avril n'avait rien vu^ rien compris. Elle reçut son frère les bras ouverts^ et lui dit qu'Antoinette était dans le parc avec Ludovic.

M. de Pont-Thibaud descendit à l'écurie et se fit seller un cheval.

— Parbleu ! dit^ilje vais les rejoindre. Ha visite les surprendra peut-être.

— Elle les ravira^ répondit la bonté tante.

M. de Pont-Thibaud sauta en selle et partit à fond de train. On ne devinait son émotion qu'au tremblement de ses lèvres.

Un valet d'écurie lui avait appris de quel côté madame de Pont-Thibaud s'était dirigée pour attendre H. d'Herblay^ qui était allé en visite chez un voisin. Il y courut.

Au bout d'un quart d'heure il aperçut sa femme

LA CHAMBRB ROOGB. 33

seule^ assise au bout d'une avenue et lui tournant le dos. II joua de l'éperon et précipita sa course.

L'avenue était pleine d'une herbe épaisse qui étouffait le bruit du galop.

Il n'était plus qu'à cinquante pas du carrefour où madame de Pont - Tiiibaud attendait le retour de M. d'Herblay, lorsqu'elle se retourna vivement.

Un cavalier venait sur elle bride abattue et trop penché sur l'encolure du cheval pour qu'elle pût distinguer ses traits.

— Ludovic ! dit-elle.

M. de Pont-Thibaud arrêta court son cheval et leva la tête.

Antoinette poussa un cri déchirant.

Plus pâle qu'une morte et les yeux effarés^ elle regardait son mari.

Le cœur de M. de Pont-Thibaud sauta dans sa poitrine à ce cri; une expression si terrible se peignit sur son visage, qu'Antoinette, glacée d'épouvante, joignit les mains.

— Mon Dieu! dit-elle d'une voix suppliante, ayez pitié de moi !

H. de Pont-Thibaud prit violemment sa femme par le bras.

— Prenez garde, madame^ s'écria- 1- il; si mes gens vous voyaient^ ils pourraient croire que vous êtes coupable !

Antoinette eut froid dans le cœur. Il lui sembla qu'elle n'avait jamais vu, jamais entendu son mari.

C'était un homme inconnu^ mais terrible^ qu'elle avait devant les yeux.

H. de Pont-Thibaud descendit de eheval^ et marcha du côté du château; Antoinette le suivit^ obéissant à une impulsion machinale^ et plus morne qu*nn automate.

Au moment d'arriver^ il posa la main sur le bras de sa femme.

— Madame^ lui dit-il, vous allez me donner le bras et vous efforcer de sourire, dussiez-vous en mourir.

— Oui, monsieur, répondit Antoinette, qui dans ce moment n^eût pas hésité à se jeter dans un gouffre, si son mari le lui avait indiqué du doigt.

Le marquis jeta la bride de son cheval à un palefrenier, aida sa femme à monter le perron, et la conduisit au salon, où madame de Saint-Avril les attendait.

— Antoinette a été un peu surprise de me voir, dit-il en entrant ; voyez comme elle est pâle !

— Pauvre chère fille ! . . . quelle émotion vous lui avez occasionnée... elle en est encore toute tremblante I... s'écria la bonne dame.

— Il est certain que je suis arrivé un peu conune une bombe... c'est imprudent.

— Sans doute, répondit naïvement madame de Saint-Avril.

Antoinette s'étonnait qu'on pût souffrir autant sans mourir.

H. d'Herbtay arriva sur ces entrefaites. Il avait été

infonné par un domestique de la présence de H. de Pont-Thibaud^ dont le retour subit ne laissait pas de rétonner beaucoup^ et de Tinquiéter un peu.

Le marquis lui fit un excellent accueil ; Antoinette^ que le calme de son mari épouvantait plus que ne l'aurait fait Fexplosion de sa colère^ prétexta un grand mal de tête et se retira dans son appartement. .

L'aisance et la gaieté de M. de Pont-Thibaud dissipèrent Finquiétude de M. d'Herblay ; il répondit du mieux qu'il put à ses prévenances^ si bien que madame de Saint-Âvril ne vit rien des secrets tourments qui consumaient les trois personnes qu'elle aimait le plus au monde.

Quand H. de Pont-Thibaud rejoignit sa femme^ il la trouva presque morte sur un canapé où elle s'était jetée les mains sur sa bouche pour étouffer ses sanglots. Elle se dressa subitement à la vue de son mari^ comme un mannequin mû par un ressort.

M. de Pont-Thibaud passa devant elle en la saluant^ poussa la porte d'un cabinet vitré^ prit une robe de Chambre et s'en vêtit.

— Mon Dieu, ma chère amie, qu'il fait froid chez vous ! dit-il ; si nous faisions un peu de feu, qu'en pensez-vous ?

Il tira le cordon d'une sonnette; François entra.

— Monsieur le marquis a sonné ? dit-il.

-— Faites-nous du feu et dépêchez, il fait un Éroid de loup, dans mon cher pays.

Anf omette hasarda un regard vers son mari. M. de Pont-Thîbaud marchait en se frottant les mains. En apparence il était calme; mais sa voix avait un accent auquel Antoinette ne se méprit pas; ce son clair et métallique retentissait dans son cœur et y produisait Teffei d'un petit marteau qui aurait frappé sur les fibres les plus sensibles de tout son être.

Après que le feu eut été allumé^ H. dePont-Thibaud approcha deux fauteuils de la cheminée ; il en prit un et fit signe à sa femme de s'asseoir dans Tautre.

Antoinette obéit.

— J'ai été un peu brusque tout à Theure^ lui ditr-il^ vous ne m'en voudrez pas, j'espère... J'ai toujours eu le sang très-vif. En somme, ce qui m'arrive, était à peu près inévitable... Ne vous ai-je pas tendrement aimée, et n'ai-je pas mis tout en œuvre pour vous rendre heureuse? Ces dévouements reçoivent toujours leur récompense. Quant à Ludovic, c'était pour moi plus qu'un parent, c'était un ami... Vous comprenez. Je me suis fié à l'honneur d'une femme, à la sainteté de la foi jurée, au respect du passé, à tous les sentiments honnêtes et bons. Ils se sont brisés comme ces roseaux fragiles dont parle l'Ecriture, et dont les éclats déchirent la main qui se confie à leur force... C'était dans l'ordre... Passons...

Pendant ce discours, Antoinette sentait son sang se figer dans ses veines ; elle eût préféré des coups de poignard à ces paroles qui tombaient lentement sur son cœur comme des gouttes de plomb fondu.

— Autrefois, poursuivit M. de Pont-Thibaud, je vous eusse tuée, peut-être; mais Tâge vient sans qu'on y pense, et la sagesse le suit. J'ai fait beaucoup de réflexions durant ce voyage où je m'occupais de vous. Il m*a paru que le plus simple était de prendre le temps comme il vient, et les femmes, — la sienne surtout, — comme elles sont.

Madame de Pont-Thibaud tressaillit de la tête aux pieds.

— Il n'y a donc, reprit-il, qu'à nous efibrcer d'écarter le scandale et le ridicule... le reste n'est rien.

Antoinette se couvrit le visage de ses mains.

— Monsieur, s'écria-t-elle, j'étais décidée à tout supporter... mais je préfère la mort à cet avilissement... je suis mère...

— Mère ! répéta le marquis d'une voix tonnante.

— Oui ! Ainsi, tuez-moi tout de suite, moi et mon enfant !

M. de Pont-Thîbaud se leva, comme un tigre. Antoinette crut que sa dernière heure était venue, et tomba à genoux.

Il y eut un instant de silence effrayant ; après quoi le marquis se pencha vers sa femme et la souleva par le bras Ses doigts étaient plus froids que le marbre.

— Parodnnez-moi, madame, lui dit-il, j'ai failli me conduire en tyran de mélodrame... c'eût été de trèsmauvais goût. Il me répugne fort de vous contrarier en quoi que ce soit; mais vraiment je n'ai pas la moindre envie de vous assassiner. Ainsi, rasseyez-vous, s'il

38 PARISIENNfiS ET PROVINCIALES.

VOUS platt^ et caïuons tranquillement comme d^honnétes gens qui sont en villégiature^ et non pas comme des comédiens sur la scène de TAmbigu.

Antoinette retomba dans son fauteuil^ presque folle de désespoir.

— Nous disons donc^ madame^ que vous êtes mère^ continua-tril; c'est fort bien... c'est un aveu dont je vous remercie et qui me fait sentir plus vivement la nécessité d'éviter tout esclandre. Nous sommes de trop bonne maison pour mêler le public à nos affaires. Ainsi^ ma chère amie^ pas de bruit.

Là-dessus M. de Pont-Thibaud salua sa femme et se retira.

Madame de Pont-Thibaud fit ses prières et recommanda son âme à Dieu^ comme une femme qui s'attend à mourir. Un jour se passa^ puis un autre^ puis un troisième^ et le marquis n'ajouta pas un mot à ce qu'il avait dit.

Ludovic continuait à vivre au château entre madame de Saint-Avril, Antoinette et le marquis ; chacun lui faisait bon visage; il était de toutes les promenades, mais jamais il ne trouvait l'occasion de voir madame de Pont-Thibaud seule un instant Le calme qui régnait dans leurs relations de tous les jours, lui fit

LA CHAMBRE ROUG£. 39

mettre sur le compte des remords la pâleur qu'il voyait sur le visage de sa cousine.

Comme toutes les femmes d'un caractère naturellement faible^ Antoinette s'assoupissait dans la douleur, comme elle s'était endormie dans la joie. Elle laissait faire le destin et s'abandonnait elle-même comme une épave qui flotte sur les eaux.

QuantàLudoviC; il attendait toujours^ pour rentretenir à l'écart, une circonstance qui ne se présentait jamais.

De quatrième jour, H. de Pont-Thibaud parla d'une chasse au loup qu'on apprêtait pour le lendemain.

— Je vais chez le garde m'entendre avec lui sur les derniers préparatifs, dit-il; venez-vous avec moi, Ludovic ?

Ludovic se leva et suivit le marquis.

Lorsqu'ils furent dans le parc, M. de Pont-Thibaud ralentit sa marche.

— Permettez-moi de commencer, dit-il, par une phrase dont on a beaucoup abusée mais qui aura cet avantage .considérable de préciser nettement la position : je sais tout.

Ludovic pâlit et regarda M. de Pont-Thibaud.

— Oui, tout, répéta celui-ci; j'en avais deviné la moitié, madame de Pont-Thibaud a bien voulu me confesser le reste.

M. d'Herblay comprit qu'il était en face d'une explication.

— Monsieur, dit-il, je vous écoute.

— Je ne vous ferai pas de reproches, reprit le marquis ; entre nous, ils seraient inutiles, sinon ridicules. Vous aimez ou vous croyez aimer ma femme, ce qui revient au même ;' mais vous comprenez qu'après la femme il y a le mari.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— C'est bien ainsi que je l'entends.

— Mais, en acceptant la responsabilité tout entière de ma faute, j'espère que madame de Pont-Thibaud...

— Permettez, dit le marquis en interrompant M. d'Herblay, madame de Pont-Thibaud est ma femnoe, et devant moi nul n'a le droit de s'occuper de ce qui ne concerne qu'elle.

— Cependant...

— Eh ! monsieur, je ne m'appelle pas Barbe-Bleue ! Me croyez-vous d'humeur à ressusciter cette vieille histoire t

— A ma place, vous chercheriez à protéger ceUe que vous auriez perdue.

— A ma place, vous exigeriez une réparation, et je l'exige.

M. d'Herblay s'inclina.

— Parlez, monsieur, dit-il.

— Très-bien! Demain nous chassons le loup; si nous en profitions pour nous battre ?

— Comme il vous plaira.

— C'est une merveilleuse occasion, et, puisqu'elle fous convient, c*est dit.

— A demain, soit.

LA GHAMBRB ROUGE.

— Vous comprenez seulement que ce duel eiige quelques précautions.

— Faites comme vous Tentendrez.

— Vous êtes rhomme le plus accommodant que je connaisse. Ainsi, par exemple^ nous nous battrons sans témoins.

— Sans témoins ? répéta M. d'Herblay.

— Il le faut bien. Les témoins ont^ en général , la manie d'être fort curieux, et vous comprenez que je me soucie médiocrement de publier la cause de notre duel. Il se trouverait des gens pour me mettre en vaudeville^ que diable !

— Je connais^ à Rennes^ des officiers d'artillerie qui consentiraient^ sans explications^ et sur ma parole que le duel est indispensable^ à nous servir de témoins.

~ Certainement^ mais vos officiers ont des maîtresses... ils parleraient^ et des femmes devineraient bien vite la vérité... Tenez, monsieur, accordez-moi une faveur que j'ai bien le droit de vous demander... Battons-nous tête à tête.

— Soit.

— Il importe encore que Ton ne sache pas qu'un duel a eu lieu entre nous.

— Ce sera plus difficile.

— Oui, mais on peut en venir à bout. Il ne s'agit que d'y mettre un peu de bonne volonté. Vous ne tenez pas absolument à l'épée ?

— Pas du tout.

— J'en suis ravi. Si donc le choix des annes vous importe peu, nous prendrons-..

— Des pistolets?

— Non pas, des fusils.

Ludovic regarda M. de Pont-Thibaud pour voir s'il ne plaisantait pas,

— Oui, monsieur, des fusils, continua le marquis très-gravement : nos fusils de chasse, par exemple ; nous tirerons Tun sur Tautre au lieu de tirer sur les loups. Ce genre de duel est fort usité dans les colonies... nous rimporterons en France.

— Va pour le fusil.

— C'est une arme que tout le monde connaît. Nous aurons chacun deux coups à tirer, et il y aura des balles dans les canons... Si nous étions par trop maladroits, nous recommencerions

— Jusqu^à ce que Tun de nous restât par terre.

— Je vous renaercie d'avoir si bien traduit ma pensée. Mais, pour nous épargner l'ennui de brûler notre poudre aux moineaux, nous ferons feu à vingt-cinq pas ; pour vous, comme pour moi, ce sera plus tôt fait... de l'ennui de moins et du temps gagné, c'est tout bénéfice.

— Vous compterez les pas, monsieur.

— Voilà qui est convenu... il ne s'agit que de causer pour s'entendre. Maintenant, allons chez le garde pour choisir nos places, afin d'être près l'un de l'autre.

M. de Pont-Thibaud et M. d'Herblay arrangèrent les

LA CHAMBRE &OUGX. 43

choses comme ils Tavaient arrêté^ et on revint dîner au château.

Le lendemain^ dès le jour naissant^ les batteurs et les chasseurs se réunirent au château. M. de Pont-Thibaud les reçut son fusil double à la main. .

M. d'Herblay descendit presque aussitôt.

Les valets de chiens prirent les meutes en laisse^ et Ton partit.

Il avait été décidé qu'on battrait une forêt voisine^ dans laquelle une bande de loups s'était montrée.

Chemin faisant^ M. de Pont-Thibaud prit à part M. d'Herblay.

— J'ai fait une réflexion cette nuit, dit-il, et je dois vous la communiquer. Vous le savez,'la nuit p<Mrte conseil.

— Parlez.

— Il faut que la pensée d'une rencontre entre noua ne puisse venir à personne.

— Je ne demande pas mieux ; mais comment vous y prendrez-vous?

— Oh ! très-aisément. Je vous demanderai seulement un peu de cette complaisance dont vous avez été hier si prodigue.

— Tous savez que je suis prêt à tout.

— C'est un procédé dont je vous suis, en vérité, très-reconnaissant. Nos fusils sont du môme calibre, de la même portée ; le mien est de chez Lepage ; le vôtre de chez Lefaucbeux; les armuriers se valent, et je ne

vois en eux que la différence du nom. Voulez-vouf que nous troquions?

Ludovic interrogea M. de Pont-Thibaud du regard.

— Vous ne me comprenez pas? reprit celui-ci. C'est pourtant fort simple... Si Tun de nous est tué, moi par la balle de mon fusil, vous par la balle du vôtre, sa mort passera pour un accident. Voyez les journaux, ils sont pleins de ces histoires-là.

M. d'Herblay tendit son fusil à M. de Pont-Thibaud.

— Non, pas encore, se hâta de dire le marquis ; il ne faut pas qu^on nous voie faire cet échange. Attendons d'être en place.

On arriva à la forêt, et le garde de M. de Pont- Thibaud, qui avait la direction de la chasse, plaça les tireurs de distance en distance. Les plis du terrain ne leur permettaient pas de se voir; chacun avait une issue de la forêt à garder.

M. d'Herblay avait à sa droite M. de Pont-Thibaud. A sa gauche, François, qu'on savait habile tireur, sinv veillait un coin du bois où deux sentiers se croisaient.

La veille, en passant dans le parc, François avait surpris l'entretien de son maître et de Ludovic; il venait de les voir causer ensemble tout bas, et le mouvement de H. d'Herblay ne lui avait pas échappé.

Le valet de chambre que la pâleur et la tristesse de madame de Pont-Thibaud étonnaient déjà, en conclut que quelque chose allait se passer entre les deux chasseurs.

Il se glissa derrière un taillis, se coucha dans l'herbe

et attendit. Du lieu où il était^ il pouvait tout voir sans être vu.

Le marquis resta quelque temps immobile^ le canon de son fusil dans la main gauche^ comme un homme à raflfût.

Mais^ après que le bruit de la chasse se fut enfoncé dans la forêt^ il quitta son poste d'observation et marcha vers M. d'Herblay.

— Je crois que le moment est venu, dit-il. Voyez, nous sommes bien seuls.

Ludovic et le marquis regardèrent de tous côtés, sans voir personne. François était couché dans son taillis, comme un lièvre au gîte.

Les deux chasseurs échangèrent leurs fusils.

— Maintenant, reprit M. de Pont-Thibaud en montrant un coin de la forêt, avançons de ce côté. Je vous prie.

Les deux adversaires firent quelques pas dans Tintérieur du bois, et gagnèrent une petite clairière où le marquis s'arrêta.

— L'espace est propre, reprit-il; voilà un fossé devant lequel vous vous mettrez, et je vois là-bas un gros buisson contre lequel je vais m'établir. N'est-ce pas la distance convenue ?

— Parfaitement. -

— Plaçons-nous donc ; aussitôt que nous serons bien en face Tun de l'autre, nous tirerons à volonté.

— Bien.

M. de Pont-Thibaud salua courtoisement son adversaire et jeta son chapeau. Ludovic en fit autant.

Au bout d^ quelques secondes M. de Pont-Thibaud se tourna.

François souleva sa tête cachée parmi les branches; il vit les deux fusils s'abaisser lentement ; son cœur cessa de battre^ il aurait voulu crier qu'il ne Taurait pas pu.

Tout à coup le fusil de Ludovic se releva, et François, de la position qu'il occupait, vit en plein le visage et la poitrine du jeune officier.

— Parbleu ! s'écria M. de Pont-Thibaud, vous avez tort de ne pas tirer, car moi je tire.

Le coup partit aussitôt. M. d'Herblay pirouetta sur lui-même et tomba la face contre terre. Le fusil avait sauté de ses mains.

M. de Pont-Thibaud passa la main sur son front comme un homme qui essuie des gouttes de sueur ; François le vit qui regardait rapidement partout autour de lui, puis s'avançant vers le corps de M. d'Herblay, il enfonça le fusil qu'il avait emprunté, dans les broussailles qui garnissaient le revers du fossé , et plaça le canon de manière à ce qu'on pût croire que le chasseur s'était tué eu attirant son arme à lui.

Quand tout cet arrangement eut été terminé, le marquis ramassa le fusil que Ludovic avait laissé tomber, et regagna son poste.

Les chiens arrivaient en donnant de la voix; un loup

LA CHAMBRE ROIJGB. 47

déboucha de la forêt; M. de Pont-Thibaud Tajusta et rétendit roide mort.

Frauçois se leva tout tremblant et sq dirigea vers le fossé auprès duquel gisait le corps de M. d'Herblay ; le pauvre valet de chambre était aussi pâle que le cadavre^ et ses genoux fléchissaient sous lui.

Il s'agenouilla par terre et mit la main sur le cœur du jeune officier; le cœur ne battait plus^ la balle avait frappé un peu au-dessous du sein droit; on ruisseau de sang vermeil coulait par le trou et mouillait Therbe. Dans son agonie foudroyante Ludovic avait enfoncé ses doigts dans une motte de gazon.

On battit la for^t quatre ou cinq heures^ après quoi on regagna le château^ où un grand déjeuner avait été préparé pour les chasseurs.

François regardait quelquefois le marquis à la dérobée; M. de Pont-Thibaud était un peu pftle^ mais d'ailleurs tranquille et souriant.

Les victimes de la chasse gisaient sur des brancards : c'étaient trois loups et deux louveteaux.

On allait se mettre à table^ lorsqu'un des convives fit remarquer à ses voisins que M. d'Herblay n'était plus avec eux.

— Asseyons-nous^ dit le marquis^ il ne tardera pas à revenir.

On s'assît^ et^ le vin aidant^ on ne pensa plus au con^ vive absent.

François sortit pour ne pas rencontrer le regard de sou maître.

48 PARISIENNES ET PROYINCIALES.

Les déjeuners de chasseurs se prolongent jusqu'au dîner ; on causa beaucoup^ on but énormément^ et les récits de chasse firent oublier les heures.

Cependant^ au dessert^ un des convives ayant prononcé le nom de M. d'Herblay^ deux ou trois chasseurs regardèrent autour de la table.

— Voilà qui est étrange^ dit Tun d'eux^ où diable M. d'Herblay est-il donc resté?

— Ha foi> messieurs^ dit le marquis^ il faut Taller chercher.

On se leva^ et la troupe des chasseurs sortit.

Le soleil touchait à Thorizon au moment où Pon se mit en marche^ le bruit de la disparition de M. d'Herblay s'étant répandu^ tous les habitants du château voulurent prendre part à Téxpédition.

On gagna la forét^ et le garde^ qui avait placé luimême tous les chasseurs^ conduisit la troupe au poste qu'avait occupé M. d'Herblay.

On n'y trouva rien qui pût indiquer ce qu'il était devenu.

La pensée d'un accident se présenta à l'esprit de tout le monde. On oublia de rire et chacun se mit en quête.

François suivait le plus gros de la bande.

Cependant le crépuscule descendait sur les champs^ et l'ombre devenait épaisse sous les bois, t On alluma des torches dont quelques piqueurs s'étaient munis, et l'on battit la forêt. Les chasseurs

appelaient M. ^'Herblay^ et les voix se répondaient dans le silence du soir.

Ces cris et ces flammes errant parmi les arbres avaient quelque chose de funèbre qui prédisposait aux sinistres pensées.

On avait passé vingt fois le long de Tétroite clairière où le duel avait eu lieu, sans voir le corps de H. d'Herblay couché au bord du fossé, lorsqu'un chien, qui avait suivi le garde, fit tout à coup retentir la forêt de longs et plaintifs hurlements.

— Il est arrivé un malheur, bien sûr ! s'écria lé garde; et il courut avec tous les chasseurs du côté d'où venaient ces hurlements.

Le chien, la queue basse et la tête en Tair, aboyait et piétinait la terre autour du fossé.

Quand il vit son maître, il rampa vers lui d'abord, puis retourna au fossé, hurlant toujours.

On le suivit et on trouva le cadavre de M. d'Herblay étendu dans la position où l'avait laissé M. de Pont- Thibaud. Le corps était froid, le sang coagulé autour de la plaie et les membres déjà roidis par la mort. Quand on souleva le corps, les doigts, noués dans les touffes de gazon, ne cédèrent qu'en arrachant quelques brins d'herbe. Après qu'on eut enlevé le fusil resté au milieu des broussailles, on remarqua que l'un des canons était déchargé, tandis que le chien de la seconde platine était encore armé.

— Voyez, dit le garde, il aura voulu retirer le fusil

pris dans les ronces^ et une branche a fait jouer la détente.

— C'est évident, reprit un chasseur, il s'est tué.

H. de Pont-Thibaud regardait le corps d'un air morne. Autour de lui les chasseurs n'épargnaient pas leurs commentaires.

— Vous souvientril, dit Tun d'eux, de ce louveteau blessé qui a pris par la lisière de la forêt ?... il est clair que M. d'Herblay aura voulu le poursuivre.

Les choses s'arrangeaienttout naturellement, comme M. de Pont-Thibaud le désirait. Quant à lui, il ne disait rien, et semblait absorbé dans une douloureuse contemplation.

On fit, avec quelques branches d'arbre, un brancard sur lequel on étendit le corps, et le convoi prit, à. la lueur des torches, le chemin du château.

Quand madame de Saint-Avril vit arriver ce silencieux cortège, elle courut au-devant; mais H. de Pont- Thibaud l'arrêta et l'entraîna, sans lui permettre de voir le brancard.

Le corps de M. d'Herblay fut déposé dans la chapelle du château, et le marquis conduisit madame de Saint-Avril auprès d'Antoinette.

La nouvelle de cette mort fut un coup de foudre pour madame de Pont-Thibaud. Elle n'eut pas même la force de pousser un cri, et tomba comme un bloc de marbre. Le marquis la prit dans ses bras, et la porta sur son lit.

Le médecin appelé de Rennes craignit quelques

moments pour sa vie; mais la jeunesse fut plus forte que le mal^ et^ après un évanouissement de vingt-quatre heures^ Antoinette ouvrit les yeux. Elle regretta de n^être pas morte, mais se résigna à vivre pour Tenfant dont les premiers tressaillements agitaient son sein.

Le juge de paix du canton procéda à une enquête sur la mort de M. d'Herblay, et de la déposition de tous les chasseurs qui avaient assisté à la levée du corps^ il demeura constant que la mort était le résultat d'un accident de chasse.

Le corps de M. d'Herblay, dont M. de Pont-Thibaud était le plus proche parent, fut exposé dans une chapelle ardente ; mais, avant le jour des obsèques, le marquis manda de Nantes le meilleur artiste qui fût dans toute la Bretagne, et fit mouler le visage du mort.

L'enterrement réunit autour du cercueil toute la noblesse de Rennes et des environs ; et, comme Ludovic était capitaine et légionnaire, on envoya du chef-lieu une compagnie de grenadiers et une escouade de soldats d'artillerie pour lui rendre les derniers honneurs.

Lorsque madame de Pont-Thibaud entendit le roulement funèbre des tambours, elle cacha sa tête sous un oreiller. Les secousses que ses sanglots convulsils imprimaient à son corps étaient horribles à voir. Madame de Saint-Avril, qui pleurait à côté d'elle, craignit qu'elle ne devînt folle.

M. de Pont-Thibaud donna des ordres pour qu'un tombeau magnifique fût élevé à la mémoire de

r>2 PARISIENISES ET PROVINCIALES.

M. d'Herblay. Il avait accompagné le cercueil tête nue^ et sa conduite, durant ces malheureuses journées, redoubla Testime qu'il inspirait à toute la contrée.

Quand le corps fut enseveli, M. de Pont-Thibaud monta chez sa femme où madame de Sainl-Avril l'attendait.

Sa sœur se jeta dans ses bras en pleurant.

— Ha chère fille est au désespoir, dit-elle. Nous aimions tant ce pauvre Ludovic !

— Oui, dit le marquis, nous l'aimions tous beaucoup!

La voix de son mari arriva aux oreilles d'Antoinette; elle mordit ses draps pour arrêter ses sanglots.

— Ce cher Ludovic, reprit madame de Saint-Avril, c'était un fils pour moi, un frère pour Antoinette.

— Oui, répondit le marquis, un frère bien tendre!

— Ah ! mon ami, si vous aviez vu de quelles attentions il nous entourait pendant votre absence, et quelle affection il nous montrait, vous le pleureriez encore plus !

— Non, non, vraiment, ma sœur, je n'apprécierais pas mieux sa conduite que je ne fais à présent... je sais bien tout ce que je lui dois.

Madame de Pont-Thibaud entendait malgré elle cette conversation, et frissonnait sous ses draps.

# La nuit venue, madame de Saint-Avril, brisée de fatigue, quitta sa nièce et son frère, et les deux époux restèrent seuls.

— Voilà un bien malheureux accident, dit le mar-

LA CHAl^lBRE ROUGE. 53

quis de sa voix claire; je comprends mieux que personne coinbien vous devez en être affligée.

Antoinette fit dans son lit un bond de bète fauve Les épaules nues, les cheveux épars,le visage blême, les yeux brûlés par la fièvre, les paupières rougies par les larmes, les joues meurtries, et semblable à une folle, elle se tourna vers son mari.

— Un accident! s'écria-t-elle, un accident!.., Cest un mensonge !... vous Tavez tué !

Le marquis s'inclina froidement.

— Permettez-moi, madame, de rendre justice à votre merveilleuse perspicacité, répondit-il; oui, je Taî tué... c'est étonnant comme du premier coup d'œil vous Tavez deviné!

Antoinette se couvrit le visage de ses deux mains ; le désespoir la reprit et elle retomba mourante sur son lit.

— Que voulez-vous, madame? poursuivit M. de Pont- Thibaud, c'est un événement fâcheux; mais il était à peu près inévitable. L'un de nous était de trop... lui ou moi. Veuve, eh bien ! vous auriez pu vous remarier!... Je lui ai fait la partie belle; le hasard m'a servi, et c'est lui qui est mort. J'en suis vraiment peiné. Sans doute il eût mieux valu que ce fût moi qui restât sur le carreau;... mais, franchement, pouvais-je me brûler la cervelle pour vous faire plaisir ? A présent que la chose est faite, le mieux est de n'y plus penser... Arrangeons-nous pour vivre aussi commodément que ♦ nous pourrons, sans discuter, sans récriminer, comme

des gens d'esprit qui savent le monde Laissons faire

le temps!... La sagesse des nations^ cette vieille radoteuse qui a des maximes pour tout et contre tout^ ne Pa-t-elle pas dit ? II n'y a que le premier pas qui coûte. Vous vous apercevrez bien vite que tout meurt et que tout renaît.

Le marquis parla quelque temps sur ce ton, aiguisant chacun de ses mots, et comme un vanneur qui sépare le bon grain de Tivraie, choisissant de préférence tous ceux qui pouvaient entrer comme des flècbes dans le cœur de sa femme.

Quant à la marquise, elle ne Técoutait plus; il lui semblait que tout cela était un cauchemar, le résultat d'un accès de fièvre. Elle ferma les yeux, résignée à tout, et resta silencieuse sous son drap, comme une morte sous son linceul.

Gomment madame de Pont-Thibaud put-elle résister à de pareilles tortures, comment eut-elle assez de force pour mettre au monde, à sept mois, un enfant né viable, comment sa vie et sa raison ne succombèrent-elles pas dans cette lutte de tous les jours? c'est là un de ces secrets qui meurent entre la femme et Dieu !

La jeunesse la sauva, peut-être aussi le sentiment de la maternité,, qui la faisait vivre d'une vie qui n'était pas la sienne, mais plus que la sienne.

L'enfant qu'elle mit au monde fut enregistré et baptisé sous les noms de Paul-Ântoine-Ludovic de Pont- Thibaud.

LA CHAIIBRE ROUGE. 55

Madame de Saint-Avril voulut être sa marraine^ et le marquis, à son tour, voulut qu'il portât le nom du cher parent qu'ils pleuraient tous.

— Vivant, il eût été son parrain, dit-il ; mort, je veux que son souvenir reste parmi nous.

Antoinette ne répondait à rien, mais elle allaita ellemême son fils et se mit à l'aimer d'un amour de sauvage.

Au bout de sept ou huit mois, madame de Saint- Avril mourut, presque subitement, d*un anévrisme au cœur. Antoinette perdit en elle la seule amie qui lui restât et la part d'affection qu'elle lui accordait, elle la reversa tout entière sur son fils.

Ce fils était son refuge, son espérance, sa consolation; s'il n'avait pas cicatrisé toutes les plaies de son cœur, du moins avait-il séché presque toutes les larmes de ses yeux.

Quant à M. de Pont-Thibaud, il employait son temps à faire bâtir le tombeau de M. d'Herblay, pour lequel il avait fait venir des artistes de Paris. Il voulait qu'un monument commémoratif rappelât, sur les lieux mêmes, l'accident qui avait enlevé le capitaine, et souvent, au coucher du soleil, il y conduisait madame de Pont-Thibaud. Ces pèlerinages pieux, ces soins dont il

entourait la mémoire d'un parent^ une messe qu'il faisait célébrer chaque mois au jour anniversaire de sa mort, et à laquelle Antoinette assistait toujours, augmentèrent encore le respect qu'on avait déjà pour le marquis; il devint en quelque sorte le héros de la contrée. Lorsque, dans les cercles de Rennes, on venait à parler d'un caractère antique, on ne manquait jamais de citer M. de Pont-Thibaud. C'était le type, rexemple, le modèle. Ce qu'on voyait de sa vie extérieure ne contribuait pas peu à cette réputation ; les femmes enviaient le sort d'Antoinette, et les mères ne souhaitaient pas d'autre mari pour leurs filles.

Vers ce temps-là M. de Pont-Thibaud annonça à sa femme qu'il allait partir pour Paris et l'engagea à se préparer à l'y suivre. Antoinette ne fît aucune observation et se tint prête. Peut-être même vit-elle approcher l'instant de son départ avec quelque plaisir. Le château, avec ses bois profonds, ses landes mélancoliques, sa funèbre solitude, ne lui rappelait que de tristes souvenirs. Quand elle sortait, M. de Pont-Thibaud, qui l'accompagnait presque toujours, avait l'art de diriger ses promenades du côté où s'élevait le monument construit à la mémoire de Ludovic. Tout à coup elle en voyait au milieu des arbres la pâle silhouette et n'en pouvait plus détacher ses yeux. D'autres fois, et sans qu'elle y pensât, une force irrésistible l'y poussait; elle y marchait comme si la main d'un espi;it invisible l'eût conduite, et venait coller son front attristé contre le marbre froid. Le vent gémissait

dans les branches^ les feuilles sèches dont les forêts sont toujours pleines^ volaient autour d'elle^ et les murmures de la solitude semblaient répondre aux plaintes de son désespoir;

En quelques jours ^ madame de Pont-Thibaud eut désappris le sourire; la fraîcheur aimable de sa jeunesse s'était flétrie^ et la gaieté avait fui de son cœur. Les scènes terribles auxquelles une heure d'égarement Tavait condamnée^ avaient produit sur elle Teffet de la foudre sur un jeune arbre.

Le marquis s'était tracé une ligne de conduite dont il ne se départait pas : jamais de colère^ jamais d'emportement^ jamais de reproches, aucune parole qui eût même l'apparence du blâme, mais^ au contraire, une douceur inexprimable, une mansuétude dans les discours à nulle autre pareille, l'humeur la plus égale qui se pût voir, des prévenances infinies, et des attentions qui allaient jusqu'à contraindre sa femme à prendre des distractions auxquelles elle répugnait.

Avec ce régime, il infiltrait le poison goutte à goutte dans la vie d'Antoinette.

Les dames de Rennes disaient de lui qu'il mettait un tapis de fleurs sous les pieds d'Antoinette ; elles ne prenaient pas garde aux épines qu'il cachait sous chaque feuille.

Ce fut un an ou quinze mois après la mort de H. d'Herblay, que le marquis parla pour la première fois à sa femme du projet qu'il avait formé de retourner à Paris.

88 PAIUSIENNES ET PROVINCIALES.

Un matin^ il entra dans la chambre d'Antoinette un peu plus tôt qu'il n'avait Thabitude de le faire.

— Ma chère amie^ lui dit-il, je vous demande pardon de venir vous importuner à cette heure ; mais une lettre que je reçois à Tinstant et qui m'oblige à partir sous trois jours est mon excuse. La voilà, reprit-il en montrant un pli timbré d'un cachet de cire rouge.

Antoinette prit l'enfant qui jouait sur le tapis et l'assit sur ses genoux.

— Serez-vous prête à m'accompagner dans trois jours ? poursuivit M. de Pont-Thibaud.

— Je le suis déjà, répondit-elle.

— La vue de ce pli et de ce cachet ne vousrappellcr t-elle rien ? continua le marquis, auquel le laconisme de sa femme n'inspirait jamais le plus petit mouvement d'impatience.

— Rien, dit-elle.

— Vraiment, pour la femme d'un diplomate, vous avez bien peu de mémoire ! Tenez, lisez.

Antoinette prit la dépêche et lut en exergue sur le cachet de cire : Ministère des affaires étrangères, et au centre : Cabinet du ministre.

— Ouvrez, reprit-il, comme elle s'apprêtait à la lui rendre.

Antoinette tira la lettre de son enveloppe et la parcourut ; après quoi, et sans dire un mot, elle la remit à son mari.

— Vous le voyez, ajouta celui-ci, je rentre dans la carrière. La solitude ne va pas à votre caractère, pas

plus que Toisiveté au mieo. J'ai consulté un médecin fort expert pour savoir par quel moyen on pouvait combattre un dépérissement dont je m'afflige et que chaque jour accroît. Tenez, ma chère amie, regarder vous dans cette glace !... Il m'a conseillé pour vous les distractions, les eaux, les voyages... La diplomatie, vous le savez, c'est tout cela... Ma foi ! j'ai cédé aux instances de mes amis, et le ministre, sur la demande que je lui en ai faite, m'a réintégré dans mes fonctions. Nous allons à 3tuttgard... Vous connaissez déjà l'Allemagne, nous y serons très-bien.

— Bien ! dit Antoinette, comme un écho.

Et se penchant sur son fils, elle l'embrassa.

— Par exemple, continua le marquis, il faudra que, pendant quelque temps, vous vous sépariez de cet enfant.

Madame de Pont-Thibaud regarda son mari d'un air effaré.

— Me séparer de Paul ? s'écria-t-elle.

— Croyez qu'il m'en coûte autant qu'à vous, repritil ; mais, en vérité, nous ne saurions pas faire autrement. Ce cher petit est d'une santé faible... le climat de Stuttgard est humide et froid ; l'excessive tendresse que vous lui portez vous absorbe entièrement et vous fait négliger les soins que réclame votre état maladif,.. Pour vous comme pour lui, il importe qu'il reste à la campagne.

— Ici?

60 PABISIENNBS BT PROVINCIALES.

— Ici OU ailleurs... je ne tiens pas précisément au lieu.

— Hais^ dit Antoinette^ dont le cœur se gonflait à la pensée d'abandonner Paul, si jeune et sans sa mère^ quedeviendra-t-il?

— Il deviendra grande parbleu !. c'est ce que font^ je crois^ tous les marmots de son âge.

— Mon Dieu ! le reverrai-je jamais? dit la mère en couvrant son fils de baisers.

— Vous avez, ma chère amie, une déplorable habitude, et c'est celle de prendre toutes les choses au tragique : parce qu'on vous parle d'une séparation momentanée, voilà que tout de suite vous en poussez les conséquences jusqu'à l'éternité.

— Eh bien ! laissez-moi avec lui dans ce château^ dans une chaumière, si vous voulez, et je bénh*ai votre nom tous les jours.

— Ceci est un peu trop romanesque, pour la femme d'un chargé d'affaires. 11 faut laisser les chaumières aux faiseurs d'églogues, et habiter les hôtels puisque nous sonmies assez malheureux pour en avoir.

— Paul, ici, sans moi, dans cette solitude!... Oh ! tenez, vous me faites peur! s'écria madame de Pont- Thibaud qui serrait son fils dans ses bras.

Le marquis rajusta le nœud de sa cravate devant la glace avec nonchalance.

— En vérité, ma chère Antoinette, reprit-il, vous avez une façon de vous exprimer qui ferait croire, si l'on vous entendait^ que je suis un tigre, un ogre^ un

LA CHAMBRE UOLÛJÎ. 61

anthropophage!... Détestez-moi tant quil vous plaira^ mais ne me calomniez pas!... Que craignez- vous? un crime bien noû* avec accompagnement de souterrain et de geôlier... Sur ma parole^ je n'ai jamais collaboré avec feu le citoyen Ducray-Duménil... Vous n'allez pas vous imaginer, j'espère, que je veux me battre en duel avec Paul ?

Madame de Pont-Thibaud frissonna à cette allusion au combat dans lequel M. d'Herblay avait perdu la vie.

— Je sais bien, poursuivit-il, que vous n'avez pas une très-haute opinion de ma douceur; mais enfin je ne suis pas tout à fait encore un cannibale; ce jeune enfant sera quelque jour marquis de Pont-Thibaud, je vous le promets ; en attendant il restera en Bretagne et vous me suivrez dans le Wurtemberg.

Ce que H. de Pont-Thibaud avait résolu, s'accomplit: la mère partit, et l'enfant resta.

Les deux époux traversèrent Paris où M. de Pont- Thibaud ne s'arrêta que le temps de prendre ses instructions, et ils arrivèrent à Stuttgard peu de jours après avoir quitté la Bretagne. François les accompagnait.

Aussitôt après qu'il eut remis ses lettres de créance, le marquis ouvrit ses salons, et fit si bien, qu'au bout de six semaines sa maison fut citée parmi les plus brillantes de la ville. Sous prétexte d'obéir aux prescriptions d'un médecin qu'il n'avait pas consulté, il jeta sa femme dans un tourbillon de fêtes et de réceptions, de concerts et de bals qui l'étourdissaient de leur bruit.

A force de distractions imposées il lui enleva les con-

(>â PARiStEMNES ET PROVINCIALES.

solations de la solitude et les amers soulagements des pleurs.

Des nouvelles de Tenfant^ on en avait quelquefois^ mais rarement. En somme^ il se portait toujours bien.

Antoinette offrit à Dieu toutes ses tortures en expiation de sa faute, et ne se plaignit pas^ afin qu'il lui rendit son fils.

Un jour M. de Pont-Thibaud annonça à sa femme qu^l devait quitter précipitamment Stuttgard pour s'entendre avec le ministre au sujet d'une affaire qui réclamait impérieusement sa présence à Paris.

Antoinette lui demanda timidement la permission de l'accompagner.

— Y pensez-vous ? s'écria-t-il; il faut avoir signé vingt protocoles pour résister aux fatigues d'un tel voyage ! . . . je dois aller comme la foudre et revenir comme l'éclair. Permettez-moi de veiller sur votre santé,... vous resterez à Stuttgard et je vous apporterai des nouvelles de ce cher petit.

M. de Pont-Thibaud revint au bout de trois semaines. Antoinette courut au-devant de lui.

— Ah I chère amie ! s'écria le marquis, vous me traitez en cousin.

Madame de Pont-Thibaud courba la tête, et les paroles qu'elle avait sur les lèvres, elle n'osa pas les prononcer.

Le marquis resta deux ou trois jours sans lui parler de l'enfant.

— Mais à propos^ ditril enfin^ vous ne me demandez pas comment se porte notre petit Ludovic ?

Le marquis le nommait souvent ainsi lorsque la marquise le nommait toujours Paul.

Madame de Pont-Thibaud aspira les paroles de son mari et leur trouva presque de la douceur.

— Il grandit à vue d'œil... tenez, il est à peu près haut comme cette table, continua le marquis.

Les yeux d'Antoinette se remplirent de larmes.

— Il est fort comme un jeune taureau. . . Ah ! le petit diable ! reprit le mari ; il grimpait si bien aux arbres, que ridée m'est venue d'en faire un mousse.

Vadame de Pont-Thibaud crut avoir mal entendu.

• — Un mousse î interrompit-elle;... vous avez dit un mousse?

— Mon Dieu, oui ! qu'il serve dans la marine ou dans Tartillerie, qu'importe ? pourvu qu'il serve.

— Écoulez-moi, reprit la mère, faites de moi tout ce qu'il vous plaira, infligez-moi tous les supplices les plus cruels, je ne me plaindrai pas, mais épargnez mon fils.

— Décidément, j'ai grand'peur que vous ne vous corrigiez jamais, répondit le chargé d'affaires en chiffonnant son jabot ; quel abus de grands mots \ les supplices sont fort rococo de notre temps. Quant à l'épithète de cruel, elle ne s'emploie même plus dans la poésie de romance.

— Assez de plaisanterie, monsieur ; il s'agit de mon fils, cette fois, s'écria madame de Pont-Thibaud. Je

VOUS déclare que si vous ne rétractez pas la menace que je viens d^entendre^ je pars sur-le-champ pour la Bretagne.

— Ah ! dit le marquis^ vous avez du goût pour les voyages ? partez donc !

Antoinette sentit le frisson courir dans ses veines.

— Mon fils n'est plus en Bretagne ! s'écria-t-elle.

— Vous avez certainement le don de seconde vue, répondit M. de Pont-Thibaud. Votre fils, pour me servir de votre expression, a quitté la ferme où je l'avais laissé ; le même médecin qui m^a conseillé de vous faire voyager, m'a conseillé pour lui un changement d'air.

— Mais où Pavez-vous conduit?

— En un lieu où il est fort bien.

— Où, où ?... Quel est ce lieu ?... où est-il ?

— Vous le saurez plus tard. . . Qu'il soit là ou ailleurs, il grandira tout de même.

Antoinette pria, pleura, supplia; M. de Pont-Thibaud fut inflexible.

— Je suis son tuteur naturel, dit-il enfin, et son avenir ne regarde que moi.

Et comme madame de Pont-Thibaud le pressait encore, il prit tranquillement son chapeau et sortit.

A partir de ce moment-là, il devint impossible de lui arracher un seul mot.

A toutes les supplications de sa femme il répondait invariablement :

— Je vous ai promis de vous le rendre, je vous le rendrai.

Mais quand elle menaçait de porter sa plainte devant les tribunaux, il ouvrait le Code civil et lisait Tarticle 308.

— Vous ne reverriez pas votre fils un quart d'heure plus tôt, disait-il ensuite, mais vous courriez le risque de ne le revoir jamais.

Cependant les fêtes ne discontinuaient pas.

De Stuttgard, M. de Pont-Thibaud fut envoyé à Copenhague ; mais, en 1837, il donna sa démission, la santé de sa femme ne lui permettant plus, disait-il, de suivre la carrière diplomatique.

Il y avait alors six ans que madame de Pont-Thibaud n'avait vu son fils ; quand elle se hasardait à demander de ses nouvelles à son mari, il se bornait à répondre que Tenfant se portait merveilleusement bien, et c'était tout.

Antoinette espéra ramener son mari par la soumission ; elle n'avait d'ailleurs rien à gagner à la lutte, et la patience et la résignation étaient bien plus dans son caractère.

M. de Pont-Thibaud la conduisit dans un hôtel qu'il avait loué rue de Greuelle-Saint-Germain, tout près du boulevard des Invalides. Il était fort tard quand elle y entra ; un laquais, tenant un lourd flambeau, la guidait au travers d'immenses appartements que la lumière vacillante éclairait mal.

— J'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre ce séjour

agréable, lui dit le marquis ; j'espère que l'ameublement sera de votre goût. Il sort de chez Honbro.

A toutes ces dorures dont elle entrevoyait le scintillement dans Tombre^ à tous ces cuivres reluisants^ à tout ces meubles sculptés, à ces tentures dont les surfaces glacées papillotaient à Toeil, il manquait aux yeux de la marquise la vie que le rire d'un enfant leur eût doimée.

Cependant, le lendemain, M. de Pont-Thibaud voulut qu'Antoinette parcourût à son bras la nouvelle résidence qu'il lui avait choisie.

Lesappartements, qui étaient vastes et commodes, faisaient partie d'un hôtel construit du temps de Louis XVI par un fermier général. La décoration, surchargée de peintures, de trumeaux, de chicorées, de cannelures, de caissons, d'oves, de glaces à cadres contournés, de boiseries sculptées, éblouissait le regard par un entassement de magnificences on brillait^ dans toute sa mignardise et son extravagance, le goût tourmenté du dix-huitième siècle. L'ameublement répondait à la richesse des appartements, remis à neuf, et restaurés habilement dans leurs parties dégradées. On aurait dit un bijou dans un écrin.

Le boudoir de la marquise, pour lequel on avait arrangé une pièce ovale, ouvrant de plain-pied sur le jardin, était tendii d'une étoffe de satin de Chine à fleurs sur fond blanc. Des oiseaux fantastiques aux ailes dorées, volaient autour de bouquets éclatants où s'étalait dans toute son excentricité la fantaisie des artistes de Pékin. Les nuances les plus vives, les tons les plus hardis

LA CHAHBBE ROIGE. 67

enflammaient les calices de ces fleurs et le plumage de ces oiseaux entrevus par les peintres chinois durant rivresse de Topium. De grands vases de porcelaine allongés ou pansus, grêles ou rebondis, montés sur des pieds de cuivre tordus, étalaient leurs touiFes de fleurs vivantes auprès de ces fleurs brodées.

Au-dessus d'un sofa comme les aimait madame de Pompadour, pendait, soutenu par deux cordons de soie blanche, le médaillon de velours rouge au milieu duquel reposait le masque de M. d'Herblay.

Une sueur froide humecta les tempes de madame de Pont-Thibaud à la vue de cette image dont la pâleur rappelait celle de la mort.

Un portrait en pied, celui de Ludovic, copié par un grand peintre d'après une miniature, ornait aussi la pièce voisine, vaste salon d'apparat admirablement disposé pour les bals.

Le buste en marbre blanc de Hr d'Herblay, placé sur un socle de marbre noir, occupait le centre d'une pièce ronde par laquelle on passait pour se rendre de la galerie au boudoir.

Quelques tableaux de maîtres italiens, en petit nombre, mais fort beaux, garnissaient Tappartement. On ne voyait, parmi ces toiles précieuses, qu'un tableau moderne, un paysage. Ce tableau, remarquable d'ailleurs d'exécution, et d'une rare qualité de ton, représentait le coin de la forêt où Ludovic avait perdu la vie. L'artiste envoyé sur les lieux par M. de Pont-Thibaud, avait merveilleusement rendu la mélancolie de ce site

68 PARISIEIfIfBS BT PROYINCIALES.

breton, éclairé par un pâle rayon de soleil couchant.

Ce tableau était placé dans la chambre d'Antoinette •et en face de son lit.

Antoinette se courba sous la main qui la frappait, et pensa que ce supplice nouveau la rapprocherait, avec Taide de Dieu, du moment où elle pourrait voir son fils.

La démission envoyée par le marquis, et qu'il eut quelque peine à faire agréer par le ministre, et le motif sur lequel il étayait son retour, le firent passer aux yeux du monde pour un homme qui sacrifiait tout à sa femme, tout jusqu'à l'ambition.

Lorsque de vieux amis retirés de la carrière liii en parlaient, il souriait à S9^ femme et lui baisant la main:

— Nous nous sommes j\iré l'un à l'autre de faire notre bonheur, disait-il ; nous nous tenons parole, voilà tout.

Mais la pftleur, le silence, la tristesse de madame de Pont-Thibaud et surtout l'air de contrainte avec lequel elle recevait ces témoignages de tendresse ne donnèrent pas de son cœur l'excellente opinion qu'on avait de son mari. Beaucoup l'accusèrent tout bas, quelquesuns la blâmèrent tout haut, et peu s'en fallut qu'elle ne passât pour iin monstre d'ingratitude.

M. de Pont-Thibaud, qui voulait à tout prix distraire sa femme, ouvrit ses salons à Paris comme il avait fait à Stuttgard et à Copenhague.

Mais Antoinette était comme cette mère dont parle la Bible ; elle ne voulait pas être consolée.

La maison de M. de Pont-Thibaud étaii^ à cette époque-là^ une des plus magnifiques de Paris. Il recevait la meilleure compagnie à sa table, comme la plus nombreuse et la plus distinguée à ses bals. Ses équipages étaient cités parmi les plus beaux, et nulle part on ne trouvait une livrée plus décente et plus empressée à servir sans bruit et sans confusion.

Cependant H. de Pont-Thibaud ne dépérissait pas moins que sa femme ; on aurait dit qu'un feu intérieur le consumait, il avait la fièvre presque en permanence, et sa maigreur était devenue effrayante. Une sobriété monacale, un régime d'une sévérité excessive et surtout rénergie de son caractère pouvaient seuls le soutenir.

François, qui était plus spécialement affecté à son service, savait seul tout ce que le marquis souffrait. L'obstination qu'il mettait à suivre son œuvre de vengeance, n'avait pas éteint l'amour dans son cœur. Il torturait Antoinette, mais il l'adorait.

Ce qu'il avait vu du duel entre M. de Pont-Thibaud et M. d'Herblay, ce qu'il savait de l'amour extrême que son maître portait à la marquise, leur rupture intime depuis le duel, la disparition de l'enfant, et ces mille riens, indices fugitifs qui échappent au monde, mais que les domestiques, ces ennemis naturels des maîtres, recueillent patiemment, toutes ceschosesréunies avaient conduit François sur la voie de la vérité.

Cette découverte et le spectacle des maux qu'endurait chaque jour madame de Pont-Thibaud, tourné-

rent de son côté les sympathies du vieux valet de chambre. Il les lui témoigna du mieux qu'il put^ mais prudemment, afin que le marquis ne s'en aperçût pas. Antoinette devina cette sympathie, et en accueillit le témoignage. Dans sa position, ce n'était plus une marquise, une grande dame ; c'était une mère.

Elle éprouva à parler tout bas et rapidement au vieux valet de chambre, à l'écouter durant les quelques minutes de liberté que lui laissait le marquis, à le recevoir chez elle sous vingt prétextes, ces joies profondes, ces délices ineffables que goûtent les prisonniers quand ils trompent leurs gardiens et qu'ils méditent une évasion, ces bonheurs indescriptibles que savourait Pélisson quand il voyait son araignée.

Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, François était le seul qui lui parût vivant : il lui parlait de son fils.

Malheureusement le pauvre valet de chambre, avait plus de bonne volonté que de puissance. Il ne savait rien sinon que M. de Pont-Thibaud s'était rendu à la ferme et avait emporté l'enfant. Aucune recherche n'avait pu lui apprendre dans quelle retraite il l'avait caché.

Le marquis recevait quelquefois des lettres timbrées de Paris qu'il brûlait après les avoir lues. Un jour, François déroba un morceau de papier tombé sur les cendres. Ce lambeau de lettre, écrit par une main inconnue, portait, entre autres mots à demi consumés, ceux-ci qui brillèrent en lettres d'or aux yeux d'An-

LA GHÀHfiaB ROCGB. 71

toinetle : V enfant est grand et fort ; sa gaieté... Le feu avait pris le reste.

Antoinette pleura de joie en lisant ce morceau de papier sauvé des flammes, et le mit sur son cœur.

Lé vieux valet de chambre pleurait aussi en la regardant.

La pauvre mère lui prit les mains, et, emportée par sa reconnaissance, les embrassa.

— Voilà le seul moment de bonheur que j'aie goûté depuis dix ans ! Que Dieu vous récompense, mon ami, de tout le bien que vous m'avez fait! dit-elle.

Cette minute donna à madame de Pont-Thibaud la force d'attendre. Elle était sûre maintenant que son fils vivait. Mais elle dissimula profondément sa joie pour que le marquis ne reculât pas l'instant qui devait lui rendre Paul.

Vers la fin de 4843, M. de Pont-Thibaud, sourdement miné par une fièvre nerveuse, se décida brusquement à rompre avec le monde. Quand il annonça cette résolution à sa femme, elle en éprouva un grand soulagement ; le silence du tombeau lui semblait préférable aux bruits et au tumulte des salons où elle se laissait traîner comme une condamnée.

M. de Pont-Thibaud loua un hôtel rue Trudon, mit la Seine entre le monde et lui, et passa sans transition de l'extrême agitation à l'extrême solitude.

Il ne garda du splendide mobilier de l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, que les tableaux italiens et les divers objets d'art qu'il avait recueillis dans

ses voyages^ quelques vieux meubles de la Renaissance et les garnitures des consoles et des cheminées. Tout le reste fut vendu^ et^ comme il changeait son genre de vie^ il changea l'ameublement.

Au moment où H. de Pont-Thibaud passa du faubourg Saint-Germain à la Chaussée d'Antin^ sa maison se composait de François^ de trois valets de pied^ de deux valets d'écurie^ d'un cocher^ d'une femme de chambre allemande, d'un cuisinier et de ses deux aides, et d'un groom qui sortait depuis six mois de la maison d'un lord ruiné par les chevaux.

Le marquis ne voulut congédier personne, prétendant que dans sa maison on n'avait jamais renvoyé que ceux qui méritaient d'être chassés.

Ce groom l'avait mérité cent fois ; mais M. de Pont- Thibaud s'était pris d'une amitié singulière pour ce méchant drôle et lui pardonnait toutes ses fredaines. Les , punitions n'allaient jamais au delà d'une réprimande, et encore n'était-elle pas bien sévère. Cette indulgence extrême pour un garnement qui avait la malice d'un singe, avait eu l'effet contraire qu'en espérait sans doute M. de Pont-Thibaud. De l'espièglerie, le groom était j passé à l'impertinence, de l'indolence à la paresse, de la \ malice à la fourberie, et de la hardiesse au mensonge. Il ne se gênait pas pour prendre ce qui lui tombait sous la main, répondait aux observations de François comme ! un sacripant, médisait de tout le monde, et mentait comme un beau diable. I

Quand on parlait des incartades de Tom à M. de

LA CHAMBRE KOUGC. 73

Pont-Thibaud, — et la marquise dut elle-même s^en plaindre deux ou trois fois, ■— il faisait comparaître le groom, lui adressait une légère réprimande et le renvoyait en lui tapant sur la joue.

— II se corrigera, disait-il, c'est un enfant !

Les seuls mérites de Tom étaient de parler anglais comme un orateur de meeting et de monter à cheval comme Edward ou Flatmann.

Quand M. de Pont-Thibaud fut amené rue Trudon, il prit le bras d'Antoinette et fit avec elle le tour des appartements et du jardin.

— C'est assez gentil par ici, dit-il, le quartier est tranquille, et il y a de l'air et de la lumière autour de la maison. Mais à certains frissons qui me courent dans le dos, je crains fort de ne pas vous y tenir longtemps compagnie. C'est, ma chère amie, le commencement de lafin.

Ce commencement de la fin durait depuis trois ans. M. de Pont-Thibaud perdait ses forces lentement, comme un chêne qui perd ses feuilles une à une. Il s'éteignait; mais, en s'éteignant, il gardait tout entières ses facultés, la vigueur, la finesse et la netteté de son esprit.

74 PARlSIENNBS ET PROVINCIALES.

U lui arrivait quelquefois d'avoir des accès de fièvre qui le forçaient à rester au lit^ ou du moins dans sa chambre^ pour deux ou trois jours ; mais Tindompta^ ble vieillard triomphait de la maladie qui semblait n^avoir point de prise sur ce corps sec et brûlé.

Dans ces occasions^ il ne manquait jamais de ê'&b&aser auprès de sa femme.

— Je suis vraiment désolé^ lui disaiMI^ ettottt confiis de vous faire attendre si longtemps... patientez encore un peu^ ça ne peut pas tarder beaucoup.

' Antoinette baissait le front à ces étranges paroles; le regard perçant du marquis descendait cooame un jet de flamme jusqu'au plus profond de sbn cœur , et quelque chose lui disait que l'inflexible vieillard voyait plus clair qu'elle-même dans ses secrets sentiments.

Madamie de Pont-Thibaud ne pouvait s'enapécher de penser que la mort du marquis lui rendrait son fils; et cette pensée^ il la devinait.

Il jouait donc une partie désespérée^ et^ comme un général qui voit sa défaite approcher^ il usait de toutes les ressources, non pas pour éviter une fin inévitable, mais au moins pour en reculer le moment.

Le monde que M. et madame de Pont-Thibaud avaient fui, les oubliait.

Au bout de trois ans, fort peu d'entre les personnes qui avaient fréquenté le plus assidûment l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, se rappelaient encore le nom de M. le marquis de Pont-Thîbaud. Là plupart le croyaient mort.

La CUAKBaK ROUGE. 1&

Gomme tifi lâtiètlr à demi vaincu> M. de Pont-Thibaud ménageait ^8 defDiers «fiforts; jamais peut-être la douceur de son langage n'avait atteint un tel degré de crtittttté ; jamais il n'avait mêlé tant de perfidie à sa politesse; jamais ses paroles n'avaient distillé un tel venin ^ il savait quels souvenirs et quels rapprochemetits faisaient le plus de mat à Ba felome^ e^ c'étaient ceux-là qu'il exploitait de préférence; mais Antoinette^ qui voyait le joiuî^ de la catastrophe approcÉief rapidement^ se roidissait contre la souffrance.

Ce fiit alorë qtte )a deitiière crise éclata. On a vu de quelle mattiëre H. de ^ent-Thibaud s'était préparé à mourir.

Le notèdte, instruit pat^ François, voulut se détoner fout entier à niadame de Pont-Thibaud, et il passa toute la lïtiit h examiner les colonnes du registr^e dans lequel le liiarquisavait détaillé le compte général de sa fortune.

Des renvois indiquaient les nuMérôs d'ordre des pièces à l'appui classées méthodiquement dans des dossiers dont le registre signalait l'exist en ce.

Au point du jour, M. Dubois se rendit à pied à Ta rue Trudon ; François le reçut au bas de l'escaHer.

— Èhbiénî demanda vivement le notaire.

— La nuit a été bonne, répondit François ; mon maître a l'âme chefVîllée dans le corpg.

^ Et madame la marquise ? reprit H. Dubois.

— Elle attend.

•^ t'ïÛB-je Itfi parier 1

76 PARfêlEmiES ET PROVINCIALES.

— C'est impossible 1 Madame est auprès de M. le marquis... elle ne Ta pas quitté d'une minute.

— Alors, je vais monter.

— Très-bien ; moi, je vais annoncer monsieur.

Le notaire traversa la pièce où la veille il s'était arrêté devant le médaillon de Ludovic d'Herblay, et pénétra dans la chambre du marquis aussitôt que François en eut entr'ouvert la porte.

Le malade était sur son séant, ayant près de lui sa femme et son médecin.

Madame de Pont-Thibaud échangea dans la glace un regard rapide avec le notaire. L'anxiété la plus vive se peignait sur son visage.

Il était clair qu'elle n'avait pas dormi de^ la nuit. Elle craignait sans doute que son mari n'expirftt pendant son sommeil, sans avoir eu le temps de parler.

Quant à lui, il paraissait mieux que la veille ; un léger sommeil semblait l'avoir rafraîchi. U salua M. Dubois du geste et l'invita à s'asseoir.

— Voilà la science qui m'accorde quelques heures de répit, dit-il. Ce ne sera pas ce matin... n'est-ce pas, docteur î

— Non... sans doute... mais ce soir...

— Eh bien ! ce soir, nous verrons ce qu'il faudra faire.

— En aurez-vous le temps ? murmura faiblement Antoinette, qui se mourait de frayeur de le voir trépasser tout à coup.

— Vous avez été toute votre vie si bonne pour moi.

répondit-il, que vous ne voudrez pas me contrarier au dernier moment... La chose viendra toujours à son heure.

Le médecin se leva, prit sa canne et son chapeau, et se dirigea vers la porte.

Au moment de la passer^ il se retourna :

— Monsieur le marquis^ dit-il^ ne vous fiez pas trop à cette vigueur factice que vous éprouvez depuis un instant. L'accès de fièvre vous soutient; quand elle tombera...

Ici le médecin s'arrêta.

— Très-bien^ répondit le marquis; puisqu'il me suffit de ne pas tomber avant elle^ j'ai le temps.

Il congédia le médecin^ et se tournant vers le notaire :

— Vous^ mon cher monsieur Dubois^ restez^ dit-il^ nous avons à causer.

Antoinette pétrissait le bois du lit sous ses doigts.

— Qu'avez-vous donc? ajouta le marquis en la regardant. Les mauvaises langues feraient courir le bruit^ si d'autres que H. Dubois vous voyaient, qu'il vous tarde de m'ensevelir !

— Mon fils ! mon Dieu ! mon fils I s'écria madame de Pont-Thibaud, incapable de se contenir plus longtemps.

— Parbleu ! j'ai fait venir ce digne monsieur Dubois, précisément pour m'occuper de ce fils, de son avenir... Dans peu d'instants vous le verrez.

Antoinette regarda la pendule à la dérobée ;maitf ce

78 PARISIVNSES 1ST PROVINCIALES.

coup d'œil, d'une éloquence terrible, n'échappa pas au vieillard,

— Il est neuf heures, dit-il, vous avez encore trois heures à patienter... mes accès de fièvre ne durent pas davantage, vous le savez... peutrétre cinq ou six quelquefois, mais rarement*

Le vieillard fit un effort pour changer de poaition.

— Ma chère amie, refHrit-il, aidez-moi, je voua prie..» Bien... comme cela... Vous vous entendez supériairement à soigner les malades.

Quand il fut convenablement as$is, SI* de Pont-Thibaud s'adressa au notaire :

— Mon cher monsieur Dubois, dit-il, voua ave? apr porté le registre ?

— Le voilà, répondit le notaire.

— Et vous Tavez parcouru î

— Certainement.

-9- N'est-il pas tout à fait en ordre ?

— On ne peut mieux quant aux chiffres, mais... Ici le notaire s'arrêta et regarda madame de PonV-

Thibaud.

— Oh ! dit le malade, vous pouvez parlez devant madame de Pont-Thibaud. .. Je n'ai point de secret pour elle... et d'ailleurs un peu plus tôt, un peu plus tard«.. il faut bien qu'elle finisse par apprendre la vérité.

Antoinette interrogea son mari du regard.

— Toujours curieuse ! dit le mari en souriant.,. Ced, ma chère amie, est le chapitre de mes peccadilles. „ h^ chapitre e$t long I Qui n'a pas quelques fautes ^ se re-

LA CaAMBRB ROUGC. 79

procber?.,. Il n'y a que vous... une sainte! Voyons, mon cher monsieur Dubois, aidez-moi donc à faire ma confession* ••

-^ Oh ! mon Dieu, madame, la chose est fort simple et se voit tous les jours ! repartit H. Dubois.

Antoinette n'écoutait plus qu'à moitié ; il ne s'agissait pas de son fils,

— Bien, cher notaire, très-bien, Texorde est d'une philosophie tout à fait consolante ; continuez, dit le vieillard.

— Bref, madame, M. le marquis est ruiné.

— Ah ! mon cher monsieur Dubois, point d'amplification, s'il vous plaît I... j'ai presque tout perdu... c'est vraitr* mais il reste bien encore quelque petite cho^.

-^Dep créances de jeu... des prêts... de jçrosses sommes qui ne valent pas trois sous, beaucoup d'argent placé h fonds perdu.

— Que youlez-vous, mon cher monsieur Dubois ! La vertu ne m'a jamais profité... Semez des bienfaits, et vous moissonnerez Tingratitude. Un philosophe de l'antiquité a dit cela quelque part... je me souviens de cet adage un peu tard; mais ne manquez pas de l'apprendre h votre fils, ma chère amie, il lui servira.

Antoinette, comme c'était son habitude, ne répondit pas un mot,

— Du reste, plus rien, reprit le notaire.

•«- Il ne faut pas, mon cher monsieur Dubois, me faire plus paiivic que je ne suis... Permettez... j'ai bien

80 PA&ISIBNNES ET PROVINOALBS.

encore le mobilier et deux ou trois méchants petits coupons de rentes en cinq pour cent ; au cours du jour, le capital m'aiderait bien à vivre cinq ou six mois... un an peut-être... Les bals coûtent fort cher^ les dîners ne se donnent pas gratis... Erlher m'a toujours fait payer les voitures qu'il m'a vendues... Le désir que j'avais de guérir madame de Pont-Thibaud du spleen qui la dévore m'a fait jeter l'argent par les fenêtres... je meurs avec le regret de n'avoir pas réussi.

— Ah I l'atroce vieillard ! grommela H. Dubois en-^ tre ses dents, et tout haut il reprit :

— Les bals n'ont pas tout mangé, monsieur le marquis; il y a la Bourse!

— Ah ! oui, les liquidations ! Le malheur m'a poursuivi avec un acharnement incroyable... J'étais toujours à la hausse au moment de la baisse, et à la baisse quand venait la hausse... Le trois, le cinq, les chemins de fer, les actions de la Banque, les Bitumes, les Quatre-Canaux, la Caisse hypothécaire, j*ai spéculé sur tout, et tout m'a été contraire... Bah ! n'en parlons plus... je meurs à temps... Si j'avais vécu trois mois encore, j'aurais joué le reste, et j'aurais perdu... c'est presque du bonheur !

Le vieillard se tut et se mit, comme la veille, à tambouriner sur le couvercle de sa tabatière d'or.

— Par exemple, ajouta-t-il au bout d'un instant, je laisse de quoi m'enterrer comme on enterre les Pont- Thibaud, et j'ai bien encore assez de ressources pour faire quelques petites donations à mes gens.

— Mais, répondit le notaire, si vous ôtez la moindre chose du peu que vous avez^ que restera-i-il à votre fils?

-» Parbleu ! mon cher monsieur Dubois, il lui restera la dot de madame de Pont-Thibaud. . . Vous le savez aussi bien que moi... cent cinquante mille francs que je lui ai reconnus.

— Et que je n'avais pas, dit Antoinette avec une froide dignité.

— Cest vrai, dit le marquis; mais ce que j'ai reconnu, je le dois... Cet argent est placé en rentes sur rÉtat, en une seule inscription de sept mille cinq cents francs déposée chez mon banquier, lequel en touche les arrérages sur votre délégation, ma chère amie.

Et le marquis s'inclina légèrement.

— Cela dit, poursuivit-il, il est clair que je puis bien disposer de ces misérables coupons...

— Cependant... interrompit le notaire.

— Laissez, monsieur Dubois, laissez ! dit Antoinette avec une impatience qui n'était pas dans ses habitudes; H. le marquis est le maître ; ce que j'ai, suffira à mon fils.

— Hais, madame, s'écria le notaire en s'échauffant^ je sais mon métier, que diable ! Or, la loi est formelle à cet égard... un testament qui disposerait de plus du tiers de la fortune, serait nul de plein droit.

— Oui, si l'on réclamait, dit le marquis.

— Et je ne réclamerai pas, répondit Antoinette ;

82 PARISIKNNES ET PROVINCIALES.

mon fils me remerciera un jour de n'avoir pas disputé une obole de la succession de M. le marquis.

— Vous le voyez, mon cher monsieur Dubois, nuh dame de Pont-Thibaud est moins récalcitrante que vous. Elle sait que, dans ma famille, on ne meurt p^s sans laisser du pain aux serviteurs qui ont dormi ^ous notre toit.

La pendule sonna dix heures

— Voilà une heure que je n'entendrai plus, reprit M. de Pont-Thibaud; voyons, mon cher monsieur Dubois, il faudrait, je croîs, s'apprêter... vous avez là tout ce qu'il vous faut... des plumes et de l'encre... quant au papier, c'est un soin qui vous regarde. Ma chère Antoinette aura l'obligeance de vous approcher une petite table, celle-là même sur laquelle j'avais l'habitude d'écrire mes comptes.

Antoinette obéit silencieusement au marquis, et le notaire, ayant apprêté la feuille de papier timbré, trempa la plume dans Fencre.

— ïiCfïvet, mon cher monsieur Dubois, éorivez, poursuivit le marquis, afHfès que le notaire eut rédigé le préambule :

a Je donne et lègue à ma femme, Antoinette de Pont-Tbibaudy née de Mareuil^ et comme un témoi- ^ gnage de m» vive reconnaissance pour le bonheur que je lui dois^ l'usufruit du mobilier qui garnit ma phamt bre, la sienne, son boudoii^ et le salon, avec tous les objets d'art gpi y ispnt renfermé» rt* nokmmmi, le portrait ^n piedi le bust^ et le masque de marbre de

mon neveu Ludovic d'Berblay^ mprt h h chassa, ajo^i que le paysage représentant la partie delà forêt où §09 corps ft été retrouvé, J'entepdP que ma femme conserve ces quatre objets^ . — les deux tableaux^ le buftta et le masqua, -^ «a yie durant, après quoi ils retourneront à mon fils.

a J'affecte une sommo aQnuell^ de sin cents francs à prepdre sur la succession, pour le service de douze messes qui seront célébrées mensuellement en Téglise de SamH4)uis d'Autiu, wa paroisse, pour le repos de rame de ce cher neveu, Ludovic d'Herblay; j'invite ma femme à assister régulièrement à ces messes, sauf le cas de maladie, faute de quoi le précédent le|[s est annulé de plein droit.

a Je donne et lègue h mou valet de chambre, François^ et en récompense des bous services qu'il o^'a rendus diepuis trente-cinq ans qu'il est auprès de moi, une rente viagère de six cepts fraucs, laquelle sera prélevée, •• D

){. de Pout-Tbibaud eu était \h de son testament, lorsque le l>ruit d'une violente discussion Tinterrompit. Chacun dps trois acteurs de cette scène pré|a Toreille, et cbaouQ d*eux reconnut la voix du groom qui criait tout comme s'il avait ^té daps la rue*

Le naquis sourit»

— C'est ce petit fou de Tpm, dit-il.

Et tiraut le cordon qui pendait au chevet de spnQt; il sonna.

François entra sur-le-cbamp ; le bruit avait ceiié*

84 PARlSIIEflfBS BT PROYDIGIALBS.

— Que se passe-t-il donc dans rantichambre? demanda le marquis.

— Monsieur le marquis... c'est Tom^ dit François^ en hésitant.

— J'en étais sûr ; toujours Tom ! Tout le monde lui en veut ici... Voyons, qu'a-t-il fait?

— C'est que je ne sais pas si je dois....

— Vous devez toujours faire ce que je vous demande.

— C'est à cause de monsieur le notaire, monsieur.

— Monsieur Dubois n'a rien à faire là dedans.

— Au contraire.

— Tenez, ma chère amie, dit M. de Pont-Thibaud en s'adressant à sa femme, le plus court est d'appeler Tom... Voulez-vous prendre cette peine î

Antoinette ouvrit la porte, et Tom parut.

Le marquis comprit alors pourquoi le valet de chambre n'avait pas voulu parler. «

Le groom s'était affublé de la grande redingote du notaire, espèce de houppelande garnie de chinchilla, qui traînait sur ses talons, d'une vieille perruque qu'il avait trouvé dans un grenier, et, la canne à pomme d'or à la main, une paire de lunettes sur le nez, il s'amusait à contrefaire M. Dubois.

La querelle était venue de ce que François avait voulu contraindre le groom à se dépouiller de la houppelande qu'il avait trouvée, avec la canne, dans l'antichambre où le notaire les avait laissées.

M. Dubois se leva tout furieux.

LA CHAHBRB R0U6B. 85

— Ah ! le méchant vaurien ! s*écria-t-il

•— Laissez^ mon cher monsieur Dubois^ dit le vieillard... à son âge nous en eussions fait autant.

— Vous^ peut-être^ mais pas moi ! J'ai toujours été grave et rangé, Dieu merci I

— Notaire au berceau, répondit le moribond en souriant; vous oubliez seulement que Tom est groom. Voyons, Tom, approchez.

Le groom s'avança, traînant la houppelande, et la perruque de travers. Le méchant petit drôle, se sentant appuyé^ riait sous cape et grimaçait au nez de François.

En marchant, il accrocha de sa botte éperonnée la robe de madame de Pont-Thibaud et la déchira.

— Ah ! pardon, madame la marquise, dit-il, et il s'éloigna en faisant sonner ses éperons comme un danseur polonais.

Antoinette retira sa robe d'un air de mépris, et le groom, frappant du talon, s'arrêta devant le marquis.

— Mon petit scélérat, lui dit le vieillard, je vais m'occuper de toi.

— Ça me fera plaisir, répondit Tom.

François leva les yeux au ciel, mais H. de Pont-Thib£ud continua :

— Quand je ne serai plus là, prends garde de passer par la police correctionnelle, mon enfant, c'est l'antichambre de la cour d'assises, et tu me parais avoir d'étonnantes dispositions pour prendre ce chemin-là.

86 PAItTSlENNefl ET PDOVmrjALE^.

— Ah ! mouBÎeur le marquis^ vous dites çeh parce que j'ai quelques petits défauts.

— Et de gros vices.

— Je voudrais bien I... les vices rapporteot beaucoup dans notre état...

— Ah bah 1

— Que je rencontre seulement quelque actrice h h mode^ moins que cela mênie^ une iorette un peu bien lancée^ et le mensonge^ Tastuce^ la rouerie aidant^ on ira loin. Aujourd'hui Frontin est jockey, naonsieur le marquis.

— Hais Scapin est à Toulon, monsieur Tom,

— Scapin est un maladroit, dit le groom, en (mw^i la moue.

— Et monsieur Tom est fort habile ?

— Non pas, monsieur le marquis, il débute ; tous les grands artistes ont débuté.

M. de Pont-Thibaud prit l'oreille du groom et la pinça gaiement.

— Va-t'en, petit, lui dit-il ensuite, je fais mon testament et je ^.'oublierai pas les grands artistes à leurs débuts.

Tom pirouetta sur ses talons et itfecta de salmt la marquise si profondément en passant devant eii]e, qu'elle détourjia les yeux.

Tant de corruption unie à tant de jeunesse l'indignait ^t l'attristait tout ensemble.

M. de Pont-Thibaud acheva d^ dieler son teftaowot et le signa.

LA CHAMBRE RQtGB. 87

Comn\e il rendait la plume à M. Dubois^ le timbre de la pendule sonna un coup.

— Eh! eh! dit-il, est-ce midi et demi ou une heure?... Cette sonnerie est fort ridicule... avec elle on ne sait jamais quelle heure il est,

— C'est une heure et demie, dit la marquise.

— François, reprit M. de Pont-Thibaud, allez chercher, je vous prie, le curé de Saint- Louis.

— Mon fils ! mon fils ! murmura la marquise d'une voix suppliante.

— Permettez, madame, que, pour un instant, j'oublie les choses de la terre pour les choses du ciel, répondit le mourant d'un air de componction.

Madame de Pont-Thibaud se tordait les mains en comptant les minutes.

Le curé de la paroisse entra, et M. de Pont-Thibaud reçut les saints sacrements.

— C'est une fin édifiante, dit le curé à la marquise qui le reconduisait, la paroisse perd autant que vous, madame.

— Ah ! l'abominable scélérat ! grommelait le notaire indigné.

Le médecin vint après le curé, et prit le bras du malade.

— La fièvre tient toujours, dit M. de Pq^t-Thibaud qui comprit l'intention du docteur.

Un silence profond s'établit dans la chambre ; le jour bû^it rapidement. A demi voilée par les grands rideaux des trois fenêtres, la clarté du crépuscule

n'arrivait plus jusqu'au lit du vieillard^ contre lequel se jouaient les reflets tremblants du foyer. Tous les objets semblaient flotter dans une lueur douteuse qui en effaçait les formes et les couleurs.

La tête blême du vieillard reposait immobile sur Toreiller blanc. On entendait le bruit de sa respiration puissante, égale, mais précipitée.

La nuit vint, et la chambre ne fut plus éclairée que par une zone de lumière qui la coupait en deux et dont les bords allaient s'élargissant jusqu'au mur de face.

Les yeux distraits du moribond semblaient suivre le jeu des ombres qui vacillaient aux mouvements de la flamme contre les murs et le plafond.

Tout à coup il fit un effort violent et s'assit.

— La fièvre tombe, s'écria- t-il. François, allumez les flanibeaux, et faites monter ma livrée, toute, entendez-vous ? toute !

La marquise frissonna. Son heure était venue. François alluma les flambeaux et sortit précipitamment.

— Madame la marquise, approchez, reprit le vieillard, dont les yeux, élargis par les approches de la mort, brillaient d'un feu extraordinaire.

Antoinette se traîna jusqu'au chevet du lit.

— Un Pont-Thibaud n'a qu'une parole, dit le marquis; votre fils vous sera rendu.

— Mon Dieu I s'écria madame de Pont-Thibaud, je vous pardonne tout le mal que vous m'avez fait !

François rentra et avec lui toute la livrée^ qui se rangea au fond de Tappartement.

Les flambeaux jetaient partout une lumière égale.

Le marquis étendit le bras.

— Madame, s'écria-t-il, réjouissez-vous, votre fils est ici. Tom, emorassez votre mère !...

Madame de Pont-Thibaud jeta un cri déchirant et tomba sur le tapis.

Quant au marquis, il était mort.

n y a dans le département de THérault, entre Bédarieux et Saint-Pons, un coin de terre charmant qui n'est fréquenté que parles marchands de bestiaux et les commis voyageurs. Ce ne sont pas tout à fait encore des montagnes, mais ce ne sont déjà plus des collines ; toutes les pentes sont couvertes de châtaigniers; mille ruisseaux glissent comme des couleuvres entre l'herbe des vallées; de vieux châteaux dressent leurs pans de murs sur les cimes rocheuses, et de jolis moulins remplissent du bruit de leurs roues, battant les eaux, les solitaires vallons où passent les troupeaux voyageurs. Il y a çà et là des chapelles ruinées et des castels en ogives, toutes sortes de monuments rompus et abandonné? d'un temps que les plus yjeux bergers ne se rappellent pas ; beaucoup d'arbres, beaucoup d'eau, beaucoup d'herbe ; des chaumières toutes tapissées de

rUSIJJLE V0I8IX. 9t

Jierre et de liserpps^ des fabriquas aux toito rougas, assises dans des prairies; da petits villages qui éparpillent leurs maisonnettes dans les champs comme des écoliers désœuvrée. Les paysans portent des brayes ainsi que de vieux Gaulois, et s'enveloppent de larges manteaux blancs au temps des pluies ; les filles ont des corsets écartâtes, et courent par les pr^s jambes et bras nus, cbantant des complaintes que personne n'a faites et que tout le monde sait par copqr. Vais ce joli pays, qui lj3 copngit ? personne vraiment^ et lesprtistes moins que personne. Iss artistes français vont chercher des sites ^t des inspirations en 3obéme ou d^ns le Tyrol ; il leur f^ut les Apennins pour leurs croquis et TOberland pour leurs sépia. Ce n'est peut-être pas plus b^au, mais c'est plus loin ; et que peutron faire d'une beauté qu'on touclie de la m^in ? Demandez au3^ peintres s'ils coq« uaissept l'Auvergne et le Berry.

Sur cette route verdoyante, si bien oonpue des brocanteurs de l^ine qui hantent les fabriques de drap, on rpncoptrei à quelques Jieues de Saint-Pons, Olargues, chamiant village endormi sur un large ruisseau, que trayers^, d'un seul bond, un des plus vieux ponts de France. A quelques certaines de pas plus loin, au faîte d'une colline, s'écroulent les dernières voûtes d'un cbâte^u fort qui commandait jadis le pays ; on y trouve des hêtres dans les cours, et des arbousiers ont mis leiurs bouquets de feuilles vertes et de friiits rouges ^Ux fentes des murs crevassés. Olargues^ à défaut d'autre ^pcciiiiité, a celle do défniyer les méditations

des antiquaires de l'Hérault ; son nom a déjà été le sujet de maints rapports adressés aux sociétés archéologiques du département, et nul ne peut prévoir le temps où Ton cessera de se disputer scientifiquement sur Forigine contestée de ce terrible nom. Les uns le font dériver de olei ager (champ d'huile), et les nombreux oliviers épars dans la vallée semblent leur donner raison ; mais les autres lui attribuent pour origine huila larga, ce qui, dans le patois corrompu du pays, signifie large marmite, et une vaste chaudière ample et rebondie, sculptée sur une vieille pierre que la piété des indigènes a mise au fronton de la mairie, appuie de sa vivante autorité cette dernière et spécieuse proposition. Si la grande et mémorable lutte des classiques et des roihantiques avait pu jeter ses clartés littéraires jusqu'au pays d'Olargues, nous dirions que les sectateurs de olei ager, fermes et tenaces dans leur amour pour une pure latinité, représentaient les classiques, et que les partisans zélés et hardis de huila larga, téméraires défenseurs du moyen ftge, étaient romantiques sans le savoir.

Mais laissons à Favenir et aux lumières des archéologues languedociens le soin de vider cet antique et solennel débat, et revenons à Olargues, simple chef-lieu de canton, ayant juge de paix, bureau de poste et brigade de gendarmerie à pied.

Au moment où commence cette histoire, un chasseur descendait la pente verte d'une colline, au sommet de laquelle s'effilait le toit pointu d'une chapelle déman-

URSULB VOISIN. 93

iAée, qui depuis longtemps n'avait plus ni prêtre ni cloche. C'était un jeune homme de bonne mine ; bien qu'il fût couvert d'habits grossiers^ on devinait ^ son air et à sa démarche qu'il appartenait aux classes riches du pays ; de la main droite il entourait la platine d'un fusil dont le canon reposait dans la paume de la main gauche ; point de gants et point de jolies guêtres façonnées^ mais une veste de velours et de gros souliers ferrés^ comme ceux que portent les braconniers ; cependant on voyait bien vite que ce braconnier-là pouvait entrer dans un salon sans gaucherie. Il marchait lentement^ l'œil et l'oreille au guet^ furetant du regard les buissons^ et suivant un bel épagneul qui trottait devant lui le nez en terre, remuant la queue et faisant pleuvoir des gouttes de roséede tous les taillis sous lesquels il pénétrait. Ils allaient l'un et l'autre^ le chien flairant^ le jeune homme cherchant^ et tous deux^ en cinq minutes^ atteignirent le pied de la colline^ où le taillis^ moins épais^ espaçait ses fourrés jusqu'au bord' d'un clair ruisseau qui chantait sur les cailloux. Alors l'épagneul s'arrêta ; il venait de tomber en arrêt, la tête baissée et frémissante, la patte haute ; le fusil du chasseur s'éleva lentement jusqu'à l'épaule; du milieu des buissons de myrtes et de houx, une branche se balança ; à la voix de son maître, le chien bondit et un lièvre sauta hors du gîte. Un coup de fusil retentit, puis un autre, le lièvre baissa ses longues oreilles et fila comme un trait par la prairie.

— Le maladroit î s'écria un témoin invisible du dé-

94 t»ARtSIENNES Et ï>ROVlNClALHS.

pit du chasseur et de rébahissement de Tépagneul^ qui regardait tour à tour son maître et le lièVre tout eH piétinant sur le gtte encore chaud.

Le jeune homme tourna vivement la tête et aperçut stir Tautre rive du ruisseau^ sous un couvert de saules et*de sureaux^ une jeune fille qui trempait ées pieds nus dans Teau et riait aux éclats^

— Ursule ! s'écria le chasseur.

— EUe-méme> qui depuis un grsnd quart d'heure s'amuse à suivre votre chasse ; c'était bien la p€fine lie donner à totre pauvre Lynx tant de mal pour an si beau résultat. Si M< de Lursanne aime le rdti de lièvre^ il fera bien de se pourvoir au marché.

•— Depuis quand les petites filles 's'avisent-eHes de se moquer des grands garçons? répliqua le diasseiff moitié riant et moitié dépité.

— Dites-moi^ monsieury ne voulez-vous pas éx^hanger votre fusil contre ce roseau ? continua la rieuse en^ fant^ en montrant au jeune homme un*e canne qu'elle balançait sur les eaux. Au moins ne feries&-vous pas de bruit.

— Ursule^ prenez gaï*de que je ne vous attrape l

— Oui da^ monsieur Lionnel^ et conàment le feriez vouSy s'il vous platt?

— Hais en sautant sur l'autre rive.

•— Ëtes-vous bien sûr que vous le pourriez ? Si votre légèreté égale votre adresse/ je n'ai pas grsnd'chose à redouter. Tenez^ ma levrette que voici aurait plu» IM fait de monter smr ce grioid châtaignier.

lUSULË VOISIN. 9&

— Ah ! vous croyez^ fit le chasseur en prenant son élan.

— Très-bien, mais vous ne ine tenez pas, s'écria la jeune fille ; et, d'une main leste, ramassant ses petits souliers, elle se prit à courir à travers prés, pieds nus et riant.

Le dhasâeur partit à sa poursuite, et Tépagiieul, qui ne comprenait rien à tout ce mouvement, sauta après son maître en jappant, et voilà chasseur et baigneuse, gagnent et levrette, courant de compagnie dans Therbe*

Ursule- n'aUait pas si vite qu'elle ne se laissât bientôt prendre. Le chasseur l'atteignit près d'un saule. On sait ce qui arrive en pareille occurrence : les bras du jeune homme enlacèrent la taille souple de la fugitive, qui se laissa voler un baiser sur ses brunes épaules, en se défendant tout juste assez pour faire croire qu'elle n'y c(>nsentait pas.

-^ Vous Toità prise, espiègle^ lui dit-iL -^ Bah ! jSt-elle en ramenant sur son front les boudent flottantes de ses cheveux ; vous savez bien qu'Ursule Voisin ne âe laisse rien prendre ; mais elle donne qnelqciefds^ ajouta-t-elle en embrassant cordialement le chasseur sur les deux joues.

Les jeunes gens s'assirent au pied du saule, et les deux chiens, voyant leurs maîtres si bien d'accord, se mirent à se rouler dftns l'herbe au soleil.

— Comme vous voilà tout en nagel dit Ursule qui.

96 PARISIENNES ET PROYINGIALES.

tirant un mouchoir de sa poche^ se prit à le passer sur le visage de son compagnon.

— C'est que je suis en chasse depuis ce matin^ et nous avons un soleil du mois de juillet au mois de septembre. Les raisins seront bientôt mûrs!

— Ils le sont déjà; en voici quelques grappes que j'ai prises^ en passant^ aux treilles de mon 'père; j'ai aussi des poires et du pain.

•— Tout cela ! . . . Moi, j'ai grand appétit. \

— Eh bien ! mettons tout en commun et déjeunons.

— Volontiers; et, sans y mettre plus de façon, le < chasseur commença à égrener une grappe, que la j jeune fille attaqua par l'autre bout. L'épagneul et la levrette vinrent voir ce qui se passait par là, et, tandis j que raisins et poires disparaissaient avec une merveil- | leuse vitesse, ils attrapaient quelques morceaux de pmn à la volée.

On causait en riant, et tout allait pour le mieux dans ce déjeuner à quatre, lorsque tout à coup, en portant ^ nu fruit à ses lèvres, la main d'Ursule s'arrêta. Cette main retomba lentement sur l'herbe ; elle baissa la tête, et une légère pâleur se répandit sur son visage. '

— Vous n'avez plus faim? dit le chasseur en prenant

la dernière grappe. j

Ursule leva ses grands yeux sur lui ; ils étaient voilés ! par la tristesse et tout humides.

— Non, dit-elle; puis, faisant un effort sur ellemême, elle ajouta :

— Eh bien ! quelles nouvelles? je ne vous ai pas vu hier et je ne sais pas...

— Quoi donc? répliqua le chasseur, qui regardait d'un sir morose la queue rongée de la dernière poire.

— Partez-vous, Lionnelî

— Pas du tout.

— Vou^ restez?

— Hélas ! oui, je reste pour longtemps sans doute.

— Vous restez, vous restez! répétait Ursule dont les yeux rayonnaient; puis, baissant la tête, elle se couvrit le visage de ses mains.

— Qu'avez-vous ? lui demanda celui qu'elle avait appelé Lionnel, et qui, prenant ses mains dans les siennes, les écarta sur son visage.

Deux grosses larmes tremblaient aux paupières dTrsule, et cependant elle souriait.

— Ce n'est rien, dit-elle, rien qu'un souvenir.

Et sans qu'elle y prit garde, Ursule porta l'une de ses mains sur son cœur, comme si elle eût voulu en comprimer les battements, tandis qu'elle abandonnait l'autre aux mains de Lionnel.

— Mais, reprit-elle, racontez-moi donc comment la chose s'est faite; il y a peu de jours encore que votre départ semblait arrêté ; M. de Lursanne, votre père, en avait parlé comme d'une chose certaine, dimanche dernier, après le marché.

— C'est fort simple; et cela prouve seulement la profonde sagesse d'un proverbe bien connu que j'ai modifié de la façon que voici : Tel qui part vendredi

d8 t>ARISlENN£S ET PROVlNGIilLES.

dimanche restera. Vous savez qu'il avait éié (Juestîoii de m'attacher, en qualité de secrétaire, à if. de ftobure, un de nos parents qui devait être pourvu d'un emploi diplomatique. La chose paraissait assurée, et il ne manquait plus que la nomination. Mais la nomination n'est pas venue^ et H. de Robure nous l'a fait savoir hier.

Ursule ne put s'empêcher, au fond de l'âme, de rendre des actions de grâce au ministre qui n'avait pas nommé M. de Robure ; mais Lionnel n'en devina rien.

— Notre parent, contînua-t-il, n'a pas pierdu l'espoir d'entrer dans la diplomatie, mais il s'est résolu à marcher par un autre ctemin ; sa lettre nous annonce qu'fl va se porter candidat dans un collège de l'Ouest, où il a quelques chances à l'élection.

Ursule ne prêtait* plas une grande attention aii discours de Lionnel ; elle l'écoutait, perdue dans une tendre rêverie, sans chercher à comprendre ce qu'il disait, comnie on écoute ces nîorceàux d'opéras dont les paroles ne s'entendent pas, mais dont la mélodie plaît. Pour elle, toutes ses paroles se résumaient en ces quatre mots : Il ne part pas, et ces mots avaient mie douceur infinie qui ravissait son coeur.

Comme Lionnel finissait de parler, ils entendirent marcher dans le taillis, près du ruisseau.

— C'est Percevault, dit Ursule, qui s'était retournée au bruit.

— Ah ! fit le chasseur sans remuer, Percevault le garde.

URSULB VOISIN. 99

PuiSj eomme Pere^vauU s'était approché^ Ursule lui adressa une petite inclination de tête.

— Bonjour^ mon ami^ lui dit-^Ile, je vous oroypis au bois des Trois^Deniers.

— J'y étais en effets mamzelle^ répondit Percevault^ qui roulait dans ses doigts les bords cassés d'un large chapeau de feutre gris. J'avais été voir si aucun maraudeur ne coupait Vécorce des jeunes ohénes.

— -Et voilà votre tournée finie ?

— Il n'y avait personne au bois; bien que la misère soit grande dans le pays^ le père Guillaume Voisin sait si bien se faire aimer, que chacun respecte ses arbres.

— Maintenant, rentrez-vous à la ferme?

— Oui, mamzelle, par les prés, pourvoir si les bœufs ne pâturent pas hors des baies ; en passant là-bas, près du clos des vignes, ajouta-t-il après un instant de silence et s^ns oser lever les yeux, j'ai rencontré M. de Lursanne qui se promenait avec votre père, mamzelle ; ils avaient l'air de se diriger de ce côté.

— Mon père ! dit vivement Lionnel en se levant. Il ppéten4 que je ferais mieux d'étudier les traités inter- {if^tîouau^ let ri^i^toire des congrès que de chasser; je me sauve pour éviter un sermon.

-FTf Et moi, dit Ursule qui passait lesteio^ent ses bas et ses souliers, je voys spis, pour eii esquiver un ai;tre ; mon père prétend que je ferais mieux de surveiller les laveuses, et d'ayoir l'ioeil s^r la fermie, que d'aller p&v les prés^ rêvant et riegardaiit les feuilles mortes. Il

a raison, et pourtant je fais le contraire ; aussi je me sauve. Bonsoir!

Et prenant son petit panier d'une main et ses robes de l'autre, Ursule s'élança aussi légère qu'un oiseau. En arrivant près des saules qui voilaient les abords du ruisseau, elle se tourna vers Lionnel, qui déjà s'enfonçait dans le taillis sur l'autre rive, et joignant ses jolis doigts fermés sur ses lèvres, elle lui envoya un dernier adieu avec un baiser.

•— A demain! cria le chasseur; et il disparut sous les massifs d'arbres.

— C'est donc une petite peine que je lui épargne ! dit tout bas Perce vault qui les avait suivis du regard. Hais quand il vit le baiser et l'adieu d'Ursule, il essuya une larme qui roulait sur ses joues brûlées par le soleil.

H. de Lursanne et le père Guillaume Voisin venaient d'entrer dans la prairie, et Percevault s'éloigna.

H. de Lursanne portait un habit de chasse en drap vert avec des boutons d'argent, et un pantalon de coutil avec des brodequins finement ajustés autour de la cheville ; il tenait un fusil sur l'épaule, mais à la façon dont il appuyait une de ses mains sur la crosse, on voyait bien que c'était une arme peu dangereuse aux perdreaux.

Le père Guillaume marchait à ses côtés, les mains passées dans ses poches par les fentes d'une large blouse de toile grise. Le long de sa cuisse pendait un bâton de coudrier durci au feu, et que de petits cordonnets en cuir attachaient au poignet ; ses jambes

D1I8ULE VOISIN. iOi

étaient protégées par de grosses guêtres qui montaient jusqu'aux genoux^ et sur sa tête s'arrondissait un vaste chapeau de paille cousue.

La nature de ces deux hommes n'était pas moins dissemblable que leur costume. Tous les membres de M. de Lursanne étaient minces et effilés comme des tiges de bois soigneusement rabotées^ tandis que la charpente du père Guillaume se dessinait encore sous les amples vêtements qui Tenveloppaient. Quand il tirait sa main hors de sa blouse pour écarter avec son bâton les branches d'un buisson^ on comprenait que cette main large et calleuse aurait fait plier M. de Lursanne comme un roseau^ s'il lui avait pris fantaisie de l'appuyer sur son épaule. Autant le profil du gentilhomme était anguleux et pointu^ autant la tête du père Guillaume était pleine et carrée ; son front osseux et bombé avait conservé tous ses cheveux^ alors que le crâne mince et fuyant de M. de Lursanne ofirait à peine, près des tempes^ quelques mèches filandreuses de cheveux rares et blonds.

Mais ce visage^ dont le nez faisait saillie^ et qui avait quelque affinité avec le museau d'une fouine^ possédait^ chose étrange^ un caractère de bonhomie qu'il devait sans doute à des lèvres rouges et charnues^ et à des yeux d'un bleu pâle et doux. Il suffisait de le voir un instant pour deviner qu'après quelques concessions faites à une vanité qui se trahissait par le double ruban de la Légion d'honneur et de Saint-Louis attaché à sa veste de chasse^ M. de Lursanne devait être de fort

i02 PARISIENNES BT FEOYiHfCIALES.

bonne composition. Si la bonté se Usait wm sur lu figure brunie du fermier, on y voyait Texpressiond^un^ fermeté mâle qu'accusait nettement Fampleqr des lignes pleines de grandeur et de puissance, bien qpe fatiguées p^ la rudesse d'une vie vouée au travail.

Tous deux s'avançaient paresseusement le long d'uo étroit sentier qui, tracé au milieu de la prairie, auiyfiit les inflexions du ruisseau* à une centaine de paa 49 ses rives.

— Oui, mon brave, disait H. de Luesanne au père Guillaume, tout en s'avançant le long du sentiev; oe n'est pas une mince afibire que d'élever les enfanls que Dieu nous envoie; j^ n'en ai qU'un, grâce fax eiel, et je ne sais vraiment comment j'aurais pu m'en tîr^, si madame la baronne, de sainte mémoire, m'en avait donné plusieurs.

— • Ah 1 monsieur le baron, reprenait le père Gmtr laume, que me dites-vous là et que je partage bien votre opinion ! encore esi^ee un fils que la Providence vous a envoyé, tandis que c'est une fille que ma paut vre femme m'a laissée sur les br^s, à moi, qui n'ai guère de seience, et qui m'entends à faire une édiicar tien comme un pâtre à émcmde» les Jeunei «tIhm.

I7BSUUE VOISIN, i03

^rr V^ g^rçan ! pèra Guillaume ; mais on voit bien qiie yous ne s^veis pas ce que c'est. J'aimerais bien mieux avoir une fille ; une fille a du moins Thameur tr^pquilje et dpiice i elle reste à la maison^ et ses caresses voiis péjQujssent le oœur.

— Q\i\y Qi|i { certes, je ne dis pas non ; mais une fîlle^ f a 9 10 coepr un peu légev ; c'est comme une feuille^ uQe fpi$ que c'est parti, ailes courir ajH^ès.

— fia}i ! 1)1)0 fille ne fait pas de dettes. Or, savez^iFous ce que fppp ch^ Liormel m'a coûté? Après qu'il a eu fini ses études 4^ dppit à Toulouse, j'ai dû payer vingt mille fl^cs; c'est un bon depier, vipgt mille francs en trois ans^ eii dehors des mille écus de pension annii^llp gpe je \\n faisais; j'aurais bien voulu lui voir port^ 4^ jupes (tu lieu de culottes en ce moraentrlk. A prés(en(^ voit^ ce grand gaillard qui trotte par les chafnps tgm le jour ; ça ne peut pas longtemps me convenir,

-rr l^ouj vr^jinent ; il fiaut que jeunesse travaille.

— Il faut qu'elle se pousse, père Guillaume, et qp'eUe se poqsae loin. Or, aujourd'hui, toutes les routes SQ|^^ pb§tri|ées par un tas de marauds qui se battent des pieds et d^^ mains pour se faire un trou. Je ne puis pa$ iPvpyer l'héritier des Luvsanqe disputer, à propos d^ ^k^!^ mitoyens, au tribunal de S^int-Pons. Qu'en fairç^ mon ami 1

— Si vous le gardiez près de vous, n'aurait-il pas ass^9 d'pccupations k purveiller vos beaux domaines de ImmnB et de Cbumpaeiiri I

104 PAlBnmilS BT PftOYUICIALES.

—- Je ne le peux pas; j'ose même dire qu'il ne le doit pas. U s'appelle LIonnel de Lursanne^ songez-y bien. Il lui faut un rang dans le monde^ et dans le monde d'en haut. Croyez-vous que j'ai gagné ça en me promenant ? ajouta le baron en touchant avec son index les deux rubans écarlates qui se mariaient à sa boutonnière. J'ai été page dans la maison du roi Louis XVIII, dont Dieu ait l'âme ! fit le baron en se découvrant, geste que le fermier imita sans humble empressement, mais avec ce respect que les cœurs simples ont pour les morts ; j'ai suivi S. A. monseigneur le duc d'Angouléme en Espagne, et j'ai occupé pendant cinq ans, à la satisfaction de tous, la sous-préfecture de Saint- Pons, que j'avais acceptée pour me rendre utile au gouvernement duroi. Vous savez cela, père Guillaume t

— Oui, monsieur le baron, et je sais aussi que vous auriez bien dû vous charger de la mairie d'Olargues, vous qui êtes un homme d'expérience, au lieu de m'en laisser tout le poids à moi, pauvre fermier qui ne sais rien.

— Je ne pouvais pas, mon ami : mon nom et mes antécédents s'y opposaient ; mais je vous aiderai toujours de mes conseils et des faibles lumières que j'ai puisées dans la pratique des hommes et des choses. Aussi, ce ne sont point les affaires de la commune qui m'inquiètent, mais bien celles de mon fils.

— Hais il n'en a point encore.

— Et voilà précisément ce qui m'afflige. Je suis assez disposé à l'envoyer à Paris pour le pousser dans

URSULE YDISIIV. i05

le monde^ mais il faut une bonne occasion. Avant 1830^ j'avais beaucoup d'amis là-bas; maintenant je n'en ai guère^ et ceux qui me restent ne sont pas en passe de m'étre utiles.

— L'occasion viendra, monsieur le baron.

— Mon fils est un gentil garçon ; il a de l'esprit et du feu ; il plaira aux femmes, et c'est quelquefois par elles qu'on arrive : ça vous fait sourire, mon brave, mais j'ai assez vu les choses de près pour en parler. Lionnel a de l'ambition, il ne s'en doute pas ; mais quand il aura mordu au gâteau, vous verrez de quelle manière il jouera des dents.

— Je le crois aussi ; c'est un brave jeune homme qui a l'œil vif et la réplique prompte. Ces gens-là arrivent vite quand ils ne se cassent pas le cou en chemin ; mais une fille, voilà qui eât plus difficile à mener ; ça va toujours, comme une chèvre par la colline, à droite, à gauche, devant, derrière ; vous la croyez ici, pas du tout, elle est là-bas, et la grande affaire c'est de l'empôcher de marcher. En marchant, on s'instruit de trop de choses, et la science n'est guère bonne pour les filles.

— La vôtre, père Guillaume, vous donnerait-elle quelque sujet d'inquiétude ?

— Non pas encore. Dieu merci; elle a le cœur bon et l'esprit droit; mais elle en sait un peu trop long, dans sa position surtout. Vous connaissez mes principes, monsieur le baron, je suis de ceux qui croient

que chacun doit rester le plu§ qu'il p§ut dans sa condition.

— Et vous avez raison, paon yieil ^mi, c'a toujours été ma pensée.

— Quand on doit vivre tous les jours que Dieu nous dispense en ouvrier ou en paysan^ la science est comme un verre d'eau-de-vie sur les lèvres d'un enfant; elle peut tuer. Ça vous met dans le cœur un grand désir des choses qu'on n'a pas et qu'on ne peut jamais avoir^ et un désir toujours vivant dans un jeune cœur, ça fait comme un lierre autour d'un arbrisseau^ ça l'étoufiFe. Malheureusement ma fille n'a pas été élevée dans ces principes-là.

— Cést un tort, père Guillaume.

— Eh! sans doute, monsieur le baron, mais vous savez comment je me suis marié. Ha femme, topt enfant, avait été confiée à mon père> en 93, dans un temps de troubles; elle était d'une famille riche et sa mère lui faisait apprendre toutes sortes d'arts d'agrément. On la croyait destinée à épouser quelque seigneur, un général, un gros négociant, que sais-jel Les années se passèrent comme ça. Le mari, qui était pavti pour l'Italie, ne revenait pas; un jour on apprit qu'il était mort. L'argant qu'il envoyait ne parvipt p}us; on alla à Nîmes — nous habitions alors les Céve^nes — pour Yoijp ce qui restait de s^ fortune. Mais ba)i ! tout avait été niangé, dilapidé ou confisqué.

— C'est-^à-dire vojé, jgropan^ela le baypn de Lursanna.

— Il ne restait rien ; ce coup-là tua la mère, et l'en-

URSULfe VOISIN. 407

fani^ âlots jentie fiUe/ nous resta. Nous Taimions tôm comme si elle aVait été de notre sang, et nous la gardâmes. Sur ces entrefaites, 1814 arriva. Mon père, qui était connu pour un bonapartiste, fut menacé. Les choses s'envenimèrent lors des troubles de Nîmes, et dans une rixe on le tua.

i'aiiraîspu mè venger, fêtais assez fort et j'avais assei d'atnis pour le faire; mais mon père m'avait appris à laisser le soin de la Vengeance à celui qui voit d'en haut, et je préférai m'éloigner. Je quittai les champs que son sang avait mouillés, et je vins m'établir à Olargues avec la pauvre fille. Je l'aimais sans le lùî avoir jamais dît, et cependant elle m'épousa. Je crois vraiment qu'elle le fit par reconnaissance bien plus que par amour. Mais, quand Ursule naquit, elle voulut ïui apprendre ce qu'elle savait; et voilà comment il se fait aujourd'hui qu'Ursule touche du piano, chante, brode et lit, comme une demoiselle de Moïitpeïlier.

-^ Ursule est vttie charmante fille, et ce n'est point uti si grand mstlheur, si avec tout cela elle a les qualités de son sexe et de sa position!.

— Elle les a, monsieur le baron, je ne m'en plains pas; et cependant il est bieri malheureux qu'elle sache tant de choses Oui, bien malheureux!

— Je ne vois pas trop cependant pourquoi.

— Ahl c'est que vous jugez de ces choses-là avec vos idées de gentilhomme; Ursule est douce et patiente, et nuUe mieux qu'dte né s'entend à diriger une

maison ; mais au milieu de tout cela^ je m'aperçois bien qu'elle n'est pas heureuse. Un père, voyez-vous, ne se trompe pas là-dessus. Il y a des jours oii je surprends Ursule à son piano ; elle chante des morceaux de musique qu'elle fait venir de la ville, et tout en chantant elle a les yeux pleins de larmes; puis, quand elle a fini, elle laisse tomber sa tête dans ses mains, et j'ai beau l'appeler alors, elle ne m'entend pas. Dans ces moments-là, la voix d'Ursule vient je ne sais d'où et me remue les entrailles, à moi qui ne suis pas sensible à ces choses-là.

— Elle doit avoir la voix dramatique, dit d'un ton capable le baron. C'est un contralto ou im mezzosoprano.

— C'est possible, répondit le père Guillaume de l'air de quelqu'un qui ne comprend pas. D'autres fois elle sort au petit jour, et va courir par les bois; je l'ai rencontrée ainsi sous les saules, regardant l'eau couler à ses pieds. Je la pouvais tirer par le bras avant qu'elle s'aperçût que j'étais là. Quand je lui demande à quoi elle pense, elle me répond qu'elle n'en sait rien et me suit en souriant; mais lorsque je fais semblant de tourner la tête, elle porte le coin de son tablier à ses yeux. Elle est rentrée à la ferme après des promenades de quatre à cinq heures, toute trempée par la pluie, sans y avoir pris garde ; on dirait que son esprit est dans les étoiles; j'ai voulu lire dans les livres qu'elle feuillette, au coin du feu, en hiver, je n'y ai rien compris ; j'ai quelquefois senti une si furieuse colère contre

tmstJLË voisnt. 109

tout ce qui cause ses chagrins^ que je voulais jeter les livres par la fenêtre, et le piano au feu; mais je suis retenu par la crainte de faire une trop grande peine à Ursule. J'ai pensé à lui donner toutes sortes de colifichets, des dentelles, des rubans, des bijoux, un tas de choses comme les aiment les jeunes filles; elle les prenait et ne les mettait jamais; elle en a deux tiroirs tout pleins auxquels elle ne touche pas. Qua^d je m'avise de la gronder, elle m'écoute en baissant la tête, me dit que j'ai raison, passe ses petits bras autour de mon cou et m'embrasse. Je ne sais plus que dire alors, et je l'embrasse aussi. Puis, quand vient le soir, je la trouve plantée au milieu d'un pré, regardant le soleil se coucher; un taureau lui viendrait dessus qu'elle ne l'entendrait pas. Ah ! monsieur le baron, tout ça ne serait rien, si elle était heureuse; moi, je m'y habituerais à la fin : est-ce qu'un père ne s'habitue pas à tout? Mais c'est en elle que j'ai mal.

Ici le père Guillaume passa le revers de ses larges mains sur ses yeux, où brillaient deux larmes; mais, comme s'il eût été fâché de ce témoignage de faiblesse, il appliqua un si vigoureux coup de b&ton à un jeune peuplier, que l'arbre, rompu, tomba sur Therbe.

— Ça ne sera rien, mon vieil ami, s'empressa de dire M. de Lursanne, Ursule a dix-huit ans, il faut la marier.

— Si je le croyais, ce serait bientôt fait.

^ Ck)mme il achevait ces mots, le père Guillaume s'arrêta. Les deux promeneurs étaient arrivés à l'extré-

ilO PARI8IBN1IBB ET ^R0V|N€IALES.

mité d'une haie qui bordait un diamp de luzerne. - n ne faut pas^ reprit-il, que l'histoire de mes petits chagrins nous fasse oublier le but de notre course. Voilà, ajouta-t-il en étendant son bâton dans la direction d'un bouquet de peupliers, le pré que vous m'avez demandé. C'est de la bonne terre; il arrondit notre métairie des Fieux, et je vous le cède bien volontiers, si vous voulez me donner en échange un coin de bois que vous avez derrière les Trois-Deniers.

— C'est fait, père Guillaume; touchez-là et prenez le bois.

Après cette courte affaire, les deux interlocuteurs se séparèrent ; le baron prit par la vallée pour retourner à son château de Lursanne> et le pè^e Guillaume par les collines pour rentrer à sa ferme, qui était connue dans le pays sous le nom du Mas d'Aigues-Yives, nom qui lui venait sans doute d'une fontaine dont les eaux fraîches sortaient en nappes blanches des flancs d'un rocher contre lequel s'adossait le bâtiment.

Quand il arriva sur la pelouse dont les vertes ondulations s'étendaient devant la ferme, Ursule était assise sur un Ironc d'arbre, distribuant du grain à une bande de poules et de poussins qui gloussaient autour d'elle. Percevault était non loin de là, ajustant le manche d'une pioche; quelques vaches ruminaient, mollement couchées dans l'herbe; on entendait au loin le bêlement des chèvres qui broutaient le thym sur les collines, et dans la ferme les chants des filles qui battaient le lait. Le père Guillaume, encore ému des discours

tRSULB VOISIM 111

qu'il avait échangés avec M. de Lursanne, s'arrêta un instant pour considérer ce tableau doux et calme qui reposait ses pensées un peu tristes; sa fille alla vers lui et lui prit la main en cherchant son regard.

Le père Guillaume se pencha pour Tembrasser au front.

— Tu as encore couru par les champs^ ma fille^ lui dit-il en sentant sous ses lèvres Tépiderme encore moite d^rsule.

— Mon père, c'est que.,.

— C'est que tu as eu fantaisie de te promener un peu trop loin et un peu trop longtemps; c'est bien^ je ne suis pas en humeur de te gronder aujourd'hui; retourne à tes poules qui trottent après toi, et ne t'éloigne pas de la maison, j'aurai à te parler.

Tandis qu'Ursule s'éloignait, le père Guillaume appelait Percevault.

— Percevault, criait-il, va m'apprêter Pierrof/ tu lui donneras un peu d'avoine et tu lui mettras la selle neuve. Il faut que je me rende à Olai^es.

— Ça sera bientôt fait, dit l'autre en jetant sur son épaule la pioche réparée; mais voici H. le curé qui arrive par le sentier; on dirait qu'il monte à la ferme.

— Va toujours; s'il a à me parler, nous parlerons tout aussi bien en marchant.

Le curé arrivait au petit pas de sa monture, vieux cheval gris qui s'en allait tout doucement donnant parci par-là un coup de dent aux touffes d'herbe; le curé le laissait faire, ayant pris, depuis longues années^

m PARISIENNES ET PROTIRCULE$.

rhabitude de ne contrarier en rien ses inclinations à la fois gourmandes et paresseuses. D'une main il tenait tout ouvert^ au-dessus de sa tête, un lai^e parasol en soie rouge^ et de l'autre il se servait de son tricorne usé comme d'un éventail; sa soutane éraillée aux .coudes^ et que de longs et laborieux services marbraient de teintes blanches^ tombait sur la croupe du cheval^ qui la balayait à coups de queue^ sous prétexte de chasser les mouches; sespieds^ chaussés de bas de filoselle noire^ tenaient à l'aise dans de forts souliers à boucles, dont le métal économique se trahissait sous la nuance effacée d'une couche d'argent plaqué. Mais si tout était pauvre^ tout était propre ; la face pleine et rebondie respirait la meilleure humeur^ en même temps qu'elle commandait le respect par la douceur du regard^ la mansuétude du sourire et la grftce des contours que l'embonpoint n'avait pas déformés. Les mains nues étaient belles^ et la taille haute et bien prise encore^ quoique la chevelure ai^entée et le front déjà ridé du curé accusassent la soixantaine.

— Vous avez à me parler^ monsieur Solieu? lui dît le père Guillaume en s'avançant vers le curé avec toute la lenteur et la gravité qui convenaient à son titre de maire.

— Oui, père Guillaume.

— C'est que je ne vous cacherai pas que j'allais partir pour Olargues, où m'appellent les affaires de la commune.

— Eh bien ! nous ferons route* ensemble et nous

causerons jusqu'au village. Vous voilà sur Pierrot et moi sur Bijou ; ce sont deux vieux amis qui ne se chicaneront pas; mettons-leur la bride sur le cou, et partons.

Un instant après, le curé et le maire, ces deux colonnes de Fédifice communal, trottaient à côté l'un de Fautre, celui-ci tenant son bâton de coudrier à la main et celui-là son parasol sur la tôte.

Quand les deux amis se trouvèrent engagés dans le chemin creux qui conduisait à Olargues par le pied des collines, le bon curé, retenant encore la bride de Bijou, qui se gardait bien pourtant d'aller vite, entama la conversation en ces termes :

— Votre fille, père Guillaume, a dix-huit ans, je crois, depuis la Chandeleur; elle est aussi bonne que jolie, et m'est avis qu'elle ferait une excellente ménagère ; ne vous semble-t-il pas qu'il serait temps de la marier?

— J'y ai pensé quelquefois, monsieur Solieu, mais j'attends, pour me décider, qu'Ursule elle-même ait fait un choix.

— Prenez garde, père Guillaume, prenez garde; les jeunes filles sont un peu trop disposées à prendre de beaux yeux pour un bon cœur. Je ne dis pas cela pour Ursule, mais avec les filles, surtout avec celles qui sont jolies, on ne sait jamais comment on dort.

^ — C'est vrai, c'est vrai, reprit le fermier que ces paroles ramenaient aux pensées que lui-même avait exprimées le matin.

4U PABISIENNES ET PR0Y11ICIALB8.

— Ursule a le cœur droite mais elle a la tâte un peu chaude^ ajouta le curé; défendez-la contre son propre entraînement^ et ce qu'il y a de mieux à faire pour y parvenir, c'est de la marier.

La concordance des paroles de H. Solieu avec celles de M. de Lursanne^ frappa Tesprit du père Guillaume*

— Je me déciderais peut-être, reprit-il alors, si j'avais soiis la main le gendre qu'il me faut, ou, pour mieux dire, le mari qui lui convient.

— N'est-ce que cela î s'écria le curé ; eh bien ! j'ai voire affaire. Vous savez si j'aime Ursule : c'est mon devoir; mais je l'aime plus que mes autres pénitentes, parce que c'est bien l'âme la plus blanche de mon troupeau* Voilà déjà longtemps que je roule dans ma tête le projet de l'établir, et, je l'avoue, ce n'est pas facile. Elle a reçu une éducation qui a singulièrement développé sa délicatesse et sa sensibilité. Ce n'est donc pas un rustaud, bon homme au fond, mais lourd et grossier dans la forme, qu'il lui faut. Enfin, ce matin, la Providence m'a fait mettre la main sur le seul mari qui lui convienne.

— Oùestrildonc?

— Au Mas des Roques.

— André Huchauxî

— Lui-même. André a de ving1>-sept à vingt-huit ans ; c'est un grand garçon bien bâti, actif et travailleur. S'il n'en sait pas autant qu'un avocat de Saint-Pons, il en sait toujours plus long que tous les gens d'Olargues ensemble. Vous savez son histoire?.

URSULE VOISIN. iiS

— Pas trop.

— Il s'est enrôlé à dix-huit ans; André avait la tête un peu près du bonnet^ et il parlait à tout propos de se faire général; il a commencé par se faire soldat^ et il est revenu sergent-fourrier. Si sa langue n'avait pas été aussi vive^ il aurait eu les épaulettes de lieutenant; mais il parlait quelquefois quand ce n'étât pas son tour. Il s'est battu comme un diable en Afrique^ où son nom a été mis trois ou quatre fois à Tordre du jour. Il a la croix. C'est quelque chose.

— Tout cela est fort beau ; mais ne le dit-on pas un peu mauvais sujet?

— C'est selon comme vous l'entendrez. Après tout^ père Guillaume^ nous pouvons nous dire ces choses-là entre nous. J'ai toujours remarqué que ceux qui avaient fait un peu longtemps l'école buissonnière n'étaient pas les pires maris. Il y a des hommes qui sont comme les serpents; ils changent de peau, et là où il y avait un mauvais garnement, vous trouvez un petit saipt. André a fait quelques études au séminaire de Saint- Pons; malheureusement, il n'avait pas la' vocation, et, un beau matin, il prit la clef des champs et s'enrôla. En arrivant au corps, il plut au chef de son bataillon, qui en fit son secrétaire, et entre le bivouac et le coup de fusil, il a complété son éducation. Après avoir servi sept ans, il est revenu au pays, et en voilà deux qu'il gère le bien de son oncle. Le vieux bon-» honmie n'a que lui pour héritier; ses terres ne sont pas aussi belles que les vôtres, mais cependant

ii6 PABISUDIKBS BT PROVINCIALES. .

elles valent bien quarante ou cinquante mille livres.

— Ce n'est pas la différence qui serait un obstacle. Il s'agirait de savoir si André plairait à ma fille. Qu'en pensez-vous?

— Ha foi^ père Guillaume^ ce sont là de ces choses dont le plus malin ne saurait répondre. Oui ou non^ qui le sait? Je crois que beaucoup de femmes n'en savent rien elles-mêmes quand elles répondent. Vous plalt-il à vous comme gendre ?

— Je n'en voudrais pas d'autre. U est bien de sa personne^ point tapageur ni braconnier^ et puisque vous vous faites garant de sa moralité^ je n'ai plus rien à demander.

— Eh bien ! père Guillaume, je vous dirai maintenant qu'André aime Ursule depuis plus d'un an ; il ne lui en a jamais rien dit; voyez si c'est un honnête garçon. Ce matin il m'a tout avoué en me demandant conseil, et tout aussitôt je suis allé vous trouver.

— Vous avez bien fait, et j'en parlerai à ma fille. Comme Us disaient ces mots, les deux amis passaient

sur le pont d'Olargues; ils se serrèrent encore une fois la main et se séparèrent, le curé allant au presbytère^ et le maire à la maison commune.

UUSULJÎ VOISIN. in

in

Le père Guillaume était de ces hommes qui pèsent mûrement les choses avant de les adopter ou de les rejeter. Comme les gens simples et qui se savent ignorants^ il se méfiait de son propre jugement^ ce qui l'empêchait de prendre un parti au premier mot^ comme le font les hommes d'un très-grand ou d'un petit esprit ; mais lorsqu'une fois la vérité avait pénétré sa pensée^ il s'y attachait avec toute la fermeté d'un caractère d'autant plus tenace qu'il était lent. Tout en revenant au Mas d'Aigues-Vives^ il repassait dans sa mémoire les paroles du curé^ et ne pouvait s'empêcher de le trouver toutes pleines de raison. Et les choses marchèrent si bien dans son esprit qu'en arrivant sur la pelouse il était tout à fait décidé à suivre les conseils de M. Solieu.

Or^ si le père Guillaume mettait beaucoup de lenteur à prendre un partie il était difficile ensuite de le faire revenir sur celui qu'il avait arrêté^ et comme il ne perdait jamais de temps entre la conception et l'exécution de sesprojetS; aussitôt après qu'il eut dlné^ il passa dans sa chambre avec Ursule et lui fit part de l'entretien qu'il avait eu avec M. Solieu.

Le lendemain, au petit jour^ Percevault passait sous les fenêtres d'Ursule. Il leva la tête. Une lumière brillait encore derrière les rideaux tremblants ; les croisées étaient toutes ouvertes.

— Qu'a-t-elle donc î elle n'est pas couchée^ murmura Percevault.

Il s'arrêta ; un son doux et plaintif se mourait à son oreille.

— Elle prie^ dit-il.

Il écouta ; quelques sanglots à demi étouffés brisaient le chant qui s'élançait et retombait en modulations entrecoupées.

— Elle souffre,, ajouta-t-il.

Il inclina sa tête nue et s'agenouilla sur, l'herbe : une prière inarticulée sortit de sa bouche, et des larmes roulèrent sur ses joues. Quand le chant eut cessé, il se releva.

— Malheur à celui qui l'a fait souffrir, malheur à lui, si je le connais I murmura-t-il.

Une ombre passa devant la lumière et la silhouette élégante d'Ursule se dessina dans la pénombre de la fenêtre. Percevault s'écarta doucement du mur, et se perdit à l'angle du bâtiment.

Déjà les coqs chantaient et les bœufs reniflaient aux portes des étables ; un instapt après, la ferme entière se réveillait ; les troupeaux sortaient en bêlant et arrachaient d'une dent avide l'herbe humide et parfumée. Le père Guillaume, son fouet à la main, descendit sur la pelouse.

^ Que fais-tu là' ? ditpil à un bouvier qui attacbait au joug d'une charrette deux grands bœufs nonchalants ; tu n'enfends rien à ton métier 1 Et prenant des mains du bouvier étourdi les courroies et le joug^ il fit ployer la tête aux bœufs^ et les poussa près du timon.

— Va^ maintenant^ reprit-il» et qu'on se presse un peu. Rien ne marche ici.

— Certainement il s'est passé quelque chose^ pensa Percevault ; mais il n'eut pas le temps de se livrer à ses commentaires. D'une voix tonnante^ le pète Guillaume lui demanda s'il ne se dépêcherait pas bientôt d^aller faire sa tournée dans les bois^ et Percevault partit sans plus attendre.

Quelques heures après^ vers midi^ Lionoel franchissait encore une fois le ruisseau où la veille il avait rencontré Ursule. Le soleil rayonnait daaA le ciel bleu; le creux des vallées et le flanc des collines semblaient voilés d'une poussière d'or qui séintillait à la surface du sol^ on entendait dans l'herbe drue bruire les insectes invisibles qui puisent la vie dans la chaleur.

Lionnel passa la main sur son fibnt^ que la sueur humectait. Un sourire effléUra ses lèvres^ lorsqu'il se trouva près du bouquet d'arbres où Ursule s'était laissé prendre^ et le chasseur> s'étaht arrêté un instant^ promena ses regards autour de lui^ comme s'il se fût attendu à voir la souriante fille surgir du milieu des sureaux.

— Ursule ! dit-il à demi-voix.

Un ramier s'échappa des rameaux d'un tilleul ; mais

420 PABISIDfinS BT PROVINCIALES.

le rideau tremblant des saules ne s'entr'ouvrit pas ; la prairie toute chargée de fleurs resta solitaire ; le silence était partout. Seulement^ au ciel lumineux^ comme un point dans l'espace^ une alouette chantait perdue dans Pazur.

Lionnel s'enfonça dans la prairie^ son fusil sur Vépaule^ tandis que Tépagneul^ qui semblait se souvenir aussi de la levrette^ trottait à ses côtés^ Toreille

Au bout de la prairie^ le chasseur entra dans un chemin encaissé qui séparait le vallon de la colline dont les pentes étagées étaient couvertes de vignes ; le soleil frappait d'aplomb sur les murs d'appui; la lumière^ répercutée par les pierres blanches rayonnait dans le chemin^ qu'aucun arbre ne protégeait^ et où n'arrivait plus la fraîcheur du ruisseau. Lionnel jeta un regard désespéré vers le ciel étincelant^ et le souvenir des raisins d'Ursule traversa son esprit. Que n'eût-il pas donné alors pour la rencontrer^ légère comme une biche^ avec son panier sous le bras 1

— Mais la voilà ! s'écria-t-il.

C'était ))ien elle^ en effet ; au détour du chemin^ au pied d'un olivier, Ursule était couchée sur la terre rouge et calcinée. Elle semblait dormir, la tête reposait sur un de ses bras, tandis que l'autre pendait le long du corps affaissé; l'ombre mouvante de l'olivier tremblait sur elle sans la défendre contre les rayons du soleil. La levrette, immobile à ses pieds, la regardait.

Lionnel accourut ; un sourire entr'ouvrait sa bouche

et 3 allait se pencher pour réveUler la belle endormie^ lorsqu'il s'arrêta soudain.

Les yeux d'Ursule^ à demi fermés^ laissaient filtrer lentement de grosses larmes qui allaient se perdre dans les tresses flottantes de ses cheveux. Un regard presque éteint^ vague et noyé dans les pleurs^ se jouait sous ses paupières rougies ; un frisson convulsif agitait ses lèvres blanches et ses doigts crispés broyaient une toufie d'herbe quHls avaient arrachée au pied de Tarbre.

— Ursule ! s'écria Lionnel.

La jeune fille demeura silencieuse ; sans les larmes qui mouillaient ses joues et la respiration haletante et saccadée qui soulevait sa poitrine^ on aurait pu la croire morte.

— - Ursule^ reprit le jeune homme en la soulevant dans ses bras^ Ursule, qu'avez-vcois? mon Dieu, qu'avez-vousî

Ursule se laissa faire comme un enfant ; sa tête retomba sur Tépaule de Lionnel ; elle ne voyait rien, n'entendait rien, mais le frisson parcourait tous ses membres brûlés par la fièvre.

Lionnel Tappuya sur son cœur et se prit à coller ses lèvres sur ce front désolé en l'appelant d'une voix inquiète et douce.

Ursule leva ses paupières ; un éclair illumina ses yeux.

— Lionnel I vous! vous! cria-t-elle d'une voix brisée par l'émotion; et la pauvre enfant, jetant ses bras autour du cou du chasseur, cacha sa tête sur nos sein en pleurant.

—Vous ne savez pas, re(Mritr^e enfin, vous ne savez pas ? ils veulent me marier.

-Qui!

— MonpèreetM. Solieu^ le curé. Lui que je croyais sLbon, me faire tant de mai, à moi .qui Taimais !

• — Vous marier, et avec qui 1 demanda lionuel^ qui ne pouvait se défendre d*un trouble inaccoutumé.

— Le sais-je bien ? Il me Ta dit pourtant. Avec qui? attendez que je cherche*^. J'ai le coeur brisé.

— Pauvre Ursule!

— Oh l je suis bien malheureuse! Mais qu'iinpoirte le nom de celui que Ton me veut donner.. Je nerveux pas répouser, ni lui, ni un autre.

— Non, vous ne repenserez pas, Ursule j c'est impossible ! vous marier, vous, à quelque lourd paysan? Hais votre père n'y pense pas, et je saurai bien Tempecher.

— Oui, vous Tempécherez. Je savais bien que je ' pouvais compter sur vous, Lionnel;vous ne m'abandonnerez jamais. Tenez, j'ai cru cette nuit que j'allais mourir. Le matin je me suis levée au jour naissant; j'étais encore tout habillée. Je suis descendue, et sans savoir où j'allais, je me suis mise & courir par la campagne ; une idée, un nom me poursuivait. Âh I c'est cela, André Huchaux*

-— André Quchaux, le s^ent ?

— Lui-même. André Huchaux qu*on veut faire mon mari, mon mari à moi, c<»nme sije pouvais aimer quelqu'un qui ne serait pas vous.

URStJLB YOism. 123

— Ursule!

— Hais vous le savez bien ! Yoilà si longtemps que je sois comme votre sœur^ et j'étais si heureuse de penser que vous ne quittiez pas le pays. Hais que vous disais- je donc ! Ah! oui, je voulais vous parler^ vous dire tout ; j'allais^ j'allais toujours^ puis Teffiroi m'a retenue. Que de fois vous ai-je appelé! enfin^ brisée de fatigue^ je suis tombée au pied de cet arbre. Il me semblait que c'était ma dernière heure! Hais vous voilà ; vous me protégerez; ne doit-on pas protéger ceux qu'on aime^ et vous m'aimez^ LionnelY

— Ne lé savez-vous pas^ Ursule ; et puis-je ne pas vous aimer, vous qui êtes ma sœur?

— Je l'eâpérais à peine ; mais je ne crains plus rien maintenant; nous serons deux pouir vaincre mon père. Quand il saura que nous nous aimons^ il est bon^ il cédera. Que nous serons heureux alors !

Ursule riait et pleurait tout à la fois. Ce qu'ils se dirent pendant une heure qu'ils restèrent ensemble^. on peut le deviner. Enfin ils se séparèrent^ et le moins qu'ils se promirent fut de s'aimer toujours.

Quand elle s'éloigna pour retourner au Has d'Aigues- Vives^ Ursule était encore trop sous l'impression de cet amour tout à coup avoué pour sentir autre chose que son enivrement; elle allait par'ieis prés' et les bois^ chantant ou cueillant à petit bruit des fleurs^ auxquelles elle confiait le nom de Lioànel tout bas.

Le bouquet était déjà gros^ lorsqu'elle rencontra le curé monté sur le^ pacifique Bijou^ qui mâchait^

124 PARISIBNNES £T PROVINCIALBS.

selon son habitude^ les touffes d'herbe éparses sur le sentier.

— Bonjour^ mon enfant^ lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut.

-- Votre enfant^ monsieur le curé; je ne la suis plus.

— Qu'est-ce à dire, mademoiselle? reprit le bon curé, qui avait si souvent fait sauter Ursule sur ses genoux, qu'il s'était habitué à lui laisser prendre des façons pleines d'une douce familiarité.

— Non, monsieur, je ne vous suis plus rien, et je vous préviens que je suis fort en colère contre vous.

M. Solieu tira la bride de Bijou qui s'agitait, cherchant du gazon, et, le forçant à rester tranquille, se pencha sur la selle pour mieux voir Ursule.

— Si vous me regardez comme cela, monsieur le curé, je n'aurai plus laforce de me fâcher contre vous. Tenez, je vois que ça vous fait de la peine : embrassezmoi donc bien fort, et je n'y penserai plus. Seulement, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.

— Â toi! répondit le pauvre curé, se baissant pour embrasser au front Ursule qui se haussait sur la pointe du pied.

— Oui à moi ; mais descendez de ce vilain Bijou qui ne fait que remuer, et je vous dirai tout.

M. Solieu mit pied à terre, et Ursule commença son récit. A mesure qu'elle parlait, le curé secouait la tète, ouvrait de grands yeux et poussait de grands hélas!

tHSULB VOISIN. 125

— Ah mon Diea ! que m'apprends-tu là^ ma fiUe^ et de quoi me suis-je donc avisé ?

— Le mal n'est pas irréparable. Allez-vous pas vous désoler plus que moi^ à présent !

— Hais^ malheureuse enfant^ qu'allons-nous faire?

— Eh bien! c'est fort simple; je n'épouserai pas André Huchaux et je me marierai avec LionneL

— Hais tu l'aimes donc bien !

— Voilà un grand quart d'heure que je vous le répète. Si je l'aimais et s'il ne m'aimait pas^ est-ce que je songerais à devenir sa femme?

— Lui aussi, il t'aime?

— Sans doute , ça vous étonne?

— Oh ! non ; qui ne f aimerait pas? mais c'est bien malheureux. Ton père veut que tu épouses André; j'ai déjà parlé à ce pauvre garçon, qui en est fou de joie; â*ailleurs, H. de Lursanne ne consentira jamais...

— Nous le prierons tous deux si fort, qu'il sera bien obligé de consentir.

— Ah I vous croyez, petite fille, que les choses s'arrangent comme ça. Les prières n'y feront rien. Voyons, Ursule, il faut être raisonnable. . .

— ^ Pas du tout; j'aime Lionnel, et si je ne l'épouse pas, j'en mourrai.

— Allons, ne pleure pas ; j'irai trouver ton père, je parlerai au baron. C'est moi qui ai fait tout le mal, c'est à moi de tout réparer. Y parviendrai-je seulement?

426 PARISIENNES ET PROYINGIALES.

-^ Oui, moD père, vous y parviendrez^ le bon Dieu nous protégera I

— Ah l nous en aurons grand besoin. Enfin tranquillise-toi^ mon enfant ; je ferai ce que je pourrû.

Mais Ursule n'était plus tranquille ; tandis que le curé s'éloignait^ hochant la tête et soupirant^ Ursule regagnait le Mas d'Âigues-Vives^ laissant ses espérances en chemin^ comme un semeur son grain. L'exaltation des premiers instants s'était éteinte devant la réflexion^ et il ne lui restait plus que la crainte et le doute.

Le pauvre curé se trouvait dans un grand embarras. Il pressentait toute l'impossibilité de ce qu'il allait entreprendre ; mais^ stimulé par sa tendresse pour Ursule^ il se résolut à tout oser pour elle.

Au premier mot qu'il en toucha à Guillaume Voisin^ le fermier fronça le sourcil ; cependant il l'écouta patiemment et jusqu'au bout.

— Elle ne veut pas épouser André Huchaux^ dit-il alors; et pourquoi? parce qu'elle aime M. Lionnel de Lursanne. Voilà donc la cause de ses larmes^ quimd je lui ai fait part de mes projets ! C'est triste, bien triste; mais, en vérité, je n'y puis rien. '

— Cependant...

— Écoutez-moi, mon dier monsieur Solieu; vous savez si j'aime ma fille; eh bien ! j'aimerais presque autant ne jamais la marier que de lui vohr épouser le fils de M. de Lursanne.

'— Qu'avez- vous donc à objecter contre une tell^ union?

— H. de Liunsanne est trop haut pour moi. Si Tobstacie ne venait pas du baron^ il viendrût du fermier. Je me comprends^ et vous allez me comprendre aussi. Ma fille^ si elle aie cœur et Tesprit d'une demoiselle, a les habitudes et les mœurs d'une paysanne. Elle chante^ mais elle court souvent pieds nus par les prés; elle lit^ mais elle ne peut supporter un chapeau sur sa tête. Elle a de beaux sentiments^ mais elle n'a pas de bonnes manières ; sa mère n'a pu lui donner qu'une moitié d'elle-même^ celle qui la faisait aimer. Elle parle^ quand elle veut^ comme un livre^ mais elle touche dans la main du premier brave homme qui passe sur le chemin ; elle s'assied par terre^ sur l'herbe^ au milieu des champs^ et serait fort en peine^ je crois^ de saluer de la façon que je l'ai vu faire aux dames de Sdnt-Pons. Si H. de Lursanne consentait à ce mariage^ ma fille irait à Paris^ où l'air lui manquerait; elle ne sait pas ce que c'est que des habitudes dé vingt ans; le changement la tuerait. Elle serait heureuse six mois et soufirirait tout le reste de sa vie. On veïrait bien vite qu'elle n'est pas du monde où elle serait entrée et on le lui ferait sentir; il viendrait un jour où son mari la délaisserait. Qui consolerait Ursule alors? Il faut que chactm reste à sa place. Marier Ursule à Liônnel^ c'est donner une fauvette à un paon. Laissez la fauvette dans les bois. Est-il bien sûr que Lionnel ainïe Ursule de la manière qu'elle croit? J'en doute. AU demeurant^ André Huchaux lui convient mieux comme mari^ et je saurai bien la rendre heureuse malgré elle, "

128 PARISIENNES ET PHOYINGlAUtS.

M. Solieu ne savait trop que répondre à ce discours; il essaya quelques timides observations^ et obtint, seulement après une longue discussion, que le père Guillaume n'userait pas tout de suite de son autorité, et laisserait à sa fille le temps de se remettre de son émotion.

Hais ce fut bien une autre affaire quand le cmré se présenta chez M. de Lursanne.

Lionnel avait tout avoué au baron avec la juvénile exaltation d'un cœur de vingt ans. Tout d'abord Tétonnement du baron surpassa sa colère ; mais quand il vit que son fils prenait au sérieux ce qu'il appelait, lui, ex-page de Louis XVIII, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis, des folies amoureuses, il entra dans un furieux emportement, et signifia à son fils qu'il le déshériterait plutôt que de lui donner son consentement.

M. de Lursanne se promenait sur une terrasse, lorsque M. Solieu se présenta. — Le pauvre curé avait préparé un fort beau discours* très-édifiant, sur la matière épineuse qu'il avait à traiter; mais^ dès l'exorde, le baron l'arrêta,

— Et vous aussi, monsieur le curé î s'écria-t-il. Vous avez donc tous juré de me faire perdre la tête aujourd'hui? Pour qui me prend-on ici? pour un oncle de comédie? quelque Géronte bon à mener par le nez? un vieux bonhomme qui n'a ni plus ni moins de cervelle qu'une linotte?

— Âh I monsieur le baron , jamais une telle

tJRStJLË VOISIN. lîd

^— Et VOUS avez bien fait^ morbleu! car vous seriez tombé dans une étrange erreur. Si vous vous êtes tous lignés contre moi^ vous perdez votre temps, je vous en préviens. Bel hymen vraiment ! le fils, Funique héritier du baron de Lursanne^ qui a été page et sous-préfet^ épouserait la fille du père Guillaume Voisin^ un fermier!

— Un brave homme^ un maire^ que vous-même estimez.

— Sans doute^ je Testime; mais qu'est-ce que cela prouve ? Qu'est-il^ ce maire? rien ! Voilà une belle affaire qu'une écharpe tricolore ! Qtfa-t-il, ce fermier? quelques méchantes terres qui valent peut-être quatrevingt mille livres^ et qui rapportent mille écus de rente ! Tenez^ vraiment^ ça me donnerait envie de rire^ et je suis bien fou de disputer sur un pareil sujet. Lionnel sera baron de Lursanne.

— Dieu nous fasse la grâce d'éloigner ce temps !

— Le temps ne fait rien à l'affaire ; il le sera, il aura quarante mille francs de revenus en beaux domaines, et j'ai quelque part un portefeuille assez lourd. L'écu de notre maison porte l'azur à l'épée d'or en pal accostée d'alérions du même couronnés d'argent, et je donnerais tout cela à mademoiselle Ursule Voisin ? C'est une sotte plaisanterie.

— Pauvre petite! murmura le curé en manière d'aparté.

— Il faut que mon fils fasse son chemin, et il ne me convient pas de lui attacher au pied une paysanne

iSQ PARISIENNES ET PROViNGtALES.

comme un boulet, tejprii le baron, dont la verve éLoquente ne s'épuisait pas de sit6t. Voyez la belle figure qu'il ferait, entrant, avec sa petite fermière au bras, dans les salons d'un ambassadeur ! Voilà donc où il en voulait venir, M. Guillaume, avec ses beaux discours sur l'éducation de sa fille I Ah 1 le vieux renard 1 il tfttait les choses de loin 1 Et moi qui , bonnem^, donnais dans la nasse et lui répondais sérieusement! Ah! mattre Guillaume, voilà dans quelles espérances vous élevez vos filles et voilà de quelles fumées vous repaissez votre imagination; vous avez tort, et rien de ce que vous désirez ne sera; c'est moi, Rodolphe de Lursanne, qui vous le dis I

— Hais, monsieur le baron, dit tout à coup le curé, qui, depuis un instant^ écoutait attentivement la philippique du gentilhomme, vous auriez tort de vous aiv rèter à de telles suppositions.

— Ciomment?

— Le père Guillaume n'a jamais entretenu les espérances auxquelles vous faites allusion; bien au contraire, il a signifié à sa fille qu'il lui donnait un autre mari, et il m'a déclaré, à moi, ce matin, que lors même que vous consentû*iez à ce mariage, il n'en voudrait pas, lui, Guillaume Voisin, maire d'Olargues et fermier.

— Plalt-ilt fit le baron qui s'imaginait ne pas bien comprendre.

— Je dis que le père Guillaume est tout à fait d'accord avec vous pour repousser une alliance qui ne

^ tRSULE VOISIN. ^ J3l

saurait pas plus lui convenir qu'elle ne vous convient. Ce que j'aurai à dire à Ursule de votre part, faudra bien que je le dise à Idonnel de la sienne.

M. Sdieu ne laissa pas au baron le temps de répliquer, et tourna les talons. Avant que H. de Lursanne fût revenu de son étonnement, le caré, à cheval sur Bijau, trottait dans l'avenue du chftteau, si fort ému par les railleries dont le discours du baron avait été assaisonné, que, sans le savoir, il émoustillait les flancs de l'animal à coups de soulier et à coups de parapluie, au grand mécontentement de Bijotiy qui ne s'était jamais vu traiter d'une si rude manière.

M. de Lursanne regardait le curé s'éloigner, muet, immobile, stupéfait. Ce qu'il venait d'entendre bourdonnait à ses oreilles co'mme un bruit importun et confus. La pensée que Guillaume avait pu refuser une alliance que les familles les plus considérables de l'arrondissement se disputaient, lui était insupportable, et malgré le témoignage de ses sens, il ncj l'admettait pas.

— C'est impossible, s'écria-t-il brusquement après qu'il eut ressassé dans son esprit la réponse du curé, c'est impossible ! H. Guillaume est un compère madré qui ne dit pas tout ce qu'il pense. S'il ne veut pas, c'est qu'il sait que les raisins sont trop verts ; car si je voulais, moi !

Puis il rentra au château, grommelant tout bas entre ses dents : L'imperUnent, se donner les gants d'un refus ! où l'oigueil va-t-il se nicher ? mais je ferai bfen

432 PARISIENKËS ET PROVINCIALES.

voir au pays que c'est moi^ baron de Lursanne, qui n'ai pas voulu !

Il n'avait fallu qu'une heure pour bouleverser tous les cœurs et changer toutes les physionomies. Les espérances de deux familles étaient fauchées comme des épis mûrs fouettés par la grêle ; ce coin de ciel bleu où la lumière rayonnait venait de se voiler de tempêtes.

Le père Guillaume allait d'un pas heurté par les b(»is^ le sourcil froncé. De peur de trahir les secrètes douleurs qu'il renfermait dans son âme^ il n'osait lever les yeux sur sa fille^ et ne pouvait lui parler. Quand il la voyait à la dérobée^ sa pâleur lui faisait mal^ et le tremblement de sa voix lui donnait des frissons qui l'obligeaient de s'éloigner pour ne pas s'attendrir. Leurs mains ne se rencontraient plus^ et les lèvres du père ne s'approchaient plus du front de sa fille; tous deux souffraient sans se le dire; le fermier espérait tout du temps; Ursule étouffait ses sanglots ; la peine de son père lui déchirait le cœur^et cependant elle ne se sentait pas la force de vaincre son fol amour. Elle errait dans la campagne^ ne comptant plus d'heures fortunées que celles qui s'écoulaient près de Lionnel^ encore étaient-elles empoisonnées par le remords^ car chez une âme aussi délicate^ une joie prise à l'insu de son père se transformait en souffrance après qu'elle était passée.

M. de Lursanne maudissait l'heure où il avait connu Guillaume Voisin^ et attribuait à sa coupable bonté la passion insensée qui lui ravissait son fils^ ce dernier et {>récieux rejeton d'une famille qui avait eu un de ses

tnsULE VOISIN. 133

ancêtres tué au siège d^Antioche. C'en était fait des missions diplomatiques^ des ambassades, des honneurs et des décorations qu'il rêvait pour son jeune héritier! L'amour avait fourvoyé Tambition 1 Qu'allait dire M. de Robure î

Lionnel^ emporté hors de sa voie par la fougue d'un amour en quelque sorte improvisé^ ébloui par la grâce et la beauté d'Ursule, luttait d'éloquence avec son père, et s'échappait, lorsqu'il était las d'homélies^ pour battre les champs à la recherche de sa jeune amante.

D'un autre côté; M. Solieu s'accusait d'être la cause première de tant de maux, et ne sachant que faire pour les guérir, allait d'Âigues-Yives au château de Lursanne, et du château de Lursànne à Aigùes-Yives, s'écartant parfois de son chemin pour pousser jusqu'au Mas des Roques où un autre cœur malade l'attendait. Et toujours trottant, consolant celle-ci après celui-là, suppliant l'un et priant l'autre, qu'il revînt de la ferme ou du château, il ne pouvait s'empêcher de murmurer tout bas : — Le père Guillaume a raison, et M. le baron n'a pas tort.

André Huchaux ne voulait pas abandonner les espérancesconçues aprèà les promesses du curé et l'aveu du père Guillaume. Pas plus que M. Solieu, il ne pouvait croire à la possibilité d'un mariage entre Lionnel de Lursànne et la fille du fermier, et il attendait, plein d'impatience, qu'une circonstance dissipât ce songe d'un jour d'été. .

i3i ^ ^ARISIÊNMBS ET PROVINCIALES.

Sur ces entrefaites^ un matin que Lionnel^ las de disputer avec M. le baron son père^ s'était échappé^ ainsi qu'il avait pour hd>itude de le faire chaque jour^ il se trouva à la gorge d'un étroit vallon^ dans lequel venmt de s'engager André Hucbaax. Lionnel suivait un petit sentier raboteux^ mince ruban tracé entre les ronces et les pierres par les pâtres ; tous deux^ en s'avançant sur cette ligne ondulense^ devaient infailliblement se rencontrer face à face; tous deux s'étaient aperçus au même instant^ et s'étaient reconnus avec cette promptitude de coup d'œil familier aux chasseurs^ et ni l'un ni l'autre ne voulut s'écarter du chemin.

Deux minutes après/les deux jeunes gens étaient l'un devant l'autre^ poitrine contre poitrine^ la main sur la crosse de lem*s fusils.

— Monsieur Lionnel de Lursanne^ je crois? dit André d'une voix que la colère faisait trembler.

— Monsieur André Huchaux; m'a-ton dit? répondit Lionnel froidement.

— Alors écoutez, monsieur ! s'écria André^ je n'ai pas cherché cette rencontre^ mais je l'accepte en remerciant le hasard qui me l'a envoyée ; une explication devient indispensable entre nous.

— Reste à savoir maintenant s'il me ccmviendra de vous la donner^ monsieur.

— Il le faudra pourtant bien!

— Je n'en sais rien encore.

— Vous aimez mademoiselle Ursule Voisin...

URSUUB VOISIN. ^135

— Vous n'exigez pas^ je Vespère^ que je vous rende compte de mes pensées?

— C'est que je Taime^ monsieur^ entendez-vous î'

— Vous en êtes parfaitement libre^ si la chose vous plait^ mais vous n'avez pas^ j'imagine^ la prétention de croire que l'histoire de vos sentiments puisse m'intéresser.

Un édair illumina les yeux d'André et ses doigts ser« rèrent convulsivement la crosse de son fusiL

Mais plus maître de lui-même^ André fit un pas en arrière^ appuya la crosse de son arme à ses pieds et se découvrant la tête avec un geste plein de noblesse en même temps que de simplicité^ il reprit :

— J'ai mal commencé cet entretien; j'ai eu tort^ monsieur de Lursanne^ et je le reconnais.

Lionne!^ surpris^ s'inclina légèrement.

— Il ne m'arrive pas souvent de parler à des personnes de votre condition^ et la vivacité de mon caractère m'emporte quelquefois^ continua le sergent. Mais permettez-moi d'insister sur la nécessité d'une explication fi*ancbe et loyale entre nous.

— Voyons, monsieur, dit Lionnel, je suis prêt à répondre.

— Je ne vous demande pas si vous aimez mademoiselle Ursule, je le sais trop pour mon malheur; peut-être saviez-vous aussi que je l'aimais. M. Guillaume Voisin agrée la rech^/che que je fais de sa main, mais, vous êtes là, et je ne puis rien espérer tant que vous y serez. Cependant j'aime trop sa fille pour consentir

139 « PARISIBIfNBS ET PROVINGIALES.

à la perdre^ et je ne pense pas non plus que, de votre côté, vous vouliez renoncer à elle.

— - Moins à présent que jamais.

— Je vous comprends. Un autre à ma place, ne se sachant pas aimé, se retirerait peut-être. Je ne suis pas de ce caractère-là, ayant pour habitude de ne pas reculer, ma partie fût-elle perdue. Je ne vous dirai pas que, sans Ursule, je mourrais ; mais je puis ajouter que, sans elle, je ne serai jamais heureux. Or, je tiens à mon bonheur plus qu'à ma vie, et, comme je vous trouve entre elle et moi, je viens vous prier, monsieur de Lur^ sanne, de terminer notre rivalité d'un coup.

Lionnel ne s'attendait pas à une provocation conçue en ces termes. Tout d'abord il avait pu croire à une querelle où la force du poignet aurait décidé de la question ; puis, un instant après, le changement qui s'opéra dans les manières d'André Huchaux lui avait fait croire que la rixe tournerait en discussion. — Il y aura des protocoles et pas de coups, avait-il pensé; mais il s'aperçut que ce n'était pas ainsi que son rival l'entendait; surpris à l'improviste, un instant il garda le silence.

André attribua son immobilité à un autre sentiment, n fronça le sourcil, puis, réprimant son émotion, il reprit :

— Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai été militaire, et la croix que j'ai gagnée...

Lionnel l'arrêta d'un geste.

— C'est un duel que vous me proposez, monsieur ;

IIR8DLB YOISllI 137

je Taccepte. J'attendrai que vous m'ayez fait connattre vos témoins; les miens auront Tbonneur de s'entendre avec eux.

— Ne pouvons-nous faire que la chose aille plus rondement?

— Je serai à votre disposition ce soir^ si vous le voulez.

— - Les gens qui souffrent ont bâte d'en finir. Pourquoi ne nous battrions-nous pas ici^ et sur l'heure ?

— Sans témoins?

— Eh 1 qu'importe? nous sommes tous deux hommes d'honneur^ nous ferons nos conditions nous-mêmes et sans disputer.

— Mais après une pareille affaûre^ le plus à plaindre serait le survivant. Pour éviter un témoin^ nous pourrions bien faire intervenir le procureur du roi.

— Non pas; j'ai dans ma poche le carnet où j'inscris les dépenses de la ferme ; nous allons chacun en déchirer un feuillet et nous écrirons dessus que nous nous sommes battus en duel^ bravement et loyalement^ et que le mort a été bien tué.

Tout en disant ces mots^ André avait tiré le carnet de sa veste^ déchiré un feuillet et tracée au crayon^ quelques lignes qu'il avait signées.

— Tenez^ monsieur de Lursanne^ voilà comment j'entends ça ; faites comme moi et signez^ si la chose vous convient^ dit-il^ en présentant le morceau de papier au jeune homme.

lionnel était brave; il ne voulait pas donner à son

438 PARISIBNlfBS KT I^ROVUICIALES.

adversaire la pensée qvTû pouvait être moins résolu que lui^ et'prenant le carnet des mains d^André^ il signa sans répondre.

— Maintenant^ reprit le fermier des Roques^ nous n'avons plus qu'à régler entre nous les conditions du combat. Quant aûi firmes> les vtsiicî.' 9^os fusils sont doubles tous deux; nous ne nous en servons ni mieux^ ni plus mal Tun que l'antre; vous plâU-il que nous en usions?

— Volontiers.

— Ce ne seront^ après tout/ que des pistblets nn peu plus 'longs que d^autres. J'ai dans ma carnassière des balles dont je me sers pour tirer au loup^ quand^ par hasard, mes chiens en fcmt lever quelqu'un, ^ous allons en g^sser une dans chaque canon. Ça fera deux coups au cas où le premier ne porterait pas.

— - Très-hien ; il ne reste plus qu'à fixer la distance.

— Celle qui vous conviendra. Cinquante ou soixante pas vous semblent4b suffisants ?

-- C'est tout ce qu'il faut^^ répondit Lionnel, qui puisait dans sa fierté le sang-firoid que son nval tirait de l'habitude qu'il avait contractée en Afrique^ de voir lo danger face à face.

— Voilà qui est fait« Vous allez> si vous voules, vous placer contre cet amandier, et moi^ je me mettrai là-bas près de ce chêne v^rt. C'est biaa^ je croîs^ la distance,

— Et qui tirera le premier ? ^ .

— Vous, c'est moi qui provoque.

. . *- Point du tout, je ne puis accepter uatel avantage.

URSULE voism. 139

— Cependant c'est la règle.

— Je ne me bats^^pas si vous iBsistes. Mais faisons mieux : que le hasm^d choisisse entre nous lequel aura le privilège du premier coup. Prenons pour arbitre^ si cela vous convient^ la i»«niière alouette qui s'élèvera du vallon : si Toiseau part de votre côté, prenez votre fusil et tirez; si Toiseau part du mien, ce droit me revient

— Bien, dit André, c'est pile ou face au vol. AU tendons.

Cinq minutes se passèrent. Les deux adversaires étaient inmiobiles à quelques pas l'un de l'autre, les mains appuyées- sur les can(»i8 de leurs fusils, silen-/ cieux et prêtant l'oreille. Ils auraient entendu le bruit des ailes d'un papillon. *

Enfin l'oiseau du ciel partit du miMeu des herbes près d'André, passa, les ailes -étendues* sur sa tête, et se perdit dans l'espace en ehantanti Les ^ deux rivaux le regardèrent jusqu'à l'instant où, comme un point invisible, il s'eQkça dans l'azur, et leurs yeux se ren^ contrèrent encore ube fois.

— A vous, monsieur, dit Lionnel en s'inelinant. André parut hésiter une minute; niais> voyant son

rival marcher vers ramandier^il «aisit son arme et se dirigea brusquement vers le chêne vert.

Tous deux se retournèrent en même temps. Lionnel était un peu pâle, mais ses paupières ne tremblaient pas. Il s'effaça et attendit.

André appuya isa main sur la platine, et Lionnel

440 PARISIENNES BT PaOVINCIALES.

entendit^ malgré la distance, le bruit sec et métalliquedu chiea qu'il armait ; un léger frisson courut entre ses épaules ; il eut froid, mais il ne détourna pas les yeux. Le paysanleva lentement le fusil; la crosse allait toucher Pépaule, lorsqu'une voix sévère retentit à ses côtés :

— U a été écrit : Tu ne tueras point.

André tourna vivement la tête, et Tarme retomba à ses pieds. Il venait de reconnaître M. Solieu, que ni lui ni Lionnel n'avaient vu, tant la préoccupation de leur esprit les faisait rester étrangers aux choses extérieures.

Le curé descendit de chevalet prit le fusil des mains d'André, qui se laissa désarmer comme un enfant; puis l'entraînant avec lui, il marcha vers Lionnel, qui le regardait faire sans remuer.

— Votre fusil, monsieur de Lursanne, lui dit-il avec un geste plein d'autorité.

Lionnel lui rendit l'arme.

— Maintenant, lequel de vous a été le provocateur? leur demanda-t-il en les couvrant tous deux de son regard si doux ordinairement, mais alofô si sévère.

— Hoi, répondit André.

•— Après avoir été provocateur, vous vouliez être meurtrier? C'est donc de deux crimes que vous auriez eu à répondre là-haut?

André baissa la tète.

— Je n'aurais pas cru que vous voulussiez un jour affliger mes cheveux blancs par une si grande faute, vous que j'ai bercé tout enfant sur mes genoux.

URSULE VOISIN. i4i

Le bon curé sentit une larme se glisser entre ses cils; il ressuya furtivement et reprit d'une voix plus ferme:

— Votre maift, André, c'est vous qui avez été le premier coupable, à vous à faire le premier pas.

— Vous hésitez; s'écria-t-il, en voyant que le paysan ne bougeait pas. Au nom de celui qui m'a conduit ici

. pour empêcher que le sang ne coulât, je vous ordonne comme prêtre, comme le gardien de votre âme, de tendre votre main à M. de Lursanne, et c'est un ami, un père qui vous en prie, ajouta-t-il en saisissant le bras du jeune homme.

André ne put résister à cette voix douce et pénétrante. Il tendit sa main à Lionnel qui la saisit.

— Écoutez-moi, mes enfants, s'écria le pauvn ? curé, qui ne pouvait longtemps résistera sa tendre et bonne nature, vous allez me jurer tous deux de rend acer à votre haine.

— Je n'en ai jamais eu, ditLionnel.

— Je n'en ai plus, continua André.

— Vous ne chercherez plus à vous battre. Si l'un de vous tuait l'autre, quel exemple pour le canton où j'ai appris aux paysans même à ne plus se disputer! Ah! que je bénis Dieu, dont la sainte providence m'a conduit en ce lieu ; allez, mes enfants, et laissez à vos pères et à moi, qui avons un peu plus de sagesse que vos têtes folles, le soin d'arranger tout cela. Souvenez-vous que, quoi qu'il arrive, il faudra vous soumettre éga-

iA^ PARISIENin» BT raOYIlfCIÀLES.

lement^ aussi bien tous^ monsieur de Lursanne^ que Yous^ André.

Un instant après les deux jeunes gens se séparèrent

Cependant le père Guillaume^ vaincu par la muette douleur de sa fitle, se résolut à voir le baron de Lursanne^ non pas tout à fait dans le but de lui proposer d'unir Lionnel à Ursule^ mais plutôt pour sùùdet ses intentions. -

Il prit pour prétexte à Tentretien qu'il vodait avoir avec H. de Lursanne une affaire qu'ils devaient traitar ensemble. C'était jour de marché à Olargues ; en quittant le champde foire où s'était établi le prix des bestiaux^ il rejoignit H. de Lursanne^ qui^ en sa qualité de riche propriétaire^ fréquentait les foires des environs^ et se mit à lui parler de leurs affaires pour avoir un motif d'entrer en conversation.

H. de Lursanne^ qui ne l'avait point vu venir après la visite du curé^ le reçut mieux que Guillaume ne s'y attendait. Le baron voulait^ nous l'avons dit^ avoir les honneurs du refus; il désirait donc une explication^ et comment l'aurait-il eue^ s'il n'avait tout d'abord» et de lui-même^ aplani les difficultés ? Cependant il attendait une occasion pour pousser l'entretien sur la question qu'il voulait débattre. Elle ne tarda pas à se présenter.

En donnant sa parole à Guillauipe au sujet du marché qu'ils avaient à terminer ensemble, M. de Lursanne lui parla d'un clos de vignes qu'il avait acheté le jour même à un gros fermier des environs, dont la fille venait de se marier à un fabricant de Saint-Pons. ^

tJBWLE VOISIN. 143

--> Âh 1 Thérèse Piroux s^est mariée i dit Guillaume.

— - Depuis trois jours^ et^ pour payer la dot, son père a dû vendre quelques pièces de terre ; n'en avezvous point acheté, père Guillaume?

— Pas un morceau ! mais je vendrais plutôt toutes les miennes pour être dans la position du vieux Pi* roux.

^ — GoQunentcela?

— Ha marié sa fille, et c'est la meilleure affaire qu'on puisse conclure.

~ Nous y voici, pensa le baron; puis il ajouta tout haut : — Ursule vous aurait-elle, depuis que je ne vous .ai vu, donné quelque sujet de mécontentement?

— - Ce n'est pas de sa faute, à la pauvre petite, et je ne lui en veux pas; mais elle me chagrine beaucoup.

— Ah ! fit le baron, qui attendait et se mettait sur la défensive.

Guillaume regarda le baron du coin de l'œil.

— A-t-il l'air rogue \ se dit-il. Hais bientôt, pressé par son cœur, il reprit :

— C'était un pressentiment que j'avais le jour où je vous pariais des embarras que donnent les filles. Cerfinement je n'ai pas grand'chose à reprocher à Ursule; c'est une brave fille, économe, soigneuse, active, douce et avenante.

— Voici l'affaire qui s'engage, se dit le baron; il fait marcher la colonne des bonnes qualités, troupes d'élite qui ne m'ébranleront pas ; et gravement s'inclina, après le dernier adjectif, en signe d'adhésion.

iU pàrisiennbs bt provinciales.

— Hais, continua Guillaume^ elle a de singulières idées et son cœur ne va pas toujours du même pas que sa raison.

— Avez-vous quelque sujet de le croire? demanda le baron^ qui déjà se redressait sur sa selle pour parer la première botte.

— Eh sans doute ! si je n'en avais pas^ vous dirais-je tout cela? s'écria le père Guillaume^ qui commençait à supporter avec impatience les façons un peu roides du gentilhomme; mais le souvenir d'Ursule lui vint en aide; il se contint et reprit :

— Elle a trop écouté la voix de ses instincts élevés^ et ses affections ne se sont pas pliées au niveau de sa condition.

— Elle a eu tort^ répondit le baron d'un ton sec et doctoral, en faisant sifSer une cravache qu'il tenait à la main.

— Eh ! parbleu, je le sais bien ! s'écria le père Guillaume, et je n'ai pas attendu jusqu'à cette heure pour m'en apercevoir. Ma pauvre Ursule a un cœur d'or, et bienheureux sera celui qui le méritera; elle n'en connaît pas le prix et le donne sans y penser, comme ces enfants qui, trouvant un diamant brut, le jettent, croyant ne tenir qu'un caillou. Ceux qui la perdront nela méritaient pas.

— Hein ? fit le baron, en cessant de dévaster une haie que sa cravache labourait.

— Eh ! mon Dieu oui ! continua le père Guillaume, qui ne savait pas longtemps discuter en dehors de sa

pensée. Je sais ce qu'elle vaut, et avant de la marier, j'y regarderai à deux fois, et dussé-je la laisser pleurer au commencement, je veux assurer son bonheur dans Tavenir. Toutes ces folles idées ne vont pas aux jeunes filles. J'ai mon diamant et je ne le céderai qu'à quelqu'un qui en connaîtra la valeur.

-— Et où pensez-vous trouver ce quelqu'un, monsieur Guillaume ?

— Ah ! ce n'est pas facile, mais je crois avoir bien choisi.

— Le nom de votre gendre est-il un mystère ?

— Point, c'est André Huchaux.

— Ah! dit l'autre, un peu surpris de cette brusque déclaration.

— Je ne sais personne qui lui convienne mieux comme mari.

— Aucun, vraiment, dans tout le pays?

— Aucun, soit en haut, soit en bas ; riche ou pauvre, noble ou paysan.

— Mais quVt-il donc de si merveilleux, cet André Huchaux, que nul ne peut lui être comparé ?

— Il ajuste ce qu'il faut; ni trop, ni trop peu. L'œil d'un père ne s'y trompe pas. Il y a dans le pays bien des gens qui ont eu fantaisie, je le sais, de ma petite Ursule ; mais il ne me convient pas de la donner au premier venu, et je leur ai fait comprendre à tous qu'ils n'étaient pas du bois dont je voulais faire mon gendre.

iÂ6 PARISIKNT9ES ET PROVINCTALES.

— Et pensez-vous que ce soit là Tavis de mademoi' selle Ursule?

— Il faudra bien qu'elle se soumette à mon avis; quand je le crois bon^ le diable ne m'en ferait pas démordre; et pour tous les avantages du monde, je ne voudrais pas aventurer Tavenir de mon enfant.

— Serait-il donc compromis si tout autre qu'André Fépousait?

— Oui^ monsieur le baron; et je ne dis pas compromis, je dis perdu.

— Cependant, un peu plus de fortune...

— Il n'en faut pas tant à Olargues pour vivre à Taise.

— Une position plus relevée...

— N'est pas indispensable quand on a une bonne maison et une bonne santé.

— J'avais cru que mademoiselle Ursule nourrissait d'autres idées.

— Elle a trop de bon sens pour ne pas les étouffer. Ce sera l'affaire de quelques jours et de quelques larmes. A quoi servirait d'être père, si on ne rendait ses enfants heureux malgré eux ! Tenez , monsieur le baron, parlons franchement, et disons les choses tout net; nous nous comprendrons mieux, et ce sera plus tôt fait. Ma fille s'est éprise d'un bel amour pour M. Lionnel ; de son côté, m'a-t-on dit, M. Lionnel en tient un peu pour Ursule.

— Caprice de jeune homme ! dit le baron en faisant une moue superbe.

tJRSULE VOISIN. U7

— Caprice, soit, reprit le père Guillaume sans s*émouvoir, mais caprice qui résiste à vos sermons et à vos menaces. Quand deux enfants se rencontrent du matin au soir dans les bois, ils ne demandent pas à leurs parents de permission pour s'aimer. J'imagine que la jeunesse et Toccasion y ont été pour beaucoup, Ursule est jolie. M. Lîonnel n'est pas mal. Il n'y a pas dans tout Olargues fille qui la vaille. C'est le plus gentil garçon du pays. Elle a dix-huit ans; il en a vingt et un. Dans la solitude où ils vivent, ce devait être comme ça, et nous avons été de grands fous tous les deux de les laisser courir ensemble ; mais un mariage peut tout arranger...

— Un mariage?

— • Avec André Huchaux. Franchement, mon cher monsieur de Lursanne, si ma fille ne convient pas à M. Lionnel, il faut avouer aussi que H. Lionnel ne convient guère à ma fille.

— Un joli garçon à qui je donnerais dix mille livres de rente le jour de son mariage. Vous êtes difficile !

— En eût-il trente, ça ne le rendrait pas meilleur, et je n'en voudrais pas davantage. D'ailleurs sa place est marquée à Paris.

— Il pourrait rester à Olargues. J'y reste bien, moi!

— Qu'y ferait-il?

—Il me semble que mes domaines de Lursanne et de Champfleuri valent bien la peine qu'on s'en occupe.

148 PARISIENNES ET PROYIKCIALES.

— Il n'est bon qu'à manger leurs revenus dans un monde où ma fllle ne doit jamais aller.

— Sans vouloir vous flatter^ père Guillaume^ elle apprendrait bientôt à y paraître convenablement.

— Pour en faire Fessai^ il faudrait qu'elle s'éloignât de moi^ et je ne veux pas me séparer dUrsule.

— Croyez-vous donc que je veuille me séparer de Lionnel?

— Il faut pourtant bien qu'il soit ambassadeur !

— J'aime autant qu'il soit rentier.

— Un babit brodé sied convenablement aux jeunes gens bien tournés.

— Je trouve mon fils très-bien avec ses pantalons de toile et sa veste de velours.

— Toutes ces réflexions, dont vous comprenez la sagesse, m'engagent à ne pas désirer votre alliance, quelque honorable qu'elle soit. C'est un parti très-arrété, et sur lequel vous ne devez avoir aucune crainte que je revienne. Permettez-moi maintenant de vous quitter ; voici la nuit ; veuillez, monsieur le baron, me faire l'honneur de me donner la main, et je m'en irai content d'un entretien où nous avons été si parfaitement d'accord.

Le père Guillaume, emporté par la véhémence de ses convictions, prit la main de M. de Lursanne, qui, un peu étourdi, se laissait faire, la lui serra vigoureusement et poussa Pierrot dans un sentier qui conduisait à Aîgues-Vives.

H. de Lursanne rentra au château fort marri de la

conversation qu^il venait d'avoir. Elle avait pris une si singulière tournure que^ loin d'avoir pu écraser le père Guillaume sous le coup d'un refus bien scc^ il avait vu son alliance^ à lui^ dédaignée, et un paysan préféré à l'héritier de son nom. Tout abasourdi encore de ce résultat inattendu^ mais qui confirmait les prévisions du curé, le baron ne pouvait se rendre compte de la manière dont la chose s'était faite. M. de Lursanne en était arrivé à ce point qu'il ne savait plus lui- ^ môme ce qu'il désirait ; son entretien lui avait fait entrevoir un côté de sa position auquel il n'avait pas songé jusqu'alors : c'était l'ennui qui résulterait pour lui de l'éloignement de son fils unique, et du charme que jetterait sur sa vie un mariage qui lui donnerait deux enfants unis pour l'aimer.

Un instant il eut la fantaisie d'écrire à M. de Robure, que les électeurs d'un collège de l'Ouest venaient d'envoyer à la chambre, pour lui annoncer un changement de détermination à l'égard de son fils; mais quand il eut apprêté la plume et le papier, il n'en fit rien. Puis, comme il avait le sang fouetté par la mauvaise humeur, il se mit à gronder les fermiers pour un peu de paille qui traînait par la cour, le valet de chambre pour une chaise qui était dérangée dans le salon, les palefreniers pour un licou mal attaché à la tète d'un cheval, et les servantes pour un morceau de chandelle qui brûlait dans un coin.

Il n'en était pas de même chez le père Guillaume. Sa résolution était cette fois bien arrêtée. Il avait parlé

150 PARISIENNES ET PROVINaALES

ainsi que sa conscience lui dictait de lefaire^ et il rentra au Mas le cœur léger^ roulant dans sa tête les moyens de rallier Ursule à son opinion.

Ursule avait vu partir son père pour le marché^ et avait saisi ses intentions à quelques mots qui lui étaient échappés; elle Tavait attendu pleine de crainte et d'impatience^ mais il ne lui avait fallu qu'un regard pour deviner quel avait été le résultat de l'entretien, et toutes ses espérances s'écoulèrent comme la liqueur d'un vase qu'on épanche.

Percevault la rencontra alors qu'elle venait d'embrasser son père. La pauvre enfant était allée cacher sa douleur dans un coin de la pelouse, où elle s'était abattue sans force.

Le bruit des sabots de Percevault, sonnant sur les calloux, lui fit lever son front décoloré ; des pleurs coulaient silencieusement sur ses joues. Percevault s'arrêta devant elle, les bras pendants.

Ursule lui tendit la main.

Percevault prit cette petite main douce entre les siennes, et la pressa sur sa poitrine. Tous ses traits étaient contractés par la douleur.

— Vous pleurez, mamzelle, lui dit-il : que vous estil donc arrivé?

— Nous sommes bien malheureux, s'écria la jeune fille que ses sanglots étouffaient, aussi malheiu*eux que toi, mon pauvre Percevault ! f

-- Moi, je suis un homme, et voilà si longtemps que ça dure, que j'y suis habitué; quand on a été ramassé

au coin d'une borne^ et nourri par charité, quoi qu'il arrive après, on ne sent plus rien. Mais vous qui êtes une femme, vous qui êtes bonne aux misérables, vous qui avez un père, vous que chacun aime, pourquoi soufifrez-vous ?

Ursule, sans répondre, laissa tomber sa tête sur rherbe.

— M. de Lursanne ne veut donc pas que vous l'épousiez? demanda Percevault, dont la voix semblait mourir.

— Il est bien trop riche pour le vouloir 1

— Riche ! répéta le garde.

— Quand onestpauvre> on est toujours malheureux, reprit Ursule, qui, du coin de son tablier, s'essuyait les yeux.

— Pauvre! mais vous ne l'êtes pas! Vous avez des bois, des prairies, des champs, des vigaes...

— Tout cela danserait dans une seule de ses terres, la plus petite ; et puis, mon ami, M. de Lursaune est noble, et je ne suis que la fille d'un fermier.

' — Si ce n'était que ça, ça ne serait rien. Le fils du comte de Laur, un noble de Lunas, qui était fier, fier comme un évêque et pauvre autant que fier, s'est bien marié à la fille d'un fabricant de Bédarieux, qui ne vous valait pas.

— M. de Lursanne a tant de revenus que je n'en sais pas le chiffre !

— Et voilà ce qui fait votre afOictionî dit Percevault, qui semblait réfléchir la tête inclinée sur sa poitrine.

i53 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

— Tout est fini pour moi, vois-tu, et je ne compte plus sur rien. Mais j'aurtii du courage pour mon pauvre père. Il faut se soumettre quand Dieu le veut.

— Dieu ne veut pas que vous soyez malheureuse; ça peut changer.

— Tu es bon, Percevault, dit Ursule, qui essayait de sourire ; mais pourquoi chercher à me tromper, quand Tespérance peut me faire tant de mal ?

— Les riches peuvent devenir pauvres, répondit le garde, qui s'éloignait après avoir une dernière fois serré les mains d'Ursule.

Ursule ne Tentendit pas, et reprit le chemin de la ferme.

Le lendemain était un dimanche ; la fête patronale du village réunissait à Olargucs toute la population des campagnes. On dansait dans un pré, sur lequel des colporteurs avaient établi leurs magasins ambulants. Le père Guillaume y avait conduit sa fille. M. de Lursanne, Lionnel et André Huchaux s'y trouvaient aussi. Comme c'est la coutume en Languedoc, où les paysans ont conservé une singulière indépendance de mœurs, tout le monde dansait pêle-mêle sous les mêmes arbres; il n'y avait qu'un quadrille et qu'un orchestre, et les braconniers faisaient gaillardement sauter les filles des propriétaires. Lionnel, qui cherchait assez volontiers des distractions, ne dédaignait pas de passer ses bras autour de la taille souple des fermières, qui se laissaient fort Joyeusement embrasser sur les deux

joues quand^ à la dernière mesure des hautbois, leur joli cavalier les enlevait de terre.

La nuit vint; un vent léger passait sur les acacias, et les senteurs de la terre baignée de rosée montaient dans l'air pur.

Entre deux contredanses, Lionnelet André Huchaux se rencontrèrent; presque au même instant^ leurs mains s'avancèrent Tune vers l'autre cordialement.

— M'en voulez-vous encore î dit le paysan.

— Non/ répondit le gentilhomme; mais sommesnous encore rivaux ?

— Toujours ! mais nous ne sommes plus ennemis. Et comme André surprenait un sourire sur les lèvres

de Lionnel, il reprit :

— La patience est l'espérance du pauvre; laissez-lamoi.

Quelques instants après, André dansait avec Ursule. Dans un moment d'expansion, la jeune fille, qui avait, selon l'expression populaire, le cœur sur la main, ne put s'empêcher de lui dire :

— Ah, monsieur André, que je vous aimerais davantage si vous m'aimiez un peu moins !

— Je ne puis pasm'empécher de le faire, mais je ne vous en dis rien.

— : Et pourtant vous comptez m'épouser ?

— Votre père m'a permis d'espérer...

— Cependant vous savez que je ne vous aime pas ?

— Je le sais, mais j'attends.

Ursule était de ces femmes que l'expression même

iol PARISIENNES ET PROVINCIALES.

d'un amour qu'elles ne partagent pas émeut toujours ; elle se tut. La voix d'André était si franche, et si résignée en môme temps, qu'elle remuait le cœur de la danseuse ; elle détourna la télé cherchant Lîonnel du regard. Lionnel dansait avec une petite meunière qui avait le geste vif et l'œil mutin.

— On dirait que le soleil se relève, dit tout à coup un enfant qui passait parla, croquant des pommes; voyez comme le soleil est rouge là-bas.

Quelques oisifs se retournèrent.

— C'est peut-être une aurore boréale, fit M. de Lursanne d'un air capable. Quels beaux tons chauds et vigoureux !

— Je ne sais pas ce que vous entendez par cette aurore, dit à son tour le père Guillaume, mais je crois que c'est plutôt un incendie.

A ce mot sinistre, plusieurs paysans se groupèrent, les yeux tournés vers le pan d'horizon où de grandes clartés rouges efiaçaient l'azur sombre.

— C'est un incendie, dit le mari de la meunière qui sautait avec Lionnel ; on voit comme des gerbes d'étincelles. Il y a certainement par là-bas un mas qui brûle.

Comme il achevait ces mots, on entendit le galop d'un cheval courant dans l'ombre. Bientôt l'animal haletant parut au détour d'un sentier ; un paysan, la tête nue, le fouettait sans relâche.

— Au feu I au feu ! criait-il d'une voix rauque, et il vint s'abuttre au milieu du groupe eû'aré.

— Où est le feu ? demanda-t-on de toutes parts.

— Au château de Lursanne. Les granges brûlent. Les flammes couraient comme des serpents sur les toits quand je me suis éveillé ; j'étais seul ; j'ai coupé le licou du premier cheval qui était sous ma main^ et je me suis lancé du côté d'Olargues^ criant aux portes de toutes les fermes. Hais bah ! ceux qui ont des bras et des jambes sont ici.

— Le château brûle! s'écria M. de Lursanne stupéfait.

— Gomme un feu de sarments.

— Courons vite, courons, s'écria le père Guillaume, qui, joignant l'exemple aux paroles, se jeta dans le sentier.

En un instant le pré fut désert. La nouvelle de l'incendie du château circulait de groupe en groupe; les musiciens sautèrent à bas de l'estrade; les plus jeunes danseurs coururent sur les pas de Guillaume et d'André ; les plus nonchalants vinrent ensuite, entraînés par le mouvement : puis les filles allèrent à leurs trousses, chassées par la curiosité. Les fermiers, qui étaient venus à cheval à la fête, partirent au galop ; toute la population se précipita à travers champs, et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'il ne' restait au village que les vieillards et les enfants; encore ceux qui pouvaient trotter suivaient-ils la foule, en trébuchant.

On entendait par la campagne retentir le cri terrible: Au feu ! au feu ! et le bruit de la foule qui courait au travers des vignes et par les chemins ; cependant d'in-;

i56 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

stant en instant^ le bruit allait en s'affaiblissant^ jusqu'à ce qu'enfin, étouffé parréloigneraent, il expira comme une haleine.

Lorsque le père Guillaume, André Huchaux et Lîonnel arrivèrent près du château, le foyer de l'incendie embrassait tous les communs. La cour, encadrée d'étables, de granges et de hangars, était comme une fournaise ardente, d'où volaient des tourbillons d'étincelles.

Du milieu des flammes on entendait sortir les beuglements furieux des animaux qui trépignaient dans leurs liens ou bondissaient effarés dans le cadre de feu. Quand un toit de chaume s'abîmait, on voyait parfois un cheval franchir comme une ombre les décombres allumés, et se perdre dans la campagne. Des bœufs, aveuglés et furieux, allaient heurter du front des pans de murs rougis, s'abattaient sur leurs jarrets, se relevaient, s'élançaient et retombaient encore entre les poutres croulantes; d'autres fuyaient emportant sur leur croupe des brandons enflammés qui calcinaient leur chair et les faisaient se ruer de douleur contre les arbres avec de terribles mugissements.

L'incendie n'avait pas encore gagné le château, dont la façade de pierre flamboyait, mais déjà les portes et les fenêtres fumaient et craquaient.

— A l'œuvre, mes enfants ! s'écria le père Guillaume, qui du premier coup d'œil avait compris où devaient se porter les efforts; et organisant la foule silencieuse qui s'amassait autour de Lursanne, il dirigea les pre*

miers travailleurs vers les parties des communs qui avoisinaient les murs du château.

— Les étables et les granges sont perdues, avait-il dit à Lionnel ; il faut séparer le foyer de l'incendie du corps de logis principal, et sacrifier les dépendances pour sauver le bâtiment.

Tandis qu'une partie des paysans abattait, avec la pioche et la hache, les haies et les murs, Tautre, organisée en chaîne, jetait sur la façade échauffée Teau qu'elle puisait dans les bassins,

Percevault allait et venait parmi les groupes, maniant la hache ou le seau suivant l'occasion, mais en somme, regardant plus qu'il n'agissait, et ne s'écartant pas d'Ursule,

Cependant un vent propice qui chassait les flammes loin du château aidait les travailleurs ; les brandons tombaient dans la prairie et ne menaçaient plus la façade et les toits.

— Du courage ! mes amis ! s'écriait le père Guillaume, le feu ne sera pas le plus fort. •

— Du courage ! répétait le curé, qui s'était hâté de quitter le presbytère à la première nouvelle de l'incendie, et qui se mêlait hardiment aux travailleurs. Du

iris ^ PARISIENNES ET PROVINCIALES. ^

courage^ mes enfants 1 Dieu aide les braves gens. M. de Lursanne et Percevault, avec une expression différente^ l'un immobile, Tautre renmant^ suivaient tous deux la marche incertaine de Tincendie. Quand la brise se leva et rendit victorieux les efforts des paysans, qu'animaient Guillaume et le curé^ un éclair rapide passa sur le visage du garde.

— Voilà un coup de vent qui sauve Lursanne^ dit le baron qui étudiait froidement les ondulations de la flamme.

— Et qui vous épargne bien de l'argent, ajouta Percevault d'une voix amère.

— A moi? pas du tout, mon cher. Le château et ses dépendances étaient assurés.

— Que voulez-vous dire par là, monsieur le baron? demanda le garde en se rapprochant, le visage à la fois curieux et inquiet.

— Je veux dire que si le château avait brûlé, il y a des capitalistes de Paris qui auraient perdu cent mille francs. Grâce à ce coup de vent et aussi à vos efforts, mes bons amis, ils en seront quittes pour quelque dix mille écus.

— Vous ne perdrez donc rien à cet incendie ?

— Rien. Ah! si, pourtant, quelques bottes de foin.

— Alors, du diable si je me mêle encore de l'éteindre ! s'écria le garde, et jetant sa hache au milieu des flammes qui s'éteignaient, il s'éloigna à grands pas.

— Il est original, Percevault, dit le baron, que ce geste avait fait sourire ; mais il est bonhomme au fond.

URSULE VOISIN. i59

Le lendemain^ il ne restait plus autour de la cour rasée que des décombres noircis et fumants; une heure après Taurore, tous les débris avaient été enlevés du sol nivelé, et nul ne se serait douté qu'mi incendie avait passé par là, si on n'avait vu, aux angles du château et contre les murs de la façade, de longues traces noires qui indiquaient le passage de la^ flamme.

On a vu que le père Guillaume avait promis à H. Solieu de ne point contraindre sa fille à épouser André. La volonté d'Ursule devait seule décider de sa soumission, et il comptait sur sa raison simple et droite pour arriver à ce résultat. Mais il se proposait de faire naître Toccasion où cette raison pourrait se manifester.

Or, le lendemain de Fincendie, Lionnel entra sur la pelouse qui bordait le Mas d'Aigues-Vives. Son père, fort occupé des soins de réparations et de démolitions, Favait envoyé pour remercier le fermier de la part importante qu'il avait prise dans les travaux de la veille. Lionnel s'était volontiers chargé d'une commission qui lui permettrait, sans doute, de voir Ursule; et, le fusil sur l'épaule, il était allé serrer la main au père Guillaume.

Au mojaaent où il prit la main du jeune homme, le vieux fermier se souvint tout à coup, comme si une étincelle magnétique eût éclairé sa pensée, de quelques paroles que M. de Lursanne lui avait dites au sujet de son fils. Il accueillit ce souvenir comme une inspiration d'en haut. — Je trouverai le remède dans le mal, se dit-il. Puis répondant aux remerclments que Lion* nel lui adressait^ il reprit :

i60 PARISIENNES ET PROYINCIALES.

• — Ce que j'ai fait est peu de chose; M. de Lupsanne m'honore de son amitié, et je suis, en outre, maire de la commune : à ces deux titres, je me dois tout entier à lui.

— Ceci ne peut en rien diminuer la reconnaissance que nous vous devons. Sans vous, le château était perdu.

— C'est possible; mais n'en parlons plus : d'ailleurs, ce que j'ai fait hier pour le château, vous le feriez demain pour la ferme, et nous serions quittes. En attendant, si vous n'avez rien de mieux à faire, voulez-vous vous reposer un instant ? voilà là-bas un bouquet de trembles où nous trouverons à la fois de l'ombre et de la fraîcheur. Nous causerons; j'ai le manche de ce fouet à arranger, et si quelque ramier vient boire au ruisseau, vous ferez bonne chasse sans fatigue.

Lionnel, qui n'avait pas vu Ursule, accepta, espérant que la convei^sation lui donnerait le temps de paraître, et tous deux se dirigèrent vers le bouquet mouvant des arbres. C'était un lieu frais et silencieux, où Ursule avait coutume d'aller s'asseoir après le déjeuner des gens de la ferme ; elle y passait une heure ou deux en lisant dans les livres qu'elle aimait, et son père l'avait vue, il y avait peu d'instants, prendre le chemin de sa retraite favorite.

Ursule se blottissait dans le creux d'une haie que l'eau caressait; de hauts buissons d'églantiers et d'aubépines lui faisaient un rempart qui la protégeiiit contre les regards de ceux qui passaient par le bos-

URSULE VOISIN. iGl

qaet, mais ne Tempéchait pas d'entendre ce qui se disait près d'elle.

Le père Guillaume savait tout cela^ et^ conduisant Lionnel^ il vint s'étendre sur Tberbe^ au pied d'un tremble, assez près de la cacbette d'Ursule pour qu'elle ne pût pas perdre un mot de leur conversation.

Aux premières paroles qu'ils échangèrent, Ursule ferma le livre qu'elle tenait à la main; la voix de son amant était venue jusqu'à son cœur ; elle glissa doucement sa tête entre les tiges flexibles de la haie, et reconnut Lionnel couché près de son père, un fusil en travers sur ses jambes, et regardant d'un œil distrait la plage herbeuse où coulait le ruisseau.

— Elle est là, pensa le père Guillaume, qui avait vu remuer doucement les hautes tiges des arbrisseaux.

— Où donc est-elle ? pensait Lionnel, qui attribuait cette légère ondulation, dont son œil de chasseur avait été frappé, aux mouvements d'un oiseau.

— Eh bien ! reprit le fermier, voilà votre parent, M. de Robure, nommé à la chambre. Votre père me l'a annoncé hier au village.

— Oui, répondit Lionnel nonchalamment ; il a enfin mis le pied au Palais-Bourbon.

— C'est un chemin qui mène à tout aujourd'hui, et, s'il a de l'ambition, votre parent peut aller loin.

— Il en a.

— C'est qu'il est riche. Quand on n'a pas à s'occuper de ses affaires, il faut bien se mêler de celles des autres. Cependant, monsieur Lionnel, ce que je vais

iG^ PAKISIENKES £T PROVINCIALES.

VOUS dire vous étonnera peut-être^ il y a des jours oii moi^ qui ne suis qu'un fermier^ je voudrais pouvoir me faire nommer député.

— Vous ! s'écria Lionnel en souriant.

— Eh mon Dieu, oui 1 Je slais que c'est impossible; mais aussi bien qu'on se plaît à gouverner une ferme^ on doit se plaire à gouverner un royaume.

— Oui, dil le jeune homme avec plus d'intérêt, je le crois aussi.

— Seulement je ne suis pas du bois dont on fait les députés et les ministres. Ah ! si j'étais né ailleurs que dans un hameau des Cévennes, j'aurais tenté de faire mon chemin dans ce monde-là.

— D'autres l'ont fait, qui étaient nés dans une chaumière.

— On me l'a dit; mais ils avaient l'instruction, que je n'ai pas; et puis, voyez-vous, il faut trop d'efforts, tandis que lorsqu'on n'a qu'à se servir de tout ce qui se trouve autour de son berceau, ça doit marcher plus vite et plus commodément.

— Vous avez donc de l'ambition, père Guillaume?

— Qui, avec un cœur un peu chaud, n'en a pas?

— C'est vrai ! dit Lionnel, qui devenait pensif.

— J'en avais ma bonne part; mais j'ai dû étouffer tout cela, et il ne m'en reste que l'écharpe municipale. Âhl si j'avais été riche ou instruit! Étes-vous allé à Paris, monsieur Lionnel ?

— Oui, en 1828.

— Vous étiez bien jeune alors?

— J'avais seize ans, et cependant il m'en reste encore un bien profond souvenir. Quelle ville !

— Ce n*est pas une ville, monsieur Lionnel, c'est un monde.

— Pendant trois mois, j'allai, étourdi, ébloui, émerveillé, fasciné, de fête en fête, de bal en bal, de monument en monument. A la fin, je ne voyais plus. Mon esprit était aveuglé ; j'avais le cœur las de surprises. Et pourtant, à cette époque, je ne comprenais pas bien encore la splendeur de Paris. Maintenant que je le revois dans mon souvenir, il me semble apercevoir un horizon plein de choses bizarres, inouïes, étranges, qui me ravissent et m'attirent. Mais folies que tout cela I je suis à Olargues !

— A trois jours de Paris. Quant à moi, je Fai vu, il y a plus de temps que vous ; c'était, je crois, en 1823.

— Lors de la guerre d'Espagne.

— Précisément; j'avais déjà plus du double de l'âge que vous avez maintenant; mais je n'étais qu'un paysan des Cévennes, point trop sot peut-être, quoique sans instruction. Chacun de nous avait ce qui manquait à l'autre : vous la position, moi les années.

— Ce qui fait que nous n'avons vu Paris que par un côté.

— Et nous l'avons mal vu. Mais, comme vous, je retournai dans mes montagnes, l'esprit ébloui, le cœur éperdu. Je m'étais senti entraîné par un invincible courant ; j'avais tout admiré sans comprendre rien.

164 PABIS1£NNB8 ET PROVINGULES.

Une chose^ surtout^ m'avait étourdi en me fascinant : c'était le bruit de la foule.

— Oui, ce mouvement impétueux et continu qui agite la ville entière ; ce tumulte des hommes qu'émeuvent toutes les passions ; ce choc éternel de tant d'intérêts puissants et surexcités ; ce chaos de choses imprévues qui se succèdent comme des vagues sur le rivage de la mer; ces événements du jour qui étoutfent les événements de la veille, poussés qu'ils sont par les événements du lendemain ; Téclat, le tumulte, le retentissement, et tout cela dans la cité la plus intelligente du monde !

— Un jour, un député de chez nous, pour qui j'avais voté, me donna un billet d'entrée pour la chambre des députés. J'allai de bonne heure nVasseoir dans une tribune. La salle était sombre et agitée comme la mer quand le vent a soufflé. On disait qu'une grande discussion devait s'engager; toutes les têtes se penchaient déjà pour mieux entendre. J'écoutais. Quelques députés parlèrent. La salle grondait parfois, mais ce qu'ils disaient ne m'émouvait pas. Un ministre répondit. Après lui, un homme monta à la tribune ; il avait un habit noir et une cravate blanche; son front était mat comme l'ivoire; la colère contractait son visage. Il frappa de sa main sur le bois sonore, et on fit silence. Aux premiers mots qui sortirent de ses lèvres, je me sentis pris au cœur. Quel discours ! J'étais courbé sur mon banc, haletant, la fièvre dans le sang. La salle se levait par moments comme un lion. Il se tournait alors, et soa

tRSCLE VOISIN. 465

regard faisait taire les clameurs. Les ministres du roi froissaient leurs portefeuilles ; ils étaient pâles. On m^a dit que cet homme était devenu premier ministre depuis, après 1830. Ça ne m'étonne pas. Quand il se tut, la chambre était soulevée. Sa parole avait labouré les bancs. Je sortis; j'avais besoin d'air. Cet homme n'était rien, et il remuait la chambre des députés, qui tient la France dans sa main ; la France, qui tient le monde; j'aurais donné ma vie pour être cet homme UD jour.

— Oh ! le triomphe, le triomphe ! s'écria Lîonnel en pressant son front de ses mains : avoir les joies de la victoire et les émotions de la lutte. Combattre, c'est vivre, et il n'y a qu'un champ de bataille au monde, c'est Paris î

— Paris seul. Le mouvement est là ; ailleurs, il n'y a que le repos et le bonheur, peut-être.

— Le bonheur ! mais ne l'avez-vous pas senti, père Guillaume, le bonheur, c'est l'agitation, c'est la fièvre, c'est réclat; c'est le bruit, par-dessus toute chose, c'est l'action! Se mêler à la politique qui mène les hommes, conquérir un nom et par son influence le pouvoir ; se sentir tout en haut et marcher dans la renommée et la puissance; avoir sa place dans le conseil des maîtres du monde, n'est-ce pas tout?

— Peut-être, dit le père Guillaume, qui hochait la tête, etdontleregardfurtif allait de Lionnel au buisson; on est puissant, on est grand, on est fort, mais est-on heureux?

i66 PARISIENNES ET PROYlNGIAtES.

— Eb qu'importe ! on a vécu. Tenez, ne me parlez pas (Je ce bonheur tranquille qu'on trouve en restant chez soi; le repos accable; le calme est une fatigue insupportable aux imaginations ardentes; dans Tinaction, le spleen rongerait mon cœur, fussé-je heureux à la manière dont vous Tentendez !

En cet instant, les hautes tiges de la haie tremblèrent comme si la brise les eût secouées. Guillaume s'en aperçut, mais Lionnel, emporté par son exaltation, continua :

— Je le sens là, dit-il en appuyant ses mains contre sa poitrine, j'ai besoin de mouvement. Je puis m'étourdir et attendre, mais il faut que j'agisse un jour, et où agirai-je, si ce n'est à Paris? Je ne sais fil Dieu m'a donné l'intelligence et la volonté qu'il faut pour réussir, mais je tenterai la lutte, et, quoi qu'il arrive^ j'aurai essayé de la vie à laquelle j'aspire. Il y a des heures où l'aspect de ces bois solitaires, de ces prés silencieux, de ces collines où sonnent les clochettesdes troupeaux, me fatigue et m'irrite. Mon père y peut vivre, moi, j'y périrais, et le bonheur qui m'y attend serait mon désespoir.

— Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit à M. de Lursanne?

— C'est à peine si j'ose me l'avouer à moi-même. Et puis je n'en avais encore que le pressentiment; aujourd'hui seulement j'en ai la certitude. Vos paroles m'ont éclairé.

— Votre père tfa-t-il pas le projet de vous envoyer à Paris auprès de M. de Robure?

— Oui. Maintenant qu'il est député et que de hautes fonctions Tattendent, je puis partir.

Le père Guillaume ne voulut pas pousser la conversation plus loin ; il avait obtenu ce qu'il espérait. Il se leva donc après avoir ajusté une lanière au fouet qu'il arrangeait^ et redescendit vers le Has avec son jeune compagnon. C'était l'heure où Pierrot, sellé et bridé, attendait le maire pour le porter à Olargues. Lîonnel, le voyant prêta partir, lui serra la main et s'éloigna de la pelouse. Ursule était alors bien loin de son esprit.

Le père Guillaume ne rentra qu'à la nuit tombante. Après la veillée, au moment où il allait se retirer dans sa chambre, sa fille vint à lui, et s'agenouillant, lui dit :

— Pardonnez-moi, mon père, la résistance que je vous ai opposée ; j'épouserai André Huchaux.

Guillaume Voisin la prit dans ses bras et l'embrassa.

— Si j'accepte, mon enfant, c'est parce que je crois que si tu dois avoir un peu de bonheur, André peut seul te le donner. Celui-là t'aime vraiment.

Et comme Ursule pleurait, cachant sa tête sur l'épaule de son père, il appuya ses deux mains sur sou front incliné.

— Va, ma fille, lui dit-il, que Dieu te bénisse et te donne du courage; et doucement il la conduisit à sa chambre, détournant son visage pour qu'elle ne vit pas les larmes qui roulaient dans ses yeux.

168 PARISIENNES ET t»ROVlNCIALES.

Lorsque Ursule se trouva seule, elle s'assît devant un petit secrétaire qui avait appartenu à sa mère et, raffermissant son cœur, elle écrivit à Lionnel la lettre que voici:

a Monsieur Lionnel,

a Mon plus grand désir est que cette lettre ne vous fasse aucun mal ; si je croyais que vous puissiez en souffrir, je déchirerais tout de suite ce papier; mais j'espère que vous aurez, comme moi, du courage et de la résignation. D'ailleurs vous êtes un homme, et vous avez contre la douleur des ressources que nous autres femmes n'avons pas.

a J'ai dit à mon père, aujourd'hui, que j'épouserai André Huchaux. Ne m'en veuillez pas, Lionnel ; je n'ai pas pris cette deniière et décisive résolution sans beaucoup de combats où mon cœur a souffert. Si après des luttes dont je souhaite que vous ne sentiez jamais l'amertume, je me suis décidée, ce n'est pas que je vous aime moins, hélas ! non, et cependant je sens qu'il faut que je ne vous aime plus. J'en demanderai la force à Dieu, et il me l'accordera.

« Nous suivons deux chemins différents. Je suis une pauvre fille des champs qui aime l'air et la lumière, j'étoufferais dans un salon ; vous avez l'habitude d'un monde dont l'idée seule m'épouvante et me donne le vertige ; vous êtes riche et noble, et vous avez une carrière à parcourir. Je suis destinée à vivre et à mourir où

je suis née, entre Téglise d'Olargues, où je prie, et le foyer d'Aigues-Vives, où je travaille. Cependant la pensée que je vous appartiendrais m'aurait fait oublier tout, et mon enfance et mon pays, et mes craintes, mais d'autres considérations plus graves m'ont retenue.

« J'ai reculé devant l'idée d'affliger votre père et le mien. L'un et l'autre, vous le savez, s'opposent à notre mariage ; M. de Lursanne projette sans doute une autre alliance pour vous, et il a raison, car une alliance comme votre nom et votre fortune l'exigent, aidera votre avenir. Mon. père n'a plus que moij il m'aime trop pour me vouloir perdre, et il croit, qu'ainsi que les plantes, je dois rester attachée au sol où je suis née. Dieu parle au cœur des pères, et leurs inspirations viennent d'en haut. Je dois obéir et rester au, pays, près de lui.

a Si ma perte vous afflige, mon cœur en éprouvera un peu de joie ; on aime tant à se croire aimée 1 Et cependant, Lionnel, je vous demande de m'oublier, comme je m'efforcerai de ne plus penser à vous. Je ne suis pas la femme qui convient à voire vie ; je n'aurais su que vous aimer, et ce n'est pas assez.

« Je ne sais pas si je serai heureuse. André Huchaux m'aime; il me l'a dit, et je le crois. La pensée que je suis utile à son bonheur, indispensable à celui de mon père, me soutiendra dans cette épreuve, et j'y trouverai peut-être quelque douceur. Ne cherchez plus à me revoir ; si vous m'aimez, vous ne le ferez pas. Votre vue déchh'erait mon cœur et ne saurait changer ma résolu-

170 PAniSïENNES ET PROVINCIALES.

tion. Ce ne serait qu'une souffrance de plus que vous ajouteriez à celles que j'ai déjà endurées.

• a Vous avez une occasion de vous éloigner de moi. M. de Robure est nommé, il vous appellera sans doute. Allez le rejoindre à Paris. Si vous réussissez dans la carrière qu'il veut vous ouvrir, je bénirai Dieu en priant pour vous; si vous échouez, et qu'un jour vous soyez malheureux, revenez au pays, et vous trouverez des cœurs pour vous consoler et vous aimer.

a Adieu, monsieur Lionnel, si mon repos vous est cher, je ne vous reverrai qu'alors.

a Ubsule Voisin.»

Après qu'elle eut écrit cette lettre, Ursule se trouva plus calme. Bien souvent, tandis que sa plume courait sur le papier, elle avait senti son cœur s'émouvoir et sa main trembler; alors elle s'arrêtait, ne voulant pas obéir aux élans de son amour, et elle attendait que la résignation et le courage lui fussent revenus.

Quand vint l'aurore, elle descendit sur la pelouse. Percevault vint à passer; depuis la soirée où l'incendie avait dévoré les granges de Lursanne, Ursule ne l'avait pas vu. Elle l'appela. Percevault, qui marchait le front courbé, s'approcha lentement.

— Mon ami, lui dit-elle, j'ai un service à te demander.

— A moi ? dit le garde; et il releva les yeux, où passait un éclair de joie.

CRSCLB VOISIN. 171

— Prends celte lettre, porte-la toi-même à M. Lionnel; tu ne la remettras qu'à lui seul.

— Aurai-je quelque chose à vous rapporter ?

— Rien, mon ami, répondit Ursule avec un triste et doux sourire; quand il aura cette lettre, ce sera fini.

Percevault prit la lettre et la main qui la tenait. — Fini, ce sera fini ! répéta-t-il avec une indéfinissable expression où la pitié se mêlait à la colère. Pauvre mademoiselle!

— Va, lui dit Ursule, je suis comme toi, j'ai du courage.

Quand Percevault s'éloigna dans la direction du château, Ursule le suivit de loin et lentement, se plaisant à revoir les lieux où si souvent elle avait passé avec Lionnel, gais et souriant tous deux.

Mais à mesure qu'elle avançait le long des sentiers fleuris, Taspect des lieux jetait comme un crêpe funèbre sur sa pensée ; il n'était pas une pierre moussue, pas un rocher creux, pas un vieil arbre tout rongé par le lichen, pas une haie, pas un fil d'eau glissant sous l'herbe, qui ne lui rappelât un souvenir et, sous cette influence^ sa force s'épuisait lentement comme ces murs chancelants que mine une eau souterraine. L'ange de la résignation, qui pendant la nuit précédente avait protégé

i72 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

cette ftme virginale^ repliait ses ailes et Tabandonnait encore une fois aux tourmentes d'une douleur sans espoir; elle appelait vainement sa raison au secours de son cœur, et chaque pas qu'elle faisait dans cette campagne, toute pleine de son passé, augmentait son abattement.

Pcrcevault était loin d'elle; elle marchait sans mesurer la distance et le temps, sans rien entendre et sans rien chercher. Un instant elle s'arrêta ; une rivière coulait à ses pieds. Ursule leva la tête. Devant elle on voyait la drairie où, il y avait iin mois à peine, Lionnel lui avait appris qu'il ne partait pas. Un désir invincible la poussait à revoir l'endroit, paisible témoin de son premier bonheur. Les pluies avaient enflé le ruisseau qui roulait en grondant entre ses rives élargies; le pied des saules était couvert et l'eau se brisait en écùmant sur leurs troncs; mais çà et là, au travers du lit, on voyait de larges pierres espacées sur lesquelles les ondes se ridaient en passant ; Ursule avait bien souvent, étant petite fllle, traversé la rivière, les jupous gaillardement retroussés, sans crainte de choir ; c'était une habitude qu'elle n'avait pas si bien perdue encore qu'elle ne se hasardât parfois à le faire, toute grande demoiselle qu'elle était. Elle se déchaussa donc, et soulevant ses robes d'une main, de l'autre tenant ses bas et ses petits souliers, elle s'aventura sur les pierres dont la surface brillait sous l'eau. Ce fut tout d'abord une promenade aisée, mais lorsqu'elle parvint au milieu de la rivière, la chose ne fut point aussi facile qu'elle se l'était ima-

UBSULE TOISIN. 173

giné. L'oDde rapide montait jusqu'à ses genoux> et ses pieds chancelants s'attachaient mal sur les roches polies. L'écume blanche et frémissante Téblouissait. En s'élançant pour passer d'une pierre à l'autre, elle glissa et tomba en aval du ruisseau ; ses mains se déchirèrent aux aspérités de la pierre et les eaux Tentraînèrent dans leur»mm*mures. Les pieds d'Ursule effleuraient encore le lit profond, tandis que sa tête apparaissait à la surface du ruisseau, mais elle ne se sentait pas la force de lutter contre le courant; soutenue par ses vêtements, elle flottait comme un nid d'oiseau, balancée par les petits flots qui caressaient sa longue chevelure déroulée. Elle se laissait entraîner regardant le ciel sans essayer de prendre avec ses mains les rameaux de saules étendus sur l'eau. La pensée d'une mort qu'elle n'avait pas cherchée, mais qui venait la secourir, Tenivrait dans son découragement, lorsqu'elle entendit un bruit de roues clapotant à son oreille ; elle tourna machinalement les yeux vers l'endroit d'où partait le bruit. C'était la roue d'un moulin qui criait à cent pas devant elle; alors l'épouvante la saisit; elle voulut appeler, mais déjà l'eau entrait dans sa bouche ; elle tendit ses bras, mais sesdoigts crispés arrachèrent les feuilles des faibles tiges et le ruisseau emporta au milieu du courant le corps d'Ursule évanouie.

Au môme instant Percevault s'élança d'un bond dans la rivière. De loin il avait vu la jeune fille passant légué; vainement il avait crié pour la prévenir du danger, elle n'avait pu l'entendre; quand il la vit tomber, il se mit à

i74 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

courir, mais une grande distance les séparait, et il n'arriva sur la rive qu'au moment où elle disparaissait sous les eaux.

En cet endroit le lit de la rivière était profond; Perccvault , en quelques élans , atteignit Ursule , mais chargé de ce corps, qu'alourdissaient des vêtements imbibés d'eau, il lui fut impossible de franchir le courant qui les poussait tous deux avec impétuosité vef^ la vanne mugissante. Le garde soulevait la pauvre fille entre ses bras, et regardait avec terreur les roues qui tournaient dans l'onde toute blanche d'écume. Lancés comme une flèche, ils avaient franchi en une minute la distance qui les séparait du moulin; entre eux et la vanne il n'y avait plus qu'un pan de vagues. Le désespoir rendit quelque force à Percevault, et, faisant un effort suprême, il vint heurter de sa poitrine l'angle de la chaussée qui coupait les eaux ; d'une main il enleva Ursule au-dessus du torrent, tandis que de l'autre il s'accrochait aux anfractuosités de la pierre ; le sang sortait de sa poitrine et rougissait l'écume; il appelait d'une voix brisée par la douleur et par la fatigue, sentant ses forces l'abandonner. Un meunier qui sortait du moulin l'entendit ; il courut vers l'extrémité de la chaussée et les tira tous deux sur l'herbe où ils tombèrent, pâles et mourants, l'un et l'autre.

Lorsque Percevault ouvrit les yeux, il vit Ursule qui , agenouillée à ses côtés, étanchait avec un linge le sang qui sortait de sa blessure. Il sourit et lui prit doucement la main pour l'appuyer sui* ses lèvres. Les

URSULE VOISIN. liO

meuniers étaient groupés autour de lui^ la pitié peinte sur leurs visages. Il fit un effort pour se relever sur le coude; la souffrance lui arracha un gémissement^ et on vit le sang de la plaie béante jaillir en écumant. Ursule le prit par la tête et le recoucha.

— Merci, mamzelle, lui dit-il, merci; c'est inutile, voyez-vous, je n'en reviendrai pas.

— Tais-toi, reprit-elle^ si tu veux guérir, il ne faut pas parler.

— Je sens ce que j'ai, continua Percevault en hochant la tête ; le coup que j'ai reçu était si rude, que je me serais évanoui tout de suite si je ne vous avais pas tenue. Mais il fallait vous sauver, et j'ai eu du courage.

Ursule essuya de grosses larmes qui tombaient de ses yeux.

— Vous pleurez, reprît le garde, et pourquoi ? Ne fallait-il pas que je mourusse; j'étais misérable et je vous aimais. Si ma fin n'était pas prochaine, je ne vous dirais rien d'une chose que vous ignoriez. Ecoutez, lui dit-il en l'attirant à lui, c'est moi qui ai mis le feu aux granges de M. de Lursanne. Ursule fit un geste d'horreur. — Ne m'en veuillez pas, reprit-il humblement, je croyais qu'en l'appauvrissant il serait plus disposé à vous rendre heureuse. Je me suis trompé; un crime ne profite jamais.

Ursule le regardait; étonnée d'un amour aussi profond, aussi dévoué; elle serrait ses mains et se penchait sur lui. Percevault souriait.

176 PARISIEIINES ET PROVINCIALES.

— Je n'espérais pas être si heureux que ma mort pût TOUS rendre service. Il faut que Dieu m'ait pardonné^ car voici la première heure de bonheur qu'il m'envoie depuis longtemps; ce sera la dernière aussi.

Et comme Ursule pleurait^ il s'approcha plus près d'elle encore^ et lui dit tout bas :

— Je lui ai remis votre lettre; il était seul; je l'ai vu pftlir en l'ouvrant. Mais comment se peut-il qu'on consente à vous perdre quand on est aimé de vous?

Percevault attira une des mains d'Ursule vers lui ; il y colla ses lèvres, et se tut. Une minute après, Ursule sentit sa peau se refroidir au contact de cette bouche ; elle se pencha, le pauvre garde était mort.

Un valet du moulin avait été prévenir le père Guillaume de l'accident arrivé à sa fille ; il accourut la chercher. Lorsqu'elle rentra à la ferme, la première per* sonne qu'elle vit fut André Huchaux. Le jeune fermier avait été mandé par le père Guillaume, qui voulait hâter leurs fiançailles. Ursule lui tendit la maiu^ et l'attira sur la pelouse, où l'ombre allait descendre.

— Vous savez, André, lui dit-elle, que j'aimais H. Lionnel deLursanne; cependant, bien que je puisse l'avouer sans rougir, comme je n'ai pas le cœur viei^e, je viens vous demander si vous consentez sans regret, et non parce que vous regarderiez votre honneur engagé, à me prendre pour femme ?

— Je vous ai choisie entre toutes, lui répondit André, parce que je crois que vous serez une honnête femme, et je vous -veux encore parce que je crois que

C7BSULE VOISIN. 177

mon bonheur à venir est bien placé dans vos mains.

— Je vous jure alors, reprit-elle, que je serai votre femme quand vous voudrez, et je vous promets d'être pour vous ce que vous avez pensé de moi.

Tandis que toutes ces choses se passaient au moulin et au Mas d'Aigues-Vives, Lionnel lisait et relisait la lettre d'Ursule. Il avait assez bien compris son caractère pour savoir qu'elle ne reviendrait pas sur sa résolution, mais il comprenait aussi que d'autres causes qu'il ne connaissait pas devaient l'avoir décidée.

— M'aurait-elle compris? se disait-il. Les pressentiments de l'amour lui auraient-ils appris ce que j'osais à peine me confier à moi-même dans le silence des nuits, dans l'asile des rêves ?

Une voix secrète lui criait qu'elle avait raison, et cependant son cœur murmurait contre l'arrêt qui les désunissait. Quand vint le soir, ses souvenirs Tentraînèrent vers le Mas d'Aigues-Vives. Lorsqu'il y arriva, la nuit était descendue, la pâle clarté des étoiles jetait seule une tremblante lueur sur la campagne. Une lampe brillait derrière les rideaux d'Ursule. Comme Lionnel s'arrêtait pour regarder, la porte de la ferme s'ouvrit, et la jeune fille parut sur le seuil. Un gros chien de garde vînt à elle, frotta sa tête contre sa main distraite, et la suivant la longueur de quelques pas, s'étendit bientôt sur la pelouse ^n bâillant.

Ursule continua d'avancer vers le massif d'arbres où, la veille, elle avait entendu la conversation de son père avec Lionnel. Lionnel s'était caché dans l'ombre; elle

passa près de lui^ l'efOeurant de sa robe sans le voir; trois fois un cri d'amour faillit sortir de ses lèvres, trois fois il expira. Ursule passa. Elle marchait lentement, effeuillant des marguerites qu'elle cueillait. Lionnel la suivait d'arbre en arbre ; en la voyant si belle et si jeune, il se demandait si ce n'était pas le bonheur qui passait. Cependant elle reprit enfin le chemin de la ferme, et Lionnel la vit traverser la pelouse verte, pâle et légère comme une ombre ; il s'arrêta sous le chêne. Avant de fermer la porte, Ursule se retourna; il crut entendre le nom de Lionnel, il tomba à genoux, les bras tendus, les yeux trempés de pleurs : mais la porte de la ferme se replia sur son amante et il ne la vit plus.

Cinq ou six ans plus tard, en 1840, pendant les premiers jours du mois de mai, une jeune femme était assise au soleil couchant devant le Mas d'Aigues-Vives. De beaux cheveux bruns encadraient les joues couvertes d'une pâleur transparente, qui n'était pas chez elle le signe d'une santé mauvaise, mais bien plutôt l'indice d'une organisation à la fois délicate et forte. Ses bras étaient nus et finement arrondis, et bien qu'elle portât le costume des fermières du pays, ses mains avaient la blancheur du lait.

Elle couvrait d'un regard tendre et doux deux beaux enfants bouclés comme des chérubins, qui se roulaient dans l'herbe, tandis qu'un troisième, tout jeune encore, assis à ses pieds, jouait avec des fleurs en gazouillant comme un oiseau. On n'entendait, tant la soirée était

Ursule voisin. 179

calme, pas d'autre bruit que le rire de ces enfants, lorsque tout à coup les pierres du sentier sonnèrent sous les pas d'un cheval. La jeune femme tourne la tête. Un cavalier s'approchait au galop/ et les enfants, silencieux soudain, le regardaient, ouvrant de grands yeux surpris. En quelques bonds il arriva sur la pelouse.

— Lionnel!... M. de Lursanne, s'écria la jeune femme qui s'était levée.

— Appelez-moi donc Lionnel, madame Huchaux, dit le cavalier en sautant à bas du cheval, et gaiement il courut embrasser Ursule sur les deux joues.

Ursule rougit un peu; mais elle n'était plus la jeune fille d'autrefois, et maîtrisant son émotion, elle s'inclina gracieusement.

— Lionnel donc, puisque vous le voulez, dit-elle.

— Il le faut bien; je ne saurais pas vous appeler autrement qu'Ursule, reprit-il.

Madame Huchaux le regarda sérieusement; puis, comme si cet examen l'eût rassurée, elle lui prit vivement les deux mains et les serra avec effusion.

— C'est donc un ami qui nous revient! que de joie vous me donnez! dit-elle.

— Vous en aviez pu douter?

— C'estque depuis six ans j'avais eu si peu de vos nouvelles! A lamortde M.deLursanne seulement, vousnous aviez écrit pour confier à mon mari la gestion de vos terres. C'était une preuve de confiance qui nous honorait sans doute, mais ce n'était pas un témoignage d'amitié, et j'aime mieux vos paroles de tout à l'heure.

— On n'a guère le temps d'écrire quand on est ambitieux, Ursule, et je le suis encore ; mais on conserve toujours au fond du cœur un souvenir impérissable de ses amis.

Tandis qu'il parlait, Ursule le regardait.

— Je suis un peu changé, reprit Lioniîel en souriant; quoique jeune, j'ai perdu quelques cheveux et gagné quelques rides ; mais je suis secrétaire d'ambassade et j'ai le ruban rouge. C'est quelque chose à vingt-sept ans; mais ce n'est rien auprès de ce que je veux.

— Savez-vous ce que vous voulez?

— Point du tout ; je serais trop malheureux si je le savais.

— Où voulez-vous donc arriver?

— Partout où il plaira à la fortune de me pousser. -— Êtes-vous heureux, du moins?

— Je n'en sais rien ; je n'ai pas le temps d'y penser. Mais vous, Ursule, avez-vous trouvé le bonheur ?

— J'ai trouvé la paix du cœur, c'est beaucoup déjà. Si j'avais été malheureuse, mes trois enfants me l'auraient fait oublier. ,

Lionnel se baissa pour caresser les enfants qui se tenaient groupés sous les mains de leur mère.

— Laissez-nous, petits, leur dit-elle^ j'ai à causer avec ce monsieur, qui dînera avec nous ; va donc, Guillaume, prévenu* la ménagère ; et toi, André, veille sur ta sœur.

Ursule prit le bras de Lionnel familièrement, et s'achemina sur la pelouse.

tJBSCLE votsm. i84

^^ Quelles blanches mains! lui dit le secrétaire^ je sais plus d'une ambassadrice qui les envierait.

— Mon mari ne veut jamais que je travaille, dit-elle en croisarit ses deux jolies mains sur les bras du jeune homme par un mouvement plein d^une charmante familiarité; il est plus jaloux de ce qu'il appelle ma beauté que moi-même.

— Vous ne pouvez cependant pas rester sans rien fabe, vous?

— Je m'occupe aussi ; n'ai-je pas la ferme à surveiller, et l'administration de Lursannc surtout ! D'ailleurs, n'ai-je pas trois enfants ! Il faut encore que je fasse le bonheur d'André. Vous voyez que je n'ai pas de temps à perdre.

— J'imagine que vous parvenez facilement à remplir cette dernière tâche ?

— André m'aime toujours; ça me la rend bien aisée.

— Il vous aime toujours autant?

— Peut-être plus encore. Il m'aimait alors comme une femme, il m'aime aujourd'hui comn^e la sienne.

— Et vous vous êtes habituée à lui rendre amour pour amour?

— Ceci est presque de l'indiscrétion, reprit Ursule, je devrais peut-être vous répondre oui; mais je suis trop sincère avec vous pour le faire. Ce n'est pas précisément de l'amour ce que j'ai pour lui; c'est une tendresse sérieuse et sereine où il entre beaucoup du sentiment qu'une sœur doit éprouver pour son frère le plus aimé ; je crois que ça vaut mieux.

ti

— Si vous éprouvez cette tendresse^ c'est qu'il la mérite.

— Je l'aime pour tout le bien qu'il me fait, surtout pour tout celui qu'il me voudrait faire.

•— Et cela vous suffit-il, Ursule ?

— J'ai eu de mauvais jours; mais voyant combien mon sourire lui était nécessaire, je me suis habituée à sourire. Il est bon et d'une nature noble dans sa rudesse ; il me laisse la maîtresse au logis, et je crois vraiment que c'est moi qui mène tout, voire môme la commune, dont mon père me conte toutes les affaires.

— Si bien que vous êtes presque intendant et un peu maire?

— A peu près. Quand on se confie aux cœurs nonnêtes, ils se trouvent dans la nécessité de bien faire. Lorsque j'avais mes heures tristes, la pensée démon père m'encourageait d'abord; puis un enfant est venu, et j'ai mieux supporté l'existence que le devoir m'avait faite.

— De façon qu'au troisième vous vous êtes trouvée presque heureuse I

— Ne le fallait-il pas, entourée que j'étais de créatures dévouées qui cherchaient à me rendre ce qu'on n'est jamais entièrement? Dans les premiers temps, je demandais des consolations à mes livres; mais ils m'apportaient plus de mal que de bien. Aux cœurs blessés, le seul baume divin, c'est la maternité. Dieu me l'a envoyée. Qu'ai-je à souhaiter? Vous voyez que nous suivons, ainsi que je vous Pai écrit dans un autre temps, deux voies opposées.

tJUSULE VOISIN. 483

— Et vous avez trouvé dans le calme ce que je cherche dans l'agitation. Que de fois j'ai souffert! que de fois je me suis repenti I Mais, Ursule, ne doit-on pas obéir à sa nature? La mienne me poussait au bruit et au mouvement comme une hirondelle aux voyages.

— Et nous avons bien fait tous deux de résister à renlraînement de notre jeunesse.

Gomme elle achevait ces mots, ils arrivaient sur la pelouse où les trois enfants les attendaient ; les grands bœufs fauves revenaient des prés en beuglant, et les jeunes chevreaux descendaient des collines.

— Vous allez voir la fermière à l'œuvre, dit Ursule; ce soir, après que le père Guillaume sera revenu d'Ollargues, vous verrez peut-être le maire.

— Mais, dites-moi, Ursule, vous ne m'avez point dit encore ce que vous comptiez faire de ces enfants. Quand elle aura seize ans, reverrai-je une autre Ursule dans cette jolie petite fille aux yeux bleus ?

— Non pas, fit la mère en soulevant l'enfant dans ses bras; non pas, dit-elle avec une voix douce et triste, elle ne saura pas ce que je savais, et ne fera pas ce que je faisais; nous n'avons pas une fortune de grande ville, je rélèverai donc comme une fille des champs ; elle lira dans un catéchisme, et écrira dans un livre de comptes. Je lui apprendrai seulement à aimer, et Dieu fera le reste. La résignation est une vertu trop amère pour que je veuille lui faire goûter le fruit de l'arbre de science.

L'ÉCOLE BUISSONNIÊRE.

II était une tois aeux amis qui ne se détestaient pas. Cette histoire^ qui a Tair d'un conte de fée, se passait en plein gouvernement constitutionnel^ vers 1847. Ces deux amis avaient à peu près le même âge^ la même fortune et les mêmes goûts^ quoiqu'ils fussent de caractères difiérents. Ils avaient tous deux l'avantage de n'être pas laids et le bonheur de n'être pas jolis^ ce qui leur procurait la double satisfaction de ne pas se reconnaître dans les Parisiens de Daumier^ et de ne pas ressembler à ces affreux beaux que les journaux de modes attachent au pilori de leurs gravures. Toute leur occupation consistait à n'en point avoir^ mais ils mettaient à ne rien faire un soin et des attentions qui prenaient le plus clair de leur .temps. Le reste se passait à fumer^ à suivre les courses^ à courir les salles d'armes et les boudoirs, à battre l'asphalte du boulevard

inisuu yoism. 485

et la poussière du Bois. Ils n'étaient d'ailleurs ni socialistes ni philanthropes.

Un matin du mois d'avril^ à l'heure où il commence à faire jour dans les bonnes maisons^ vers midi^ l'un des deux intimes entra chez l'autre.

Guy de Livarot était assis dans un fauteuil^ caressant de l'œil une feuille de papier tigré de pattes de mouche qu'il soulevait du bout des doigts. Le rêveur lança sur le nouveau venu un regard extatique dérobé aux bu« veurs d'opium^ et le salua d'un léger mouvement de tète avec l'indolence d'une fille chinoise en contemplation devant une fleur de lotus.

Williams de Lavaur s'assit à côté de Guy^ étendit ses jambes vers le feu^ renversa sa tête sur le dossier de la causeuse^ et, désignant la lettre que Guy tenait à la main:

— Est-ce un nouveau chapitre du livre inédit de tes victoires et conquêtes? lui diMl avec un imperceptible sourire.

— Non, répondit le rêveur, j'épelle les premières syllabes de ce divin poème qui n'a que cinq mots : J'aime et je suis aimé.

— Fat I s'écria Williams.

— Écoute plutôt, reprit Guy en ramenant le papier à la hauteur de son visage. Et d'une voix coquette il lut les quelques mots que voici :

. a Bonnes nouvelles, mon ami ; vous les recevrez, j'en suis sûr, avec la joie que j'éprouve à vous les donner! Mes grands-parents m'ont répondu; aves-vous deviné

i86 PARISIENNES ET PBOVINCIALFS.

qu^ils consentent^ et tous vos vœux^ pourquoi ne dirais-je pas tous les nôtres^ sonirils remplis? Vous allez venir bien vite et vous écrirez sous mes yeux à ma bonne grand'mère. Elle veut à toute force que la noce soit célébrée dans son vieux château^ au fond de TAnjou. Tant mieux^ nous y serons plus seuls. Vous lui écrirez comme vous savez le faire; je veux qu'elle vous aime avant devons connaître. Â tout de suite. »

— Et le nom? demanda Williams.

— Louise.

— Madame de Ners?

— Elle-même.

— Et tu vas répouser?

— Parfaitement.

— Malheureux !

A cette exclamation^ Guy bondit de son fauteuil.

— Malheureux ! et pourquoi? s'écria-t-il.

La main de Williams le saisit et le rejeta entre les

bras du siège élastique. I

-T Aveuglement de Tamour ! reprit le confident ; il j touche au bord d'un précipice et il ne le voit même i pas! il va tomber au fond du gouffre et il sourit! il i heurte du pied le sépulcre de sa jeunesse, et il me demande pourquoi je tremble. |

Frappé de stupeur, Guy gardait Timmobilité granitique d'une statue d'Osiris, assis, roide, les mains soudées aux cuisses et le regard fixe.

— Hais enfin ! s'écria-t-il avec explosion, si tu sais quelque chose, parle, ami plus mystérieux etplusfan-

LKGOLE BUISSONNIÈRE. 187

tasque que la sibylle; tu m^épou vantes avec tes formules. Madame de Ners n'est-elle pas jolie?

— Oui.

— Spirituelle î

— Oui.

— Riche?

— Oui.

— Et n'est-ce point assez de la beauté, de Pesprit et de la richesse^ pour faire le bonheur d'un homme seul?

— C'est trop!

— Tu es fou! s'écria Guy.

^ — Tu sais bien que c'est le privilège de la sagesse de passer pour folle, reprit Williams; mais puisque lu m'as réduit à l'état de Pylade, souffre au moins que J'improvise un monologue; comme dans une tragédie. Tu te marieras après, si tu veux.

— Parle, répondit mélancoliquement Ouy.

— Je ne te dirai rien, ingrat, continua Williams avec le geste et l'accent de Talma dans JUanlius, de mes espérances détruites et de mes rêves avortés ! J'avais compté que nous vieillirions ensemble et qu'à l'âge où l'on se souvient, retirés tous deux, mais seuls, dans une bicoque, au bord de la Loire, nous mourrions en paix entre les joies innocentes de la pêche et les ennuis quotidiens du piquet. Il faut des vices à la vieillesse; j'en avais choisi deux commodes et fidèles. Une femme a soufflé sur les fantaisies de mon imagination, et elles ont disparu ; mais toi, que faisais-tu tandis que je pen-

sais à ton bonheur futur? Tu complotais ta ruine et mon isolement. La pensée du mariage germait dans ton esprit^ et turaccueillais. Et comme si ce n'était pas assez d'un désastre^ tu joignais Famour à Thymen. Étrange accouplement !

Ici rindignation de Guy éclata.

— Tu blasphèmes î s'écria-t-il.

— Non, je raisonne. C'est un système, fils de l'expérience et du jugement. Un philosophe inconnu, auquel la postérité élèvera des statues. Ta dit : Le mariage est un duel. Les qualités que tu reconnais à ta femme, elle les tournera contre toi.

Guy haussa les épaules.

— Oui, reprit Williams, elle te fera un oreiller de ses vertus et t'étouffera dessous.

— Grâce au ciel, reprit Guy avec un sourire un peu trop donjuanesque pour un futur mari, madame de Ners n'a point de prétention à la sainteté.

— Alors tu tombes de Charybde en Scylla, et je vais te prouver tout à l'heure la vérité de celte comparaison mythologique. Riche, elle te ruinera par ses exigences : ce sera chez toi une queue interminable de châles des Indes et de vases de la Chine ; jolie, elle attirera autour d'elle une légion de beaux qui se coaliseront contre ton bonheur anonyme; spirituelle, elle inventera des ridicules pour avoir le droit de s'en moquer.

— Mon cher, répondit Guy, en jetant à Williams un regard railleur, tu es ce matin absurde et sinistre

l'école BUISSONNIBRK. 489

comme une nuit d'Young. Veux-tu que je te dise, moi^ la morale de ton monologue ?

— Dis.

— C'est que madame de Ners ne fa jamais plu.

— C'est vrai.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle a les cheveux d'un blond légèrement vénitien.

— Hais que t'importe cette nuance aimée des peintres et des poètes?

— Elle me rappelle Hélène, qui me rappelle Ménélas.

Il y eut un instant de silence, durant lequel Guy de Livarot tisonna le feu, comme s'il cherchait à lire son avenir dans le pétillement des étincelles.

— N'importe ! s'écria-Ml enfin, j'aime madame de Ners comme je n'ai jamais aimé.

— Oh î dit Williams en Finterrompant, on aime toujours comme on n'a jamais aimé la dernière femme qu'on aime.

— Soit I reprit Guy ; mais tous tes raisonnements ne m'empêcheront pas d'épouser madame de Ners ; je l'ai vue hier soir cinq minutes après avoir reçu ce billet ; j'ai écrit à sa grand'mère, et rien au monde ne saurait plus nous empêcher d'être l'un à l'autre.

— Voilà une phrase à laquelle il ne manque rien qu'un accompagnement de piano pour en faire un refrain de romance. Soyez donc l'un à l'autre^ vivez

iOO PARISIENNES ET PROVINCIALE'?.

longtemps^ et puisse le ciel De pas faire de moi un Jérémie en habit noir !

— Merci !

Ce merci un peu sec coupa la conversation ; il était clair que, malgré sa philosophie et son amour, deux choses qui s'amalgament quelquefois, si elles s'excluent souvent, Guy ne pouvait s'empêcher d'être impressionné par les prophéties de Williams. La beauté en ménage serait-elle un luxe trop coûteux î Le bonheur conjugal vivait-il de négations ? Toute supériorité morale ou physique serait-elle comme un de ces pièges à loup dont les dents ne s'aperçoivent qu'après qu'elles vous ont mordu? La grâce, l'esprit et l'élégance, seraient-ils, comme des phares lumineux, prêts à attirer les voyageurs célibataires dans ce privaie room où les Anglais n'admettent personne, si ce n'est l'inconna? Toutes ces réflexions et bien d'autres traversaient le cœur de Guy de Livarot comme autant de flèches décochées par une jalousie prospective. Hais, comme un vaillant cheval qui déchire les rênes dont sa course est embarrassée, il redressa bravement la tête et jeta vers le plafcmd un regard où le défi de l'orgueil se mêlait aux angoisses d'une résignation antidatée. Ce regard rencontra à mi-hauteur des murs un portrait de Bethsabée, la femme du capitaine hébreu Uri THétéen; et Guy, frissonnant à cet aspect, retomba dans l'attitude mystérieuse et recueillie du sphinx accroupi qu'on voit dans la cour du Louvre.

•— Écoute, lui dit Williams en posant une main sur

L'ÉGOLE BUIS80NN1ÉRE. iOi

les genoux pétrifiés de Guy^ je ne te dirai pas^ comme le font les hommes politiques en pareille circonstance^ que ton mariage est un fait accompli; non^ cet indigne calembour n'ajoutera pas son ironie à Tamertume de ta position ; je te dirai tout simplement que c'est un fait malheureu;^. Cela convenu^ pensons à autre chose.

— Pensons, répondit mélancoliquement Guy de Livarot.

— Il ne t'est pas permis de nous quitter sans nous du*e adieu, reprit Williams; quand on part pour un voyage perpétuel, au moins faut-il saluer le rivage et les anus qu'on y laisse. On dit que les anciens philosophes, au moment de boire la ciguë, se couronnaient de roses. Il n'y a plus de ciguë aujourd'hui, les roses seraient donc un anachronisme, et nous n'avons, en guise de philosophes, que les professeurs du collège de France. Mais fêtons le printemps qui nous arrive et les amours qui s'en vont, à notre manière, à table quelque part, et le moins tristement que nous pourrons.

— C'est, en prose, un dîner de garçons que tu me proposes î

— Un dîner de garçons, sans trop de garçons, comme le sous-entend cette pauvre langue française, si pauvre qu'elle en est réduite quelquefois à exprimer le contraire de ce qu'elle veut dire pour se faire comprendre.

— Une orgie à la veille de me marier?

— Voilà déjà que tu emploies des expressions volcaniques, à propos d'un pauvre petit festin comme il s'en

i9â PAHISIENMES ET PROYINGIALES.

fait tous les jours dans les rues les plus vertueuses du quartier Saint-Denis. C'est trop de poésie!

Guy hocha la tête comme un sceptique.

— Homme dépende foi! reprit Williams, as-tu donc oublié qu'il n'y a plus d'orgie à présent que dans les tableaux de H. Couture? Es-tu si fort.marié en es* prit que tu ne le saches plus?

— Voyons, dit le fiancé, est-ce bien nécessaire? — C'est aussi nécessaire que toutes les choses inutiles,

etjenesais que celles-là qui vaillent la peine d'être faites.

— Voilà qui est péremptoire.

— S'il te faut des raisons bêtes, je te dirai que ces choses sont dans la tradition, et comme dit le poète :

Au banquet de la vie, infortuné convive,

apparais encore une fois et meurs, c'est-à-dire marietoi. En bonnes mœurs parisiennes, il faut toujours dire adieu au passé.

Le passé de Guy de Livarot avait vingt ans, des yeux noirs et des cheveux châtains à rendre une comète jalouse, la taille souple comme un roseau, l'humeur joyeuse d'un pinçon, le pied leste et les dents les plus provocantes du monde. Il n'est pas certain que la femme que tout cela représentait aimât beau* coup Guy de Livarot, mais elle aimait énormément les pralines, les perdreaux et les truffes, les belles robes, les chapeaux de madame Laure, les dentelles et les petits soupers. Elle était née dans une mansarde de la

l'école buissonnièrb. i93

rue des Nonandières et avait dégringolé d'étage en étage jusqu'à un premier de la rue, Neuve-Saint- Georges où Guy l'avait laissée.

Guy se souvint d'un jour où Rosette portait une certaine robe de moire bleue qui lui allait à ravir^ et un chapeau de crêpe rose sous lequel son visage avait des grâces piquantes à nulle autre pareilles. Ce fut dans la chambre noire de son souvenir comme une apparition dotée de toutes les séductions; Rosette était presque déjà pour Guy le fruit défendu ^ il ferma les yeux pour mieux voir le démon gracieux qui lui souriait^ envoya dans son âme un soupir à l'adresse de madame de Ners^ et consentit à tout ce que Williams exigeait.

La journée était belle : une journée du mois de juin égarée au mois d'avril. Il fut décidé qu'on irait à la campagne, à Madrid. Williams se chargea de prévenir les convives.

Une heure après, la compagnie gagnait le bois de Boulogne en calèche. Rosette était tout en noir de la tête 9UX pieds.

— Pourquoi donc vous ôtes-vous habillée comme madame Marlborough dans la romance que vous savez ? lui dit Williams.

— C'est que le deuil de mon âme a déteint sur ma robe, répondit Rosette en éclatant de rire. Je suis coiTime une veuve du Malabar qu'on mène au bûcher : il faut bien que je porte la livrée de ma situation.

Guy de Livarot, qui regardait par la portière et très-

saillait comme mi coupable au passage de tous les coupés, ne put s'empêcher de sourire.

— Ingrat ! reprit Rosette en essuyant sur sa joue mutine une larme absente. Étais-je donc faite pour jouer le rôle d'Ariane dans mon boudoir ?

— Les dieux propices t'enverront un Bacchus moderne ; console-toi, dit Williams.

On arriva à Madrid; la table avait été dressée sous la surveillance d'un groom qui était au service de H. de Lavaur, et qui, si les prescriptions du Code ne s'y étaient opposées, aurait ressuscité Frantin; il en avait le génie et le visage.

Les premiers rayons du printemps riaient sur les coupes : l'ombre du jeune feuillage d'avril se balançait gaiement sur les vitres entr'ouvertes ; une bonne et saine odeur d'herbe fraîche montait des bois; la soirée avait la douceur d'un sourire et la caressante mélancolie d'un adieu ; les yeux de Rosette étaient bien près^ le souvenir de madame de Ners bien loin; Guy de Livarot regarda Rosette et s'assit.

Cependant le remords s'était glissédans son cœur^ ainsi qu'une couleuvre dans un buisson fleuri. Il se sentait mal à l'aise sous le feu de toutes ces prunelles étîneelantes qui le regardaient; la lettre de madame de Ners était sur sa poitrine ; chacun de ses mouvements en faisait craquer le papier soyeux ; sa présence, à lui, au milieu de pareils convives, était une trahison, et pour un homme qui se piquait de sentimentalisme, il y avait bien de quoi s'effaroucher un peu.

l'école BUISSONNiiRE. 495

— muliert murmura Williams.

— Si vous parlez anglais^ reprit Rosette^ on ne s'entendra plus.

Le cliquetis des verres et des porcelaines commençait à tinter sur la table ; les senteurs acres de Therbe nouvelle et des premières feuilles venaient par les fenêtres ouvertes; les frôlements de la soie qui frémissait autour du corps de Rosette et de ses compagnes^ le choc des paroles et des regards d'où se dégage iin fluide que Tâme perçoit sans que la science Texplique^ tout agissait sur Guy de Livarot^ et poussait son esprit hors de la gravité où il avait voulu renfermer comme dans un cilice.

Il comprit que la sagesse allait se fondre comme un flocon de neige aux premiers sourires du printemps, et prenant son verre plein jusqu'au bord, il le vida d'un trait en jetant à son Méphistopbélès un regard de suprême reproche.

Rosette devinait son triomphe.

— Marie-toi donc, s'écria-t-elle, puisque aussi bien le veut l'implacable destinée; mais, quoi que tu fasses, tu ne m'oublieras jamais.

— He prenez-vous pour Salomon que vous me traitez en reine de Saba ? répondit Guy.

— Salomon était un fou qui se croyait sage parce qu'il s'ennuymt. Vous, mio caro, vous ne vous êtes jamais ennuyé ; j'étais là, continua Rosette avec une parfaite insolence. Il vous plaît maintenant de faire une fin. Est*"

196 PARISIENNES ET PROVINCULES.

ce à dire qu'on ne saurait finir sans se marier ? Pour un homme d'esprit^ vraiment vous m'étonnez> comme dit quelque part Frederick Lemaître. Quelle mouche conjugale vous a piqué que vous ayez tout à coup quitlé cette bohème dont vous étiez l'un des princes? Quel défaut n*avais-je pas qui vous pût charmer? et pouvaisje croire que vous êtes de ceux qui aiment à s'emmaillotter dans les tièdes langes de la vertu? Ah! pauvre Guy, que je vous plains! Où trouverez- vous un démon qui me vaille? ne suis-je point assez gourmande^ assez coquette, assez médisante, assez perfide, assez gaspilleuse, pour désespérer dix Lovelaces, c'est-à-dire pour les charmer? Hier, c'était le hasard, l'imprévu, le caprice, la liberté, la vie errante, aventureuse et spontanée; demain, ce sera le coin du feu, la tasse de thé, le parapluie, la flanelle, la romance, le piano, les dîners et { les concerts de famille, toutes les choses plates, en- ! nuyeuses, vulgaires, qui s'étendent comme une rouille sur l'éclat flamboyant de la jeunesse. Perdez donc un roué de vue pour que la fortune ennemie vous le rende emprisonné dans les filets du mariage. Ah ! si quelque lutin propice m'en avait avertie, quand vous avez fui pour l'Anjou, comme je me serais suspendue à votre bras pour vous sauver, j'aurais été votre ange gardien, votre bonne fée, votre enchanteresse, et plutôt que de vous laisser choir, je vous aurais ruiné !

— C'est déjà fait, interrompit Guy de Livarot.

— C'est égal, j'aurais recommencé, poursuivit Rosette.

L^ÉGOLE BUISSONNIÉRB. 197

— Bravo! s'écria Williams. Voilà du dévouement, de la charité! c'est pur comme l'antique!

— Tiens ! reprit Rosette en tendant son verre à son ironique admirateur^ noie ton enthousiasme dans ce vin de Champagne. Lorsque Damon se lance dans le chapitre des comparaisons^ Pythias s'endort.

Pythias ne dormait pas^ mais Pythias rêvait ; le festin des adieux touchait à cette^ heure suprême où les objets affectent des formes fantastiques^ tandis que les pensées dansent une sarabande dans le cerveau des convives. Un pêle-mêle de souvenirs et d'espérances, ceux-là vêtus de rose, ceux-ci coiffés de fleurs, et tels que ces cavaliers et ces belles dames qui s'attîffent si galamment dans les tapisseries flamandes, s'agitait en bourdonnant dans l'esprit de Guy de Livarot.

La soirée était prospère aux doux entretiens; le crépuscule, déjà profond, versait sur la terre cette ombre incertaine qui sollicite la rêverie à deux. Le silence étendait ses ailes sur le bois enveloppé de ces voiles transparents qui précèdent la nuit, le coucou chantait mélancoliquement dans les grands arbres. Guy de Livarot sortit ayant Rosette à son bras.

En ce moment une femme entourée d'un cachemire noir, comme une Isis antique de son voile sacré, parut à l'extrémité d'une de ces petites allées qui rayonnent autour de Madrid. Elle était seule, à pied ; une calèche arrêtée à quelques centaines de pas semblait l'attendre. Elle inarchait la tête inclinée sur la poitrine, lentement, et jouant du bout de son ombrelle avec les feuilles

498 PARISIENNE^ ET PBOYINGIALES.

mortes qui donnaient au pied des arbres rajeunis par le printemps.

Quand une femme se promène seule à cette heure dans les bois^ c^est qu'elle est ou bien triste ou bien heureuse^ mais la douleur a des allures qui la trahissent au premier coup d'œil. La dame au cachemire noir marchait avec une lenteur cadencée^ une harmonieuse nonchalance qui révélaient un bonheur calme et profond^ une ftme sereine ou Tespérance s'est fait un nid. Elle avait une toilette très-simple^ trèspeu voyante^ mais très-gracieuse et d'une distinction que ne trouvent jamais celles qui la cherchent. Les dernières lueurs du crépuscule mourant éclairaient à demi le contour charmant d'un jeune et doux visage que serraient aux tempes de larges bandeaux de cheveux blonds.

Comme elle marchait dans la direction de Rosette et de Guy, elle ne pouvait pas manquer de les rencontrer. Un bruit de gravier criant sous deux pas indolents la tira de sa rêverie. Elle releva la tète et dans la pénombre elle aperçut deux fantômes qui s'avançaient se parlant bas, quoique tout seuls, comme dit le poète. L'inconnue, les voyant venir, se jeta derrière un rideau d'arbustes qui bordaient l'allée et s'arrôta. Comme ils allaient passer devant elle, elle abaissa vivement son voile et porta son mouchoir k ses lèvTes comme si elle eût voulu étouffer un cri prêt à jaillir de sa poitrine.

Rosette et Guy n'étaient plus séparés de l'inconnue

l'école buissonnière. 109

que par un mince rempart de jeunes branches et de bourgeons.

L'inconnue retint son baleine.

— Eh bien! puisque tu vas te marier, dit Rosette, promets-moi que tu profiteras des derniers jours où tu m'appartiens encore un peu pour demander mon engagement au directeur de l'Opéra.

— Tu tiens donc toujoars à te montrer au clair de la rampe ?

— Toujours ! je chante assez mal pour avoir le droit de m'habiiler en page.

— Eh bien ! je verrai.

— Il ne faut pas voir, il faut faire. A quoi diable t'aurait servi d'être lion toute ta vie, si tu n'étais pas même en puissance de me faire débuter ?

Elle sourit coquettement en montrant ses dents blanches comme celles d'un chat, et ils passèrent doucement inclinés l'un vers l'autre.

L'étrangère devint tout d'un coup blanche comme du marbre et s'appuya sur le tronc d'un jeune bouleau pour ne pas^ tomber. Elle sentait ses jambes trembler sous elle et le froid de la mort figer le sang dans son cœur.

Cependant la nuit vint et l'ombre enveloppa le bois.

Peu d'instants après, comme Williams cherchait, en les appelant de toutes ses forces. Rosette et Guy, il vit passer, ainsi qu'un tourbillon, une calèche dont les deux lanternes flamboyaient dans la nuit comme les gros yeux rouges d'un monstre fantastique.

200 PAE181BNNBS «T PROVINCIALES.

— Vraiment^ ditril en attachant sur l'équipage fuyant le regard rapide et sûr d'un connaisseur^ je parierais volontiers que c'est la calèche bleue de madame de Ners. Faut-il en parlera Guy?... Bah! laissons faire le hasard.

Le lendemain, Guy de Livarot sentit bien quelques remords à son réveil. Il eût été fort en peine de confesser quels conseils lui avait apportés la nuit ; mais l'image pure et radieuse de madame de Ners vint la première saluer son âme un peu confuse. Il s'accusa mentalement de toutes les fautes qu'il avait commises, s'adressa en esprit les plus véhéments reproches, se repentit aussi complètement qu'il put le faire, et reconnaissant que son péché avait les circonstances atténuantes de la jeunesse, de la beauté et de la grâce, il se donna à lui-même la plus sincère des absolutions.

Il s'était habillé tout en procédant à cet examen de conscience, et monta à cheval aussitôt après qu'il l'eut terminé.

'' Or, par un de ces hasards étranges qui se rencontrent rarement à Paris, un vent propice avait balayé les nuages, et l'azur du ciel souriait doucement au bord des toits. Guy prit ^ pas lents le chemin du Bois, plongé dans une de ces méditations que les économistes et les amoureux connaissent seuls.

L^ECOLË BnSSONNiÈRE. SOI

Théramène eût dit de lui que sa main sur sou cheval laissait flotter les rênes. Le fait est que Guy de Livarot cherchait quel mensonge il improviserait lorsque madame de Ners lui demanderait compte de son absence.

Madame de Ners avait une grande confiance dans son amour^ et certainement Guy Taimait beaucoup ; mais il savait aussi que la conflance de la femme la plus naïve est toujours soupçonneuse. Il s'agissait donc de trouver un bon petit mensonge qui eût assez Tair de la vérité^ pour que madame de Ners l'acceptât sans commentaires^ un de ces mensonges qui viennent si naturellement aux lèvres que leur auteur unit par se convaincre de sa bonne foi. Mais il n'y a rien de plus difficile à trouver que le naturel^ et Guy en était encore à chercher, après deux heures de promenade.

Une sorte de colère sourde le gagna et il se mit à éperonner son chev.il, tout en accablant d'invectives mentales Williams, Rosette et les circonstances atténuantes que l'on sait. Le galop, pas plus que le trot, ne lui fit rien trouver de satisfaisant. Fallait-il parler d'une visite nocturne au Jockey-Club? Mais ses amis ne manqueraient pas de dire qu'on ne l'avait point aperçu. Fallait-il prétexter un bal où le hasard l'aurait retenu? Mais il faudrait nommer la maîtresse du logis, et les mensonges par séries sont bien compromettants. Fallait-il se rejeter sur un dîner d'amis ? Malheureusement les femmes entendent toujours le mot amis au féminin. Devait-il prendre l'excuse banale d'une migraine subite ou d'une affaire imprévue ? Affaire et

â02 PARISIENNES ET PEOVINCIALES.

migraine ne dispensent pas d'un billet; et puis ce sont des choses auxquelles on ne croit plus.

A bout de combinaisons^ Guy tourna brusquement la tête de son cheval vers Paris^ et passant par la Muette^ enfila au petit galop l'avenue Dauphine.

Il n'avait pas fait une centaine de pas qu'il remarqua sur le revers de la route^ devant la porte d'une maisonnette^ gracieusement entourée de lilas verdoyants^ un groupe d'individus à mines revêches auprès desquels deux femmes et un vieillard pleuraient.

Des meubles de noyer étaient épars çà et là^ chargés de porcelaine blanche et de faïence. Tous ces ustensiles propres et simples avaient un air tout ahuri et semblaient s'interroger les uns les autres sur l'aventure qui les avait dispersés pêle-mêle en dehors du logis.

Une petite fille que le cavalier n'avait pas vue tout d*abord^ se détacha tout à coup du groupe et courut vers Guy^ échevelée et les bras tendus.

— Ah ! par pitié, monsieur, s'écria-t-elle, sauveznous!

Cet appel naif, les larmes de la petite fille qui en avait les joues tout inondées, sa voix enfantine, ses mains levées vers lui remuèrent Guy de Livarot jusqu'au fond du cœur.

— Voyons! qu'y a-t-il? et que voulez-vous? demanda-t-il à la petite fille en se penchant sur l'encolure du cheval.

l'école BUISSONNIÊRE. ^03

— Il y a que des hommes emportent les meubles de la maison et que ça fait pleurer maman.

Tout en parlant, la petite fille appuyait une de ses mains potelées sur la jambe de Guy^ et de Tautre s'essuyait les yeux.

— Bon ! pensa Guy, c'est une saisie I Et mentalement il ajouta :

— Tout le monde a donc des dettes !

Cette réflexion ne Tempécha pas de sauter à terre et de se diriger vers la maisonnette, tenant d'un côté la petite Me par la main et de l'autre son cheval par la bride.

Les hommes à mine rébarbative entassaient dans un coin les gros meubles et vis-à-vis les objets fragiles. Ils les dénombraient à haute voix, et l'un d'eux, vêtu d'un de ces habits noirscomme on n'en voit qu'aux huissiers,* écrivait à mesure sur une feuille de papier timbré.

— Les voilà qui inventorient, pensa Guy, et il soupira en se demandant pourquoi il y a dans ce monde tant de créanciers.

Le vieillard et les deux femmes, assis sur un banc et pressés les uns contre les autres, semblaient à bout de larmes.

Guy toucha légèrement sur l'épaule du recors qui écrivait.

— Un instant, monsieur, s'il vous plaît, dit-il en s'inclinant.

•— Onne saurait être trop poli avec des gens de cette

â04 PARISIENNES ET PROVtNCtALES.

espèce , ajouta-t-il en esprit ; nous sommes t^us mortels!

Peu accoutumé à ces formes élégantes^ Thuissier laissa son grimoire^ et^ la plume en arrêta salua profondément le cavalier.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur, je vous prie? dit-il.

— C'est une saisie, si je ne me trompe, que vous opérez en ce moment ?

— Précisément, monsieur, une saisie.

— Auriez-vous l'obligeance de me dire le chiffre de la somme qui vous est due ?

— Comment donc!... mais avec un plaisir extrême.

— Voyons alors.

— Il s'agit de trois mille francs à peu près.

— Tout compris î

— Oui, monsieur, capital, intérêts et frais.

Guy dégagea la main que tenait la petite fille, prit un portefeuille dans sa poche, Touvrit, et en tira trois billets de banque.

— C'est à peu près tout ce qui me reste, pensa-t-il, en chiffonnant les papiers de soie et se retournant vers l'huissier il les lui remit.

— C'est une belle action que vous faites là, monsieur, s'écria l'huissier en essuyant du coin de son mouchoir les larmes qu'il ne versait pas; elle vous portera bonheur. Voici le dossier de l'affaire.

— Merci, monsieur.

— Ah ! que netrouve-t-on souvent de bonnes âmes

L^ÉGOLfi BUISSONNIÈRK. 20K

comme vous! reprit Thomme du tribunal ; notre ministère serait désarmé de cette rigueur qui froisse les cœurs délicats.

L'huissier sentimental, ayant serré les trois billets de mille francs dans la poche de son habit, laissa là sa tirade, les meubles et la famille de son débiteur, appela ses recors, salua Guy et gagna au pied.

Dix minutes après, lorsque Guy, échappé aux remerciments des pauvres gens qu'il avait sauvés suivait au grand trot Tavenue des Champs-Elysées, il ne pensait plus au mensonge qu'il avait en vain poursuivi dans toutes les allées du bois de Boulogne, et qui fuyait devant lui comme un feu follet.

Guy s'était fait le chargé d'affaires de la Providence ; il lui semblait que la Providence, à son tour, lui devait une inspiration au moment du danger.

Aussitôt qu'il eut quitté l'étrier, son valet de chambre lui remit une lettre dont la suscription fit passer des flammes devant les yeux de Guy.

— Pauvre cher ange ! soupira-t-il, quels doux reproches m'adresse-t-elle?

Il décacheta précipitamment la lettre et lut quelques lignes qu'avait tracées la main chérie de madame de Ners.

a J'étais hier au bois de Boulogne, à Madrid. Vous m'avez presque effleurée et vous ne m'avez pas vue 1 je ne vous adresserai pas de reproches, mon ami; aucune parole ne pourrait exprimer ce que j*ai souffert. Toute la nuit j'ai pleuré . Ce matin ma résolution

206 PARISIENNES ET PkOViNClALËS.

) est prise. Il ne faut plus penser à nous marier^ je vais m'enfermer à la campagne un jour ou deux, après quoi je partirai pour Tltalie où j'ai des parents. Si cette séparation vous cause quelque douleur, songez à celle que je dois éprouver et ne m'en veuillez pas. Votre cœur ne yous dit-il pas que ce départ était nécessaire? Quand je reviendrai, si je reviens, je serai toujours votre amie.

«Louise DE Ners.o

— La vertu est toujours récompensée ! s'écria Guy. Pourquoi diable ai-je rencontré un huissier ?

Guy marchait par la chambre de long en large, son billet à la main. U était sincèrement affligé, et dans ce moment-là il eût donné toutes les Rosettes du monde pour madame de Ners.

— Comment ai-je pu ?... murmurait- il. Oh ! les hommes! U est clair qu'elle m'a vu passer... Une promenade au vin de Champagne... C'était joli! Voilà jpourtant à quoi servent les amis!... Après tout, j'ai mérité mon sort... C'est bien cela qui m'enragel... Adieu mes rêves, adieu Louise! Que ce nom est doux aux lèvres!... Je l'aimais, cependant!.. Elle a pleuré toute la nuit!... Quel misérable je fais! La trahir, elle, une si charmante femme, pour un page qui chante faux!... Je ne le pardonnerai jamais à Williams... Vivre. sans elle, est-ce possible?

Le monologue intérieur de Guy aurait pu durer longtemps encore, si Williams ne l'avait interrompu.

L'éCOLE BUI8S0NNIÈRB. 207

— Tiens, lis ! s'écria Guy.

Et d'un geste funèbre il tendit la lettre à son ami.

Williams, que cette double exclamation et cette pantomime étonnaiékit un peu, regarda Guy, prit la lettre et s'assit.

— Eh bien ! reprit Guy en se posant devant le lecteur comme Tombre du roi de Danemark devant llamlet.

Williams se renversa dans le fauteuil en faisant avec ses lèvres la moue de rincrédulité.

— Ah ! voilà comment tu prends ces choses-là, toi ? s'écria Guy. J'ai le cœur navré, et monsieur remue la tête comme un mandarin de porcelaine. Croyez donc à l'amitié. Mais, malheureux sceptique, qui n'as pas même une plainte à donner en aumône à mes malheurs, sais-tu bien que c'est une rupture ?

— Une rupture suivie d'un raccommodement, comme toutes les ruptures.

— Tu crois? reprit Guy tout joyeux.

— Regarde, poursuivit Williams en appuyant son doigt sur le coin de la lettre où était écrit le mot Italie.

— Eh bien ? demanda Guy.

— Quoi! tu ne comprends pas ? L'amour t'aurait aveuglé à ce point que les roueries du sentiment échappent à ton imagination ?

— Il est question de madame de Ners, et tu parles de roueries.

— J'en parlerais s'il était question d'Héloïse, la seule femme qui ait véritablement aimé. Ne crois pas

que ce mot soit tombé étourdiment de la plume de ta fiancée.

— Explique-toi.

— Si elle a écrit : Italie, c'est qu'elle a voulu f engager à l'y suivre. Galathée en fuyant retournait la tête. Quelle femme n'est pas un peu Galathée !

— Chère Louise !... J'irai en Italie, j'obtiendrai son pardon.

— Et tu l'épouseras.

A ce dernier mot, Guy faillit sauter au cou de Williams.

— Tu m'accompagneras, reprit l'amoureux.

— C'est convenu : il est écrit que Mentor n'abandonnait jamais Télémaque.

— Nous partirons demain.

— Quand tu voudras.

— Que faut' il pour aller en Italie

— Quatre jours.

— Ce n'est rien.

— Une chaise de poste.

— Nous l'aurons.

— Et de l'argent.

— Ah 1 diable, j'ai donné mes derniers mille écus ce matin.

— J'ai perdu mes derniers cinq mille francs cette nuit.

— J'emprunterai quelques centaines de louis à mes amis.

Williams haussa les épaules.

l'école BUISSONNIÈRE. S09

— Eh bien 1 j'en inventerai ! s'écria Guy.

Là-dessus Guy serra la main de Williams^ sauta sur

sa canne et son chapeau^ et disparut par Tescalier.

Son premier soin fut de se présenter à l'hôtel de madame de Ners. Elle en était partie depuis le point du jour avec sa femme de chambre; on ne savait pas si elle devait s'arrêter avant de se rendre en Italie.

— Il faut qu'il soit arrivé un grand malheur à madame ; madame était fort triste, dit à Guy un vieux domestique auquel la garde de l'hôtel était confiée.

Si Guy eût hésité à poursuivre madame de Ners^ ces quelques paroles l'eussent décidé. Il monta dans un cabriolet qui passait par là et courut chez le plus voisin de ses amis dans la louable intention de lui emprunter de Targent.

— Apprendre la trahison à une ftme aussi blanche^ disait-il tout en courant^ quel horrible crime ! Si elle me résiste^ si je ne l'épouse pas Je me tue à ses pieds.

Cette énergique résolution calma les remords de Guy, et plus joyeux, il s'élança au travers de Paris à la recherche de l'argent.

Ce fut une odyssée pleine de périls et d'aventures. L'espérance la commença, la déception la finit.

Tous ses amis le reçurent à bras ouverts, mais bourse close. L'un avait liquidé la veille son passif, l'autre était sous le coup de trois ou quatre lettres de change, un troisième sortait pour prier son ami Guy de lui rendre le service que Guy venait lui demander.

Guy courut chez un banquier qui, à diverses fois,

210 PARISIElfllES ET PROTmCIALES.

avait escompté sa signature. Le banquier venait de faire faillite.

— L'Évangile a pourtant dit : Cherchez, et vous trouverez ! murmura Guy.

Comme il passait rue Godot de Mauroy^ il se souvint d'un sportman de ses amis qui améliorait la race chevaline. Guy pensa qu'il pourrait peut-être attendrir cet homme de cheval^ et il entra résolument.

La première personne qu'il rencontra dans la cour^ ce fut le sportman lui-même qui se promenait de long en large, botté, éperonné, la cravache à la main, la casquette sur les yeux, l'air sombre et farouche. Deux ou trois valets d'écurie, groupés en silence autour du maître, le regardaient dans l'attitude de l'épouvante et de la consternation.

Le sportman, plus terrible que le Jupiter Tonnant, faisait sonner ses éperons sur le pavé qu'il broyait à coups de talon.

Guy jeta vers le ciel, un regard de ireproche. La colère du sportman emportait sa dernière espérance.

— Eh bien, qu'y a-t-il, cher baron? demanda-t-il au sportman en lui barrant le passage.

— Il y a tout.

— Autant que ça?

— Parbleu !

— Qu'est-ce encore ?

— Vous ne savez donc rien ?

— Non, vraiment.

— Eh bien, mon cher, Toby est malade.

l'école BUISSONMIÉRE. 211

— Ah bah!

— Au Ut, mon cher; comprenez-vous? au lit. C'est un tour qu'il me joue.

— Vous croyez î

— En doutez-vous ? Hier, il se portait merveilleusement ; on m'aurait donné deux mille louis de ce jookey-là que je ne l'aurais pas cédé. Mince comme une baguette d'acier, leste, souple... ce matin il s'est fait casser la cuisse.

— On l'aura soudoyé.

— C'est évident.

— Toby est un scélérat.

Le baron tendit la main à Guy qui partageait si bien son indignation.

— Voyons, cher baron, reprit Guy, il faut songera trouver un autre jockey.

— Y pensez-vous î

— Pourquoi non î

— - Il s'agit de monter Connecticut.

— Ah diable !

— Vous connaissez Connecticut?

— L'alezan brûlé ?

— Lui-même. Un jockey est sur son dos comme une balle de caoutchouc sur une raquette d'acier. Si le jockey n'est pas bien solide, du premier coup, Connecticut lui casse les reins.

— Cest adroit.

— Vous trouvez? Eh bien! vo'là pourquoi cepen^*

dant Connecticut ne sera pas monté demain au steeplechase.

— C'est donc demain les courses de la Croix-de- Berny î

— L'auriez-vous oublié ? s'écria le sportman d'un air indigné.

— Oui, cher baron.

— Ah!

-^ C'est un tort, je Tavoue; mais laissons cela. Vous disiez donc que Connecticut était engagé 1

— Parbleu ! c'est quatre-vingt mille francs que je perds.

— Voilà qui est fâcheux.

— Fâcheux, dites-vous? c'est épouvantable. Si Connecticut ne parait pas sur le turf, je suis déshonoré! Un cheval sans pareil I

— Voyons, cher baron, reprit Guy, dont l'esprit venait de saisir au vol une pensée extravagante, si l'on vous trouvait un jockey en état de monter Connecticut, que feriez-vous î

— Un jockey I s'écria le baron les yeux enflanunés, un vrai jockey I Hais je lui donnerais tout 1...

— C'est trop, la moitié du prix suffira.

— Elle est à lui... Mais où trouver un jockey à cette heure... les meilleurs sont tous engagés et les médiocres aussi.

— J*en ai un.

— Où est-il î

— Ici, répondit Guy en s'inclinant.

L'ÉCOLB BLISSONMIÉRE. 213

— Vous!

— Hoi-méme^ et si je tous vais^ touchez là^ baron, Connecticut me va.

Le sportraan prit les deux mains de Guy et faillit les lui broyer, tant il mit de vivacité dans Texpression de sa reconnaissance.

— J'ai votre parole 1 reprit-il après que son émotion se fut un peu calmée.

— ComptGz-y, répondit Guy, il faudra que Connecticut meure ou triomphe.

— La victoire est à nousl s'écria le baron comme dans un opéra-comique, et fou de joie, il serra Guy sur son coeur.

Le délire du sportman se concevait; Guy passait pour Tun des premiers écuyers d'une ville où les centaures se comptent par milliers, et Connecticut avait la réputation du plus dangereux, mais du plus fort sauteur des trois royaumes.

Le soir venu, les deux amis se rencontrèrent au café de Paris. Williams avait l'air funèbre d'un poète à sa première chute; il frappa sur ses poches, et ce geste éloquent traduisit toute sa pensée.

— Tu n'as rien trouvé 1 s'écria joyeusement Guy. Williams secoua la tête.

— Eh bien ! moi, j'ai trouvé.

Et Guy fit part de son projet à Williams.

— Il y a donc encore des Roméo ! s'écria le sceptique, dans un temps où il y a si peu de Juliette 1

Le lendemain, Guy, coiffé de la casquette de ve-

lours^ vétu de la jaquette de satin, botté^ éperonné^ et la cravache à la main^ parut sur le turf où se pressait tout ce que les douze arrondissements de Paris et le treizième comptent de lions légitimes et de chevaliers frelatés.

Connecticut^ tenu en laisse par deux palefreniers^ reniflait et frappait du pied comme rétalon romanesque de Mazeppa.

— Tu arriveras certainement quelque part le premier, au but ou au fond de la Bièvre, s'écria Williams.

Guy, sans répondre, enfourcha Fanimal qui frémit et courba ses reins comme un arc d'acier. Du premier bond il s'enleva des quatre fers à quatre pieds de terre, et partit comme une flèche; un cri d'effroi s'éleva du milieu des spectateurs, mais déjà Guy avait franchi la première haie et sauté le premier fossé sans broncher de selle. Deux minutes après il ramenait Connecticut au galop de chasse. Il venait de l'essayer.

Une salve d'applaudissements le salua, et le baron, radieux, lui serra la main.

— Vous avez dompté Connecticut ! s'écria-t-fl.

— Parbleu! il portait mon amour et sa fortune, murmura Guy entre ses dents.

Un quart d'heure après la cloche sonna ; les jockeys se réunirent au pied du poteau, le commissaire donna le signal du départ et l'escadron des lutteurs s'élança dans la prairie.

On savait que Guy de Livarot s'était offert pour défendre l'honneur des gentlemen riders français. Deux

é/ÈCOLB bcissonniére. 2li5

peuples éternellement rivaux se rencontraient sur la pelouse de la Croix-de-Berny . L'animation était extrême parmi les spectateurs initiés aux petits mystères de la vie parisienne; les paris s'alignaient sur les calepins, et la lutte s'engageait entre Connecticut qui combattait pour la TVance et un coureur du nom de Clevelând qui combattait pour ^Angleterre.

Au bout d'un quart d'heure on vit luire deux étincelles parmi les prés. Tune rouge, l'autre jaune.

Connecticut emportait l'étincelle rouge, Clevelând emportait l'étincelle jaune. On aurait dit que ces deux jaquettes de couleur différente avivaient au vol comme des hirondelles.

Le baron haletant se pencha sur la tribune du club, le corps en dehors de la balustrade. Cent jumelles avaient tourné leur lentille du côté des deux lutteurs oui couraient à toute vitesse et blancs d'écume. '

Deux obstacles séparaient encore les rivaux du but où tendaient leurs efforts. Hs galopaient de front. Au bord de la Bièvre, Guy enleva si puissamment Connecticut et le poussa avec tant de vigueur et d'habileté, que l'étalon surexcité dépassa d'un bond Clevelând, franchit comme un oiseau la dernière barrière et passa devant le poteau, battant son rival de trois longueurs.

Le baron dégringola de la tribune plutôt qu'il n'en descendit. Le digne sportman, partagé entre l'orgueil et l'attendrissement, ne savait ce qu'il devait le plus admirer, de la vaillance de Connecticut ou de l'audace du jockeyé

^16 PARISIBNIIES ST PROVINCIALES. '

Lorsque Guy sauta de selle, couvert d'une carapace de boue, le baron le reçut dans ses bras.

— Ah I mon sauveur, je vous dois tout ! s'écria-t-il.

— Vous me devez quarante mille francs, répondit tranquillement Guy.

— Ils seront demain chez vous, reprit le baron, qui déjà imbibait une éponge d'eau et de vinaigre pour humecter les naseaux de Gonnecticut.

— Demain alors nous serons sur la route d'Italie, dit Guy à Toreille de Williams.

Guy rentra dans Paris comme un César. Ce soir-là son nom fatigua les échos des coulisses de TOpéra, et Rosette, en apprenant la gloire dont il venait de se couvrir, ne douta plus de son engagement.

— Le prologue est bien, disait Williams à Guy tout en le ramenant chez lui; maintenant va te coucher pour être en état de figurer au dénoûment ; moi, je vais m'oçcuper des bagages et du briska.

Guy s'endormit du sommeil des vainqueurs et rêva toute la nuit qu'il épousait madame de Ners à Saint- Pierre de Rome, et que Gonnecticut signait à son contrat.

Le lendemain, vers huit heures, Williams et Guy, à demi couchés tous deux sur les coussms de cuir d'un

L^ÉGOLB BUISSONNtÈRE. iil

briska^ sortaient de Paris par la barrière de Fontainebleau.

Guy rêvait ; Williams fumait.

Le blé verdoyait au soleil, et des volées de pigeons s'abattaient dans les grandes plaines, où tremblaient de longs rideaux de peupliers.

— Il me semble, dit Williams en secouant la cendre de son cigare, quenous faisons un vaudeville.

— Non pas, c'est un mariage, répondit Guy.

— C'est ce que je voulais dire, répliqua Williams.

— Tu ne cesseras donc jamais de plaisanter avec les choses sérieuses? s'écria le héros de la Croix-de-Berny.

— Jamais ! ce sont les seules qui me paraissent assez comiques pour valoir la peine qu'on se moque d'elles.

Guy, qui était dans ses heures de mélancolie et de sentiment, jeta sur son compagnon un regard de pitié et se tut.

— Tu es donc décidément amoureux? reprit Williams, qui était en humeur de parler.

— Très-amoureux, répondit Guy.

— Voilà qui est fabuleux ! Comment t'y prends-tu donc pour devenir amoureux ?

Guy se redressa.

— Es-tu fou ? s'écria-t-il.

— Point, et voilà ce que je regrette ; si j'étais fou, j'aurais un peu de ce bonheur qui rayonne dans tes yeux.

— Tu parles donc sérieusement ?

— Très-sérieusement.

218 1>ABIS1ENNBS ET PROVlNCtALES.

— Tu veux savoir comment ou s^y prend pour devenir amoureux?

— Oui.

— Ha foi... on ne s'y prend pas du tout; on se laisse prendre.

— Il faut croire alors qu'on ne m'a jamais attaqué, ou que je suis imprenable.

— Quoi 1 tu n'as jamais été amoureux ?

— Jamais ! ce n'est cependant pas la bonne volonté qui m'a manqué. J'ai couru au-devant de tous les dangers^ j'ai exposé mon cœur à toutes les séductions^ à toute heure et sans défense ; le drôle est sorti sain et sauf de toutes les épreuves.

— Je te plains ! murmura Guy en regardant le ciel^ où il lui semblait voir passer Pimage de madame de Ners.

— Et moi donc, crois-tu que je ne me plaigne pas ? s'écria Williams. Il m'a bien semblé quelquefois que j'étais amoureux, le matin ou le soir, en pensant aux Parisiennes que j'avais rencontrées au bois dans leurs calèches, au bal en robes de gaze, mais une fois le bougeoir éteint ou les bottes passées, je n'y songeais plus.

— Triste ! triste ! interrompit Guy.

— Tu parles comme Hamlet, et il est certain que ma situation n'est pas moins lugubre que la sienne. Je ne sais pas de romance qui ne chante les délices d'une belle flanime, et ce que tous les pianos savent par cœur, je Tignore* La nature m'a traité en marâtre.

L^ÉGOLB BCISSONNiBRB. !219

Guy serra la main de Williams avec componction.

— Oh 1 toi, c'est tout le contraire, reprît Williams. Les plus beaux tourments harcèlent ton âme ; tu soophres à perpétuité ; une espérance couleur de rose se balance toujours sur Thorizon enflammé de tes rêves. Si le sentiment s'envolait du reste de la terre, on le trouverait blotti au fond de ton cœur. Tu résumes Werther et Faublas, et je te connais déjà une demidouzaine de désespoirs amoureux.

— C'est une calomnie ! s'écria Guy ; je n'ai jamais aimé que madame de Ners et je n'aimerai jamais qu'elle !

— Tu crois ? dit Williams.

— J'en suis sûr.

— Et Rosette?

— Bon ! s'écria Guy de mauvaise humeur, tu n'as jamais que de sottes raisons à vous jeter à la tête !

— Eh ! eh l je sais des gens qui recevraient ces raisons-là à bras ouverts.

Guy s'enfonça dans son coussin et tourna la tête vers la portière.

— N'importe, ajouta Williams, Saint-Preux ou Lovelace, tu n'en es pas moins heureux. Ah ! que j'aimerai la femme qui me forcera à devenir amoureux !

— Je devrais te haïr, toi qui me reproches les fautes que tu me fais commettre, et cependant je me surprends à regretter pour ton bonheur que ma Louise n'ait pas de soeur ! Tu l'aimerais bien vite.

— Volontiers, pourvu qu'elle ne lui ressemblât pas !

230 ^ ' PABISIBNNE8 ET PROVINCIALES.

Guy bondit sur son coussin.

— Tiens ! continua Williams^ puisque nous causons sur le grand chemin et que les alouettes seules peuvent nous entendre, laisse-raoi te dire toute ma pensée. Je comprends qu'on épouse une petite provinciale du Mans ou de Calais^ niaise comme une poularde et rouge comme une cerise; qu'on tue son avenir au profit d'une baronne allemande qui s'acharne à parler de prunes quand il est question de brunes, et réciproquement ; qu'on abdique sa liberté en faveur d'une quakeresse vouée à la guimpe et au prêche, mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'on épouse madame de Ners!

— Que lui reproches-tu?

— Tout ! c'est une veuve romanesque comme le dernier des Âbencerrages, maniérée comme une ingénue du Théâtre-Français !

— C'est qu'elle est timide comme une enfant !

— Je ne crois pas à la timidité. D'ailleurs, c'est une femme qui aime le vert^ et c'est une couleur que je ne puis pas souffrir !

Ce fut en discutant de la sorte que les deux voyageurs traversèrent la Bourgogne et entrèrent en Italie par Nice. Guy était sûr que madame de Ners, ayant une peur horrible de la mer, aurait pris la voie de terre pour se rendre à Naples, où étaient les parents qu'elle allait joindre. Le briska avait couru comme la malle, et Guy espérait atteindre la fugitive, bien qu'elle eût quarante-huit heures d'avance^ entre Gènes et Florence.

L'ÉCOLK BUISSOimiÈKB. 22i

A Génes^ Guy et Williams apprirent à Tbâtel d'Angleterre que madame de Ners était passée la veille.

— Bien ! dit Guy, mon rêve se réalisera et je Tépouserai à Rome.

— Bien ! dit Williams, si tu réponses à Rome, nous nous brouillerons à Naples.

A Florence, le maître de Thôtel du Nord leur déclara que madame de Ners venait de descendre chez lui.

Guy grimpa quatre à quatre Tescalier qui conduisait à l'appartement de madame de Ners, sonna et ne fut pas reçu.

Madame de Ners reposait, et la femme de chambre avait ordre de n'introduire personne.

Guy entraîna Williams sur la place du Grand-Duc, fermement résolu à retourner dans la soirée chez madame de Ners.

Pour tuer le temps il parcourt dix musées, tirant sa montre (ous les cinq tableaux.

Au cent vingt-septième chef-d'œuvre, Guy lâcha Williams et se précipita vers rhôtellerie.

Madame de Ners en était repartie dix minutes après l'arrivée des deux Français.

Guy dépécha deux cicérone coup sur coup pour arracher Williams à ses contemplations, demanda des chevaux de poste, paya le souper qu'il n'avait pas commandé, mais que l'hâte avait servi, et poussa vers Rome.

Si Guy payait bien, madame de Ners ne payait pas

223 PAltlÇlENNES BT PROVINGIALES.

mal. Elle était à Rome depuis trots heures quand le briska des deux amis^ lancé à toute bride, entra dans la ville éternelle.

Guy prit Williams par le bras et l'entraîna d'hôtel en hôtel. Nulle part on n'avait vu madame de Ners.

— Passons aux auberges^ dit Guy.

Williams s'assit sur le torse d'un faune qm servait de borne à l'angle d'une rue.

— Voyons, dit-il, jusqu'à quand me fer^s-tu faire ce métier de locomotive?

— Jusqu'à ce que madame de Ners soit ma* femme.

— Va donc ! je te suivrai pour savoir jusqu'où peut aller la folie humaine.

Des auberges, Guy passa aux maisons garnies. Madame de Ners s'était évanouie dans Rome comme un fantôme.

— Eh bien ? dit Williams en se croisant les bras.

— Es-tu fatigué, par hasard? lui démanda Guy avec un dédain superbe.

— Un peu, répondit Williams timidement.

— Va donc te reposer si tu veux,

— Mais toi ?

— Moi, je suis comme Orphée : j'ai perdu Eurydice, je veux retrouver Eurydice.

— Eh ! mon ami, on a supprimé les enfers !

— Tu ris, et moi, j'aime ! Le postillon qui a conduit madame de Ners à Rome est jsans doute retourné au relais; je vais m'y rendre : je corromprai cet Automédon romain et il me dira où elle est descendue.

L'ÉCOLE BUISSONNIÉUE. 223

Guy partît à franc étrier et revint une heure après. Williams achevait nonchalamment un plat de raviolis.

— Eh bien ! Eurydice?' demanda Williams.

— Elle est chez la princesse Aldobrandini, dit Guy. Mais Guy ne tarda pas à s'apercevoir que madame

de Mers n^était pas moins bien gardée à Rome qu'à Florence.

La première fois qu'il se présenta au palais Aldobrandini^ madame de Ners avait la migraine^ la seconde fois^ elle était sortie^ la troisième^ elle n'était pas rentrée.

— J'attendrai, dit Guy.

— Sangue di Cristol vous attendrez longtemps! dit le valet; la signora passe la nuit à la villa de la princesse.

Guy enfonça son chapeau sur ses yeux et jura qu'il resterait à Rome jusqu'à ce que madame de Ners consentît à le suivre à Saint-Pierre en costume de mariée.

Le lendemain, madame de Ners passa la journée à la villa.

— Je commence à croire que ton pressentiment a tort, dit Williams à Guy.

— Et moi, je te dis que je l'épouserai morte ou vive. Le jour suivant Guy rencontra madame de Ners à

Saint-Jean de Latran. Elle pâlit légèrement, le salua et prit le bras d'un vieux prince romain au moment où Guy faisait un pas pour s'approcher d'elle.

Le soir, Guy, la retrouva au théâtre Argentina ; mais

un rempart de cavaliers obstruait le passage de la loge^ et madame de Ners^ à Tabri derrière ces fortificatioris i^ivantes, put braver impunément la poursuite de Guy.

L'amoureux, exaspéré, rentra à son hôtel et barbouilla quatre pages de phrases entrecoupées de pomts i d'exclamation qu'il adressa à madame de Ners.

Une seconde lettre suivit la première ; elles ne reçurent de réponse ni Tune ni Tautre.

Chaque fois qu'une mésaventure marquait le cours de Todyssée amoureuse de Guy, il faisait subir un ou deux discours à Williams sur l'inconséquence des femmes en matière de passion.

— Ah ! s'écria Guy ce soir-là, puisqu'elle me fuit, je i la poursuivrai sans relâche, dussé-je la poursuivre jus- i qu'au fond du Vésuve ! Comprends-tu rien à cela, toi? |

Williams leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de son ignorance.

— Crois-tu que l'antiquité fournisse un seul exemple d'une rancune pareille ? reprit Guy.

— Il est certain que c'est des deux côtés un grand luxe d'entêtement. A ta place, il me semble que je trouverais un moyen d'en finir avec madame de Ners.

— Et lequel?

— Ce serait d'y renoncer.

— Je me ferai plutôt cardinal !

Williams prit un numéro du Dtario diRorna, ce qui était chez lui le signe d'une profonde consternation.

— Après tout, s'écria Guy, ce qui m'arrive est de ta faute.

l'école BUISSOANIÈRE. 22r>

— A moi?... dit Williams, interrompant la lecture d'un premier-Rome sur les Guelfes et les Gibelins.

— Certainement ! si tu ne m'avais pas proposé un dîner de garçons, je n'aurais pas rencontré Rosette ; si je n'avais pas rencontré Rosette, elle ne m'aurait pas engagé à la faire débuter à l'Opéra, et sans ce début, madame de Ners ne serait pas partie !

— Faites donc votre philosophie pour apprendre à raisonner avec celte logique I s'écria Williams.

— Oui, continua Guy, tu as joué vis-à-vis de moi le rôle de Héphistophélès.

— Ah ! mon Dieu !

— Et pour me détourner du sentier de la vertu où je marchais, tu m'as présenté je ne sais quel démon coiffé d'un chapeau rose qui m'a perdu.

— Avoue du moins que Héphistophélès n'a pas eu beaucoup de peine.

Guy sortit brusquement pour aller rôder autour du palais Aldobrandini.

Depuis que l'amoureux faisait le siège du palais, il s'était ménagé des intelligences dans la place. Il savait que ses lettres étaient remises et qu'elles étaient lues. Il savait aussi qu'en relisant la dernière, madame de Ners avait porté le coin de son mouchoir à ses yeux pour essuyer une larme fugitive.

Ce jour-là il entra comme un fou chez Williams.

— Ah ! mon ami, embrassons-nous ! s'écria-i-il.

— Pourquoi cetépanchement? demanda Williams.

— Elle m'aime toujours.

— Ah bah I

— Mon bonheur te pardonne Timpertinence de ton exclamation... Elle m'aime, comprends-tu?

— Parfaitement.

— Dans deux ou trois jours elle part pour un certain ciiâteau que la princesse Âldobrandini possède quelque part au bord de la mer, entre Rome et Naples. Ce château sera témoin de mon bonheur.

— Ah ! tu as destitué Saint-Pierre de ce droit ?

— Saint-Pierre est trop grand... une chapelle de village est bien plus poétique.

— Cette poésie-là est quelquefois humide, murmura Williams.

— Il m'est venu une idée, continua Guy.

— Ah diable I

— Madame de Ners veut être contrainte à m'épouser.

— Tu crois?

— Tu n'en douterais pas si tu connaissais les femmes comme moi... je ¥y forcerai.

— Vraiment ?

— J'ai mon projet... C'est un peu romanesque, mais nous sommes au pays des Benvenuto et des Salvator.

— Prends carde; nous sommes aussi au pays des ca* rabiniers.

— Bah ! s^écria Guy, je vais rédiger les bases de mon projet à la barbe des cardinaux.

Le soir venu, Guy rentra à Thôtel traînant après lui

l'école bcisso»kière. â27 .

deux transtévérins chargés d'énormes paquets qu'Us déposèrent au milieu de la chambre.

Guy donna dix écus aux transtévérins^ fit placer les paquets dans un coin derrière des rideaux^ congédia ses acolytes et s'assit de l'air superbe d'un saint qu'on canonise.

— Demain^ dit-il à Williams^ je te présenterai mes associés.

— C'est donc un projet en commandite que tu as conçu ? répondit Williams.

Guy se renferma dans un silence diplomatique.

Le lendemain, Guy, fidèle à sa promesse, présenta à Williams deux ou trois jeunes peintres dont il avait fait la connaissance à Rome. Une heure après, une voiture vint chercher les associés, et Ton partit.

Guy se frottait les mains et semblait se glorifier dans * son idée.

Les artistes et Williams causaient de Paris, ainsi que font tous les Français en voyage.

Vers le soir, on arriva aux frontières du pays napolitain. La voiture s'engagea dans la campagne et gagna^ proche la mer, une méchante maison dont les murs gris et délabrés s'élevaient dans un site sauvage.

La Méditerranée roulait ses vagues sur la grève. A deux cents mètres de la maison, un bois de pins couvrait de son feuillage sonore les pentes arides qui descendaient vers le rivage. La plaine était sablonneuse, hérissée de buissons, crevassée en vingt endroits, sinistre et désolée. Quant à la maison, elle avait bien

plutôt Taip tfun fortin en ruine que d'une ferme. On y arrivait par une gorge que côtoyaient les eaux frémissantes d'un torrent.

— Voilà un paysage que la nature a imité des romans de madame Anna KadclifTe^ dit Williams.

Comme il parlait, une espèce de paysan sortit à l'appel de Guy, lui remit les clefs de la maison, jeta un bissac sur son épaule, passa une escopette sous son bras et s'en alla par la plaine. ^

On renvoya les chevaux de poste, la voiture fut remisée sous un hangar, les paquets portés dans une salle assez vaste dallée en pierres et voûtée. Guy parcourut son domaine du haut en bas, fil allumer une torche ou deux pour éclairer la scène et finit par tomber sur un , vieux fauteuil de chêne en éclatant de rire.

Williams le suivait comme un somnambule.

A bout de gaieté, Guy ouvrit les mystérieux paquets et en tira une quantité considérable de chapeaux pointus, de culottes de velours, de cravates de soie, de grandes guêtres, de ceintures, de vestes brodées, avec un arsenal prodigieux de pistolets gothiques, de poignards formidables, de grands couteaux, de carabines et d'autres engins de guerre.

— Eh! bon Dieu! s'écria Williams, combien de Fra-Diavolo as-tu donc dévalisés?

— J'ai trouvé cette défroque, répondit Guy, chez un marchand de curiosités. Le tout m'a coûté une centaine d'écub et me rapportera madame de Ners.

l'école BUISSONNIÈRB. :2^9

— Totale quarante ou cinquante mille livres de rente.

— Ah î fi ! murmura Guy ; de quel vilain côté considères-tu les choses I

— Que veux-tu ! je marche sur la terre comme un simple mortel ; toi^ tu marches sur Tempyrée comme un dieu. Hais laissons cela et dis-moi comment tu comptes t'y prendre pour mener à bout cette spéculation.

— Quoi! tu ne comprends pas?

— Non.

— Mon Dieu^ que tu as Tesprit obtus en matière de galanterie !

— C'est mon infirmité.

— Écoute. Ces costumes pittoresques sont pour nous et nos amis.

— Eh bien?

— Nous allons nous en vêtir tout à Theure et nous embusquer dans la gorge exécutée par un architecte céleste sur les dessins de Salvator Rosa.

— Ah I je commence à comprendre. Tandis que nous posons comme de simples bandits...

— Madame de Ners passe en voiture pour se rendre au château de la princesse.

— Nous renie vous à main armée...

— Et la conduisons ici...

— Où Rolando, chef de voleurs, tombe à ses pieds.

— Madame de Ners s'attendrit...

— Et dans rémotion inséparable d'un premier enlèvement; elle pardonne à Tingrat. . .

— - Qui la ramène à Rome et Tépouse à Saint-Pierre.

— Il ne nous reste plus qu'à faire mettre cette aventure en musique par M. Âuber^ et nous aurons fait un opéra-comique sans nous en douter.

— Voyons, es-tu prêt?

— Tu me le demandes I mais ce qui me ravit dans ton projet^ c'est justement son extravagance; faire les brigands dans un temps où les derniers d'entre eux sont gravés par Rittuçr et Goupil^ d'après Horace Vernet, mais c'est adorable ! Nous risquons bien d'être un peu mis en prison par la maréchaussée du pape; mais qu'importe ! ce sont là de ces inconvénients qui ne sauraient arrêter de nobles cœurs ! Parle, quel rôle me destines-tu dans cette saynète î suis-Je capitaine, chef d'attaque ou simple comparse ?

— Rien de tout cela. Tu es mon lieutenant.

— Merci. Que faut-il que je fasse pour mériter une confiance qui m'honore ?

— Tu arrêteras la voiture d*un air farouche, le pistolet au poing... Prends bien garde qu'il ne soit pas chargé.

— Bon ! la batterie en est cassée.

— Moi, ton capitaine, je m'élance, j'ouvre la portière, et je somme les voyageurs de n'opposer aucune résistance.

♦ ^— Pendant ce temps, nos amis, groupés sur les rochers voisins dans des attitudes diverses, couchent en

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