‹ Parisiennes et provincialesChapitre 2 sur 3 · L^ÉCOLE BUISSONNIÈRE · texte numérisé non relu

L^ÉCOLE BUISSONNIÈRE

joue les gens du carrosse comme dans les vieilles tapisseries de Flandre.

— Je reçois dans mes bras madame de Ners évanouie. Elle a Fhumetir romanesque ; elle verra dans cet enlèvement le témoignage d'une passion irrésistible ; on ne se fâche pas contre un amant qui supplie en toilette de scélérat et qui s'expose à mourir au château Saint-Ange pour obtenir une heure d'entretien. Pour mener à bonne fin cette aventure, il nous fallait un repaire; un de nos amis connaissait cette baraque pour y être venu croquer un paysage romain; le maître nous Ta livrée moyennant quatre écus, et pour vingt-quatre heures nous sommes chez nous. Tout est prévu; le hasard seul peut mettre en pièces nos combinaisons, mais le hasard est toujours pour les amoureux.

— C'est Juste! s'écria Williams enthousiasmé. Et maintenant aux armes !

Chacun des associés prit dans l'approvisionnement choisi par Guy, ce qui convenait le mieux à sa taille. On soupa, le feutre au front et le poignard à la ceinture; on jura de vaincre ou de mourir, et l'on partit gaiement pour l'expédition.

n faisait une nuit propice aux aventures ; pas une clarté ne tombait du ciel, assombri par d'épaisses nuées; la mer grondait sur le rivage et le vent arrachait de longs gémissements aux pins échevelés.

La petite troupe gagna la goi*ge par où devait passer madame de Ners, s'embusqua derrière de gros rochers et attendit.

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Vers onze heures ou minuit un coup de vent balaya un pan du ciel; une faible lueur^ distillée parles étoiles^ se répandit sur la campagne^ et l'on distingua au fond de la gorge une voiture attelée de quatre chevaux de poste qui arrivait au grand trot. Le bruit du vent étouffait le grincement des roues sur le gravier.

— Voici le moment, dit Guy à Toreille de Williams, tout est bien conforme à mes renseignements. . . Theure, la calèche de voyage, les quatre chevaux, et le valet de chambre sur le siège. En avant !

— Halte-là ! cria-t-il aux postillons d'une voix de mélodrame.

Les postillons, qui n'avaient point pour mission d'être braves, arrêtèrent leurs chevaux à la vue des pistolets braqués sur eux.

— Pied à terre ! cria de nouveau Williams en brandissant son arme.

Les postillons sautèrent de selle et s'agenouillèrent en priant tous les saints du calendrier de leur venir en aide.

Les nuages, poussés par le vent, s'étendû*ent sur le ciel étoile, et les ténèbres s'épaissirent.

Cependant Guy voulut saisir la poignée de la portière; une main l'avait déjà repoussée et une tête de femme voilée j)arut en dehors.

A la vfte des bandits, dont les silhoaettes sombres se dessinaient vaguement dans la nuit, elle poussa un cri et se rejeta en arrière; mais Guy lui prit la main et la força de descendre.

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Guy s'était pour la circonstance chamarré de moustaches farouches; mais craignant toujours d'être reconnu par sa captive^ il la remit aux mains d'un de ses bandits; un autre s'empara du valet de chambre comme il quittait son siège et l'entraîna vers la maison.

Le cortège se mit en route en silence, Williams et Guy guidant la marche et poussant devant eux les postillons^ qui récitaient^ en les embrouillant, toutes les prières de la liturgie.

La voiture venait après, conduite par l'un des peintres.

On enferma les prisonniers dans une salle basse, et Guy, plus ému qu'il n'aurait voulu l'être, maintenant qu'il avait réussi, entra dans une autre chambre pour donner un coup d'oeil à sa toilette de Mandrin.

Tout à coup Williams accourut en éclatant de rire.

— Sais-tu bien qui nous venons d'enlever ?s'écria-t-il.

— Madame de Ners, je suppose 1 répondit Guy déjà épouvanté.

— Nous avons enlevé une jeune Anglaise et son oncle !

Guy tomba foudroyé sur un banc.

— Voyons, reprît Guy après un instant de silence, ne plaisantons pas avec les choses sérieuses. Es4u bien

sûr que nous ayons affaire à une nièce et à un oncle anglais?

— Très-sûr.

— Comment le sais-tu?

— Parbleu! en écoutant aux portes.

-— C'est un peu léger.

— Fais donc le délicat !... Cette prudence sied bien au métier de brigand que nous faisons depuis quatre heures.

— Voyons, continue.

. — La captive parlait l'anglais le plus pur du West- End en arrangeant les boucles de ses cheveux un peu dévastées par la brusquerie de nos cobandits. Le faux valet de chambre, qui est son oncle, assis devant elle sur un escabeau, rajustait son jabot d'une main et de l'autre écrivait sur un calepin la date de son arrestation pour la raconter à son club. Du reste ils causaient aussi tranquillement que s'ils se fussent promenés bras dessus bras dessous à Picadilly. J'ai trouvé la situation originale, et je me suis arrêté cinq ou six minutes à regarder par le trou de la serrure.

— As-tu bien vu, bien entendu î

— Le trou n'était pas assez large pour me permettre de bien voir... Si tu gardes cette baraque, je ferai changer le serrurier... Mais, par exemple, je n'ai pas perdu un mot de la conversation. Notre captive s'appelle miss Harriett. Quand elle s'adresse à son faux valet de chambre, elle dit toujours : My dear uncle. Elle est du Yoi kshire et habite Londres, Grosvcnor-Piace.

l'école BOISSONNlÈftB. ^X\

Je la crois ridie comme toutes les Anglaises qui ne sont pas d'une pauvreté ridicule. Autant que la clarté rouge de la torche qui lui sert de. lustre et de bougie me permet d'en juger^ il me parait qu'elle a de magnifiques cheveux bruns et la bouche fraîche comme une cerise»

— Comment diable vais-je me tirer de cette aventure ! s'écria Guy ; le sais-tu^ Williams ?

— Si je le savais^ elle me semblerait moins comique.

— Tu ris, toi !

— Dois-je me mettre à pleurer ? Il y a peutrêtre, à l'heure qu'il est, mille gentlemen qui donneraient mille guinées pour être dans ta position !

— Qu'ils viennent, et je la leur cède pour rien.

— Ingrat

— Il ne s'agit pas de railler, mais de me donner un conseil. Parle, que puis-je faire î

Williams et Guy en étaient là de leur conversation, lorsqu'ils entendirent un grand bruit à Tétage inférieur. Ils coururent à l'escalier et rencontrèrent un des jeunes brigands qui montait en toute hâte pour les prévenir que les prisonniers voulaient à toute force parler au chef des voleurs.

— Le valet de chambre, dit le peintre, crie comme un aveugle et frappe comme un sourd. La porte n'est pas solide, elle va sauter.

Guy rajusta ses grandes moustaches etdescendit, fort en peine de ce qu'il allait dire.

— Holà ! cria le peintre, voilà le capitaine I

â36 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

Il se fit un grand silence^ et Guy entra dans le cachot dès prisonniers avec Williams.

L'onde et la nièce étaient debout : celui-là armé d'un vieux chenet de fer qu'il déposa à l'apparition du capitaine^ celle-ci chiffonnant les bouts flottants de cet éternel boa auquel les Anglaises sont toujours attachées.

Hiss Harriett salua poliment les deux amis.

— J'avais un grand désir de vous voir, messieurs^ dit-elle en découvrant de jolies petites dents qui brillaient comme des gouttes de rosée sur une feuille de coquelicot, et voilà pourquoi j'ai prié mon oncle de cognera cette porte.

— J'ai frappé fort pour qu'on vînt vite, dit l'oncle.

— Voilà un voyageur qui ne manque pas de logique, pensa Williams.

— Monsieur est le capitaine de la bande ? reprit l'Anglaise en s'adressant à Guy.

Guy s'inclina.

— Et monsieur, ajouta-t-elle en désignant Williams, est sans doute votre lieutenant!

Guy s'inclina derechef.

•:- C'est charmant ! Vous voyez bien, mon oncle, qu'il y a encore des voleurs... Étes-vous nombreux^ messieurs ?

— Trente-six 1 répondit hardiment Williams en s'apercevant que son ami restait muet.

^ En tout? continua miss Harriett,

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— Il y en a encore vingt-cinq dans la Calabre et quatorze dans les marais Pontins.

— Cest une association ! s'écria TAnglaise en battant des mains... Écrivez, mon ojicle, écrivez.

L'oncle tira son crayon et inscrivit les réponses de Williams sur son calepin.

Williams et Guy échangèrent un regard de stupéfaction.

— Excentrique ! excentrique ! murmurait Toncle en écrivant.

— Permettez-moi, monsieur, de vous adresser encore quelques questions, reprit miss Harriett.

— Faites, mademoiselle, répondirent simultanément les deux complices.

— Y a-t-il longtemps que vous exercez cette profession?

— Depuis toujours, dit Williams.

— Ah ! de père en fils, sans doute î

— Justement.

— Est-ce un état lucratif?

— Pas trop ; les voyageurs se conduisent conune des ladres; ils n'emportent plus rien... c'est bien mesquin, répondit Williams, qui trouvait la conversation plaisante et s'y prétait de son mieux.

Quant à Guy, il passait à l'état de sphinx; miss Harriett était charmante ; madame de Ners entrait dans ce moment peut-être chez la princesse Aldobrandini et il avait sur les bras une Anglaise à laquelle il ne pouvait avouer la vérité sans s'exposer au ridicule; il lui

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était impossible cependant de passer éternellement pour un bandit. Son esprit nageait dans un flot de contradictions et de perplexités. Son état de pétrification ne l'empêchait pourtant pas de remarquer que miss Harriett avait des mains charmantes et les plus beaux yeux du monde.

— Vous me pardonnerez l'indiscrétion de mes demandes, reprit-elle, quand vous saurez que c'est pour écrire la relation de cette aventure à mes amis de Londres. Je veux que tous les détails en soient exacts.

— Ne vous gênez pas, mademoiselle, dit Williams, tout le monde ici est à vos ordres.

Miss Harriett sourit gracieusement.

— De la galanterie ! excentrique ! murmura Toncle.

— Cette habitation est probablement quelque vieux château ruiné ?

i— Une vieille tour, mademoiselle.

— Souffrirez-vous, monsieur le capitaine, que j'en prenne un croquis ? s'écria miss Harriett, les yeux tournés vers Guy.

Guy se courba sous ce regard vif et doux.

— Vous prendrez ce que vous voudrez, ajouta-t-îl, pour ne pas se laisser distancer en politesse par son lieutenant; et s'il vous pMt d'emporter un portrait de mes amis, ils poseront devant vous.

Cl — Je vous remercie, messieurs, de votre obligeance, j'en ai un peu abusé peut-être, mais des aventures fl(î cette sorte n'arrivent pas tous les jours 1... A propos Tor et les bijoux sont dans une petite valise de cuir de

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Russie au fond du caisson. C'est un renseignement que je vous donne pour vous épargner la peine de chercher.

A Faudition de ce renseignement^ Guy rougit sous ses moustaches. Quant à Williams^ il se mordit les lèvres pour ne pas rire aux éclats.

Au moment où Tentretien touchait à son terme^ le jour commençait à poindre.

Guy sortit pour prendre Tair. Il étouffait.

— ^ Voilà de ces caractères qui ne fleurissent que par le 51« degré de latitude nord, lui dit Williams. MissHarriett a lu des romans; elle nous prend pour des bandits fantasques, des outlaw italiens dans Texercice de leurs fonctions. C'est fort honorable pour notre talent de comédiens... Je suis sur à présent qu'elle voyagerait la nuit pour se faire arrêter.

— Comment me tirer de là 1 s'écria Guy qui ne réécoutait pas.

— Ma foi, mon cher, je suis comme le chœur dans les tragédies antiques... j'assiste aux événements, mais je n'y participe pas.

Ils tirent quelques pas en silence.

— Sais-lu qu'elle est fort jolie, ta prisonnière ? reprit Williams.

2^0 PABIStËNTiCS ET t»BOVINCIALES.

— C'est vrai, répondit Guy naïvement.

Dn peintre vint les avertir, tandis qu'ils causaient, qu'un des postillons venait de prendre la fuite.

— Dieu ! dit Guy, nous allons avoir tout à l'heure les carabrniers sur le corps. Dans quel guêpier me suisje fourré !

— Écoute, reprit Williams, miss Harriett est Jolie, tu en conviens : avec les jolies fenuneson n'est jamais perdu.

— Miss Harriett n'est pas une fenune : c'est une Anglaise !

— Oui, mais elle est romanesque.

— C'est juste.

Sur ces entrefaites, miss Harriett survint; elle était fraîche comme la fée du matin, regardait partout autour d'elle d'un air curieux, et tenait à la main un album.

Elle salua les deux amis, s'assit sur un quartier de roche, et avec une aisance toute britannique se mit en devoir de croquer le point de vue.

— L'établissement n'est pas bien considérable, ditelle d'un petit air dédaigneux. Les romanciers arrangent mieux les ruines que le temps.

— Nous ferons restaurer celle-ci par un architecte en vieux, dit froidement Williams.

— Hais vous m'avez parlé d'une tour, ce me semble?

— Voyez-vous, là, à droite, au coin du mur, ces larges pierres superposées?

— A six pieds du sol?

— C'est la tour... vous êtes assise sur Tun des créneaux.

Hiss Harriett cueillit un brin d'herbe qui croissait sur la pierre et le serra dans son album.

— Nous garderez-vous longtemps captifs? reprit miss Harriett.

— Lieutenant, s'écria brusquement Guy, vous conduirez mademoiselle dans cinq minutes à son appartement... Il faut que je lui parle.

— La position est intenable, ajouta-t-il tout bas à Toreille de Williams ; il faut à tout prix que j'en sorte.

Williams s'inclina d'un air grave et Guy s'éloigna.

— Savez-vous ce que me veut votre capitaine? demanda l'Anglaise à Williams.

— Mon capitaine !... mais probablement traiter de votre rançon.

— Ah! oui, comme dans les Brigands de Schiller! Est-il question de rançon dans le drame de Schiller? Je ne m'en souviens pas. Et vous? dit-elle en inclinant sa belle tête sur l'album.

Tandis que miss Harriett promenait le crayon sur le vélin, Guy se dépouillait rapidement de son costume de bandit calabrais et reprenait la cravate, le gilet et la redingote de tout le monde.

Quand il fut en tenue de salon, il se rendit auprès de miss Harriett, qui déjà l'attendait.

A la vue de ce jeune homme en bottes vernies qui

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venait rompre rharmonie du tableau^ miss Harriett ne put retenir un petit cri.

Guy s'inclina profondément et congédia d'un geste la femme de chambre.

— Mademoiselle, dit-il alors, je dois vous faire ma ecmfession tout entière, au risque de vous paraître bien coupable. Daignerez-vous m'entendre qudques minutes ?

•— Il le faut bien, reprit miss Harriett en recouvrant toute sa froide dignité d'Anglaise.

— Il n'y a ici ni capitaine de voleurs, ni voleurs, comme vous avez pu le croire.

Hiss Harriett soupira, elle perdait une illusion.

— Il n'y a qu'un gentleman français, Guy de Livarot, qui se présente à vous en attendant qu'un autre lui procure cet honneur plus officiellement.

Hiss Harriett salua de la tête légèrement.

— Une idée folle nous est venue de nous déguiser en brigands, nous sommes arrivés hier dans cette solitude, continua Guy, le rôle de capitaine m'est échu, comme celui de lieutenant à Williams de Lavaur, mon ami. Maintenant que vous voilà notre prisonnière, l'énormité de ma faute m'étonne moi-même et m'attriste, et je viens vous dire : Vous êtes libre, pardonnez-moi.

— Mais, s'écria miss Harriett, pourquoi m'avez-vous arrêtée ?

— Ne le comprenez-vous pas ? répondit Guy étourdiment.

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Miss Harriett rougit jusqu'au front

— Ah !• mon Dieu I pensa 6uy^ il me semble que je loi ai fait une déclaration.

— Mais je vous reconnais à présent, monsieur^ dit tout à coup miss Harriett en levant les yeux. Vous étiez à l'ambassade française le soir où la Frezzolini a chanté.

— C'est vrai.

— Et même vous avez répandu une tasse cle thé sur ma robe.

— Quoi ! vous vous en souvenez ? Votre vue, mon émotion...

Guy s'arrêta court, chaque parole qu'il prononçait l'enfonçait plus avant dans sa déclaration involontaire; mais pour traduire sa pensée, il contemplas! éloquemment les yeux de miss Harriett qu'elle abaissa ses longues paupières.

— Votre bras, monsieur, dit-elle, pour écliapper à son embarras.

Elle conduisit Guy à son oncle qui causait par monosyllabes avec Williams.

— Voici, mon cher oncle, un gentilhomme français, monsieur Guy de Livarot, dit-elle, qui a eu la fantaisie de se déguiser en brigand pour m'enlever.

— Excentrique l s'écria l'oncle.

— Je suis sauvé ! elle n'a pas dit shoking ! murmura Guy à l'oreille de Williams.

Williams remarquait^ sans parler, que miss Harriett

s'appuyait sur le bras de Guy d'une façon qui semblait ne pas trop leur déplaire à tous deux.

Il se tut^ réservant son indiscrète expansion pour un moment plus opportun ; mais^ profitant des bonnes dispositions de Toncle et de la nièce^ il leur présenta les peintres qui les avaient assistés^ Guy de Livarot et lui, dans leur expédition.

On déjeuna de compagnie et fort gaiement. Le postillon, délivré de ses terreurs nocturnes, attelait la calèche en chantant une barcarojle, et l'oncle anglais portait des toast à tous les convives. Au dessert, le digne homme professait la plus tendre amitié pour ses ravisseurs et jurait par saint Georges, son patron, qu'il aurait voulu inventer cette excentricité pour l'honneur de l'Angleterre.

— Ce qui me contrarie, disait miss Harriett, c'est qu'il n'y a plus de vrais voleurs.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, il y en a encore quelques-uns en Calabre, que le gouvernement napolitain entretient pour le plaisir des voyageurs ef comme objets de curiosité.

— Vous croyez !

— J'en suis sûr. D'ailleurs, s'il n'y en avait pas, on en inventerait.

Hiss Harriett remercia Guy par un sourire.

L'oncle et la nièce allaient à Naples, Williams et Guy y allaient aussi. En conséquence, l'Anglais s'empara des deux Français, et jura que s'ils ne consentaient pas h monter dans sa calèche, il resterait dans les ruines

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du vieux château jusqu'à la fin de ses jours^ comme un monument de l'ingratitude des hommes.

L'attitude de miss Harriett disait à Guy d'accepter : il accepta et Williams aussi.

On mit deux chevaux à chacune des voitures^ les peintres montèrent dans l'une^ les Anglais dans l'autre^ avec Williams et Guy; on échangea force poignées de main^ et l'on se sépara^ ceux-ci allant à Naples'et ceux-là à Rome.

Williams nota dans sa mémoire que durant toute la route Guy n'avait pas une fois^ dans ses épanchements intimes^ prononcé le nom de madame de Ners.

Le seul incident qui marqua leur voyage fut la rencontre^ au premier relai^ d'une troupe de carabiniers pontificaux qui allaient^ sur la foi du bruit public^ délivrer une famille anglaise attaquée par une troupe de brigands.

Les voyageurs laissèrent passer les carabiniers.

A Naples, l'oncle voulut absolument que Williams et Guy descendissent à l'hôtel qu'il avait choisi. Guy répondit à cette insistance par une poignée de main qui faillit désarticuler le bras de l'Anglais.

— Quel homme charmant! dit-il à Williams.

— Tu parles au masculin^ mais tu penses au féminin^ répondit Williams.

Guy lui tourna brusquement le dos.

A quelques jours delà^ un matin^ Guy reçut un billet dont récriture lui rappela un souvenir perdu.

' — Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il en brisant Tenveloppe.

Il en tira un papier, azuré comme le ciel, sur lequel une main rapide avait écrit ces quatre mots :

et Je vous pardonne, venez. »

Ces quatre mots portaient la signature de Louise de Ners.

Guy, effaré, courut dans la chambre de Williams et lui tendit le billet, comme déjà une première fois il l'avait fait à Paris.

— Eh bien I c'est le paradis qui s'ouvre, dit tranquillement Williams.

•^ Tais-toi, malheureux ! tu sais bien que non.

— Ah bah!

— J'aime miss Harriettet j'en suis aimé. C'est mon premier amour, le seul vrai, le seul.

— Bien ! bien ! je sais la fin de cette romance, s'écria Williams; mais dis-moi donc, tu ne veux plus te marier?

— Toujours, au contrabe ; mais au lieu de me marier à Saint-Pierre, je me marierai à Saint-Janvier.

Guy expliqua à Williams que son excentricité avait porté ses fruits. Miss Harriett avait pris son enlèvement au sérieux. Entre tous les gentlemen qui avaient aspiré à sa main, aucun n'avait donné une preuve aussi passionnée de son amour. Dans ses idées anglaises, miss Harriett se croyait compromise pour avoh* passé un quart de nuit sous le même toit qu'un Français déguisé

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en brigand. La situation était épineuse pour Guy, la beauté de miss Harriett avait fait le reste,

— Bref, je Faime et je te charge d'aller dire à raadame de Ners que tout est fini entre nous. Tu arrangeras cela le plus poliment que tu pourras,

— Cest difficile.

Vers deux heures, Williams prit son chapeau et se dirigea vers la maison qu'habitait madame de Ners.

— Voilà une vilaine commission^ pensait-il en chemin. Après tout, le plus simple, je crois, est de lui dire simplement la vérité.

Au moment où Ton ouvrait la porte du boudoir où madame de Ners se tenait^ la jeune femme s'élança de son fauteuil, mais à la vue d*uQ étranger elle s'arrêta et rougit vivement.

— Vous attendiez M. de Livarot, dit Williams en 8'inclinant.

— Ah! je vous reconnais àprésent: monsieur de Lavaur, son ami le plus intime, s'écria madame de Ners, qui tendit gracieusement sa main à Williams. Est-il malade ?

— Non, madame.

— Ah ! fit-elle en attachant ses yeux inquiets sur l'ami de Guy.

— Et il ne viendra pas, ajouta Williams en faisant un effort pour parler.

Madame de Ners pâlit extrêmement.

— Voyons, monsieur, dites-moi toute la vérité: Guy ne m'aime plus?

2i8 PARISIENNES ET PROVINCIALES.

Williams ne répondit pas.

• Madame de Ners ferma les yeux et tomba sur son fouteuil.

Williams fit deux pas vers elle.

— Laissez, monsieur, dit-elle, ce n'est qu'une grande douleur ; elle passera.

Elle laissa tomber sa tête entre ses mains et se mit à pleurer.

— Je ne rougis pas de mes larmes, dit-elle après les premiers sanglots. J'aimais sincèrement H. de Livarot... 11 m'a poursuivie quand je le fuyais... L'autre jour, je l'ai rencontré à San-Carlo... Je croyais qu'il m'aimait toujours. Déjà je lui avais pardonné dans mon cœur... Je lui ai écrit...

De nouvelles larmes interrompirent madame de Ners.

Williams n'avait jamais vu pleurer de femme sous l'empire d'un sentiment honnête et vrai; les sanglots de madame de Ners lui déchiraient le cœur, et la candeur avec laquelle elle lui faisait l'aveu de son amour pour Guy le touchait plus qu'il n'aurait pu le dire. Toutes ses préventions s'évanouirent du même coup, et madame de Ners lui parut alors ce qu'elle était réellement, une femme pleine de distinction, chaimante, gracieuse, bonne et sincère.

Il se tenait debout devant elle, tortillant ses gants et ne sachant que dire, tant l'expression de cette douceur naïve rémouvait.

— Tenez, madame ! s'écria-t-il tout d'un coup^ si

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pour vous consoler il ne fallait que passer une épée au travers du corps de Guy, j'irais le tuer sur-le-champ.

— Cela ne me le rendrait pas, dit-elle avec un triste et doux sourire.

Williams s'assit sur une causeuse et se mit à mordiller sa canne. Toutes ses idées étaient bouleversées, et il éprouvait au fond du cœur une colère atroce contre son ami.

Quand ils se séparèrent, madame de Ners pressa la main de Williams.

— Il m'a fait bien du mal, mais je ne lui en veux pas... dites-le-lui bien. Et puis, quand vousaurez quelques minutes, venez les passer près de moi, dit-elle, vous me parlerez de Guy, vous me direz s'il est heureux, et cela me consolera.

Williams rentra à Thôtel exaspéré.

— Il faut que tu sois un grand sacripant pour faire pleurer une telle femme, dit-il à Guy aussitôt qu'ils furent seuls. Elle a pleuré comme une Madeleine, elle qui n'a rien à se reprocher. Pauvre créature ! Comment as-tu pu, étant aimé d'elle^ l'oublier une seule minute ! ah ! tu parles de ton cœur à tout propos; joli cadeau que tu lui faisais, et qu'elle aurait eu lieu d'en être satisfaite! Encore as-tu bien fait de changer avant le mariage. Situ avais changé après, elle en serait morte.

~ Tu parles de madame de Ners, et tu en parles ainsi? toi qui jadis!,..

— Jadis j'étais un malotru... mais toi?

— Moi, j'étais aveugle, répondit Guy qui flairait sen-

timentalement un œillet ; est-ce qu'il existe une autre femme que miss Hairiett? Ah! mon ami, si tu la connaissais comme je la connais ! C'est une perle, un diamant, un saphir ! C'est la Providence qui m'a conduit par la main à cette ruine où je Tai rencontrée.

— Tiens ! je m'en vais, s'écria Williams, si je restais plus longtemps, je t'étranglerais.

Quinze ou vingt jours après cette conversation, Williams se trouvait chez madame de Ners, où, sans s'en douter et petit à petit, il avait pris l'habitude d'aller tous les jours.

Ce matin-là, il avait été décidé que Guy accompagnerait miss Harriett et son oncle dans leur voyage d'Italie, après quoi les deux jeunes gens se marieraient à Paris.

Madame de Ners avait rencontré dix fois, à San- Carlo, à la rue de Tolède et dans vingt autres lieux, miss Harriett et Guy toujours ensemble. Elle n'ignorait donc rien de leurs projets, bien que Williams ne lui en eût jamais rien dit.

Vers le milieu de la visite, qui se prolongeait longtemps, madame de Ners demanda à Williams, ainsi que cela lui arrivait souvent, des nouvelles de Guy et de miss Harriett.

Williams lui raconta en hésitant beaucoup ce quTls avaient décidé le matin même.

Cette hésitation, qui venait de la crainte de causer une nouvelle peine à madame de Ners, toucha la jeune femme qui avait le sentiment de ces délicatesses.

l'école BUtSSONKlÈRE. 251

— Qu'ils sfoient heureux! dit elle ; si j'apprenais un jour qu'il souffre, il me semble que j^en aurais une grande tristesse.

Elle inclina sa jolie tête blanche sur sa main et tomba dans une de ces rêveries qui suspendent l'esprit sur Fabtme des souvenirs.

— Quand doivent-ils partir? demanda-t-elle ensuite à Williams.

Williams tira sa montre et regarda.

— Ils sont partis depuis une heure, dit-il.

— Quoi I ils partent et vous ne leur avez pas fait vos adieux?

— J'étais venu pour vous faire les miens, et je suis resté.

— Les vôtres ?

— Écoutez, madame, voilà dix jours que je m'efforce de vous faire un aveu qui meurt sur mes lèvres aussitôt que j'ouvre la bouche pour parler. Je vois bien que je ne saurai jamais comment m'y prendre pour vous dire que je vous aime.

— Mais il me semble que vous venez de me le dire.

— Vraiment ! alors, permettez-moi de vous le répéter. Je... ^

— C'est inutile, interrompit madame de Ners; si vous restez à Naples, nous aurons plus tard bien le temps d'en reparler.

Trois mois après, deux jeunes gens qui tournaient en sens contraire l'angle de la rue de Provence et de la rue Taitbout se rencontrèrent face à face.

253 PAltlSlENNES IST PROVINCIALES.

— Guy !

— Williams ! crièrent-ils en même temps.

Et ils échangèrent une bonne poignée de main.

— Je courais chez toi, dit Tun.

— Et moi chez toi, dit l'autre.

— Je veux absolument que tu signes à mon contrat ce soir, reprit Guy. Il me sembleque si je n'épousais pas miss Harriett aujourd'hui même, je ne l'épouserais jamais.

— Et moi je venais t'annoncer mon mariage , répondit Williams.

— Ton mariage, à toi !... Nomme-moi l'héroïne qui a décidé de ta conversion.

— Madame de Ners.

Les deux jeunes gens se regardèrent un instant en silence ; un sourire passa sur leurs lèvres à tous deux.

— Toi! le superbe et l'implacable! reprit Guy, toi qui avais de si bonnes raisons pour détester madame de Ners ! T'en souviens-tu î

— Il lui a suffi d'un regard pour me changer ! que veux-tu, mon ami, toute la sagesse du monde est dans ce mot qu'a presque dit Fénelon : a L'homme s'agite et la temme le mène ! d

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