LES
Un soir d'été^ par un temps clair, deux hommes suivaient un chemin creux qui conduisait à travers champs des bords de la Vienne à un petit village dont on pouvait voir le long clocher à quelque distance derrière un épais rideau de châtaigniers. L'un de ces hommes portait une lourde pioche sur ses épaules et Tautre un fusil de chasse. Un grand épagneul trottait sur leurs talons^ le nez en terre et la queue pendante comme un brave chien qui a trop longtemps couru dans les bois. Les deux hommes causaient en cheminant sans se presser, ainsi que d'honnêtes campagnards qui savent que leur femme et leur soupe les attendent au logis, celle-là filant, celle-ci bouillant.
— Je vous dis, moi, dit Thomme à la pioche, que Jeannette épousera Claude.
— Et moi, maître Simon, je vous jure qu'elle épousera Pierre, répliqua Thomme au fusil.
— Hier^ à la danse du soir^ elle a dansé quatre fois avec Claude,
— Aujourd'hui je Fai vue qui cueillait des fleurs dans le grand pré avec Pierre.
— Vous êtes têtu, père André.
— Et vous entêté pire qu'un bélier, mdtre Simon. Là-dessus mattre Simon fit passer la pioche de Té-
paule gauche à ^épaule droite; père André, au contraire, fit sauter son fusil de l'épaule droite à Tépanle gauche, et il y eut un instant de silence.
— Ce qu'il y a de sûr, reprit le chasseur après un petit bout de chemin, c'est que Jeannette n'épousera jamais Jean.
— Oh l pour cela non I répondit l'homme à la pioche... il n'est pas beau et il est un peu bête.
— Il faudra pourtant bien qu'elle se décide, continua le père André.
— Viennent les raisins, et Jeannette aura dix-huit ans.
— Ce n'est pas la raison qui lui manque, mais c'est une jeunesse, et, comme dit le proverbe, il n'est si bon cheval qui ne bronche.
— Oh ! pour celle-là, j'en répondrais comme de ma pauvre défunte, qui était la crème des honnêtes femmes... Elle est aussi sage que M. le curé.
— C'est vrai, et il n'y a rien à dire sur son compte.. • Propre, rangée, économe, soigneuse et jolie... ce serait un trésor pour une maison que cette fille-là.
•— Bien heureux tout de même qui l'épouserai
Les trois AHOtJRECX DE JEANNETTE. 2^5
— Ça n'est plus fait pour nous, mon vieux; la barbe est grise, et ces jeunesses-là aiment qu^on soit jeune.
— Eh bten I nous ferons danser les petits sur nos genoux.
Dne chanson les intepromt)it au détour d'une haie. La chanson venait d'un pré où passait en ruminant un troupeau de vaches ramenées à Tétable par un petit garçon. Au milieu du pré une fille en sarrau d'indienne achevait de cueillir des fleurs sauvages dont elle s'était fait un gros bouquet. Quand elle eut fini, elle ramassa un paquet d'herbes fraîches, le chargea sur ton épaule, entoura de son autre bras à moitié nu sa gerbe de fleurs, et chantant à pleines lèvres, elle prit sa course à travers prés.
Père André et maître Simon étaient au coin de la haie qui l'attendaient.
— Pardine! dit l'un, quand on parle de Jeannette, on en voit le pied.
Jeannette s'arrêta court.
— Vous vous occupiez donc de moi ? dit-elle.
— Et de qui s'occupe-t-on ici le matin, le soir es toujours, si ce n'est de toi, mauvaise? répondit l'autre.
' — Oh! je sais que le pays me sert de père et de mère ; mais encore que disiez-vous î
— Tu veux le savoir?
— Puisque je vous le demande.
— Eh bien ! l'un de nous prétend que tu épouseras le grand Pierre?
—Et l'autre?
â86 PAHISIBNNBS ET PROVITIGIALËS.
— Que tu choisiras le petit Qande.
— Ottidàl
— Lequel des deux a deviné. Jeannette?
— Lequel de ces deux oiseaux chante le mieux : de la fauvette ou du pinson? dit-elle en leur montrant la haute branche d'un peuplier.
— Voilà tout ce que tu nous dis ?
— Moi^ je dis comme la chanson :
Tra deri dera, Va voir la bergère, Tra deri dera, Si le lonp viendra!
Et Jeannette partit en courant.
n y avait un rideau de saules entre le pré et le village; en trois bonds. Jeannette l'eut franchi, et Ton n'entendit bientôt plus que le refrain de sa chanson, qui s'éteignait derrière le feuillage :
Tra deri dera,
On dil qae la belle, ,
Tra deri dera, I
Le loup la croqua. i
— Ma foi! j'en suis pour ce que j'ai dit, reprit le I père André, elle épousera Pierre.
— Et moi, je gage qu'elle prendra Claude pour ' mari. i
— Avez-vous vu comme elle a souri au nom de Pierre, maître Simon ?
— Aves-vous remarqué comme elle a cligné de l'oeil au nom de Qaude, père André?
VSS TROIS AMOUREUX DE JEAIWBTTE. 2S7
— Eh bien I parions.
— Soit. . . un bon dîner !
— C'est dit.
Le père André mit sa main dans celle de maître Simon, et, malgré cet accord, ils rentrèrent au village, toujours discourant et disputant.
Cette Jeannette, qui avait tout le pays pour père et mère, comme elle disait elle-même, était la plus jolie fille qui fût de Rochechouart à Saint-Yrieix. On Taimait pour sa beauté, et aussi, il faut le dire, pour sa bonté. Gaie^ avenante et douce, elle plaisait tout naturellement et sans efforts aux hommes, ce qui n'était rien, mais encore aux femmes, ce qui ne laissait pas d'étonner un peu les fortes tètes de Tendroit. On ne lui savait pas d'autre défaut que celui de rire de tout et de rester un brin de temps plus qu'il n'était nécessaire à sa toilette le matin. Hais, à côté de cela, elle était si complaisante, si bonne, si charitable, qu'on lui pardonnait de grand cœur ces peccadilles. Et puis, comme disait H. le curé à ses ouailles : Qui est-ce qui est parfait?
Jeannette était orpheline depuis Tftge de cinq ans. Privée de sa mère qui était morte en couches, elle avait perdu son père dans un incendie où le pauvre homme avait sacrifié sa vie pour sauver le village.
— Si je meurs! avait-il dit, je vous lègue ma fille.
Et le pauvre homme avait arrêté la flamme qui volait à la destruction du village; mais la flamme^ comme pour se venger, le tua.
Les familles qu'il avait préservées, de la runie acceptèrent le legs du mort; on se cotisa pour élever l'orpheline qui n'avait ni sou ni maille^ et. Ton décida qu'elle passerait chaque année un mois dans chacune des douze maisons les plus aisées du village. Le curé se chargea de l'éducation^ et Jeannette vint à merveille. A dix ans^ elle lisait dans les plus gros livres^ écrivait comme le sacristain^ et cousait à faire croire que la main des fées avait passé par là.
A quinze aus^ on s'avisa de la doter. Chacun donna quelque chose : les plus pauvres^ des poules et des œufs; les plus riches^ un lopin de terre ou quelques bestiaux. Avec l'argent récolté un peu partout on lui acheta une maisonnette avec un jardinet. La quête finie^ il se trouva que Jeannette avait une grosse dot pour le pays; mais si la dot ne gâtait rien^ elle ne fit pas non plus qu'on l'aimât davantage. L'orpheline n'en fut pas plus vaine pour cela^ et continua de plus belle à donner à tout le monde le nom d'oncle^ de tante ou de cousin, selon l'âge et le sexe qu'on avait.
Ainsi faite, le cœur sur les lèvres et jolie à croquer. Jeannette ne manquait pas de cousins qui l'aimaient plus que d'autres; mais sa gaieté ne l'empêchait pas d'être sérieuse dans Toccasion; elle avait une certaine façon de regarder les gens qui matait les plus hardis, et les coqs du village, même après bobe, s'ils plaisantaient, ne plaisantaient guère.
-— Son âme est comme du pain blanc pétri dans du lait, disait le curé en parlant de son écolière; mais ma
LES TROIS AMOUREUX DE JEAJHNETTE. 2l59
petite colombe a bec et ongle. •• i\ ne faut pas Tégratîgner.
Quand Jeannette effleura ses dix-huit ans^ son mariage devint la grande aiFaire du canton. On en parlait à dix lieues à la ronde. Qui épousera-t-elle ? qui n'épousera-t-elle pas ? disait-on ; et les conjectures allaient leur train. Mais Jeannette ne paraissait pas pressée^ et à supposer qu'elle eût un secret^ le secret était bien gardé.
Pierre et Claude passaient pour avoir le plus de chances ; il y avait bien encore Jean, mais Jean était si maladroit qu'il suffisait qu'il se mélàt d'une chose pour qu'elle ne réussît pas. Il fallait nécessairement qu'une étoile maligne eût présidé à la naissance du pauvre garçon. Il n'était pas de bagarre où il n'attrapât quelque horion, pas de chasse où il ne faillit se rompre les os. S'il y avait un fossé dans les champs, par les nuits noires, il y tombait; le cheval le plus pacifique devenait intraitable quand il le montait; sa barque chavirait dans la rivière par les plus beaux temps ; une belle pièce de gibier se levait-elle à portée, son fusil ratait ; s'il péchait, le poisson allait se prendre à l'hameçon du voisin, et après quatre ou cinq heures de patience an bord de l'eau, il rentrait au logis les mains nettes. C'était, d'ailleurs, le meilleur gars qui fût dans le pays; toujours prêt à rendre service au prochain, et bon travailleur au demeurant ; mais quand il se jetait dans la Vienne pour en tirer un enfant en train de se noyer, on était sûr que Jean ne manquerait
260 PABISIEimBS BT PROVINCIALES.
pas de se déchirer la peau sur quelque roche. A ce métier-là^ il s'était cassé un bras et rompu deux ou trois côtes^ ce qui ne Tempéchait pas de recommencer dans Toccasion.
Ce malheur qui l'accompagnait partout avait un peu tourné son humeur à la mélancolie : il rêvait souvent au bord des ruisseaux^ et soupirait sans y prendre garde^ aux heures où ses camarades chantaient à plein gosier sous quelque treille.
Mais Jeannette riait avec Pierre comme avec Qaude^ et badinait avec Claude comme avec^ Jean. Les plus madrés ne voyaient pas qu'elle eût de préférence pour aucun d'eux.
On pourrait s'étonner que Jeannette n'eût que trois amoureux^ jolie comme elle l'était; mais cela provenait d'une circonstance particulière.
Une nuit — il y avait deux ans de cela — Jeannette avait été prise d'un mal subit auquel personne dans le village ne comprenait rien ; oncles et tantes y perdaient le peu de science qu'ils n'avaient pas.
Le médecin du canton demeurait à trois lieues^ et il faisait une nuit d'hiver abominable. La Vienne était * débordée ; la pluie tombait à flots, la terre était noire et les chemins impraticables. Il était presque impossible de faire un pas dans la campagne sans courir le risque de se noyer ou de se rompre le cou. Jean se jeta le premier à cheval pour courir chez le savant; mais à vingt pas du village, la béte s'abattit dans un trou et Jean se foula le pied. Il dut rentrer au logis, clopia
LES TROIS AMOUREUX DE JEANNETTE. 20 i
dopant^ traînant par la bride le cheval qui boitait. Pierre partit sur-le-champ^ et Claude s'en alla d'un autre côté chez Tapothicaire qu'il ramena^ bon gré^ malgréj avec toute sa boutique.
Au petit jour^ Jeannette ouvrit les yeux, et le mé* decin ^éclara que le danger était passé. A cette nouvelle, Jean, qui s'était tenu toute la nuit debout au pied du lit, malgré d'atroces douleurs, poussa un grand cri et tomba évanoui.
Jeannette jura le lendemain qu'elle n'épouserait jamais que l'un des trois garçons qui lui avaient témoigné tant d'amitié. U n'en fallut pas davantage, la connaissant d'un caractère ferme et franc, pour écarter la volée des amoureux qui roucoulaient sur ses pas comme des ramiers autour d'une colombe.
Or, à deux ans de là, le jour où maître Simon eut avec le père André l'entretien que nous avons rapporté au commencement de cette histoire, on célébrait la fête du saint, patron du village. C'est pourquoi Jeannette avait fait une si belle provision de fleurs. On avait illuminé, grâce aux prodigalités des gros propriétaires de l'endroit, le champ de foire où la jeunesse devait danser. Des verres de couleur brillaient parmi les arbres comme de gros vers luisants, et des festons de feuillage couraient de branche en branche. L'orchestre était établi sur quatre planches appuyées sur deux tonneaux. Tout autour on avait rangé des chaises et des bancs pour ceux qui ne dansaient plus.
Lorsque Jeannette arriva dans ses frais atours, et
202 PARISIEKKES ET PROVINCIALES.
parée de mille fleurs et de rubans achetés chez le mercier de la vîUe^ ce fut sur le champ de foire un cri d^admiration. Jamais elle n'avait paru si . belle ni si gracieuse. Ce fut parmi les bonnes gens à qui Tembrasserait; et parmi les jeunes gens à qui l'inviterait. Le plaisir rendait Jeannette plus rose qu'une fraise des bois.
On comprend bien quePierre^ Claude et Jean étaient là. Ils la dévoraient des yeux; mais^ tandis que Fun d'eux dansait avec Jeannette^ les deux autres lançaient à leur rival des regards farouches.
Vers la fin du bal^ Pierre n'y tenant plus^pria ses camarades de le suivre derrière un bosquet dont l'épais feuillage ombrageait Tune des extrémités du champ de foire.
Quand on fut bien à l'écart^ et loin de tout curieux^ Pierre s'arrêta. Ses yeux luisaient comme des charbons ardents.
— Il faut que ça finisse^ dit-il^ vous aimez Jeannette tous deux.
— Oui, répéta Claude.
— Oui, répondit Jean.
— Et moi aus», répliqua Pierre en frappant du pied.
^ Si c'est pour ça que tu nous as menés ici, ce n'était pas la peine, reprit Claude, nous le savons de reste.
— J'ai une proposition à vous faire.
— Laquelle?
— Jeannette ne peut avoir. qu'un mari.
— Céstdair!
— Nous sommes trois; c'est trop de deux. Battons^ nous gaillardement; les deux vaincus céderont la place au troisième^ et le vainqueur épousera Jeannette.
Là-dessus, Pierre, qui était grand et fort, se campa sur la hanche d'un air superbe qui voulait dire : Ce sera moi.
Claude se grattait Toreille, et Jean regardait la lune.
— Eh bien! reprit Pierre, le projet ne vous parattil pas net et simple?
— Le plus simple et le plus net du monde, répondit Claude ; mais j'en ai un autre à vous proposer.
— Propose, répliqua Pierre d'un air bourru.
— Au lieu de noua battre comme des garnements, continua Claude, ne ferions-nous pas mieux de jouer notre mariage à quelque jeu d'adresse^ De cette façon, les perdants n'auraient pas, outre l'ennui de renoncer à Jeannette, le désagrément d'avoir la tête cassée ou quelque bras rompu.
Claude était adroit comme Pierre était fort. Chacun d'eux, sans le savoir, agissait comme le fameux M. Josse.
. — Qu'en penses-tu? demanda Pierre à Jean, qui pestait muet.
— Oh i moi, ça m'est égal! répondit Jean d'un air tranquille. Qu'on se batte ou qu'on joue, j'ai perdu d'avance. Cependant je préfère la bataille. Au moins^
964 PAimoiras bt frovikciales.
ai-jela dianoe d'être assommé, ce qui m'empêchera de pleurer Jeamiette.
— Eh bien ! tîroos an sort, se hftta de dire Claude, qui craignait llnfluenee de la majorité.
On jeta un gros son en Tair. Claude ma face; il tomba pQe, et il fut décidé qu'on se battrait.
— Bon 1 dit Pierre en se frottant les mains, je vais chercher mon bâton.
— Et moi, répliqua Jean, je vais voir l'endroit du dmetière où l'on m'enterrera.
Le lendemain, au petit jour, les trois amoureux de Jeannette se rendirent, sans bruit, dans un petit bois situé tout au fond d'un vallon où ne passaient guère que des moutons et des bergers. Chacun d'eux portait un fort bâton de cornouiller attaché au poignet par un cordonnet de cuir.
Arrivés sur la liàère du bois, les trois rivaux échangèrent une bonne poignée de main.
— Sans rancune au moins, dit Pierre en mettant bas sa veste.
— n était écrit que je n'aurais jamais Jeannette, et tu «me débarrasses de la vie. Pourquoi diable t'en voudrais-je? dit Jean.
— Qui vivra, verra! reprit Claude, qui faisait tournoyer soa bâton au-dessus de sa tête.
Pour sa\ DÎT entre lesquels des trois rivaux commenœraît le duel , on aUait jeter un sou en l'air, quand tout à ix>up Jeannette sortit du bois. Elle avait les yeux
rouges et un peu humides^ comme une personne qui vient de pleurer.
A sa vue^ les amoureux restèrent immobiles ^ les bras ballants.
— Çà^ qu'on jette ces bâtons ! dit-elle d'un petit air de reine.
Les trois bâtons volèrent en Tair.
— Étes-vous fous? reprit-elle ensuite d'un ton délibéré.
Claude tordait la manche de sa chemise entre ses doigts; Jean donnait de grands coups de pied contre une souche.
— Il faut que ça finisse ! répliqua Pierre^ qui était le plus hardi des trois.
Il n'avait que cette raison à dire ; mais il y tenait.
— Tais-toi^ poursuivit Jeannette^ ça ne finira que quand ça me plaira.
Pierre s'arracha une bonne poignée de cheveux^ sans plus parler.
— Avez-vous bien pu me faire cette peine? reprit Jeannette en laissant paraître une larme au bord de ses cils. Vous battre^ vous tuer^ et pourquoi ? Mais celui des trois qui aurait tué les deux autres me serait devenu odieux !
— Tiens ! murmura Pierre^ voilà une chose à laquelle je n'avais jamais pensé.
— 11 me semble^ au contraire^ ajouta-t-elle^ que je me mettrais à aimer de toutes mes forces celui qui aurait été tué ou blessé
266 PARISIENTIES ET PROYINGIALES.
Jean soupira, et regretta^ du plus profond de son cœur, de n'avoir pas la tête fendue.
— Hais, continua Jeannette, il y a un moyen d'arranger tout cela; d'abord vous allez me promettre de faire ce que je vous dirai.
— Nous vous le promettons, dirent les trois amoureux d'une commune voix.
— Je vous aime tous trois comme des frères, en attendant que j'aime l'un de vous comme un mari. Jurezmoi donc de ne plus chercher à vous tuer, ni aujourd'hui, ni jamais.
On prêta le serment que Jeannette demandât.
— Bien, dit-elle, à présent écoutez.
— Tant que tu voudras, répondit Jean, qui avait Tair ravi d'un homme qui entend une musique délicieuse.
— Vous partirez tous trois, et resterez trois ans loin du pays. Au retour, chacun de vous racontera ce qu'il a fait et comment il a occupé son temps. Celui qui m'aimera le plus et m'aura le mieux méritée, je l'épouserai. Donnez-moi la main à présent, et n'en parlons plus. j
Après ce petit discours. Jeannette tourna sur ses talons et rentra au village, ramenant à ses côtés les trois i amoureux. Jamais elle n'avait marché d'un pied plus ' leste et d'un air si content. On aurait dit une alouette i courant dans un pré. {
Pierre, Claude et Jean vendirent quelques méchants lopins de terre qu'ils avaient, ramassèrent leurs mcil-
leures bardes^ et armés d'un bâton^ comnie ces voya* geurs qu'on voit daQs les vieilles gravures^ ils partirent un beau matin.
Le curé, qui les avait vus naître^ célébra une messe à leur intention ; tout le village les accompagna jusqu'aux limites de la commune^ chacun les embrassa^ et durant les longues veillées de Fhiver^ il ne fut plus question que des trois voyageurs.
Trois ans. ne passent pas en un jour; mais au bout de Tété vient l'automne; une saison finit^ puis une autre commence ; il fait ohaud^ il fait froid ; les fleurs succèdent aux neiges^ les heures coulent toujours^ et un moment vient où trois ans ne tiennent pas plus dans la vie qu'un matin.
Restée au village, Jeannette vécut comme elle avait toujours fait: éveillée dès l'aube^ gaie et chantant comme une linotte au bord de son nid^ se mirant dans sa glace et au courant des clairs ruisseaux, cueillant partout des fleurs pou^ en parer sa chambre; bonne à tout le monde, surtout aux pauvres et aux petits enfants, et faisant le bien tout naturellement, et parce que son caractère l'y portait.
Cependant il était aisé de remarquer que Jeannette n'était pas tout à fait aussi rieuse qu'autrefois. On aurait dit qu'une secrète pensée la poursuivait.
— Elle pense à Pierre, disait maître Simon.
— Elle pense à Qaude, disait le père André. - Jeannette dansait un peu moins et priait un peu
plus; quand on la cherchait pour quelque promenade
268 PARISIENNES ET PaOViNGIALES.
dans les bois, au temps des noisettes, on la surprenait souvent à l'église, au pied d'une image de la Vierge, qu'elle affectionnait, et dont, par ses soins, Tautel était toujours couvert des plus fraîches fleurs de la saison.
Une maladie vint, qui décima le village. Elle servit à faire éclater les bonnes qualités de Jeannette, comme le bonheur avait servi à mettre en relief les qualités charmantes de son &me et de sa jeunesse. Elle se multiplia pour être au chevet de tous les malades et porter à tous les malheureux des remèdes et des consolations. Ce fut bien réellement, durant ces jours d'épreuve, la fille de toutes les mères et la sœur de tous les affligés. Après que l'épidémie eut disparu, le curé aimait à répéter que si la main de Dieu avait écarté le fléau, on le devait aux prières de Jeannette.
Les trois ans touchèrent à leur fin. Tous les yeux, chaque matin, interrogeaient la grande route pour voir si les trois amoureux n'arrivaient pas.
— Je suis sûr que Pierre est devenu prince , disait maître Simon.
— Laissez donc! je gagerais que Claude est quasiment millionnaire, reprenait le père André.
Un jour, au cœur de l'été, on vit descendre trois voyageurs à la porte de la seule auberge qui fût dans le pays. L'un d'eux était arrivé en voiture, le second à cheval, et le troisième à pied.
Le premier était suivi d'un domestique ; l'autre portait runiforiîie des chasseurs d'Afrique, l'épaulefte et
la croix. Quant au dernier^ il était assez pauvrement vêtu d'assez méchants habits.
C'étaient^ comme on Ta déjà deviné^ Claude^ Pierre et Jean.
La nouvelle de leur arrivée se répandit dans tout le village^ et toute la population accourut pour les voir. On ne se lassait pas surtout d'admirer la belle voiture de Claude et le bel uniforme de Pierre. Quant à Jean^ les premiers compliments échangés^ personne n'y prit plus garde. On voyait bien que les voyages ne lui avaient pas profité.
Jeannette arriva^ plus rouge qu'une cerise.
— Les trois ans sont écoulés^ dit Pierre^ et nous voici tous trois de retour. — Jeannette^ ma petite Jeannette^ chacun de nous vient te rappeler ta promesse. T'en souviens-tu?
— Je me la rappelle^ dit Jeannette^ et je suis prête à la tenir.
Jean leva timidement les yeux^ regarda Jeannette et l'épaulette d'argent de Pierre, et soupira.
— Seulement, reprit-elle<, promettez-moi de vous aimer comme des frères et de n'en pas vouloir à celui que je choisirai.
— Bon ! dit Pierre en frisant sa moustache, je le promets pour eux et pour moi.
Cela fait, on dtna en grande compagnie, et le soir venu, rangés en cercle au pied d'un grand noyer, le curé, Jeannette et leurs amis s'apprêtèrent à entendre les récits dçs trois amoureux.
270 PARISIENNES BT PROVINCIALES.
Le premier qui prit la parole^ ce fut Claude.
— Lorsque je quittai le pays^ dit-il^ j'avais dans ma sacoche un millier d'écus, tout compte fait. Une voiture qui passait sur la grande route me conduisit dans un port de mer où de grands navires chargeaient et débarquaient des monceaux de marchandises* Cette vun éveilla en moi le goût du commerce^ que j'avais toujours eu. Je m'informai adroitement des occasions qui pouvaient se présenter de gagner quelque argent^ et j'en profitai. Au bout de quelques mois j'avais doublé mon capital ; au bout de l'an je l'avais quadruplé. Maître alors d'une assez forte somme^ je hasardai une opération plus importante. Elle réussit complètement et me rapporta de très-gros bénéfices. Ma réputation s'accrut avec mon succès, et bientôt une maison de commerce m'ofi'rit une association que j'acceptai. Que vous dirai-je? Mon travail a prospéré; rien de ce que j'ai tenté n'a échoué, et me voici, après trois ans d'absence, à la tête d'une fortune que beaucoup d'autres n'acquièrent pas au bout d'une vie d'efforts. Dois-Je ajouter que tout cela est pour Jeannette ?... Vous le savez déjà. On m'a offert dix fois de me marier avec des filles d'armateur ou de négociant, mais j'ai toujours refusé : Claude et sa fortune sont à Jeannette.
— Bravo, Claude ! cria le père André. Et se penchant à l'oreille de maître Simon, il ajouta : Je te l'avais bien dit, c'est Claude qui l'aura.
— Moi, dit Pierre, après que Claude eut cessé de parler, j'ai rencontré à cinq lieues du village un déta-:
chement de soldats qui regagnaient leur régiment en Afrique. Vous $avez que j'ai toujours, été batailleur. Je suivis les soldats et m'enrôlai dans leur corps aussitôt que j'eus touché le rivage africain. Dès la première affaire je me jetai en. avant comme un fiu*ieux; il me semblait que Jeannette était devant moi et qu'elle me montrait l'ennemi. Je voulais lui conquérir la gloire à tout prix. La gloire seule me paraissait digne d'elle. A cette première rencontre, j'attrapai trois balles dans mes habits et deux coups de yatagan sur les bras; mais mon capitaine m'avait dit : Tu es un brave ! et je ne sentais rien. Â la fin de la campagne J'étais maréchal des logis et cité à l'ordre du jour de l'armée. A l'ardeur qui m'enflammait, je sentis que j'étais né pour Tétât militaire. Il est vrai que derrière le drapeau, je voyais toujours Jeannette. Bref, de combat -en combat, de campagne en campagne, et à force de donner des coups de sabre par-ci et des coups de pistolet par-là, j'ai gagné la croix et l'épaulette de lieutenant. Ça ne m'a guère coûté que trois ou quatre blessures, presque rien. Je compte bien ne pas m'arréter là et revenir au pays avec les graines d'épinard sur les épaules et le crachat sur la poitrine. Mon sabre, mon épaulette et mon ruban, je mets tout aux pieds de Jeannette, et si elle me choisit, je lui promets que son mari sera général.
— Vive Pierre ! cria noattre Simon en jetant son bonnet en Tair.
Et tout bas, il ajouta à l'oreillç du père André :
27â ?ARI8IBNKE8 ET PB0Y1NC1ALE8.
— • C'est lui qui épousera Jeannette.
— Et toi^ mon garçon^ n'as-tu rien à nous conter? dit le curé en se tournant du côté de Jean.
— Mon histoire ne sera pas longue et ne sera pas gaie non plus, répondit Jean. Vous savez que je n'ai jamais été heureux ; cela n'a pas changé depuis que j'ai quitté le village. Au commencement, dans une petite ville où je m'établis, j'essayai de faire du commerce ; la moitié de mes fonds fut mangée en moins de rien. J'aurais pu tenter fortune avec le reste ; mais je compris bien vite que, riche ou pauvre, je serms malheureux, si je ne voyais pas Jeannette. Je prêtai le fond de mon sac à un marchand chez qui je demeurais et qui ne savait comment payer le loyer de sa boutique, et, prenant mes jambes à mon cou, je suis retourné au pays. Pour n'être pas reconnu, je me suis établi dans un hameau distant de ce village de quelques lieues ; là, j'enseigne à lire aux petits enfants sous la direction du vicaire de l'endroit. Ce que je gagne n'est pas grand'chose, mais je vis de peu. Le dimanche et les jours de fête, je m'échappe et viens au pays pour voir Jeannette. Elle ne s'est jamais doutée que je fusse aussi près d'elle. Je me cache derrière les haies, je la regarde passer, et je suis content. La nuit venue, je regagne mon hameau. Et voilà tantôt trois ans que ça dure. Si elle m'accepte, je n'ai rien à lui offrir que mon cœur; mais il est tout à elle, aucune autre pensée n'y ayant jamais poussé; c'est un peu pour ça, je crois, que je ne puis réussir & rieu.
LES TROIS AMOtmcrX Dfi iBANNfiTTfi. 273
— Eh bien ! dit Jeannette quand elle les eut entendus tous les trois, je vous demande la nuit pour réflé; chir.
— Moi^ dit le curé, je prierai Dieu pour qu'il Véclaire.
Lorsque Pierre, en se relevant, fit sonner ses éperons, Jean secoua la tête.
— Je crois bien, dit-il à demi-voix, que je finirai mes jours au hameau, entre le vicaire et mes petits écoliers.
— Sois tranquille, dit Claude, qui Tavait entendu, je t'achèterai une maisonnette avec une demi-douzaine d'arpents de bonnes terres où tu pourras t'établir et vivre à l'aise.
Le lendemain on se réunit de nouveau. Le village était en habits de f^^te. Jeannette s'avança, conduite par le curé. Elle était en parure de mariée, le voile blanc sur la tête et le bouquet de fleurs d'oranger au côté. Elle était si jolie qu'un murmure d'admiration s'éleva du milieu de l'auditoire :
Jeannette fit quelques pas au milieu du cercle, toute confuse et les yeux baissés.
— Mon enfant, j'ai prié Dieu. As-tu fait ton choix î dit le curé d'une voix un peu tremblante.
Jeannette releva ses longues paupières, et un grand silence se fit parmi les spectateurs. On voyait, au mouvement de son bouquet, que le cœur lui battait à l'étouffer.
Ses trois amoureux étaient devant elle^ immobiles
â74 PAUISIENNES FT PROVINCIALES.
comme des soldats sous les armes ; Pierre le iront haut^ et Jean un peu pâle.
Quant à Claude^ il avait Tair grave et superbe d'un banquier à la veille de souscrire un ^nprant.
Jeannette marcha d'un pas ferme vers eux et tendit la main à Jean.
Jean poussa un cri et devint blême.
— Prends^ mon ami^ prends ma main^ dit-elle^ voyant qu'il ne bougeait pas; c'est toi qui l'as méritée, tu es le plus malheureux, et rien ne t'a distrait de moi.
Jean prit la main de Jeannette entre les siennes et la couvrit de baisers sans parler. Puis se letournant :
— Vous aurez la fortune, dit-elle à Claude.
— Et vous la gloire, dit-elle à Pierre. Lui n'avait que moi I
— C'est l'Esprit-Saint qui t'a éclairée, ma filie, dit le curé, qui avait les larmes aux yeux... Embrasse ton mari.
Et Jeannette embrassa Jean.
LES ULAS BLANCS
Il arrive souvent que la vie s'arrange comme un vaudeville. La Providence semble y avoir moins de part que H. Scribe. Ce sont de petites rencontres^ de petits hasards^ de petites conversations, des mots, des riens, grâce auxquels il ne manque plus à ces petits événements de tous les jours que des couplets et des ritournelles pour entrer de plain-pied dans le répertoire de quelque petit théâtre. L%istoire finie, — mort, mariage, duel, rupture, ruine, séparation, raccommodement, ou départ, — on demanderait volontiers le nom de Tauteur, comme on le fait au parterre, les soirs où Fon donne une comédie nouvelle.
Le théâtre représente un salon élégamment meublé; trois fenêtres cintrées, ouvrant sur la campagne, découvrent les massifs et les pelouses d'un parc où Tart a ménagé de lointaines perspectives. Derrière des corbeilles de fleurs coquettenient arrondies autour d'un large perron, quelques statues mythologiques, -^
276 fARfSIBimiSg BT t»ROVmCIAiEd.
Diane^ Flore^ Pomone> nymphes et naïades^ — coupent de leurs blanches nudités le sombre et vert rideau des arbres.
Aux deux côtés du théâtre^ deux portes parallèles communiquent avec les appartements intérieurs. Il est dix heures; — un clair soleil d'été rit parmi les feuilles qu'un vent léger caresse. Deux ou trois nuages blancs traversent paresseusement le ciel bleu; on dirait qu'ils regrettent de quitter un ciel si doux ; par les fenêtres ouvertes^ où se joue la mousseline des rideaux^ on entend le murmure d'un jet d'eau qui chante dans un bassin.
Une femme est assise devant une table^ chiffonnant un ouvrage de broderie qu'elle abandonne pour prendre un livre et le feuilleter ; du livre elle passe à un album qu'elle regarde nonchalamment; puis elle se lève^ va et vient^ efOeurant les touches d'un piano où ses doigts plus blancs que l'ivoire n'achèvent pas la valse commencée^ et s'arrête enfin devant une glace où elle se mire quelques minutes en souriant.
L'importance et le charme de cette occupation ne la tiennent pas si longtemps qu'elle n'ait encore le loisir de donner un coup d'œil ou deux à l'arrangement de sa toilette^ où les plus tendres couleurs se marient aux formes les plus gracieuses et les mieux choisies. Madame est en robe du matin avec un petit bonnet délicatement jeté sur de magnifiques cheveux bruns.
Madame est jeune, souple, fraîche et charmante.
avec un je ne sais quoi d'aimable et de gai qui pétille dans ses yeux et sur sa bouche. La pureté de son front et la transparence de sa peau n'accusent pas plus de vingt-trois ou vingt-quatre ans. Son sourire est spirituel et fin ; ses mouvements ont cette grâce onctueuse et cette séduction à laquelle les Italiens ont donné le nom de morbidezza. Elle est d'une taille moyenne ; sa tête, où deux yeux pleins de vie jettent de radieuses clartés^ est petite ; ses mains sont fluettes^ ses pieds mignons.
Au motnent où ses doigts agiles passaient du corsage à la ceinture rajustant quelque pli^ Tune des portes latérales s'ouvrit et une camériste parut dans le salon.
— Qu'est-ce? demanda la jeune femme en tournant la tête à-demi.
— Madame, c'est une lettre que le domestique du général vient d'apporter à cheval.
— A cheval, dis-tu, c'est donc bien pressé?
— Je ne sais, madame; mais la pauvre bête a le cou blanc d'écume...
— Donne vite.
Ainsi que la maîtresse, la camériste est jeune; elle est pimpante comme une grisette, fraîche comme une rose et gaie comme une linotte. Tandis que sa maitresse lit, elle trotte dans l'appartement, rangeant un vase par-ci, un bouquet par-là, et fredonnant à demi* voix une chanson dont les refrains joyeux s'envolent
te
278 PAH1SIKNN£S £T PROVINCIALES.
de sa bouche comme mi essaim d'oiseaux s*échappe d'un buisson fleuri
La lettre finie^ la maîtresse du logis la froissa d^un air boudeur.
— Conçoit-on cela ! dit-elle, mon oncle qui ne reviendra que ce soir, — après dîner ! Il a été retenu, m'écrit-il, par son vieil ami le général Lambert, qui prétend le garder tout le jour... C'était bien la peine de partir sitôt pour revenir si tard ! S'ils se mettent à parler de leurs vieilles guerres, ils se disputeront et la visite courra le risque de durer jusqu'à demain.
Tandis que la jeune femme parlait, la soubrette s'efforçait de prendre un air bien grave, mais elle n'y réussissait guère, et le rire pétillait dans ses yeux.
— Ah ! reprit sa maîtresse, en frappant légèrement du bout du pied, ce cher oncle est d'une étourderie !... me laisser seule dans ce château, entre M. de Mareuil et H. de Caussade... deux jeunes gens!
— Deux amoureux ! répondit la soubrette à demivoix.
— C'est ce que je voulais dire, ajouta coquettement sa maltresse ; je suis comme Daniel dans la fosse aux lions, — c'est fort dangereux.
— Pour les lions... ces pauvres agneaux I.
Madame de Ners regarda la soubrette du coin de
— Tu ris toujours, Jacqueline, reprit-elle^ mais si
tu étais dans ma position^ — veuve à vingt-qua|re ans^ avec une assez belle fortune et une figure qu'on veut bien trouver passable. . .
— Rien que cela ! s'écria Jacqueline en interrompant sa maîtresse... on ne dit pas tout ce qi^'il pense.
Madame de Ners sourit en se mirant dans une glace.
— Eh bien ! soit, — reprit-elle, — mais tout cela fait que j'ai peur. . . Songe donc que je suis' seule contre deux, — heureusement que M. de Mareuîl surveille M. de Caussade, et que M. de Caussade surveille M. de Hareuil ; cette double rivalité diminue le péril.
— Qui se ressemble se gène, murmura Jacqueline.
— Les as-tu vus ce matin ?
— Non» madame; mais ils sont venus...
— Tu crois î
— Regardez ces bouquets, — deux déclarations fraîchement épanouies, — les lilas blancs, — c'est H. de Mareuil ; les roses rouges, y c'est M. de Caussade ; ils mettent de la constance jusque dans les fleurs.
Madame de Ners se tourna nonchalamment du câté des fleurs exposées fraternellement sur une console, les caressa du regard, les toucha, en flaira les tiges délicates et soupira.
— Et tu appelles ça des déclarations ! dit-elle, on en trouve de pareilles, et toutes faites, chez toutes les bouquetières de Paris I
280 FAUSmOIBS et PmOYllfCIALES.
— Dame 1 madame, one fois ce n'est rien, mais tous les jours depuis six semaines, c'est menaçant ; â vous ne Youlez pas que ces fleurs soient une déclaration d'amour^ prenez-les pour une déclaration de guerre.
— Lequel crois-tu qui m'aime le plus, du maître des requêtes au Conseil d'État, ou du conseiller référendaire à la Cour des Comptes?
— Hum 1 c'est fort délicat 1 L'un, H. de Canssade, m'a tout l'air de vous parler sans cesse de son amour...
— Oh ! en tons lieux et à toute heure !... L'autre, monsieur de Mareuil, m'en parle moins.
— Et c'est ce qui me fait croire qu'il vous aime mieux.
— Pourquoi cela? demanda vivement madame de Ners, et d'où vient que, nie parlant moins de son amour, tu t'imagines qu'il m'aime davantage ?
— Ma foi, madame, il me semble qu'il en est de l'amour comme de ces vases où l'on met des parfums. Si vous débouchez le vase, le parfum s'en va ; si au contraire vous le fermez, le parfi^m reste, et le parfum du cœur c'est l'amour.
Madame de Ners regarda Jacqueline d'un air tout surpris.
— Eh ! pas si mal pour une petite paysanne ! ditelle tout bas.
— Mais vous, madame, sauf votre respect, lequel vous semble le plus aimable ?
LES lilâs blancs. 281
Madame de Ners regarda Jacqueline^ le ciel tout bleu^ le miroir où souriait son frais visage^ les fleurs couchées sur la console^ ses petits pieds qui frappaient le tapis^ sembla se recueillir^ hésita^ ouvrit la bouche comme si elle allait parler^ s'arrêta^ haussa les épaules par un mouvement mignon^ et^ soupirant :
— Lequel des deux ?••• Je n'en sais rien, dit-elle.
— Rien du tout î
— Vraiment non !... Il y a des jours où tous deux me plaisent également^ et des jours où tous deux me lassent également aussi. C'est selon d'où vient le vent... Je m'accommoderais assez de cet état ; mais le terrible est que mon oncle, auquel mes prétendants se sont ouverts, veut que je me décide avant la fin du mois.
— Ah ! mon Dieu 1 le général traite l'amour comme les soldats : en avant 1 marche 1
— A peu près. Il dit que tous ces soupirs sans cesse renaissants le fatiguent ; que it. de Mareull et H. de Gaussade jouent tout de travers au whist, qu'ils en ont perdu le boire et le manger, et que si je ne veux pas que le Conseil d'État et la Cour des Comptes soient atteints et convaincus de folie en leur personne, il faut absolument que je fasse un choix.
— Et lequel choisirez-vous, s'il vous plaît? demanda Jacqueline.
■-^ Madame de Ners hésita quelques secondes ; puis, levant la tète d'un petit air délibéré :
282 ^ PARISIENIIES KT PROVmClJClES.
— Ni Ton ni l'autre, dit-elle.
— Quoi î Pas plus M. de Mareuil que M. de Caus-
— Est-ce ma faute ? répondit vivement madame de Ners. Si je choisissais M. de Mareuil, il me semble que je regretterais M. de Caussade, et si ma pensée s'arrêtait sur M. de Caussadc, je craindrais fort de ne pouvoir oublier H. de Mareuil. Ils ont de Tesprit tous deux ; on les tient pour des gens d'honneur; leurs familles se valent. L'un, M. de Mareuil, a parcouru les quatre parties du monde et voyagé conune le Juif Errant...
— Avec cinq sous ?
— Non, avec un Anglais... L'autre, H. de Caussade^ n'a pas quitté Paris, et a louvoyé, sa vie durant, de la Madeleine aux Champs-Elysées et du boulevard des Italiens à l'Opéra; ce qui fait qu'ils ont vu les mêmes hommes et qu'ils savent à peu près les mêmes choses. Ils ont mille soins, mille prévenances, mille attentions pour moi. Choisir celui-là c'est éloigner celui-ci, et j'avoue que je m'habituerais sans peine à les avoir tous deux dans mon voisinage, occupés du matin au soir à se disputer un cœur qu'ils n'obtiendraient jamais.
Pendant toute cette réplique, lacqueline avait regardé sa maîtresse de cet air vif et souriant qui lui était particulier. Elle était debout, les bras appuyés sur le dossier d'un fauteuil, la tête penchée et le doigt
sur la bouche^ imitant sans y penser la pose de ces femmes que Vidal dessine si coquettement. On aurait dit un pinson écoutant une fauvette.
— Voilà qui estfort.bien, madame, reprit-elle j niais si par hasard le cœur se mettait de la partie et venait à aimer?
— Oh! ialors comme alorsj ! répondit oiadame de Ners de Fair d'un incrédule à qui Ton parle de miracles. — Mais voilà le difficile... Est-ce qu'on aime?
— Eh ! madame, cela s'est vu !
— Alors qu'ils s'arrangent; cela les regarde plus que moi; — je n'y mets pas d'obstacles; et si l'amour vient, je mènerai le petit bonhomme à l'église...
— Tout droit comme ça ?
— C'est mon caractère et le bon Dieu m'a faite ainsi. Quand M. de Ners m'épousa, je l'avais bien vu trois fois en tout, y con^pris le jour de la signature du contrat, et je ne m'en suis pas plus mal trouvée.
— C'est donc bien vrai que l'amour vous prit tout d'un coup, sans crier gare ?
— Eh ! mon Dieu oui... Un mot que me dit M. de Ners, — je ne sais quoi... me toucha, et tout fut dit. — Le cœur, vois -tu, est comme ce rocher mystérieux dont parlent les contes arabes; tous les efforts ne le peuvent briser; mais dites seulement, tout bas, et d'une certaine façon, ces trois mots : Sésamey ouvre-toi/ et le rocher s'ouvrira tout doucement.
Madame de Ners et Jacqueline en étaient là de leur conversation, lorsqu'un grand bruit de voix se fit entendre au dehors.
— Pardine ! disait Tune de ces voix, puisque madame la comtesse est au salon^ je lui parlerai, et un peu dru encore 1
— Ah 1 on gronde ! Donc c'est Pierre ! dit Jacqueline.
Et elle courut ouvrir la porte.
Un garde entra, son fusil sur Tépaule et sa casquette à la main.
— Eh bien ! qu'y a-tril, mon ami Pierre, et qu'avezvous à me dire T demanda madame de Ners.
— Il y a que je vous apporte ma démission ; elle est là, sur ce papier, et c'est moi qui l'ai rédigée ce matin, répondit le garde en fouillant dans sa poche.
Madame de Ners se mit à rire.
— Votre démission, mon pauvre Pierre ! Mais il n'y a que les ministres qui s'adonhent à ces magnificences, et encore 1 dit-elle.
— Ha foi, madame, les garde-chasses leur feront voir qu'ils n'y mettent pas tant de façon. — Voici la mienne.
— Est-ce qu'on t'a mordu, mon garçon ? demanda Jacqueline.
Pierre frappa du pied.
LES ULAS BLANCS. 285
— Vous aimez à rire^ mam'seiie^ repritril ; mais moi^ je ne plaisante jamais^ avec les perdreaux surtout.
— C'est juste, répondit Jacqueline; il ne faut pas se compromettre avec ses administrés.
Madame de Ners, qui tenait la démission de Pierre entre ses doigts, lui demanda alors quel rapport il y avait entre cette démission et les perdreaux.
Le garde répliqua que le gibier s'en allait pièce à pièce, que la terre était dépeuplée, que les gardes ses voisins se moquaient de lui, que tout le mal venait des Parisiens invités par le général à passer l'automne au château ; que son honneur à lui, Pierre Crépu, était compromis, et que si madame la comtesse ne voulait pas lui permettre d'arrêter quiconque chasserait sur son domaine sans en avoir l'autorisation par écrit, il persistait dans sa démission.
— Et voilà mon ultimatum, ajouta-t-il en saluant,
— Ah ! mon Dieu ! dit Jacqueline, tu lis dans les journaux, toi aussi ?
— Quelquefois, comme tout le monde.
Madame de Ners se mit à rire. Elle tenait à ce vieux garde, qui avait tous les défauts et toutes les qualités des anciens serviteurs, beaucoup d'entêtement et beaucoup de probité.
— Venez donc, dit-elle, je vais vous donner l'autonsation que vous demandez.
286 PARISIENNES ET PROVINOALES.
— Avec la signature au bas ?
— Avec la signature.
— Alors, je l'étiré ma démission.
Madame de Ners se leva et fit signe à Pierre de la suivre.
— Ah! dit-elle en se retirant, toi, Jacqueline, tu prendras ces fleurs et les porteras dans ma chambre. Aie bien soin surtout de les mettre dans des vases pleins d'eau.
Et elle sortit laissant Jacqueline seule.
Nous allons profiter de ce moment pour ^àre ce qu'étaient madame de Ners et sa suivante Jacqueline.
Madame Antoinette de Ners, comme on Ta vu, était veuve à vingt-quatre ans, jolie et riche. Ses amis se plaisaient à la comparer à ces héroïnes qui ont fait pendant plus de vingt ans la fortune du Gymnase ; aussi ne lui demandait>-on j amais à quand votre mariage ? mais bien à quand votre dénoûment ?
Jacqueline, plus jeune qu'Antoinette de deux ou trois ans, était à la fois sa camériste et sa confidente. Cette situation, assez rare de nos jours, où la domesticité ne fait presque jamais partie de la maison, venait de ce que Jacqueline, orpheline à trois ans, et fille de la fermière qui avait nourri Antoinette, avait été recueiiiie par la mère de celle-ci, madame de Bréhal^ et élevée avec elle. Une grande intimité était née de cette édu-
cation en commun^ et plus tard^ lorsque Antoinelte se maria^ elle voulut que Jacqueline restât à son service. Elle s'était habituée à penser haut devant elle^ et comme^ petite iille^ elle Tavait fait participer à tous ses jeux^ devenue femme, elle ne lui cacha rien de ce qu'elle éprouvait. Il faut dire aussi que Jacqueline reconnaissait cette confiance extrême par un dévouement sans bornes et une fidélité à toute épreuve. Elle était auprès d'Antoinette comme Lisette auprès de Sylvia, mais Lisette sans Arlequin.
L'oncle d'Antoinette, M. de Bréhal, voulait qu'elle se remariât, assurant qu'il n'était pas immortel, et qu'il n'était pas séant de voir une jeune femme, jolie comme l'était sa nièce, sans appui et sans protecteur dans la vie. Or, il n'en savait pas de meilleur qu'un mari, et c'est pourquoi, depuis le commencement de la saison, il avait invité cent personnes, tour à tour, à passer quelque temps à son château.
— Prends garde, disait-il quelquefois à sa nièce en la menaçant du doigt, si tu ne te décides pas avant l'hiver, c'est moi qui te ferai la cour, et tu m'épouseras, bon gré, malgré !
De toutes les personnes que le général avait attirées chez lui, M. de Mareuil et M. de Caussade étaient celles qui, par le nom, la position dans le monde et le caractère, lui plaisaient le plus. Il ne leur reprochait rien que de ne pas savoir amener la citadelle à capituler plus vite.
â88 PARISIENNES ET PROVINHALES.
— Vous soupirez 1 vous roucoulez ! Belle affaire ! leur disait-il; il faut mener l'amour comme le prince Murât menait les charges de cavalerie... au grand galop. Ah ! si j'étais jeune !
Madame de Ners était assez séduisante pour être aimée sans le secours d'aucune circonstance extérieure, mais il est certain que la présence simultanée des deux rivaux leur donnait à l'un comme à l'autre une ardeur et une impatience nouvelles. M. de Mareuil ne voulait pas plus reculer devant M. de Caussade que M. de Caussade ne voulait céder à H. de Mareuil. Hais, en gens de cœur, ils combattaient à armes courtoises et faisaient fi de ces petites trahisons qui ont cours entre amis intimes quelquefois.
Les choses en étaient là le jour où M. de Bréhal quitta le château. La démission de Pierre venait d'être retirée, et Jacqueline plongeait les roses rouges et les lilas blancs dans de grands vases du Japon, lorsque M. de Mareuil et M. de Caussade se rencontrèrent au bord d'une pièce d'eau.
M. de Caussade était assez mélancolique, M. de Mareuil paraissait rêveur. Us levèrent tous deux la tête au bruit de leurs pas criant sur le sable.
— Ce cher Henri ! dit l'un.
— Ce cher Léon I dit l'autre.
Et ils échangèrent une poignée de main.
LES LliAS BLANdS. 289
Après quoi tousdeux se regardèrent silencieusement. Il semblait que, cela dit, ils n'eussent plus* rien à se dire. Une même pensée était au fond de leur cœur.
M. de Caussade — Léon — fut le premier qui rompit le silence.
— Monsieur de Mareuil, dit-il, je gage que vous pensez à madame de Ners ?
I — Aussi vrai que vous y pensez vous-même, répon-
dit Henri de Hareuil, qui rougit un peu.
— Eh bien ! mon cher Henri, poursuivit Léon, voulez-vous que je vous parle franchement ?
— Je ne demande pas mieux.
— Alors, je commence par une profession de foi. — J'aime madame de Ners, et il n'est rien que je ne fasse pour l'obtenir. Pour elle, voilà six semaines que je n'ai vu le boulevard des Italiens et respiré l'ab des
^ Champs-Elysées... C'est de l'héroïsme I
Henri s'inclina.
— Et moi, dit-il, pour elle, je vivrais dans une solitude profonde. Je ne vois rien au-dessus du bonheur de lui appartenir... Cet amour est toute ma vie.
— Je suis déterminé, ajouta Léon, à pousser mon I exil à la campagne jusqu'à la fin des siècles... jusqu'à
la Noël s'il le faut.
— Moi, je ne calcule pas, je reste, répliqua Henri.
S90 PAHlSIBNtaSS ET I»R0V1NGIALES.
— Le monde dira que je suis empaillé dans une collection de Parisiens^ destinés par quelque montreur de curiosités à Tadministration des peuples étrangers^ et mes amis promettront une récompense honnête à qui me retrouvera... Je m'en moque I
— Pour moi^ le monde est là où est madame de Ners; quant à mes amis^ je pense qu'ils m'oublient et je les imite.
— Parlerons-nous de la Cour des Comptes? demanda Léon en riant.
— Pas plus que du Conseil d'État, se hâta de répondre Henri.
— Nous en avons les broderies, et c'est assez ! Pardieu! nous voilà donc comme Renaud de Montauban et Sacripant, roi de Circassie, et, entre nous, la belle Angélique... c'est de la chevalerie !
— Hum! pourvu que Médor ne survienne pas; vous savez, Médor, le troisième larron!
— Ne dites donc pas de ces choses-là, s'écria Léon, ça porte malheur !
Les deux jeunes gens gardèrent quelques instants le silence. Henri traçait, du bout de sa canne, des hiéroglyphes sur le sable; Léon suivait dans l'eau les évolutions des poissons rouges.
— Çà, mon cher, reprit-il le premier en passant îon bras sous celui de son ami, vous plaitr-il que nous nous expliquions sans détour?
Les lilas blancs. SOI
— Volontiers, -— je crow même que vous m'en avez fait la proposition, une première fois, tout àTheure.
— Je ne sais si je me trompe, mais j'ai tout lieu de croire que madame de Ners ne me voit pas d'un œil trop défavorable.
— C'est possible; mais convenez du moins que la faveur qu'elle vous accorde ne nuit en rien à l'accueil qu'elle me fait.
— C'est encore vrai 1 s'écria Léon en frappant du pied, et brusquement il ajouta :
— Il faut que je vous dise une chose, mon cher Renaud.
— Dites, Sacripant.
— Hein I fit Léon qui regarda Henri.
— Eh! continua celui-ci, c'est de la chevalerie, un souvenir de votre comparaison.
— Bon ! alors je repréndà le fil de ma pensée. -^ Le plus clair de tout ceci,c'est que vous me nuisez, comme c'est moi qui vous gêne.
— Eh bien I la conclusion?
— ' La conclusion est que Fun de nous doit céder la place à l'autre, et le maître de la place aura la mattresse du château.
— Alors, bon voyage, je ne vous retiens pas.
S9S fARISlBlIfaSS ET t>R0VlNCIALG8.
— Merci^ je reste^ et je vous propose un duel. — Dn duel ! répéta Henri.
— Oh ! une bataille inoffensive, — quelque jeu que nous jouerons ensemble... le gagnant restera.
H. de Mareuil réfléchit quelques moments, puis, comme un homme qui prend son parti brusquement :
— Eh bien ! soit ; aussi bien j'aime autant en finir.
— Il ne s'agit donc plus que de trouver un jeu où les chances soient égales.
— Si Tun de nous a quelque talent spécial, il aura la loyauté d'en averth» son rival... Moi, par exemple, je suis'd'une force assez respectable aux échecs.
— Moi, je ne joue pas mal au billard.
— Alors supprimons le billard et les échecs.
— Si nous combattions au whist?
— Non pas i le résultat dn combat dépendrait autant de nos partners que de nous.
— A Fécarté... au piquet... au lansquenet?
— Je ne veux pas de cartes... le hasard y a trop de part.
— Alors choisissez vous-même.
— Que pensez-vous des dames?
— Je pense que je n'y entends rien.
— Et moi^ je n'ai jamais pu les souffrir.
— Ce qui fait que nous ne sommes pas plus forts Tun que l'autre à ce jeu.
— Et parfaitement inhabiles tous les deux.
«— Va donc pour les dames ! U est entendu que le jeu n'aura qu'une partie... sans revanche.
— C'est dit.
H. de Mareuil et H. de Gaussade se donnèrent la maiu^ celui-là soupirant^ celui-ci riant^ et ils gagnèrent le château pour vider la question au plus vite;
Léon avait découvert un vieux damier sous un meu« ble; il le prit et le plaça sur un guéridon.
— Voilà le champ de bataille et les deux armées sont prêtes^ dit-il en rangeant les disques d'ivoire et d'ébène.
— Âinsi^ dit Henri, celui qui gagne aura la dame ?
— U aura du moins, le champ libre... Commencez.
— C'est singulier comme le cœur me bat ! dit Henri.
— Vous hésitez 1 Bah ! voilà qui est fait et le Rubicon
Us en étaient là de leur duel, lorsque madame de Ners entra. Tous deux la saluèrent gravement. E31e s'approcha tout étonnée*
20i ^ PARISIENNES ET PROVINCTALES.
— Ah ! mon Dieu ! que faites-vous làl jetons croyais une aversion invincible pour ce jeu« t
— Aussi ne jouons^nous pas, dit Léon ; c'est une bataille. — Nous sommes comme, deux généraux d'armée^ et nous combattrons jusqu'à ce que mort s'en suive.
— Après quoi le mort ira déjeuner:.. Bon appétit, reprit Antoinette en riant.
Puis regardant les deux joueurs qui poussaient leurs dames un peu au hasard^ elle, arrêta tout à coup la main d'Henri : .
— Hais vous jouez d'une manière abominable!
prenez cette dame et..«
— Non pas, non pas 1 s'écria Léon, les conseils sont défendus.
— La partie est donc bien sérieuse?
— Si sérieuse, répondit Henri, que le budget n'en paierait pas l'enjeu.
— Hum ! le budget est cependant un capitaliste assez bien doté 1... Hais voyons, ne pourrais-je pas être de moitié dans l'enjeu pour être de moitié dans le
— Prenez garde, lui répondit Léon en riant, vous pourriez bien être toujours de moitié dans la perte.
Antoinette suivait du regard les chances du Jeu et ne
LES LILAS BtANCS. 295
s'arrêta pas à la réponse de Léon ; il lui semblait que M. de Hareuil jouait tout de travers.
— Messieurs, dit-elle, je me retire ; quand vous aurez fini votre salmigondis, vous m'avertirez.
Elle prit une broderie et s'assit.
— Ah ! dit Henri, ce ne sera pas long...
— Oui, poursuivit Léon, le combat va finir faute de combattants... je prends.
— Et moi aussi.
— Bon ! je continue, une, deux, trois !
— Quatre, cinq, six!
-— Hais c'est un massacre 1 dit Antoinette.
— J'ai perdu ! dît Henri, et il se leva.
Il était un peu pjUe et sa voix tremblait.
Léon se frottait les mains; il prit à part M. de Mareuil, etTattirant dans l'embrasure d'une fenêtre:
— ^Yous savez nos conditions, dit-il; je vous donne jusqu'à ce soir, mais demain vous partirez.
— Je partirai, répondit Henri.
Antoinette pencha la tête de leur côté.
— Qu'avez-vous donc à chuchoter là-bast dit-elle; est-ce une conspiration?
— Hélas non, madame ! répondit M. de Mareuil,
— Comment^ hélas 1
— Eh ouî^ parce que si je conspirais je resterais, et je pars.
— Vous partez!
— Demain matin^ et je demandais à H. de Caussade ses commissions pour la Cour des Comptes.
Madame de Ners baissa la tête sur sa broderie sans répondre^ et im grand silence se fit entre eux.
Un moment après^ H. de Caussade s'esquiva sous prétexte d'écrire des lettres, Antoinette rentra chez elle d'un air glacé, et H. de Mareuil s'enfonça dans le parc où il put tout au moins exhaler sa colère en liberté.
Il marchait depuis deux heures déjà, lorsqu'il se trouva tout à coup devant une porte vitrée qui communiquait de plain-pied avec l'appartement de madame de Ners, situé au rez-de-chaussée. Les sentiers auxquels les amoureux se confient n'ont jamais de bonne foi, pareils à ces sentiers des forêts enchantées qui ramenaient sans cesse les paladins au castel où quelque magicien les retenait en captivité. Quelle que soit leur direction, les petits chemins dans lesquels ils promènent leurs rêveries les ramènent toujours aux pieds de leurs divinités.
H. de Hareuil, debout devant cette bienheureuse porte, la poussa ; madame de Ners, qui l'avait entendu venir, était assise dans un grand fauteuil^ et tenait h la
main un livre qu'elle paraissait lire avec une vive attention ; en réalité^ elle ne l'avait pas ouvert depuis plus d'une minute.
n faut dire que madame de Ners^ depuis que M. de Hareuil avait si inopinément parlé de son départ^ n'avait pas cessé de penser à lui, mais pour le trouver odieusement coupable et digne des plus cruels châtiments.
— Ah ! fit-elle au bruit que fit M. de llareuil en paraissant tout à coup.
Ce joli cri d'oiseau effarouché entra dans le cœur de M. de Hareuil.
— Je vous dérange peut-être^ dit-il en s'arrétant.
— Non^ et puisque vous êtes là... entrez.
Madame de Ners posa sur un meuble le livre qu'elle ne lisait pas.
— Je vous croyais occupé de vos préparatifs de départ, reprit-elle.
— Mon Dieu, je venais justement pour vous faire mes adieux.
— Ah ! mais je croyais que vous ne partiez que demain !...
— Non pas, madame, je pars ce soir.
M. de Mareuil réfléchissait que la présence d'Antoinette, à présent qu'elle était perdue pour lui, serait un supplice au-dessus de ses forces.
208 PABISIENKES ET PROVINCIALES.
— Très-bien ! le temps de me serrer la main^ et fouette cocher! c'est à merveille.
— Vous m'en voulez, dit tristement M. de Mareuil.
—Moi, vous en vouloir, et pourquoi î vous êtes venu, c'est bien ; vous partez, c'est encore bien ; on vous a reçu le plus gracieusement qu'on a pu, et si je vous ai été de quelque agrément pendant votre séjour ici, c'est au mieux et vous m'en voyez ravie ! Peut-être avait^n compté sur vous pour le bal de la semaine prochaine; mais si quelqu'une de ces affaires imprévuesqui ne souffrent point de retard, et que les honmies tiennent toujours en réserve, pour expliquer les choses inexplicables, vous appelle subitement à Paris, je ne vous retiens plus... M. de Caussade est là qui cherchera, j'en suis certaine, à remplir la solitude où votre absence va nous laisser, le général et moi ! il ne part pas, lui.
Tout cela fut dit avec une extrême volubilité, et de cet air doux et souriant que les femmes savent prendre pour enfiler, comme les perles d'un collier, les méchancetés les plus amères et les plus acérées.
Henri baissa la tête; il aurait volontiers mis en poudre le fameux damier, cause première de cette mercuriale, et H. de Caussade avec le damier. .
— Voyons, poursuivit madame de Ners, vous me donnez bien une heure ?.•• causons donc.«» Monsieur de Mareuil est sans dpute obligé de se rendre à Pa-
LES LaAS BLANCS. 299
ris pour des affaires urgentes et de la plus haute importance?
— Aucune^ madame^ la seule affaire sérieuse que j'aie au monde est ici.
— Et c'est pourquoi vous partez ? voilà qui est original et logique.
— Eh ! madame, ne vous est-il jamais arrivé de faire le contraire de ce que vous désiriez ?
— Hum ! pas souvent, répondit madame de Ners d'un air de doute.
— La robe a ses privilèges... mais les pauvres habits ont des servitudes... Moi qui vous parle, j'ai Thabitude de ces départs forcés.
-rBah! Esirce qu'une fois déjà vous avez mis à la voile quand on vous croyait à l'ancre pour un temps ?
— Hélas! oui, et dans des circonstances qui me rappellent un peu celles où je me trouve à présent.
— Vraiment! vous allez m'en faire le récit,
— Vous connaissez madame d'Esso'nne?
— Certainement... une blonde qui a des yeux noirs, f^'est mon amie intime... je la vois bien trois fois Fan.
— Eh bien, j'ai dû l'épouser.
— Vous?
300 PARISIENNES ET PHOYINCULES.
— Moi-même. H y a quatre ou cinq ans de cela. Ce mariage était arrangé par les deux familles.
— Aimiez-vous madame d'Essonne? demanda madame de Ners.d'un air tranquille, mais en le regardant du coin de l'œil.'
— Je le croyais alors ; mais depuis que j'ai pu comparer, je sens bien que je ne Taimais pas.
— Ah!
— La veille du jour où les bans devaient être publiés, je reçus la visite d'un ami qucje n'avais pas vu depuis un mois. — Il était un peu pâle. — Je pars, me dit-il ; — si vous avez des amis aux Indes, je leur porterai de vos nouvelles. — Ce départ subit m'étonna. Je pressai mon ami de questions. Il me raconta alors qu'il avait demandé, le matin même, la main d'une jeune personne qu'il aimait depuis un an. — J'attendais pour le faire, me dit-il, le gain d'un procès d'où dépendait ma fortune. — Malheureusement, quand je me présentai, la parole du père était engagée. — Il est trop tard, me dit-il. Cette réponse me brisa le cœur. Je sens que je ne puis aimer qu'elle, et je vais mettre l'Océan entre Emilie et moi.
— Emilie?... le petit nom de madame d'Essonne, mterrompit madame de Ners.
— Bien sûr qu'il s'agissait de ma fiancée, poursuivit M. de Mareuil, et tout ému de la douleur de mon ami, je le priai d'attendre jusqu'au lendemain. Il y consen-
tit. Le soîp, j'avais vu le père d'Emilie^ à qui je rendais sa parole^ et j'écrivis à H. d'Essonne qu'il pouvait se présenter... Sois heureux^ lui disais- je^ moi je pars.
— Mais Emilie avait^ je crois^ un million de dot.
— Oui... Hais ce pauvre Fernand était si malheureux!
Ce dernier mot, dit sans prétention^ toucha madame de Ners. H. de Mareuil^ qui pensait à son départ^ se laissa gagner par la pente de la conversation et parla en homme qui a plus de cœur qu'il n'en laisse voir et plus d'amour qu'il n'ose en exprimer. Il semblait à madame de Ners qu'elle le voyait et l'entendait pour la première fois.
Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup retenu»
a dit La Fontaine. H. de Mareuil était un peu comme rhomme du fabuliste. Il avait l'esprit meublé d'une foule de souvenirs^ et l'occasion aidant il les racontait en bons termes. Le premier effet de cette conversation fut donc d'augmenter le dépit que madame de Ners éprouvait d'un départ dont le motif lui échappait. Elle voulait retenir M. de Mareuil et ne savait comment s'y prendre.
— Ah ! pensait-elle, si l'occasion se présentait!..; comme je l'obligerais vite à rester I
L'occasion se présenta, et voici comment.
H. de Mareuil souteiiàit cette thèseqUe ramour avait UQ peu droit de bourgeoisie en tous pays.
— Oh! dit madame de Ners, Tamoup est comme l'Oiseau Bleu des contes de fées ; tout le monde en parle et fort peu de gens Tont vu.
— Eh ! madame^ je Tai rencontré en Turquie.
— En Turquie aus^i î
— Et de l'espèce la plus délicate, avec des formes qui rappellent les histoires des conteurs arabes.
— Vous allez me conter ça.
— Mon Dieu ! madame, cela se passe dans un pays extravagant, situé quelque part en Orient du côté de la Perse. Il arrive quelquefois, dans ce pays-là qu'une jeune femme est aimée de plusieurs personnes à la fois.
— Comment! de plusieurs Turcs?... Cela se fait donc aussi en Orient ?
— Cela se fait partout... Dans de telles circonstances, il est d'usage que la jeune femme fasse connaître ses sentiments par une cérémonie qu'on appelle là-bas Yépreuve des fleurs. Au jour convenu, elle réunit chez elle tous les rivaux.' Elle sort de sd chambre \àL bouquet de fleurs à la main etpasse devant leur troupe alignée. Vous jugez de quels soupirs et de quelles émo*
lions sa marche est acèompagnée. Quand elle arrive à celui qu'elle • préfère, elle laisse tomber à ses pieds le bouquet de fleurs. L'amaDl heurewL s'en empare^ et le lendemain ils sont mariés.
— Eh I dit madame de Ners^ voilà une scène qui serait charmante à jouer dans un proverbe... Vous plalt- I il que nous la répétions?
f — Volontiers.
— Vous dites tous les rivaux?
— Tous.
— Cinq ou six^ sept ou huit^ au moins^ n'est-ce pas?
— Autant que vous voudrez.
^r- Alors aidez-moi et rangeons ces fauteuils en ligne.
* H. de Mareuil se leva et fit ce que lui demandait madame de Ners.
— Très-bien I dit-elle, voilà mon escadron en bataille... Vous, mettez-vous IS... vous donnerez plus de vérité à ma mise en scène... Quant à niol/je remplis tout naturellement le rôle dé votre jeûne Orientale... Les bouquets ne manquent pas^ j^en ai deux..^ Les lilas blancs peQvait^ib. servir?
— Très^bien^
-r- Je les prends donc et me voilà armée en guerre,
Maintenant laissez-moi sortir de mon appartement : je baisse les yeux et passe en revue le régiment.
Tout en parlant et souriant un peu^ malgré eUe^ madame de Ners, ses fleurs à la main^ marchait le long des chaises.
Quand elle fut arrivée devant Henri^ elle laissa tomber les lilas.
— Est-ce bien cela ? dit-elle toute rouge.
— Parfmtement^ répondit M. de Hareuil^ et il se baissa pour ramasser le bouquet qu'il voulut rendre à madame de Ners.
^ Non pas^ dit-elle vivement^ je ne reprends jamais ce que j'ai donné*
Et achevant ces quelques mots elle se sauva en cou^ rant.
Ce qui se passa alors dans le cœur d'Henri se devine plus aisément qu'on ne l'exprime. Il n'osait croire à son bonheur, et cependant il en tenait la preuve embaumée entre ses mains. Dans le premier élan de son ivresse il oublia tout naturellement la in*omesse qu'il avait faite à H. de Caussade et ne songea plus qu'à rejoindre madame de Ners pour profiter de si bonnes dispositions et mettre toute sa vie à ses pieds.
Malheureusement M. de Hareuil rencontra M. de Caussade qui lui demanda la cause de cette grande
LES LILAS BLAIfCS. 305
hftte où il le surprenait et de cet air de contentement extraordinaire qui brillait sur son visage. M. de Mareuil le lui apprit. H. de Caussade fronça les sourcils et coupant court au flot d'enthousiasme qui débordait des lèvres de son rival, il lui rappela très-brutalement l'engagement formel qui avait suivi la partie de dames. — Henri se réveilla comme d'un rêve ; il voulut résister et se cabra comme un cheval qui refuse de franchir un mur contre lequel on le pousse. Hais Léon insista, rappela la parole donnée et termina d'un mot la discussion.
— Si j'avais perdu, dit-il, je paierais.
D fallut céder. »
— Hais comment faire f dit Henri.
— Rien n'est plus facile, reprit Léon ; vous restez ce soir, pour éviter toute explication, et demain, au petit jour, vous prendrez votre fusil...
— Il est cassé.
— Je vous prêterai le mien ; vous sortirez du château comme si vous alliez à la chasse et vous vous dirigerez discrètement vers la prochaine station du chemin de fer où le premier convoi vous ramènera à Paris.
Les choses ain» réglées on se retrouva à Pheure du dîner ; mais tout le monde y fut gêné. Hadame de Jiîers, qui s'attendait h voir la joie briller dans les yeux
306 PARisramoH bt proyoiciales.
de M* de Mareuil^ fut tout étonnée de son sHënce et de ses airs embarrassés; M. de Caussade sMorçaH d'égayer la conversation^ mais n^y pm^v^iàR. pas. Henri de son côté dierchait un moyen delBortir de cette position difficile, et, n'en trouvant point,: donnait au diable son rival. H; de Brébàl, qui était revenu dans la soirée de chez son ami le général Lambert, était fa^ ligué, et son humeur se ressentait des longues disputes qu'il avait enes sur la retraite de Moscou et la campa* gne de 1813.
Vers neuf heures, M. de Mareuîl prit prétexte d'un violent mal de tète pour rentrer cheSs lui. Il ne pouvait soutenir la présence et la conversation d,e H. i^e Gapssade, et volontiers il lui aurait cherché querelle pour avoir un motif de lui casser la tête.
Antoinette était fort irritée contre M. de Hareuil dont la conduite lui semblait tout au moins inexplicable, mais au travers de cette irritation elle pressentait quelque chose dont il lui était impossible de se rendre un compte exact. Ce qu'elle ne pouvait pas deviner, Jacqueline le lui expliqua.
M. de Hareùil avait un valet de chambre, espèce de Frontin en habit noir qui n'aurait pas pu mettre le doigt dans un bénitier sans se brûler les mains. Ce mauvais drôle, qui avait la mine béate 4'un sacristain, savait tous les secrets de son maître ; U ne lui fut donc pas difficile de pénétrer la cause de l'humeur noire où
il le voyait; mais oamme^ dépend six semaines^ son cœup était tenu eri laisse parles yeux noirs de Jacqueline^ le secret de M. de Mareait passa tout droit dans Toreiliede la soubrette qui s'empressa de tout raconter à madame de Ners.
— Ah! c'était donc un pari! s'écria-t-elle, et voilà la cause de ce beau silence et de ce départ si brusque. M. de Caussade se fait une arme d'une parole donnée étourdiment^ et lutte contre moil Le Conseil d'État sera destitué; et d'abord, Jacqueline^ fais monter ici maître Pierre, le garde, j'ai un ordre à lui donner.
Le garde arriva.
— Qu'y a-t-il pour votre service, madame? dit^il.
— n y a que demain, m point du jour, un des hôtes du château, M. de Hareuil, doit partir pour la diasse.
— Je le connais.
— Bon... vous sortirez tout doucement derrière lui, et quand il sera en plaine vous l'arrêterez.
— Il braconrié donc î je m'en doutais I
— Oui...
— Oh! vous serez contente... demain je vous l'amène, mort ou vif.
— Eh! Pierre, mon ami, plutôt vif que mort, dit Jacqueline en riant.
308 PARlSlEmO» ET PROVINCIALES.
Le lendemain^ dam la matinée^ madame de Ners et H. de Gaussade causaient sur la terrasse du château; ! madame de Ners brodait et M. de Gaussade^ maître du terrain^ faisait la roue comme un paon. Antoinette avait i rœil sur l'aiguille^ mais son esprit battait la campagne avec Pierre et H. de Hareuil. i
— Vous travaillerez donc toujours^ commePénélope? | dit Léon. '
— Ah 1 permettez... répondît Antoinette, Pénélope attendait Ulysse, et moi je n'attends personne. ^
— C'est bien ce qui me désole, car enfin Pénélope avait un prétexte à sa fidélité, et vous n'en avez point I à votre veuvage.
— Mais quand je pratiquerais le veuvage pour le veuvage, où serait le mal ? c'est de Tart pour l'art, comme disent les poètes.
— Quoi I vraiment ! ne vous résignerez-vous donc < jamais à faire le bonheur de quelqu'un?
— Ohl jamais... jamais ! ce serait beaucoup de constance pour une Parisienne... je ne pousse pas la vertu jusqu'à cet excès de fanatisme.
— On peut donc espérer encore?
— Oh I on peut espérer toujours.
— Huml il y a la chanson de Pbilis... vous savez..*'
•'^V'". •• " t^ES LitAS uxncÊ.
:• >4'Ehbien, soit! j'en vèuxrfaire Téxpérience aujjoi^uMfhui même; s'il me passe par la! tête quelque êxjlravagance, vous vous engagez à in'obéir sur-lecbaiâp et sans raisonner^ est-ce convenu?
-t- tî'est dit, et ^épreuve faite j'aurai <$ncore à vous tem^iep. :''!^
:<je marivaudage durait depuis une:-lièùre^ lorsque
-".!'• .-^le niilis, on disespére... •••.;,•
; . -A.Voîlà jblm^ nos Amadis î parce qu'on ne capi* ••. . tûte ;pas àèî'la première sommation, ils prennent la fulU.vTOUS faites donc un bien grand cas de votre tem{^ ijiie vous ne sachiez pas en perdre une parcelle I
; /-f'^j madame, ma vie, mes jours, tout est à
yu/Brenèi garde, si vous offrez tant le choses, je ne vbi^-'^rai plus... Là ! voyons, si je vous demandais isiilemenf de vous soumettre à- mon premier capricet^ - >^«v^> yè^^ntirïez-vous?
: -%Âvec joie.
* A- Tous me le promettez t Ij ' ; ;
• j-r*.lè.vou8.1ejure.
. r. Hum 1... si je vous mettais à Pépreuve...
3lp , PARISIENNES ET t^ROVINOlALESà • •'■^ -
tout à coup Pierre parut sur la terrasse^ coadjoisant M. de Mareuil.
A sa vue M. de Caussade se leva, /l *
— Quoi! vous iciî s'écria-t-il malgré liii. . '• ,-."
— Ah! ce n'est pas ma faute^ demâiidez à'-PieiTe^ répondit M. de Mareuil qui salua madame de Neiè. /
•*- Monsieur est mon prisennier^ dit Pierre .2rle<;4Jh gnité; je Tai rencontré un fusil sur Pepaule, èl-jèTP^i * arrêté... Par exemple, je dois rendre justioe ^ÂiÏQnsieur; quand il a su que je le ramenais au château^. il m'a suivi tout.cour^mt; on aurait dit que.c'étàit lui qui me conduisait. . \ - .v . .
— Suivi 1 suivi!... il fallait passer outre j. :nepiit
Léon.
— Ah ! monsieur de Caussade, vous êtes fonctionnaire public, et vous prêchez la résistance à Fautolité ! Pierre a des ordres.
— Oui, que j'en ail ajouta le garde. — Arrêtez quiconque chassera sans permission, m'a dit madame; el j'ai arrêté monsieur.
— - Mais il nechassait pas !
— n avait un fusil, continua Pierre.
•— Le vôtre, mon ami, lé vêtre, poursuivit M. de Mareuil.
Madame de Ners écoutait cette conversation le sou-
rire aux lèvres^ le coude sur une table et la tête dans sa main. .
— Hais^ dit-elle alors^ il me semble^ monsieur de Catrssade^ que vous tenezsiogulièrement à ce que votre ami^ M. de Hareuil^ ne reste pas ici.. Pourquoi donc^ s'U vous plaît?
* L^on hésita et rougit très-fort ; puis, tout à •'■doup.:
. ^* w- Au fait, madame, dit-il, mieux vaut x[ue vous sa- -cbiez la vérité tout entière.
• — Ah ! il y a donc une vérité?
— Une grosse vérité... Et vous serez juge.
— Soit.
Madame de Ners congédia Pierre.
— H. de Mareuil ^ ppispnnier de guerre ; je réponds de lui, dit-elle.
. Puis, se tournant vers M. de Caussade :
— Puisque je préside les débats, — commencez, ' monsieur ; j'écoute.
— Madame, répliqua Léon, vous souvient-il de cette partie de dames que nous avons jouée, M. de Mareuil et moi î
— Et si mal jouée... oui.
— M. de Mareuil a perdu... Est-ce vrai?
312 t»AKI8IETITIES ET PROVINCIALES.
— Hélas! ditfienri.
— Perdant^ il devait quitter le chftteau sur-le-champ et n'y revenir jamais.
— Ah î dit madame de Ners, vous déclariez le blocus autour de moi ! J'étais donc intéressée dans cette partie de dames?
Henri regarda timidement Antoinette et soupira. . .
— Là n'est pas la question^ interrompit M. de Caussade. M. de Mareuil a-t-il tenu sa promesse ? Evidemment non^ puisqu'il est là.
Madame de Ners prit un grand air sérieux.
— Permettez, dit-elle; avant de prononcer le jugementale tribunal demande à être éclairé. M. de Mareuil^ l'inculpé, avait-il engagé sa parole?
— Certainement, répliqua Léon.
Antoinette s'inclina.
— Alors M. de Caussade a raison, dit-elle.
— Quoi I madame, vous aussi ! s'écria M. de Mareuil.
— Une dette de jeu est sacrée, il le faut, et je rédige l'arrêt : Considérant que M. de Mareuil, ici présent^ a parié et qu'il a perdu; considérant en outre que la clause est exécutoire à bref délai ; ordonnons, comme dit la Gazette des Tribunaux, que
LFS LILAS BLANCS. 313
M. de Mareuil quittera le château sur rheure et sans appel.
— • Bravo ! s'écria Léon.
— Mais^ madame, objecta timidement Henri^ sans protester contre la rigueur de votre arrêt, je vous ferai observer qu'il y a un procès*verbal en bonne et due forme pour délit de chasse; je suis prisonnier. C'est une circonstance atténuante.
— On vous rendra la liberté, dit Léon.
— Non pas, répliqua madame de Ners. Si je défends les droits de M. de Gaussade, je maintiens ceux du garde. M. de Mareuil ira chez le maire de la commune et rendra compte de son délit; mais afin que la route ne lui paraisse pas trop longue, nous raccompagnerons, le général et moi. M. de Gaussade vioudra avec nous.
— Moi ? dit Léon, un peu inquiet déjà de la tournure que prenait l'entretien.
— Oui, vous. Le cocher est un peu malade... Vous maniez les rênes mieux que les dames, je crois ; vous nous conduirez.
— H. de Mareuil dans la calèche, près de vous, moi dehors, sur le siège... Ah! par exemple !
— Et vos promesses, monsieur, ces promesses solennelles d'obéir aveuglément à mon premier caprice I vous les oubliez déjà... Le drapeau levé, voilà que vous désertez.
314 PARISIKNNES ET PROVINCIALES.
< Jacqueline^ qui était avertie par madaxne de Ners et qui se tenait au guet^ entra alors^ sur un signe que lui
fit sa maîtresse.
-— ,l(a4«me^ dit^lle gravement^ la voiture est attelée.
— Hais c'est une trahison ! s'écrk M. de Gaussade.
— Jacqueline, vous allez chercher deux objets dont ces messieurs ont besoin, reprit madame de Ners, sans s'arrêter à rexclàmation dé H. de Gaussade... un bouquet de lilas blancs pour M. de Mareuil, et un fouet pour M. de Gaussade. Il les faut tous deux pour terminer aujourd'hui le proverbe que j'ai conmiencé hier.
A ces mots, Léon à qui Hîeùri avaitrâeoûté l'histoire du bouquet, comprit qu'il n'avait pluÀ rien à espérer.
— Allons! dilril, je suis vaincu et c'est moi qui pars.
Jacqueline revint en courant, avec les lilas et le fouet.
— Voilà, monsieur, dit-elle; les chevaux piaffent ! M. de Gaussade prit le fouet en riant.
— Donnez l dit-il^ je prétends condmre mon propre deuil.
Madame de Ners et M. de Mareuil naarchaient au bras l'un de l'autre. Ge qu'ils se disaient, on le corn* prend sans peine.
LBS LILAS BLANCS. 315
Tandis que M. de Gaussade faisait claquer son fouet^ Jacqueline^ qui avait une envie folle de rire^ s'approcha de lui :
— Dites donc^ monsieur^ dii-elle^ il me semble que vous avez joué à qui gagne perd.
— Eh! ma chère! répondit' Léon^ j'ai joué aux darnes^ elles m'ont trahi... C'est tout simple I