DE FIGARO
Figaro n'était point retourné, comme penchait à le croire Madeleine, à Thôtel de la Croix d'ori mais, en véritable maraudeur qu'il était, il avait commencé l'exploration en détail de la commune de Vouty, quitte à passer de celle-là sur la commune de Noroy, et, de la commune de Noroy, sur les communes voisines.
Soit instinct, soit amour du pittoresque, sa pre-
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mière visite avait été pour le charmant massif de verdure et de fleurs au milieu duquel s'élevait le château de M. Henri de Noroy.
Le jardin anglais lui agréa d'autant plus que, fermé par une simple haie vive, il lui présentait une sortie aussi facile que l'entrée. Il serait toujours temps, s'il ne trouvait rien qui l'attachât dans cet eldorado, de piquer une pointe vers Villers-Cotterets, et de retrouver la salle à manger de la Croix d'or, où son paillasson Tattendait.
Peut-être, après une quête de plusieurs minutes à travers les massifs, allait-il se décider à cette résolution extrême, lorsqu^en passant d'un massif de lilas à un massif de rhododendrons, lequel s'étendait sur un des côtés d'une vaste pelouse, la brise lui apporta une odeur vive, pénétrante, et qui, si Fonen jugeait par réclair qui illumina sa prunelle et par l'agitation de ses nerfs olfactifs aspirant de larges prises, devait lui être singulièrement agréable.
Après s'être assuré^ en plongeant son nez dans le vent, du point d'où venaient ces âpres émanations, Figaro, sans hésitation aucune, se glissa entre les branches des arbustes,, suivant une ligne droite, rampant plutôt qu'il ne marchait et absorbé par les senteurs qui l'attiraient, comme l'aimant attire le fer.
Bientôt, à travers les feuilles, il aperçut sur la pelouse un animal qui paissait l'herbe avec une quiétude démontrant ~ même à l'œil le moins exercé — qu'il était loin de soupçonner le danger qui le menaçait.
Cet animal ressemblait beaucoup à un chevreuil : il était aussi gracieux dans ses mouvements, aussi svelte dans ses formes, mais incomparablement plus petit. Son pelage d*un brun roux allait s'éclaircissant sur les côtés et devenait blanc sous le ventre. Ses yeux étaient grands, noirs, à fleur de tête, et tout à la fois d'une vivacité et d'une douceur singulières. Deux cornes, légèrement recourbées à leur extrémité comme les cornes du chamois et annelées depuis leur naissance jusqu'à leur milieu, ornaient son front bien plus qu'elles ne le défendaient.
Nous ne dirons point que Figaro fut étonné de la rencontre de ce quadrupède étranger. Figaro ne s'étonnait de rien et n'attachait qu'une médiocre importance aux olassifications des naturalistes, qu'il mettait tous au même rang, depuis M. de BufPon, qui écrivait sur les genoux de la Nature, jusqu'à Waterton, qui chevauchait sur le dos d'un caïman. Il lui suffisait que le quadrupède inconnu fût un gibier pour qu'il le jugeât digne de toute son attention et pour qu'il se disposât à faire avec lui une plus ample connaissance.
Il demeura pendant quelques minutes ferme et impassible dans son arrêt, se tournant de temps en temps comme pour voir si quelque chasseur ne viendrait pas lui prêter main-forte. Enfin, bien convaincu qu'il était seul, il prit son temps, et, au moment où la gazelle, — car nos lecteurs, nous en sommes certain, ont déjà reconnu une gazelle dans l'animal qu'arrêtait Figaro, — et, au moment où la
gazelle se rapprochait imprudemment de laî, il fit un bond de dix pieds et se précipita sur elle.
Épouvantée de cette brusque apparition, la pauvre gazelle se jeta de côté et évita la dent meurtrière du terrible Figaro, mais celui-ci était lancé ; s*étant vu seul, comme nous l'avons dit, il avait, avec son intelligence ordinaire, rompu avec toutes les traditions de l'arrêt ; il se mit donc à la poursuivre, en appuyant cette poursuite de retentissants abois, qui durent faire supposer, à un quart de lieue à la ronde, qu'une meute avait été découplée dans le parc de M. de Noroy.
Ce qui rendait la position de la pauvre béte encore plus critique, c'est que la gazelle était retenue par une longue corde à un piquet, et que, pour échapper à son sauvage agresseur, elle en était réduite à une course circulaire semblable à celle qui se pratique dans les fallacieux steeple-chase du Cirque-Olympique. Sûr de sa victoire et de la curée, Figaro hurlait rhalali et redoublait ses élans; mais, au moment où il lui soufflait au poil, la gazelle, exaspérée par l'imminence du danger, fit un effort, rompit son entrave, put prendre du champ et en profita pour se jeter dans les massifs.
En ce moment, Henri de Noroy descendait le perron de son château pour se rendre chez Madeleine ; il vit le danger que courait sa gazelle et il se précipita à son secours.
Malheureusement, son intervention était tardive. La gazelle ne l'avait pas vu, et, pa-r conséquent, n'a-
vait pas pu se mettre sous sa protection. La course s'exécutait maintenant dans un parc d'une trentaine d'arpents, et il n'avait pour se guider que des abois devenus plus rares. Il se hâta de sortir du parc, espérant que la gazelle en sortirait elle-même, Uapercevrait, et, selon son habitude, accourrait à lui. Mais le pauvre animal était trop effaré; il lui vit faire un grand cercle dans la plaine, revenir vers le jardin de Madeleine, et s'élancer dans l'allée de tilleuls.
Tout à coup^ de cette allée de tilleuls même, il entendit sortir des cris perçants, et, au milieu de ces cris proférés évidemment par une voix de femme^ il lui sembla que l'on appelait au secours.
Henri en un instant fut à l'extrémité de l'allée, à l'autre bout de laquelle il aperçut une jeune fille qui tenait la gazelle entre ses bras, et, l'élevant aussi haut que ses bras le lui permettaient, tâchait de la dérober aux morsures de Figaro, qui bondissait aussi haut qu'il pouvait pour la saisir.
Il était temps que Henri de Noroy arrivât, la jeune fille était épuisée.
Henri, qui comptait monter à cheval dans la journée, tenait à la main ime cravache. Il commença par en sangler trois ou quatre coups à tours de bras sur l'échiné de l'entreprenant Figaro, lequel cessa ses attaques, se retira en grognant à quelques pas en arrière, mais, il était facile de le voir, n'abjura point ses sinistres intentions.
, La jeune fille n'avait pas été plus tôt délivrée,
qu'elle s'était laissée tomber sur un des bancs, serrant la pauvre gazelle palpitante contre sa poitrine, la couvrant de baisers, s'extasiant sur sa gentillesse, tandis que Figaro, avec l'impudence que donne rhabitude du crime, restait assis à dix pas devant elle, haletant et la langue tirée, mais braquant toujours des yeux ardents et furieux sur l'innocente proie par laquelle îl avait compté remplacer son déjeuner de la Croix d'or.
Henri s'était à peine trouvé en face de la protectrice de sa gazelle, qu'il avait reconnu en elle sa compagne de diiig^ace de la nuit précédente ; et, de son côté, Camille eut à peine cessé de s'occuper de lagazeUe pour jeter les yeux sur son libérateur, qu'elle reconnut en lui le propriétaire du château icfut son parrain lui souhaitait d'être l'h&tesse ; aussitôt lelle avait senti la rougeur lui monter au visage ; mais, pour dissimuler son embarras, elle s'était mise à interpeller Figaro. Si bien que le jeune homme, pour diminuer son émotion, s'apprêta à renouveler la correction, dont Figaro, qui croyait en être quitte, se trouva menacé de n'avoir reçu que la moitié.
Mais Camille, d'une voix â laquelle l'émotion n'ôtait rien de sa douceur :
— Oh ! ne battez pas ce chien, monsieur I ditrêlie. C'est Figaro.
— Oh! je le connais et le reconnais, mademoiselle : c'est le chien de l'hôtel de la Croix d'or, où nous sommes descendus ce matin.
— Je VOUS demande pardon, Monsieur, il appartient maintenant à mon père, qui Ta acheté pour venir à la chasse ; il ne faut donc pas trop lui en vouloir s'il poursuit le gibier, c'est son métier, à ce pauvre Figaro ; mais, si tous les gibielrs ressemblent à cette pauvre petite bête, je voudrais bien me trouver là toujours pour les arracher à la dent des chiens.
Et Camille accompagna ce souhait d'un baiser bien tendre qu'elle appuya sur le mufle noir et blanc de la gazelle, si bien familiarisée déjà avec celle qui lui avait sauvé la vie, qu'elle mordillait ses jolis doigts*
— En effet, dit le jeune homme en souriant, Figaro est un rude chasseur, qui ne s'inquiète que médiocrement s'il est ou non sur ses terres et s'il a le droit de chasser; en un mot, Figaro est un braconnier.
— Figaro est bien coupable, Monsieur, dit Camille ; mais, du moment que j'intercéderai pour lui, j'espère que le propriétaire du parc où il a chassé lui pardonnera.
— Et sur quoi appuyez- vous cette espérance, mademoiselle ?
— Mais sur la courtoisie bien cpnnue de M. Henri de Noroy d'abord, dit Camille en inclinant légèrement la tête, sans paraître remarquer le mouvement d'étonnement qui échappait au jeune homme, et ensuite parce qu'il y a entre, M. Henri et moi,
un lien auquel j'attache trop de prix pour craindre qu'il le dédaigne.
— Vraiment, Mademoiselle ! s'éeria Henri avec luie expression de joie trop vive et trop sincère pour qu'il essayât de la dissimuler. Et lequel, si je puis vous faire cette question sans être indiscret ?
— N'a-t-il pas pour parrain M. Madeleine T
— Eh bien?
— Dont je suis moi-même la filleule?
— Gomment 1 s'écria Henri, vous êtes la filleule de Madeleine? vous êtes mademoiselle Camille?
— Oui, monsieur le comte, répondit la jeune fille, et, s'il faut, pour vous en persuader, mettre mon nom et mon titre au bas de la requête que j'ai rhonneur de vous présenter en faveur du coupable mais incorrigible Figaro, je la signerai.
Henri l'écoutait à peine et la regardait avec un étonnement que ne dissimulait qu'imparfaitement sa physionomie.
En efiet, depuis quelques mois, la fille du riche fleuriste était le texte de tous les entretiens de Ma deleine, qui ne lui parlait que des attraits, des gr&« ces et des vertus de sa filleule. Or, le renfort de superlatifs que le parrain de Henri appelait à son secours n'avait fait qu'une médiocre impression sur l'esprit de celui-ci, qui se défiait du goût du vieux chasseur, et qui, alarmé par l'exagération même de cette admiration , l'avait toujours écouté avec le sourire du doute sur les lèvres, et en se préparant prudemment & quelque effroyable déception. I. Il
254 PARISIENS ET PROVll^CIAUX
Or, ail lieu de lâtjeune fille gauche, raide, gôuimée, laide peut-être, à coup sûr vulgaire, que son imagination âVàit tirée des hyperboliques peintures de son vieil ànii, il se ttoUvait tout â coup en pf'ésence d'une téftlitê qui défâSsâlt l'hypètfaôle élle-méine, d'iliie jetlné àîléChez laquelle une distinction eiqûise n'excluait pôiïlt la simplicité, dont là beauté enfin, nous l'avons déjà dit, plus séduisante que parfaite, était relevée ps,t l'éipreâslofl là pluô douce et la plus gfâdeù^e.
— Je vous rémél*ôiè, Mademoiselle, lui dit-iî, de î^ôfîùiôù qtié Vous âveJ! bien voulu prendre de moi 6aûs me cdtmatti^e, et, au nom de ce lien que vous îïitoquiei tout à l'heure , je vous supplie de me donhetla main.
Gamiîle, en souriant, l'œil humide, tendit sa main â Henri, qui là prit, y appuya doucement ses lèvres, 6t frissonna lui-même en la sentant trembler.
— Allons, allons, pas mal commencé, dit derrière lêîs jeunes gens une voix qui leg fit tressaillir, et je suis bien aise d'être pour quelque chose dans le traité d^alliance que vous vêliez de vous jurer !
Et, en même temps, le corps osseux de Madeleine se fit jout à travers un bouquet dP coudriei-s, à l'abri duquel il avait entendu à peu près toute la conversation.
Camille J)oussa Un petit cri de terreur ; Henri s'écàtta d'elle vivement.
--^Ohf ne vous épouvantez pas, mes chers enfants, continua Madeleine ; ce n'est heureusement
PAHÎSIÉIIS Et PHOYÎÉIÈIAUX 255
que flïdl. Vôtié atvei fait connaissance ? A tnerVéillë! Vous ne pouviez pas mieux employer votre temps. Mais voilà (Jti'éù outre d& son chien, mon âmi Peluche a égaré Sa fille, et, comme l'heure du déjeuner est feouttêè, il est urgeiit, porar qu'il mange de bon appétit, de lui restituer l'un et l'autre. Ah! ah! il me palpait que tù as donné ta gabelle à ma flllettle f C'est bon feigne, les petite cadeaux entretiennent l'amitié ; en ai-je déniché , moi qui n'avais pôiîït de gazelle à donnePj attendu que l'Algérie n'était pas inventée de mon temps, en ai-je déïiiché de& tbt miers et des tourterelles, pour les offrir à mes ber-»gères avec des faveurs roses au col ou aux pattes? C'était un nommé Floriait qui avait mis la chose à la mode.
— Pas du tout, répondit Henri, et vous êtes dans l'erreur, mon cher parrain ; c'est Blidah qui s'est donnée toute seule à mademoiselle Camille, un peu, il est vrai, pour échapper à M. Figaro; mais elle a, par cet actey fait preuve de trop d'intelligence pour, que je ne sanctionne point l'abandon de «a personne.
— Gomment! s'écria Camille, comment! cette charmante petite bête est à moi? Ah! monsieur de Noroy, combien je vous remercie!
Et, tout en regardant Blidah, serrée contre sa poitrine, Camille fit à Henri la plus gracieuse révérence qu'elle put trouver dans son répertoire.
^ Bien, bien, mes enfants, dit Madeleine, donnèz-votlà tout ce que tous voudrez, et ce n'est pas
moi qui empêcherai entre vous le libre échange ; mais, en fait de révérences^ il s'agit d'en aller faire une à mon ami Peluche, qui n'est pas tout à fait de bonne humeur aujourd'hui, et réglons l'ordre et la marche de la cérémonie. Toi, Henri, tâche d'attraper mons Figaro par sa laisse et tiens-le ferme ; car je ne dois pas te cacher qu'il regarde la malheureuse Blidah avec des yeux qui ont des dents. Toi, Camille...
Mais Camille n'écoutait plus rien. A l'extrémité de l'allée de tilleuls, elle avait aperçu son père, et, courant à lui :
— Père ! père ! s'écria-t-elle , regardez donc la charmante antilope, que Figaro voulait étrangler. Voyez comme elle est douce et charmante ; on l'appelle Blidah, c'est le nom d'une petite ville aux environs d'Alger, c'est M. de Noroy qui me l'a donnée, en même temps qu'il vous ramène Figaro, qui était perdu. Il faut que vous le remerciiez pour Blidah du mieux que vous pourrez^ père, car jamais cadeau ne m'a fait plus de plaisir.
Malgré le speech de Camille, M. Peluche fronçait le sourcil; lorsque Henri s'avança à son tour, tenant Figaro en laisse comme le lui avait prescrit Madeleine.
Quant à Madeleine, sous le prétexte d'aller sonner la clochette du déjeuner, il avait disparu.
La vue de Figaro dérida quelque peu le visage de M. Peluche, et il s'inclina d'assez bonne grâce lors-
qae Camille prononça les paroles sacramentelles de la présentation :
— M. de Noroy, mon père I
S'il est vrai que l'adresse soit la compagne inséparable de l'amour, M. Henri de Noroy était déjà fort amoureux; car, non moins physionomiste que M. Peluche, il trouva à l'instant même le côté faible de celui-ci, et il caressa si bien sa vanité, lui fit de tels éloges de Figaro, s'extasia tellement sur son fusil, — que M. Peluche avait pris pour se mettre à la recherche de son chien, — que, de renfrogné qu'il était, le visage de M. Peluche s'épanouit complètement, et que, adressant la parole au jeune homme, le fleuriste lui dit, en lui reprenant des mains Figaro :
-7- Je crois, monsieur de Noroy, que vous êtes des nôtres?
— J'ai cet honneur, Monsieur, répondit Henri.
— Eh bien, en ce cas, offrez votre bras à ma fille, je vous en prie, et, comme voici la cloche du déjeuner qui sonne, dirigeons-nous vers la salle à manger. Je ne vous cache pas que la course enragée que ce diable de chien m'a fait faire m'a donné une faim d'hippopotame !
A la porte de la fexme, on rencontra Tom, qui amenait à son maître le cheval qu'il avait demandé, dans l'intention de faire une promenade après le déjeuner.
Mais, depuis quelques instants, Henri avait changé d'avis, et, adressant en anglais la parole à son groom :
258 PARISIËNB 9T FROVINGIÂUIL
^ Take Darling mfo hU ftobh^ I nhaH not fnqunt
him to day.
— And why not to day y sir ffqnry ? demanda Camille daas la même langue.
Henri ti^efisaillit^ tant il fi*2^ttaQdftit pf u 4 pette surprise.
-»- Parce que, répondit-il en sMnclinant, et en français, cette fois, parce que je crois avoir aujourd'hui mieux à faire que de monter à eheva}.
Puis, se retournant vers M. Peluche !
— Je vous fais compliment, Monsieur, lui dit-il, mademoiselle parle anglais comme une Anglaise.
— Oui, répondit M. Peluche avec l'accent de la rue Bourg-l'Abbé : English spoken hère.
C'étaient, on se le rappelle, les trois mots inscrits sur les carreaux de la Reine des fleurs^ les trois seuls de la langue anglaise que connût M. Peluche et dont il sût la signification.
Henri réprima un sourire ; Camille essaya vainement d'en faire autant de sa rougeur, et tous deux entrèrent dans la salle à manger, où la table toute servie n'attendait plus que les convives.
Madeleine jeta un regard satisfait sur le groupe que formaient M. Peluche, Camille, Henri, Blidah et Figaro ; puis, dans l'intérêt des hommes et des animaux t
— Voyons, dit-il, si nous voulons déjeuner tranquillement, il faudrait mettre les chiens d'un côté et la gazelle de l'autre.
PARISIEN? iT PROVIUÇUy* 2W
— Je porte BlidaH dwis m^ p^iaphre, p&rraio, spye; Ixanquille, ài\ Camille.
Puis, à M. Peluche :
-^ Eiiîbras§ea5-la donc, mon père, lui dit-elle» Eatil possible de voir une plus cba^rj»a»te petite bête?
— Oui, dit M, Pelucl^e, elle a des coyœs; c'est ce que nous autres chasseurs appelons un brocard.
Puis, avec un soupir de terreur anticipée ;
— Que dira Athénaïs, murmura- t-il, quand elle me verra rentrer avec un chien, et Camille avec un brocard?
LE Dl^JEUNER
Le couvert était mis dans la grande salle du rçzde-chaussée avec cette simplicité q^ui caractérisait tous les détails de l'habitation de Madeleine. Une nappe d'une toile un peu grossière, mais éblouissante de blancheur, recouvrait la table ; des assiettes de faïence commune, surchargées de dessins rouge?, jaunes et bleus, marquaient la place de tous les çon^ vives; un beurrier, une sQupière et quelques autres pièces de magniflcjue porcelaine de Sèvres et dç Saxe faisaient un violent contraste ç^vec ces naïfs échantillons de l'art primitif du faïencier. Aucune étiquette, aucune symétrie n'avait présidé à. IVdonnance des plats, entassés plutôt que groupés sur
cette table dans un pêle-mêle peu agréable à ToBil, mais avec une profusion qui devait plaire à des estomacs surexcités par la marche et le grand air; un brochet gigantesque, une énorme hure de sanglier flanquaient de droite et de gauche une assiette sur laquelle s'élevait une véritable montagne de radis, dont l'humilité de hors-d'œuvre se trouvait mise aune rude épreuve par cet honneur inusité. En revanche, la soupière dont j'ai parlé, et des vastes flancs de laquelle s'exhalaient les vigoureux parfums d'une plantureuse soupe à l'oignon fortement colorée, se trouvait à l'extrémité de la table , ayant de l'autre côté des œufs' à la neige pour pendant et relié avec ceux-ci par un double rang de plats aussi mal alignés que la compagnie des pompiers du village pouvait rêtre le jour des grandes revues. Ces plats semblaient chargés d'offrir aux convives un échantillon de tous les produits du pays, viandes et poissons, gibiers et légumes, fruits, laitage , crèmes et pâtisserie, le tout dans de telles proportions et avec une profusion telle, que, fussent-ils restés à table trois jours et trois nuits, il devenait improbable que les hôtes de Madeleine parvinssent jamais à faire honneur à toutes ces victuailles.
Cependant, cette abondance était si bien dans les habitudes du pays en semblable circonstance, que pas un des amis de Madeleine ne sembla s'en étonner.
Il en fut autrement de M. Peluche, accoutumé au terre-à- terre de son existence bourgeoise, aux dîners économiques dans lesquels madame Âthénaïs exigeait
que les dépenses du lendemain se retrouvassent au complet; habitué à entendre celle-ci déplorer le prix exorbitant des denrées de toute espèce, il fut à la fois humilié et épouvanté de ce qui lui semblait la folle prodigalité de son ami, et, les sourcils froncés, jetant de temps en temps un regard de compassion sur Madeleine, il se mit à supputer le prix de revient de ce qu'il voyait dans chaque assiette, afin d'apprécier ce que devait coûter ce festin, auprès duquel le banquet que s'offraient annuellement les camarades de la garde nationale ne lui semblait plus qu'un assez maigre pique-nique.
11 apportait tant d'attention dans ses calculs, que non-seulement il oublia les résolutions que l'amabilité de Henri de Noroy pour Camille lui avait suggérées, et notamment celle de garder sa fille à ses côtés pendant le dîner, mais encore il ne s'aperçut pas que tous les convives prenaient possession de leur chaise, attendant debout l'entrée de la jeune personne.
La voix de Madeleine l'arracha à ses méditations : celui-ci l'invitait à s'asseoir entre M. Redon, le maire de Noroy, qui était arrivé depuis quelques instants, et M. Giraudeau, au centre de la table, dans un fauteuil qui lui avait été réservé, et ce fut alors seulement qu'il remarqua qu'une seule place restait libre et que cette place, évidemment];réservée à Camille, lui donnerait le.^ gentilhomme pour voisin.
Le marchand de;- fleurs; était (assez bien élevé pour ne point manifester son mécontement ; mais
262 PARlSiliPîS ST PROYIUCUCJX
il était trop peu habitué à maîtriser ses impreesions pour que sft mauvaise humeur ne fût pas très-apparente ; cette mauvaise humeur redoubla lorsqu'il vit sa fille s^accomraoder de très-bonne gritce, et avec une satisfactipu qu'elle ne chercha pas à dissimuler, du voisinage que lui avait probablement ménagé la politique de son parrain. .
Ce fat Camille qui fouruit à son père Toccasion de donner cours à la bile qui, depuis quelques instants, s'amassait dans son cœur,
-- Ah I mon Dieu 1 s'écria-t-elle en embrassant à son tour la table d'un regard, mais ce sont les nocQs de Gamache que vous nous donnez là, mon parrain ; vous n'avez pas la prétention que nbus mangions de tout cela, je suppose ?
^ Oui, dit M. Peluche avec aigreur, pourquoi ce feste, que je n'hésiterai point à qualifier d'inaensé ? J'avoue que jamais je n'eusse accepté ton invitation, si j'avais supposé qu'elle dût être pour toi roccasion de semblables dépenses.
l^adeleine éclata de rire.
^ Poit-on faire tant de frais pour des amis, continua sentencieusement M. Peluche, et le plus wlide témoignage de l'affection qu'on leur porte n'estil pi^s dans la cprdiailité de l'accueil qu'on leur réserve ?
— Mais , au contraire, Monsieur, répondit Jules Creton, il me semble que c'est surtout pour ses amis qu'on doit se mettre en frais. Belle preuve de tendresse qi^^ 4e fa|re JQ^ner ^s hOte^, gQ^s préfip^te
J»ARÏ5IBflS ÇT PROyiNCUOl 263
qu'on les aime. Je vous jure, pour mon compte, qu'un morceau de ce brochet, une trapche de cette hure, sans compter la part que je me réserve dans les andouiilettes de Baccuet, ajouteront quelque charme à la cordialité de Taccueil que j'ai reçu de notre ami commun,
— J'ai l'habitude de lire encore plus couramment dans ton esprit que dans mon journal, ami Peluche, reprit Madeleiije, et je tiens à t' édifier sur ce que tu nommes mon faste ruineux ; car je suis sûr que tu te condamnerais à la diète plutôt (^ue de devenir l'artigan indirect de ma ruine. Tu n'es plus à Paris, mon vieux camarade ; à Paris, où tout se pèse et se paye, même l'air assez vicié qu'on y respire ; il y à bien encore en province, c'est vrai, quelques intermédiaires entre le bon Dieu et nous, mais généralement nous traitons directement avec lui, et il se montre beaucoup plus accommodant que les facteurs de tes halles. Attention ! — Voici d'abord une di* zaine de plats qui représentent autant de charges de poudre et de plomb ; ce n'est pas ruineux, tu l'avoueras ; ce brochet est moins cher encore : un coup d'épervier l'a payé ( ce bui^^on d'écreyissoe que tu as en laoe de toi e$t plus dispendieux, je l'avoue : j'ai bien répandu pour quatre 30us d'0ssence de té-r rébenthine sur les grenouilles écorchées dont je me suis servi pour les attirer dans mes balances. Quant à pes fruits, quwt ^ ces légume^, je t'ai dit tantôt comment Ja terre était une bonne mère qui distribuait impartialement ses dons, en raison de^ §oin»
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que lui rendent ses enfants et sans se préoccuper de leurs conditions sociales; j'ajouterai encore que ces chapons et ces canards viennent de ma bassecour, et qu'à part la dernière quinzaine de leur existence, ils se sont alimentés à mes frais, sans doute, mais principalement de grenailles, qui, sans ce glanage, eussent été perdues. Aussi, lorsque j'aurai additionné ce qu'il en a coûté pour rassembler, cuire et assaisonner tout ce que tu vois là, avec le prix de ces côtelettes, de ce carré de veau, qui représentent ici la viande de boucherie, je puis t'afi&rmer que, mon festin consommé, je ne serai plus pauvre que d'un louis^nviron.
M. Peluche paraissait abasourdi par ce simple exposé de gastronomie économique et champêtre.
— Vous avez le monople des joies de l'intelligence, dit l'organiste Giraux, c'est bien le moins que les pauvres provinciaux conservent comme compensaion les matérielles jouissances de la bonne chère.
— Et le droit et le moyen de se donner des indigestions, ajouta Jules Creton.
— C'est égal, répliqua M. Peluche, qui tenait à ne pas être convaincu, cette profusion ne coûteraitelle pas un centime, que je ne l'approuverais pas encore. Nous voilà quatorze à cette table, et je suis sûr. ..
— Pardon, s'écria Madeleine avec une certaine vivacité, permets-moi de t'àrrêter à ce calcul ; tu te trompes.
— Comment ? répondit M. Peluche en comptant des yeux les convives.
— Et les pauvres que tu oublies!
M. Peluche regarda son vieil ami avec une sorte de stupeur, mais ne lui répondit pas, tandis que Camille envoyait à son parrain un sourire attendri,
— Âh 1 oui, dit le père Miette, qui, tout en &*escrimant de la mâchoire avec ime ardeur juvénile, ne voulait pas laisser échapper une occasion de solder son écot à peu de frais ; c'est ici la maison du bon Dieu, monsieur le Parisien ; toutes les besaces qui s'y présentent vides s'en vont avec deux bosses, l'une par derrière, l'autre par devant.
— C'est la vérité, ajouta M. Redon, et je voudrais bien que la contagion de l'exemple s'étendit à tous les habitants de la commune.
En parlant ainsi, le maire avait regardé finement le père Miette, afin de lui faire mieux comprendre qu'il était du nombre de ceux que le vœu concernait; mais le bonhomme ne sourcilla point; il en« tassa, au contraire, un nouveau morceau dans sa bouche déjà pleine et murmura :
— C'est bien dit, oui, il faudrait que la maladie de M. Madeleine commençât par gagner le gouvernement. Il ne ressemble point au bon Dieu, qui à brebis tondue mesure le vent, votre gouvernement, monsieur le maire : plus ras pelés nous sommes, plus il nous arrache de la laine. En payons-nous, de . ces impôts, mes braves gens ! en payons-nous l C'est
266 PARISIPNS fil PilOYINClUU^
pitié; à peine s'il y çt moyen de joindre les deux bouts avec ce qu'il nous laisse! Aussi, que le diable m'étouffe si, aux prochaines élections, je me laisse enjôler par les cajoleries de M, le sous-préfet. Je n'en veux plus, de ces gros mangeurs qui se gobergent, tandis que nous trimons mort et misère pour nourrir leur fainéantise avec nos éous.
Le père Mi^ttç n'éprouvait pas moitié de la colère qu'il témoignait, et sa diatribe contre le gouvernement n'était qu'une riposte à l'attaque indirecte du maire de Noroy; mais M. Peluche prit la réponse au sérieux et resta d^autant plus épouvanté de oette irrévérencieuse sortie, qu'en raison de son costume de paysan, celui^-ci lui semblait un très^-mince per-» tonnage.
^ MOsieu, dit-il dQ ce ton doctoral qui lui était familier, je manquerais à tous nies dsvojira, pi je laissai? sans réponse votre incouvenaiite apostrophe contre un gouvernenjent dont je m'honore d'être un des plus ôdèles serviteurs; il ne faut pas se fier aux appareuce^i, Môsieu, et croira que les travaux m^.nuels auxquels vçus vous livrez pui^peu^ être çQmparés aux écrasants labeurs de ceux qui 4irigei;\t Iq char de l'État. Il u'egt donc que trop juste que de tels hommes soient rétribués en raison dep services qu'ils ren4ent à leur pays. Quant aux impôts, je tiens qup c'est aveq un véritable bonheur qu'un boa citoyen contribue de sa bourse à la gloire de la patrie; sous ce tutélaire régime de la liberté et des lois, les impôts pont d'ailleurs é(juitablement f épg^r-
PARISIENS BT PROVINCIAUX 267
tis entre tous, et cette consolation de l'égalité doit vous suffire.
— Mais elle ne me suffit pas du touti s'écria le père Miette,
— Moi, Môsieu, continuait M. Peluche avec un sourire et sans écouter le paysan, je donne à TËtat une somme un peu plus considérable que celle que vous versez dans ses caisses, et je ne me plains pas.
— Eh ! eh! dit Madeleine, cela n'est pas certain le moins du monde, et, sans approuver les doctrines de mon compère Miette, je suis convaincu que, bon an mal aUf il donne à TÊtat au moins trois fois autant que toi. Voyons, père Miette, l'impôt foncier, le^ portes et fenêtres, le décime et le reste, — je ne parle pas du mobilier et pour cause, — cela monte bien à quatre mille francs?
Le père Miette poussa un soupir assez douloureux pour pouvoir être pris pour un acquiescement.
— Ce qui suppose, reprit Madeleine, ce qui suppose à monsieur un petit revenu d'une trentaine de mille francs en fonds de terre.
M. Peluche ouvrait de grands yeux, ses idées se trouvaient de plus en plus confondyies.
— Oui, oui, s'écria le père Miette avec vivacité, oui, on compte comme cela, mais on compte sans rhypothèque. Ah! l'hypothèque, voilà ce qui nous mange, ce qui nous égorge, ce qui nous broie menu comme le blé sous la meule du moulin. Tenez, voulez-vous savoir mon opinion? mieux vaut être ga- Jérieu que çropiétaire.
L'accent convaincu que le père Mfette avait mis 4an8 ses paroles provoqua un éclat de rire général.
— Oui, vous avez raison, père Miette, dit Jules Creton, c'est le dernier des métiers ; mais dites-nous donc ce que vous alliez faire dimanche dernier à Villers-Cotterets?
— Eh ! mon Dieu, vendre ma petite denrée , comme d'habitude.
— Allons doncl vous êtes trop ménager pour mettre votre blouse neuve pour attirer des chalands à ce que vous appelez votre denrée ; dites donc plutôt que vous vouliez vous arrondir du bois de Vouty.
— Le bois de Vouty? Allons donc! avec quel argent l'aurais-je payé, mon doux Jésus ? D'ailleurs, je savais que M. Henri en avait envie, et ce n'est pas moi qui irais comme cela enchérir sur lui; et puis ce n'est pas déjà un si bon placement, votre bois de Vouty : plus de pierres grises que de baliveaux !
— Sans compter les sangliers, dit Madeleine; parlons des sangliers plutôt que de nous engager davantage sur le terrain brûlant de la politique, comme dirait mon ami Peluche.
Giraudeau, placé à la gauche de Camille, avait plusieurs fois adressé la parole à la jeune fille ; mais celle-ci, très-absorbée par la causerie de son voisin de droite, s'était contentée de lui répondre par des monosyllabes; cette indifférence pour les lieux communs dont il s'était montré si prodigue envers la riche héritière avait excité un profond dépit chez l8
galant percepteur ; fidèle à sa tactique ordinaire, il s'était retourné du côté de M. Peluche, et il avait pris à tâche d'approuver de la voix et du geste tout ce que disait celui-ci, et de lui témoigner une admiration qui flattait singulièrement le marchand de fleurs; il saisit l'occasion de se mêler à la conversation générale.
— Vous avez donc des sangliers dans le bois de Vouty? demanda-t-il à Madeleine.
— Je le crois, répondit celui-ci.
— Bast 1 reprit le beau Bénédict, il en sera, de ces sangliers-là, comme de ceux que nous avons été chercher il y a un mois au bois Georget. La veille, on en avait vu cinquante ; le lendemain, il ne s'en est pas rencontré un qui eût osé attendre les chasseurs 1
Malheureusement, le double manège du percep- - teur n'avait point échappé à son mystificateur ordinaire, qui saisit avec empressement cette nouvelle occasion de châtier sa fatuité. .
— Eh ! eh ! dit Jules Creton, quelquefois ce sont les chasseurs qui n'attendent pas les sangliers.
— Que voulez- vous dire par là?
— Je veux dire, parbleu I qu'un ragot a de bonnes jambes, mais que mon ami Benoit Giraudeau, dit Bénédict, en possède de plus longues et de plus agiles.
M. Giraudeau devint pourpre à cette allusion à une récente aventure dont il avait été le héros.
— J'aurais voulu vous voir à ma place, monsieur Creton ! s'écria-t-il avec aigreur.
27Q PARISipng BT PROVJNGJAUÎ^
— J'aurais donné de grand çqçur deux napoléons pour m'y trouver.
— 5a Uce d'unç bête furieuse, avec un fusil qui veuait de rater des deujf coups 1
r— La bête étaitrelle furieuse, je le crois; maâs, quant au fusil, pour nous persuader qu'il avait raté, il eût fallu avoir la précaution d'en retirer les capsules.
Les allégations de Jules Greton exaspéraient d^au* tant plus M. Giraudeau, que les rires des convives avaient fini par arracher Camille à la conversation qu'elle poursuivait avec tant d'intérêt, et qu'il avait sui'pris le regard de la jeune fille se fixant sur lui avec un expression un peu malicieuse..
— Je vous ferai voir, quand vous voudrez, monsieur Greton, que je ne recule pas plus devant un homme que devant un sanglier.
— Allons, mon ami Benoît, ne faites pas le terrible, reprit l'incorrigible gouailleur ; chacun se comporte ici-bas suivant ses petits moyens. Si vous avez des nerfs, ce n'est point votre faute, mais plutôt celle de votre papa et de votre maman, qui vous les ont donnés; et je vous assure que ce n'est pas là ce qui vous rendra moins intéressant aux yeux des belles.
— Mais, dit M, Peluche, les sangliers se jettçnt donc sur ceux qui les tirent?
— Rarement, répon(li,t Madeleiue.
■— Oui, continua Julçs G^§tQ^, il ft'§u trquvç seu-
PAHISÏPNS RT PIIOYJNQUUJ ZJ\
iQTOPt par-ci, p2|.r-là, quelques-uns qui ont la p^tites^ de ^e défendre iQrsqu'pnles attaque.
^ Et, en pareii cas, que doit-on faire ?
-r? Viser 4 Vœil, laisser arriver à cinq pas et ]&çjier sQi^ coup, dit simplement ^laiçle^e.
^ Et si^u le manquç ?
— Alors, eux ne vous manqueront pas, répQAdit Jules Creton ; aussi existe-t-il des procédés moins héroïques et moins comproi|iettants que celui que notre ami Madeleine vous recommande, Figurexvous, monsieur Peluclie, que le ragot dont jj§ vous parlais tout à Tbewre, et sur lequel les deux capsules de mon ami Çiraudeau ont rat$ d*UQe manière aussi singulière que déplorable, figurez- vous, dis-je que ce ragot jouissait d'une réputation détestable daua le canton, Au déjeuner, il avait été lougH^ment question des hauts faits de Qet animal; ou n'avait pas compta moins d'une douzaine de chiens décousySf sans çpnter Jean Grenèche, le sabotier de Montgobert, qui eu avait été quitte pour une ouverture de trente-cinq centimètres de longueur au bas des reins. Tout eiï jasant, on avait agité Ja question que vous nous posiez tout à Theure ; c|lle de savQir ce qu'il y ayait à faire dans le cas oii cette bête enragée V0u§ chargerait. Idadeleipe, qui est unviau^ brave, avait dgnné sa recette ; d'autres avaient été d'avis qu'il était plus sage de chercher un asile dans les braucbes d'un arbre. Un beau jeune homme que je Ue UQU^merai pas, puisqu'il suppose [que le soin qu'il prend de sa jperaçnne peut porter préjudice ^ ses
ambitions matrimoniales, avait écouté la conversation avec un grand intérêt. Il se trouva mon voisin de droite, et nous ne fûmes pas plus tôt à nos postes, que je le vis s'escrimer des genoux et des mains sur un baiiveau de belle venue^ par mesure de précaution et uniquement pour s'assurer à l'avance qu'il n'avait pas trop oublié les leçons' de gymnastique de sa jeunesse.
— Monsieur, dit M. Peluche en lançant un dédaigneux regard au pauvre Giraudeau décidément coulé par cette dernière bordée , Monsieur, si j'avais conscience d'avoir lâché pied devant un animal qui n'est, après tout, qu'un cochon sauvage, jamais, entendezvous bien, jamais je n'oserais reparaître devant le front de ma compagnie.
— Un cochon sauvage ! tu en parles bien à ton aise, mon ami Peluche ; il serait aussi injuste de lui attribuer la lâcheté de son cousinage dégénéré qu'il serait peu équitable de tarifer la valeur des ancêtres d'après la vulgarité de leur descendance ; je ne suis pas poltron, et, cependant, je dois te confesser que, dans ma première rencontre avec un de ces messieurs, lorsque,jÉ^ entendant les cris de douleur et de déttesse de mes pauvres chiens, j'ai voulu aller à leur aide; lorsque, après avoir rampé sous les houx pour me frayer un chemin, je me suis trouvé au milieu de la* bauge, les pieds engagés dans un terrain mafécageux, et q'ue, dans les chargea furieuses que lab^tep(Jussait contre mes deux chiens, j'entendais le grincement de ses défenses contre des
grès, que je sentais pour ainsi dire son souffle surmes Lottes, ce cochon, puisque cochon il y a, m'a inspiré un sentiment qui, s'il n'était pas la peur, y ressemblait de si près, que je l'ai humblement accepté comme tel, et que j'ai prudemn#ttt battu en retraite.
— Laisse-moi donc tranquille, Madeleine! ne voudrais-tu pas me persuader qu'un sanglier est plus terrible à affronter que des barricades ?
— Peut-être!
— Eh bien, morbleu ! s'écria M. Peluche électrisé, j'ai terrassé les étemels adversaires de la société et de Tordre, nous allons voir si je ne terrasserai pas les. ..
— Ennemis des pommes de terre... En ce cas, hâte-toi de prendre ton café ; voici les rabatteurs qui entrent dans la cour ; il est midi, nous n'avons pas de temps à perdre.
Tous les convives s'étaient déjà levés ; les uns mettaient leurs guêtres, les autres endossaient leur carnassière, tous se hâtant dans leurs apprêts. Camille et Henri avaient porté leurs chaises sur le petit perron et ils continuaient leur causerie, tout en contemplant le tableau toujours si jj^oresque que présente un départ pour la chasse. .
La bonne intelligence des deux jeunes gens paraissait agacer singulièrement M. Peluche, qui se rapprocha de Madeleine, occupé à chercher des balles dans le tiroir de son secrétaire. ^
— Âh'çàl Madeleine, lui dit- iU ton M. de Noroy, pour un guerrier qui a passé les Pôrtes-de-Fer, ne
274 PARlèlËîiS ET PROViSdUUi
se montré pas i)ieii empressé dé ptéûdre ses armés.
— Henri ? répondit Tex-bimbelôtier. Maïs Henri n'a jamais chassé, Henri ne vient paâ avec iious.
— Comment ! alom, il restera près de Camille ?
— Certainement.
— Mais c'est impossible.
— Pourquoi dooic? Je suis aussi jaloux que toi de l'honneur et de la réputation de ma filleule, vois-tu, Peluche, et, si je ne vois pas d'inconvénient à laisser ce jeune tomme auprès d'elle, tu aurais tort de t^alarmer. Sur ma parole de vieux soldat, je n'ai rien exagéré lorsque je t^ai parlé dé la délicafèséé et de l'élévation des sentiments de inoil jeùrié ami.
— Tout cela est bel et bon ; mais, d'af)rès les idées que je t'exprimais ce matin, et qui ne sont point modifiées, ce tête-à-tête est gros d'iùconvénients, et je ne saurais le souffrir.
— Eh bien, reste en tiers avec eux ; fl'ancïieïheiit, j'aime autant cela.
— Pourquoi donc? demanda M. ÏPeluchè, qùî ne voyait pas sans terreur la belle chasse au bois de Vouty lui échapper.
— Parce (jae, malgré tes dédains pour les cochons sauvages, .leur chasse est beaucoup plus sérieuse qu'il ne te semble, et qu'avec ton inexpérience des armes, ton peu d'habitude de ces dangers, un malheur pourrait t'arrîvei\ et que je me le reprochera:îs tôtttë ma vie, Sejileilietit, jer regtette...
— ^ Ciuoï donc f
^ARIStÊNè ET PROVlSeiAÛi ?75
— Oae tu te sois autant avancé, parce que ces diables de provinciaux, qui estindent trop llenri pour comprendre tés méfiances, sont capables de supposer que... ^
— Achève !
— Que tu es resté à la maison parce que tu avais peur.
— Peur I ce mot-là mfé î^ait marcher sur la bouche d'un canon, Madeleine. Peurl ce mot-là me décide ; lé teiûpd dé Ûïtë àdieii à Gadiille et je té sais.
En effet, M. Peluctié s'élança vers Camille, Tombrassa à plusieurs reprises sur le front, l'engagea à monter dans sa ehambre, afin dô prendre un peu de repos, 0[i prétendant qne la physionomie de la jeune fille trahissait une profonde fatigue ; il répondit trèsfroidement aux souhaits de bonne chasse que lui adressait Henri^ tandis qu'U endossait sa carnassière^ et^ après avoir adressé un dernier adieu à sa fille^ saisisseoit son fiisil ^ il s^élança dans la cour.
AtL fflôâiéilt où la cololinë des chass^rs s'ébraâ'' lait, Madeleine vit apparaître M. Peluche, conduisant en laisse Figaro, dcmt la tue des fusils avait décuplé les dispositions à Tallégresse.
— Pourquoi diable eiilmënes-tu ce chien à tlné battue? dêfriànto Teix-birfibelotieï- à Son àini.
— Belle question! répondit celui-ci, tti vas voir que j'aurai acheté un excellent chien de chasse pour la somme exorbitante de cent francs ,afin de le laisser a la maison lorsque je me mets en campagne 1 En
vérité, Madeleine, si je ne te connaissais pour un excellent camarade, je croirais que tu es jaloux à l'avance du gibier que je vais abattre.
Madeleine haussa les épaules et fit signe à M. Peluche de le suivre, .
ou LES DEUX JEUNES GENS FONT PLUS AMPLE CONNAISSANCE
Camille avait suivi son père des yeux, jusqu'au moment où la troupe des chasseurs^ tournant l'angle du chemin du bois de Vouty , disparut à ses regards, bien qu'on entendît encore le murmure tumultueux de leurs causeries, que, de temps en temps, les chiens chargés de fouiller le bois avec les traqueurs accentuaient de quelques joyeux abois ; alors, elle se retourna vers son compagnon, et elle lui dit d'une voix émue :
— Ce pauvre père I sa vie a toujours été si laborieuse et si monotone, qu'il est bien naturel que ces plaisirs qui lui étaient inconnus aient pour lui tant d'attraits. Je suis vraiment bien reconnaissante envers mon parrain de ce qu'il a tant insisté pour le décider à un voyage qui devait nous être si agréable.
Camille avait prononcé ce nous avec la naïve expansion de son âge et de son caractère ; mais ce mot,
qui avait eu le tort de divulguer très-exactement ses sentiments, ne fut pas plus tôt tombé de ses lèvres, qu'elle rougit avec vivacité.
— Cest que, voyez-vous, Monsieur, je l'aime tant, mon père, que je ne saurais ne/pas être plus heureuse de ses joies que des miennes. Je ne sais quel lien secret il y a entre lui et mon cœur, ms^s c'est sur son visage qu'il faut chercher le secret de ce qui se passe en dedans de moi-même; si je le vois content, ce cœur s'épanouit et bat plus vite ; j'éprouve ^ne sorte d'ivresse qui me ravit ; si je le vois triste, soucieux, ma poitrine se gonfle, et, malgré moi, mes yeux se remplissent de larmes. Âh I son affection pour moi est si tendre, ses prévenances pour tous mes désirs sont si empressés, il s'immole avec tant d'abnégation à mon avenir, que cet amour que j'ai pour lui n'est, après tout, que de la reconnaissance. Mais vous me trouvez sans doute bien enfant, n'est-ce pas, Monsieur? d'avoir la prétention de vous apprendre comment un père mérite d'être aimé.
— Je comprends le sentiment que vous dépeignez avec tant d'âme, Mademoiselle ; mais, hélas ! il ne m'a jamais été donné que de l'envier aux autres et à vous-même.
— Mais, dit la jeune fille hésitante et désolée d'avoir touché du doigt ime plaie qui lui paraissait saignante, mais vous avez conservé madame votre mère, et...
— Le del n'a pas toujours de ces clémences, Ma-
dernoiselle ; il m'a r'efasê les caresses d'une trière* aussi tien que la tendi'èssé d'ùfi pèi'e.
Camille resta muette et ses yeux se fiièi^eilt ètlt Henri avec une expression sympathique et dttendrlBi Peùt-étte Hemi d^daignait^l ce moyen h^mL d'dieitet Tintétét de lâr âlleule de Madelekiey peutêtre lui était^il déisagréable de s'appesantir sm* ee s^jetj càf il se hâta de détêutnet la eofiyersatio&:
^ Si mon Ticdl anli parrient à eôHnnimiqHer à monsieur vcrtfe pèfre oe qu'il appeliê sob feu iaêré^ je crains bien, Mademoiselle, que vous n'ayes àlaàre smtveût app^ à un désintéressement ûliai que je ne saurais qu'aôn](irefr, pour tromper l'ennui qui résul^ teta de lÀ solitude à laquelle vous condamaeroBt les loÉgtieB excursions de ces messieurst
•^ La solitude 1 Fennui I Que dites-vous donc là, Monsieur? s'éeria Camille en riant aux éolat&. La solitude! Mais il n'y a pas trois heures que je suis ici et je me Tois d^à une bande d'amis^
Henri regarda la jeunô fille avec étonnement ] il ne comprenait pas ce qu'elle avait voulu dire. En effet, tout en causant, celle-ci avait émiétté im morceau de pain qu'elle avait emporté de la tablç, et elle commença de jeter ces miettes à la volaille qui picorait laborieusement sur le fumier ; une poule accourut et fit fête à cette provende inattendue, puis deux s'approchèrent avec Tinsolence naturelle à cette espèce, puis dix, et bientôt de tous les côtés de la cour on vit la popidation emplumée se diriger vers le peliTon j léè pdtilejt de totite la titésee de létifs jam-
PAfllSfKPS |T PROTIHCUnX 279
bes d'édiassîers, les oies et les caoards en se dodelinant sur leurs courtes pattes, les dindons avec leur trot d'autruche^ mais tous en salnant de leurs cris la main qui lenr versait cette manne ; les pigeops eux-mêmes quittèrent Iç toit où les teintes d'opale de leur plumage miroitaient au soleil, pour venir s'abattre en toumpyaiit aux pieds de la jeune fille.
Camille demeura pendant (juelques instants absorbée dans la contemplation de cette cohue ; elle prenait nn singulier plaisir à suivre les péripéties tragi-comiques des luttes que soulevait la possession d'une miette de pain entre les volatiles, s'indignant de la tyrannie d'un grand coq qui chassait impitoyablement toute la plèbe pour distribuer , avec des airs superbes, Ip morceau qu'il venait de conquérir entre ses favorites ; riant comme une enfant de l'imbécillité des dindons, qui réfléchissaient si longtemps avant de se décider à abaisser leur bec, qu'un effronté poulet s'emparait toujours, à leur barbe rouge, de la proie qu'ils avaient convoitée; s'amusant surtout de la ténacité des canards, toujours repoussés, jamais découragés, secouant avec leur croupion l'humiliation de la défaite et revenant à la charge avec une nouvelle ardeur; elle se passionnait pour ceux que la faiblesse tenait à l'écart, elle jetait toujours dans leur direction quelques bribes de son pain, elle poussait des cris de joie lorsqu'ils parvenaient à s'en saisir, elle s'indignait Iprsqu'ei^corQ une fois la violence parvenait à leur
arracher ce qu'elle leur avait destiné, mais riant comme une folle lorsqu'un insolent moineau franc, à la gorge noire, au dos velouté, plongeait tout à coup au milieu de la mêlée mouvante, y disparaissait une seconde, en sortait aussi rapidement qu'il y était entré, et, d'un vol triomphant, allait se poser sur le hangar du voisin, oii il dévorait joyeusement sa part du festin.
— Les voilà, ces amis dont je vous parlais, monsieur Henri, dit-elle au jeune homme ; mais la connaissance n'est encore qu'ébauchée ; si nous restons seulement huit jours ici, je veux qu'il n'y ait pas une poule, un coq, une oie, un dindon, un canard, qui ne vienne à moi d'aussi loin qu'il m'apercevra, et pas un moineau franc qui ne descende de son perchoir à mon passage. Je fais mon peuple de tous les habitants de la basse-cour, et, dès ce soir, je déclare à mon parrain que je ne veux plus que d'autres que moi leur distribuent leur nourriture.
— Je conviens, dit Henri en souriant, que vous trouverez là un fort agréable emploi de la dixième partie environ des heures dont vous aurez à disposer; mais vous me permettrez, Mademoiselle, de rester un peu inquiet du reste de vos loisirs.
— Eh bien, si j'ai un regret, Monsieur, c'est que les heures ne soient pas doubles; je me vois tant, mais tant de choses à faire, qu'il me parait impos** sible que mes journées puissent y suflBre,
— Serait-il indiscret de vous demander quels sont
PARISIENS ET PROYIISCIAUX 281
ces ^rieux travaux auxquels vous comptez vous livrer?
— D'abord me promener, regarder, admirer ; vous allez rire de mes étonnements et vous moquer de mon enthousiasme; mais cela m'est égal, Monsieur, je ne m'offenserai pas de vos railleries, e^ je vous confesserai humblement que, depuis hier au soir, je marche de surprise en surprise et de ravissements en ravissements; Thabitude vous a blasé sur le spectacle que vous avez devant les yeux; mais, moi, j'ai beau le regarder dans son ensemble comme dans ses détails, il me semble que je ne saurai jamais m'en rassasier ; je veux donc visiter tous ces champs, tous ces bois, saluer les uns après les autres tous les arbres que j'aperçois, afin de les revoir au moins dans mes souvenirs, lorsque je serai rentrée dans notre pauvre rue Bourg-l'Abbé!
Puis, après un soupir :
— Ah I vous ne savez pas ce que c'est que la rue Bourg-l'Abbé... ajouta Camille.
— Ce serait un grand bonheur pour moi, Mademoiselle, dit Henri non sans une certaine émotion, si tous les personnages qui auront animé le tableau pouvaient obtenir une petite place dans ces souvenirs.
Camille rougit et baissa les yeux.
— Sans doute, Monsieur, répondit-elle en balbutiant, je ne saurais oublier les amis de mon parrain ; mais, ajouta-t-elle avec vivacité, n'avez-vous pas voulu eomiaitre l'emploi que je comptais faire de
ww temps? 0kl je ^'f^i p?^^ M. ï^ ç\Qçim que vous apercevez là-bas, entre les peupliers, ser^ eur- Qov^ up. but pour iQes excursiqp^ quotid^^n^es, et ce perft par pelle-là q^ie je commeucer^, bien ent6u4u, Il me semble que la prière que j 'redresserai A Pieu poi}r ceux qup j'aime ser^ pii^s écoutée âaas ^tte i»imple église de campagne que dans nos temples dô Papis, dont les b^uitpjet la foyle nous distraient, ^t doi^t i'imii^nsité nous fait trop sentir notre petitesse et i^otre iiéant ; en^n, je ne me suis guère pro^lené^ plus d'un quart d'heure, et déjà j'^ trouvé plus d'une 4emirdûuz^ine de plantas inçpnnue§ 4u pi^giasip de l^ Heinç ^H fleurs^ que je yeu? epsjaypr dû copier.
•rrr Cgst v^î vpus de^^înçaç, M»4emoi§elle ? dit IJe^ri,
— Oh I comme ui^e n^arch^nde ^t p^s du toat comme une artiste ; j'essaye de reprpduirft 1^ forme et 1^ cplori^ 4^8 fleurs , et quelquefois mp][^ pfere a utilisé mes croquis pour spn coropqerce. Qu£p;id je m'étends au die}à.4e mou doQiaiu^ de pistils el; de pétjiles, c'est uue espèce d'éçple })uisppnuière que je
TT- Vous allez jflp trouver d'upe jPSPVt^iiSLblQ curiosité, mais voilà que j'ai envie de juger pap u^oimême les dessinijf dqnt ypu§ f^itçs gi 1;)PU marghé,. et qu^ je ne sais pas Ypu^"4issimuler jmpn 46!»ir.
Çauiille ^'étp^u déjà lev^e ( çUp çpurut h sa çh^^rutire çt r^d^i^cendit un insfant ^prèsî tenaut eutre ces br^ 6^ WmW^t vians pug mm^ yn alî^uuj» qu'plle
PÀRIfiJEtfS KT PROVINCIAUX 283
^emit tout naturellement et ^ans ise faire prier à Henri, et elle commença de caresser et de lutiner 1^ charnjante petite bête, tandis que le jeune homme feuilletait les dessins avec un étonnement et une admiration qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler.
— Vous êtes trop modeste, Mademoiselle, ditil lorsqu'il fut à peu près à la moitié de son examen, vous avez un véritable talent ; voici des aquarelles qui ont toute la vigueur de peintures ; la finesse de leurs détails ne fait point de tort à Tharmonie de leur ensemble ; le coloris en est aussi éclatant que le dessin en est ferme et hardi ; ce sont des œuvres de maitpe bien plutôt qu'un passe^temps de jeune fille, et, si voua me permettez de vous le dire, il me semble que ce que je vois là indique chez vous un profond amour du sujet dont vous vous inspirez.
•^ En effet, Monsieur, j'aime beaucoup les fleurs, répondit Camille avec simplicité ; mais, sans admettre que celles-là soient dignes des éloges que votre excessive indulgence veut bien leur accorder, il faut que votais me fassiez la grâce d'accepter l'une d'elles, en échange de la jolie Blidah, dont vous avez bien voulu vous priver pour moi.
Et^ malgré les protestations du jeime honmie, Camille déchira une page de son album et M remit un bouquet de chrysantëmes sur lequel il s'était le plus longtemps arrêté.
-r» C'est moi qui deviens votre obligé, M^ij^oiseUe, dit Henri; ça.r youp ^vw W» ta^Qf 4b fepnîie
grâce à me faire ce don, que je dois vous avouer qu'il me devient bien précieux.
La jeune fille parut impressionnée par l'accent qu'Henri avait mis dans ces derniers mots ; elle continuait de jouer avec Blidah ; mais la rougeur de ses joues et les mouvements précipités de son sein indiquaient que toutes ses pensées n'étaient pas entièrement à la gazelle.
— J'ai, dit Henri, des serres que Ton trouve fort belles ; il va sans dire qu'elles sont à votre disposition , Mademoiselle.
— Je vous remercie, Monsieur, répondit Camille, subitement rendue à son enjouement ; mais vos fleurs de serre sont de grandes dames que je n'oserai3 pas affronter. Elles ont la splendeur et l'éclat du velours et du satin ; mais elles en ont aussi la raideur, elles éblouissent bien plus qu'elles ne charment. Je préfère les fleurettes, non-seulement d'un parterre, mais des champs, à ces merveilles ; tenez, Monsieur^ continua la jeune fille en tirant de sa lipitrine une petite branche de campanules sauvages, regardez cette paysanne, elle est bien simple, bien modeste, mais quelle légèreté, quelle délicatesse dans la forme de ses clochettes I quelle fraîcheur dans ses pétales ! et comme leur lilas d'une nuance si tendre se fond doucement dans ces arêtes d'un blanc si pur !
Henri prit la petite fleur des mains de Camille et parut partager son admiration.
— Je reconnais^ dit-il, que, pour tant de choses, les heures seront courtes; mais je n'en regrette pas moins que vous ne puissiez disposer de quelques instants de la journée.
— Pourquoi cela?
— Parce que j'avais une partie de plaisir à vous proposer.
— Une partie de plaisir I Et laquelle?
— Une chasse.
Camille répondit par le plus franc et le plus joyeux des éclats de rire.
— Une chasse 1 reprit-elle; mais c'est donc une épidémie que la chasse, à Noroy ? Voilà mon parrain qui métamorphose mon père en Nemrod I et vous voulez faire une Diane de sa âUe ! Mais je n'ai pas la vocation. Une ou deux fois, j'ai voulu agrémenter mes fleurs de quelques papillons, mon père m'a acheté un beau filet de gaze verte, et nous nous sommes mis en campagne dans le bois de Vincennes; chaque fois que j'en attrapais un, lorsqu'il: s'agissait de le fixer dans, une boite avec une épia^ gle, je poussais de tels cris, que mon pauvre pèref bouleversé, ouvrait les doigts et rendait machinalement la liberté à son captif; et ainsi, après en avoir pris près d'un cent dans notre matinée, nous sommes rentrés... Âh ! mon Dieu, comment mon parrain appelle-t-il cela?
— Bredouilles, dit Henri , dont les regards suivaient avec une expression de plus en plus signifia
9i6 PAaiSlIKrS BT PRO¥IK€IiU!C
palive t(M3B las mouve^ept^ et tous les jeux de la {^acieuse physionomie de Camille.
-^ Bredouilles, oui, c'est cela; mais, reprit la jeune fille après un instant de réflexion, il me semblait» Monsieur, que mon parrain ayait dit à mon père que vous ©e çbw§i^ janjqiisi.
— Madeleine s'est l^op avancé ; seulemept, j^ ne tue jamais Je gibiep que je çUerchç, çt quelqnpfois... je Taide à vivre; c'est une chasse auj p^uvy^s que jfi youlais vpus proposer.
Par un mouvement spoutâJ)é et plu$ prompt Que la pensée, la main de Camille alla chercher c^He du jeune homme et Içi serr^.
f-r Oh j dit-elle 4'une voix vitrante, les yeux humides j yoilà uoe partie d^ plaisir que je n'aurai gî^rde de refuser, monsieur Henri j Je temps de prendre mon chapeau et je suis à vpus.
Çt, Ugèv§ çpmipç la ^:çell^ p'^He W^t entre sçg J).p^, çll§ ^paffut pPîW te §fiCO»de fois dans le
A la frwp}*^ étpfewt^ dç te W^ àff Camille, Hemi ^vait tpesf^lUi pe§ yeu^ suivirent te jeu4e fille tmi qu'il p^t l'apercevoir, pyis il 4finieura rêyeur.
Malgré son affectueup# vénéf^ipu ppur Madeleion, Heuri n'avait qu'une opuJîaBCQ t?p^-m$dipcçe dftns le goAt da l'ex-bimbeloti^r eft matière d'appréciation féminine ; aussi n'av^itril jam^te a^çcepté que gpus béuéflçe d'inveutftirç les pprtwtg multipliés, et tpi^s plus ^édui^wte lP9 u^9 ÇJ^e les autres,
PARlSISlfS ET PROVIHGIAUX 287
q[ue# dans les longues soirée» de Thiveri oel«i-oi se plaisail à crayonner de sa filleule.
n youkit bien croire à la beauté de celle-^, eià spécifiant cependant quelques réserves à renthottsiasme de son vieil ami; msôs^ quand il entendait ce dernier vanter les oharmes et surtout la distinction de Gamille, il n'avait jamais pu s'empêcher de sourire; il le tenait sur ce point pour un assez pauvre . connaisseur. C'est que Henri nourrissait contre la bourgeoisie les doubles préjugés du gentilhomme et de l'artiste ; il lui semblait inadmissible que ce M. Peluche, dont Madeleine lui dépeignait à la fois les excellentes qualités et les ridicules, eût été choisi par la Providence pour faire souche d'idéal ici* bas, encore plus inadmissible que la jeune personne n'eût pas conservé quelques-uns des parfums boutiquiers au milieu desquels elle aurait vécu. Depuis la veille au soir, eommo Camille, il marchait de surprises en surprises ; il lui semblait que non-seulement Madeleine n'avait rien exagéré, mais qu'i était resté au-dessous de la vérité. La réaction avait été violente : Henri s'était d'abord contenté d'admirer la beauté , la grâce, la douceur de la rose de la rue Bourg-l'Abbé ; puis, lorsque tour à tour des quaUtés plus sérieuses s'étaient révélées à lui, lorsqu'il avait été à même d'apprécier le rare bon sens, l'élévation d'idées et de sentiments, la simplicité charmante de la jeune fille, il avait mentalement songé que bien heureux serait -celui qui passerait sa vie auprès d'elle; pu» , pât tin retour subit, il
s'était demandé pourquoi il ne serait pas celui*là. A dater de ce moment, il n'avait plus été le maître de son cœur, et, depuis que Camille l'avait quitté, il pensait avec terreur aux obstacles que pouvait rencontrer la réalisation de ses projets sur celle qui, la veille encore, lui était si parfaitement indifférente.