LES CONVIVES DE MADELEINE
Le 5 septembre, c'est-à-dire le lendemain du jour où M. Peluche, ayant rompu avec toutes les traditions de la soumission conjugale, s'était livré aux acquisitions excentriques quejQous avons racontées.
tout était en rumeur dans la joyeuse maison que nous venons de décrire.
Les fenêtres de la cuisine flamboyaient comme des soupiraux de l'enfer, et, à travers leurs rouges reflets, on voyait passer et repasser les silhouettes de Madeleine, de sa servante Marguerite et de Louison, une grosse fille que, dans les grandes circonstances, il lui accordait pour aide.
La grande table sur laquelle Madeleine et ce que, par tradition de la loi romaine, on appelle encore en province la famille, mangeaient habituellement, avait été transportée de la cuisine dans le salon, transformé en salle à manger, et huit couverts largement espacés y étaient placés; sur une autre table plus petite, qui avait été convertie en dressoir et appuyée à la muraille, se trouvaient trois files de bouteilles qui prouvaient que l'amphitryon n'avait point l'intention d'exposer ses convives aux horribles tourments de la soif.
Madeleine allait et venait d'un air affairé et joyeux, de la cuisine, où il donnait ses ordres pour le déjeuner qui se préparait, à la salle à manger, où il remettait une salière à sa place, et où il faisait rentrer dans les rangs une bouteille qui avait eu l'indiscipline d'en sortir.
Puis, de temps en temps, l'impatience semblait l'emporter chez lui sur toute autre pensée et absorber tout autre sentiment ; alors, il descendait les trois marches du perron, traversait la cour, sortait par la grande porte, montait sur une butte qui do-
minait là route, se faisait un abat-jour de sa main et considérait la longue ligne grisâtre qui, entre une double rangée d'arbres, se perdait d'abord dans un premier bouquet de bois, puis, traversant le village et la plaine de Dampleux, allait se perdre de nouveau sous la masse sombre de la foret.
Et, à chaque fois, il murmurait :
— Imbécile que je suis, il n'est pas encore temps; il est impossible qu'il soit ici ayant neuf heures et demie.
Inutile de dire que c'était celui qui partageait avec Camille toutes les affections de Madeleine, c'est-àdire M. Henri de Noroy, qui provoquait cette grande impatience, et qui inspirait à Madeleine cette judicieuse réflexion , qu'il était un imbécile d'attendre les gens une heure avant celle où ils devaient arriver.
Mais à la place de Henri de Noroy arrivaient les autres convives invités pour cette solennité de son retour, qui devait être suivie de l'ouverture de la chasse dans ce fameux bois de Gaine qui avait donné à Madeleine tant d'insomnie la nuit et tant d'impatience le jour.
Le premier arrivé, qui, malgré la chaleur que promettait la journée, se chauffait au feu de la cuisine, lequel n'attendait pour être utilisé en rôtissant un quartier d'agheau, im lièvre et six perdrix qui sollicitaient le moment d'être mis à la broche, que l'apparition de M. Henri, et qui consumait avec la prodigalité provinciale fagots sur fagots en at-
PARISIENS ET PEOVIMGUUX 167
tendant, était un vieux bonhomme de soixante-cinq à soixante-huit ans, nommé communément le père Miette^ — la bouche du paysan ayant grand'peine à s'ouvrir au mot monsieur^ quand il s'agit d'un paysan comme lui.
Et, en effet, le père Miette était lui-même le type le plus complet du paysan que nous ayons jamais vu, car nous n'étonnerons pas nos lecteurs et surtout nos compatriotes de Villers-Cotterets, lorsque nous leur dirons que nous avons connu quelquesuns des principaux personnages qui jouent un rôle dans cette histoire, et qu'ils reconnaîtront eux-mêmes certainement à la description que nous allons en tracer, pour que le lecteur, qui a quelques heures à passer avec eux, ne se trouve pas avec des personnages qui lui soient tout à fait étrangers.
Disons quelques mots du père Miette d'abord, puisque c'était lui qui était arrivé le premier.
Nous avons dit son âge, essayons de faire de sa personne une ressemblante esquisse physique et morale.
Il était coiffé d'un bonnet de coton qui semblait trop étroit et trop court pour lui, de sorte que la houpe, au lieu de retomber coquettement sur l'oreille, comme il arrive aux bonnets de coton ordinaires, se tenait raide et debout. Ce bonnet couronnait une tête qui, en vieillissant et en se ridant, semblait s'être rapetissée d'un tiers. Cette tête était, au-dessous d'un front bas et de deux sourcils en broussailles, trouée de deux petits yeux gris en-
foncés dans leurs orbites et doués d'une vivacité juvénile et d'une intelligence profonde, quand leur propriétaire ne jugeait pas à propos de voiler cette intelligence et d'éteindre cette vivacité par un clignotement de paupières qui ressemblait à celui du hibou au grand jour. Elle avait pour trait principal un nez en bec d'oiseau de proie, aux narines étroites. Au-dessous de ce nez, une espèce de rictus à peine visible , indiquait une bouche aux lèvres minces et constamment fermée, laquelle ne s'ouvrait jamais pour dire ni oui ni non, mais : « On verra, — c'est à y penser, — peut-être bien que cela se peut faire, » et toutes phrases évasives du même genre à l'usage du paysan matois et qui ne constituent jamais une réponse positive. Au-dessous de cette bouche discrète et sans lèvres visibles s'avançait un menton proéminent, signe incontestable d'une volonté allant jusqu'à l'entêtement. Elle était ornée aux tempes de quelques boucles de cheveux gris que la rigidité de sa coiffure collait le long de ses joues, et portait pour appendice une queue à laquelle le ruban noir dont elle était revêtue, donnait l'apparence d'un long et grêle salsifis. Sa base disparaissait dans le col d'une chemise de grosse toile renouvelée seulement les jours de barbe, et qui, libre d'habitude, était serré ces jourslà par une cravate de toile de couleur, et redressé furieusement jusqu'aux oreilles; ce jour-là aussi, à la blouse de toile bleue, au pantalon de la même étoffe et de la même couleur, aux sabots garnis de
paille, protégeant des pieds nus,' succédaient une veste bleue coufiée en rond, un gilet d'indienne à fleurs, taillé dans quelque casaquin de feue madame Miette, une culotte de velours verdâtre, blanchissant aux endroits où la peau des singes change de couleur et serrant, à Tendroit de la jarretière, de gros bas de laine grise à côtes, protégeant des jambes dont toute la chair semblait avoir disparu, et dont les longs pieds allaient se perdre dans d'immenses souliers de veau, ornés d'une large boucle d'étain.
Cet homme, à qui nul n'avait jamais vu tirer un sou de sa poche, même pour payer sa chaise à l'église, où il entendait régulièrement la messe tous les dimanches, mais où il se tenait debout, était, après M. Henri de Noroy, le plus riche propriétaire des environs.
Par quel miracle d'avarice et d'usure avait-il, bribe à bribe, perche à perche, arpent à arpent, réuni dans sa main décharnée comme celle du Temps les cent cinquante ou deux cents hectares de terre qu'il possédait, disséminés sur les territoires d'Ancienville, de Faverolles et de Noroy, à la vallée, à la plaine, à la montagne, partout ? C'est ce que nul ne pouvait dire, et ce que M. Dericourt, notaire à la Ferté-Milon , détenteur des mille ou douze cents actes à l'aide desquels le père Miette en était devenu propriétaire, pouvait seul constater.
Pour qui Tavare paysan accomplissait -il cette œuvre, devant laquelle, proportion gardée, eût reculé la plus laborieuse abeille ou la fourmi la
plus obstinée? Ou Qût pu croire que c'était pour sa fille Angélique, si la pauvre créature eût joui plus que son père de cette fortune si laborieusement amassée; mais non, Miette aimait la terre pour la terre, comme un autre genre d'avare aime l'or pour Tor, et Angélique Miette, qui devait être héritière de plus d'un demi-million, véritable Gendrillon sans marraine chatte et fée, n'avait jamais eu la disposition d'un centime. Coiffée d'une marmotte toute la semaine, d'un bonnet de quinze sous le dimanche, vêtue l'hiver d'une jupe de molleton, l'été d'une robe d'indienne de Rouen, elle était à la fois la pourvoyeuse de bois, la femme de ménage et la cuisinière de la maison. Il est vrai que cette dernière charge lui donnait peu d'occupation, l'ordinaire du père Miette, et par conséquent de sa fille Angélique, se composant, en semaine, de pommes de terre récoltées par lui^ et de châtaignes ramassées par AugéUque ; le dimanche , d'une soupe aux choux » d'un morceau de lard, de quelques œufs pondus par des poules qui trouvaient leur nourriture chez les voisins, et d'une salade assaisonnée d*huile de faine, recueillie parcette même Angélique, auxmois de septembre et d'octobre dans la forêt de Villers-Cotterets. Malgré cette fortune dont la pauvre fille ellemême n'avait pas une idée bien exacte, elle était bien certainement la créature la plus malheureuse du village. Les servantes, les simples moissonneuses, les filles de ferme, avaient au moins, soit le dimanche, soit les jours de grande fête, quelques
inst^ts de repos et de plaisir ; elles dansaient sous les tilleuls, où le ménétrier vendait sa musique un ^u la contredanse; elles avaient un fiancé, un amoureux, au moins, avec lequel, le soir venu et l'ouvrage fini, elles prenaient le chemin de la forêt, en écoutant quelques paroles d*amour; elles avaient, à défaut de fiancés ou d'amoureux, quelque chat, un chien, un oiseau qui les aimait et qu'elles aimaient. Angélique n'avait rien de tout cela; elle n'aimait rien, et rien ne l'aimait. Son père était un tyran, elle était une victime, et le lien de la famille, si doux pour cette pauvre hunianité, dont il est pai*f ois le seul bonheur, était pour elle la chaîne du forçat.
Madeleine, qui, pour avoir le droit de chasser sur les trois ou quatre cents arpents de terre du père Miette, faisait bonne mine au vieil Harpagon, avait eu pitié de sa fille Angélique, et, en voyant son air triste et souffrant, l'avait invitée avec son père; mais le bonhomme Miette avait craint, s'il acceptait l'invitation, un surcroît de dépense que ne compenserait point la nourriture qu'Angélique, en la prenant chez Madeleine, ne prendrait point chez elle, et il avait refusé.
Mais le bon cœur de Madeleine s'était gonflé à ridée que, pendant que le père Miette faisait grasse chère et buvait de bon vin à sa table, sa fille, restée «eule à la maison, buvait de Teau, mangeait des pommes de terre cuites dans les cendres et des châtaignes bouillies, et à peine voyait-il le père Miette
qui ne voulait pas même perdre l'odeur et la fumée du repas qu'il venait prendre et dont il tirait à lui sa bonne part, assis au feu de la cuisine, qu'il chargeait la grosse Louîson de porter en cachette à Angélique un bouteille de vin, un morceau de bœuf de la veille et un quartier de fromage de Marolles, dont l'héritière affamée cachait soigneusement les restes qui s'étendaient comme une douceur inattendue sur les jours suivants.
De son côté, le père Miette aimait et considérait fort Madeleine, qui ne chassait point gratis sur ses terres, mais qui, en reconnaissance de son droit de chasse,lui envoyait tantôtun lièvre, tantôtune couple de perdrix, tantôt, enfin, une épaule de chevreuil que le père Miette se gardait bien de manger, mais qu'il envoyait vendre par Angélique à l'hôtelier de la Croix (Tor. Lorsque cette bonne aubaine arrivait au vieux richard, sa fille devait partir à pied à trois heures du matin, et être de retour à sept, pour que rien ne bronchât dans la maison ; et, quand par hasard Madeleine demandait au voisin Miette ': « Eh bien, voisin, mon lièvre était- il bon? mes perdrix étaient-elles bonnes ? mon épaule de chevreuil était-elle tendre?» Miette abaissait ses paupières clignotantes sur ses petits yeux gris, passait le bout de sa langue sur ses lèvres absentes et, grimaçant un sourire, répondait :
— Ne m'en parlez pas, monsieur Madeleine, Angélique a manqué en avoir une indigestion, et, moi, je m'en pourléche encore.
Aussi, comme nous Tavons dit, le père Miette, qui, en vertu de la grande considération qu'il avait 'jour Madeleine, s'était persuadé qu'il était de la politesse d'un homme bien élevé de ne pas se faire attendre, était arrivé à huit heures du matin, qnoi- «]ue le déjeuner ne fût que pour dix heures et demie ou onze heures, s'était assis sur un escabeau près de la cheminée, et, chaque fois que Madeleine, dans les raille allées et venues que lui faisait faire son impatience, passait près de lui, il soulevait son bonnet de dessus sa tête et son derrière de dessus son tabouret.
La première voiture que Madeleine vit poindre iuT la route, mais qu'il reconnut bien vite pour ne pas être l'équipage de son filleul, était une petite carriole à deux places et dans laquelle, au trot d'un vigoureux cheval, s'avançaient deux personnages A*aspect et de caractère complètement opposés.
Celui qui tenait les rênes, et qui, de temps en temps, caressait son cheval d'un coup de fouet tout paternel, mais auquel l'animal n'avait point l'air de se fier entièrement, était un joyeux garçon de trentehuit à quarante ans, aux cheveux blonds commençant à grisonner ; à la moustache blonde et grisonnante comme ses cheveux, à l'air vif, spirituel et railleur, à la figure pleine, plus large, grûce au développement extérieur de ses joues, du bas que dn haut; à la bouche gourmande, garnie de belles dents, qui se montraient dans un rire franc et de bon aloi, et suimontant un triple menton dont celui
qui servait de base aux deux autres allait se perdre dans un col de chemise non boutonné et dans une cravate flottante ; — son torse comme soa visage allait s'élargissant au fur et à mesure qull descendait vers l'abdomen que son propriétaire avait inutilement tenté de fixer au majestueux, et qui avait atteint des proportions hors de mesure ; si bien que sa base, qui peu à peu s'était étendue, avait uni par remplir à peu près exactement la capacité de la voiture, dans laquelle on le voyait ordinairement arriver seul, quoiqu'il l'eût primitivement fait faire pour deux ; et, chose étrange ! cette rotondité qui eût fait paraître tout autre difforme ou grotesque, et sur laquelle, d'ailleuTs, il plaisantait tout le premier, lui allait, à lui, à merveille et ne semblait pas trop le gêner dans ses mouvements. Il était vêtu en chasseur, d'une veste, d'un pantalon et de guêtres de toile grise, portait une carnassière en bandoulière, tenait son fusil entre ses jambes, posait ses deux pieds sur un magnifique chien braque, qui n'avait d'autre défaut que de suivre l'exemple de son maître en marchant à une précoce obésité, et qu'il avait nommé Valdin, du nom de l'ami qui lui en avait fait cadeau.
C'était Jules Greton, ce fameux capitaine de la garde nationale de Villers-Cotterets qui laissait faire à ses hommes tout ce qu'ils voulaient, et qui, dénoncé, on se le rappelle, par le compère Baccuet à M. Peluche, avait fait froncer les sourcils olympiens de celui-ci.
Son compagnon de voyage qui avait dû. à des qualités, ou, si on le veut, à des défauts physiques complètement opposés à ceux de Jules Greton, l'avantage de faire en voiture le chemin de Vouty au lieu de le faire à pied, était un long et mince garçon de trente-quatre à trente-six ans, qui avait, dans Tespoir frustré jusque-là de faire un mariage avantageux, la coquetterie de s'en donner dix de moins. II avait les cheveux d'un blond tirant sur le jaune, et les favoris, d'un blond tirant sur le rouge, des sourcils à peine marqués, des yeux bleu-faïence qu'il essayait de rendre langoureux, le nez déviant légèrement de la ligne droite , la bouche hébétée par un sourire continuellement approbateur. Il portait le col de sa chemise rabattu à la Colin, sa cravate passée dans une bague à chaton de topaze, un chapeau de paille avec un long ruban flottant de la couleur du chapeau, et un vêtement complet couleur fleur de pécher sortant évidemment d'un magasin de confection de province.
Use nommait Benoit Giraudeau. Mais, ne trouvant pas une distinction 'suffisante dans le nom du fondateur de l'ordre des bénédictins, que ses braves parents lui avaient donné sur les fonts de baptême, il lavait changé en celui de Bénédict, qui lui paraissait d'une nuance aristocratique.
M. Bénédict Giraudeau était im percepteur des contributions du canton dont Villers-Gotterets est le chef-lieu. Invité à venir déjeuner chez Madeleine, il s'était mis en route à pied ; mais, au bas de la
montagne de Dampleux, il avait été rejoint par Jules Creton, qui^ jugeant que, si exiguë que fût la place laissée par lui dans sa carriole, elle sufBrait à loger la mince personnalité physique de maître Bénédict Giraudeau, lui avait offert de monter dans sa voiture, ce que le percepteur avait accepté avec reconnaissance.
Ajoutons que la plus agréable flatterie que l'on pût faire au percepteur, c*était de l'appeler M. Bénédict, tout court, c'est-à-dire de latiniser son nom de baptême et de supprimer son nom de famille. Ce que sachant, Jules Creton ne manquait jamais de l'appeler soit Benoit, soit Giraudeau, et quelquefois même, doublant la vulgarité de ces noms en les accolant, Benoit Giraudeau.
M. Bénédict affectait de grandes prétentions à Téiégance; malheureusement, sa longue taille, ses longs bras, auxquels étaient emmanchées de longues mains; ses longues jambes, qui reposaient sur de longs piedS; résistaient énergiquement à ses aspirations et le classaient, parmi les bipèdes nommés hommes, dans la catégorie où les ornithologues placent, parmi les volatiles, les cigognes et les hérons, c'est-à-dire parmi les échassiers.
Nous avons donc eu raison de dire qu'au physique et au moral, le long, mince et mélancolique Benoît Giraudeau faisait, placé dans le même cadre, une opposition frappante avec le court, obèse et joyeux Jules Creton.
Aussi, du plus loin que Jules aperçut son hôte, et dès qu'il put se croire à la portée de sa voix :
— Eh ! Cassius ! lui cria-t-il, Cassius, sais-tu pourquoi je fouette mon cheval ?
— C'est, je le présume, répondit Madeleine, pour arriver plus tôt.
— Oui, certainement. Mais sais-tu pourquoi je veux arriver plus tôt ?
— Pour me serrer la main plus vite.
— Il y a de cela encore ; mais ce n'est pas tout : je veux être le premier à te raconter un joli mot du garde-champêtre de Dampleux.
— Taisez-vous donc, monsieur Jules, fit Giraudeau en touchant son camarade du coude.
— Que je me taise ! j'en serais bien fâché.
— Voyons le joli mot, dit Madeleine en prenant la bride du cheval, pour donner au narrateur la facilité de descendre.
— Il a dit, en voyant Giraudeau à côté de moi et PU me voyant à côté de Giraudeau : a Quel malheur que le roi Louis- Philippe ait aboli la loterie, je mettrais cent sous sur le numéro 10; le voilà qui passe ! »
Madeleine se mit à rire, encore moins du mot du garde-champêtre que de la mine dépitée de Giraudeau.
— Et lui as-tu fait compliment au moins sur son esprit, au garde-champêtre?
— J'ai fait mieux que cela I je lui ai jeté cent sous en lui disant : « Tenez, père l'Espérance . si la lo-
terie revient, voilà votre mise. Combien a-t-il comme garde-champêtre de Dam pieux, ce bonhomme-là?
— Deux cents francs par an, je crois.
— Il faut que je lui en fasse avoir deux cent cinquante. Je parlerai de cela à son maire, mon ami Mélage. — Bonjour, Cassius.
Et, comme, tout en dialoguant, ou plutôt en monologuant, il était descendu de voiture plus rapidement qu'on ne l'aurait cru, il serra cordialement la main de Madeleine, tandis que Benoît Giraudeau le saluait avec des cérémonies qu'il croyait empruntées à cette bonne société dont il parlait sans cesse, et sur laquelle il avait la prétention de se modeler.
Valdin descendit de son côté, non pas en sautant de voiture, comme eût fait son congénère Figaro, plus jeune et plus ingambe que lui, mais en appuyant ses pattes sur le marchepied ; après quoi, il vint chercher près de Madeleine cette flatterie de la main que le chasseur ne refuse jamais au chien qui la sollicite.
— Tu n'as pas amené Louis? demanda Madeleine cherchant quelqu'un pour tenir à sa place la bride du cheval.
— Louis le fainéant, sais-tu ce qu'il fait? Il engraisse ; de sorte qu*il ne veut plus venir, ou plutôt il ne peut plus tenir avec moi dans la voiture. Il prétend que je l'opprime. — Vous ai-je opprimé, Oiraudeau ? Voyons, soyez franc !
— Aucunement, monsieur Jules, aucunement.
— Heureusement, continua le joyeux capitaine.
que j'ai trouvé quelqu'un qui le remplace ; c'est Valdin.
— Ciomment, Valdin?
— Oui, Valdin. Il engraisse aussi, Tanimal l Je ne sais pas comment cela se fait; à peine entre-t-on à la maison, qu'on engraisse 1 Aussi, j'offrais en route, à Giraudéau, de le prendre en pension ; si récalcitrante que soit sa nature, je réponds que j*en triompherais.
— Merci, merci, dit le percepteur en riant du bout des lèvres, je me trouve très-bien comme je suis.
— Trop bien, même, je sais cela , vous n'avez pas besoin de me le dire. Donc, pour en revenir à Valdin, qui ne se plaint pas que je l'opprime et qui m'est commode parce que je mets mes pieds sur lui^ je l'ai dressé à remplacer Louis.
— Bon ! fit Madeleine.
— Oui ; quand j'ai affaire dans la forêt pour parler 4 mes ouvriers et que je descends de voiture, je lui mets la bride de la Biche^ entre les dents.
— Elle engraisse aussi, la Biche, interrompit Madeleine.
— Puisque je vous dis que tout le monde engraisse autour de moi. Vous connaissez bien TournemoUe, n'est-ce pas? sec comme un clou; je l'ai nommé mon fourrier ; il tient mes registres de garde nationale. Je lui donne quarante francs par an pour cela. Ce n'est pas avec quarante francs de plus par an qu'on engraisse. Il y a un an qu'il est entré en fonctions. Je
l'ai pesé le jour où il a pris la plume, il pesait trente-six kilogrammes. Hier, je lui dis :« Tu engraisses , Tournemolle ; prends garde 1 » Il me répond : € Je ne crois pas, monsieur Jules. » Je le mets dans la même balance avec les mêmes poids : trente-neuf iilogrammes. Il avait engraissé de six livres ! Je te <lis, ça, c'est immanquable.
— Pardon, je t'ai interrompu. Tu disais que iu mettais la bride entre les dents de Valdin.
— Je mets la bride entre les dents de Valdin , il «'assied et il garde la Biche. Tu vas voir, nous n'avons qu'à les laisser faire tous les deux. 11 y a, ma parole d'honneur, des bétes si intelligentes, que cela fait honte aux chrétiens.
Et Jules Creton , prenant la bride qu'il avait négligemment jetée dans la voiture, la mit entre les dents du chien, qui se trouva attelé en arbalète.
— A l'écurie, Valdin, lui dit-il, à l'écurie, le bon chien. — Hue ! la Biche.
Et Valdin prit le chemin de la ferme, suivi de la Biche tirant à elle la voiture ; et tous trois, chien, cheval et voiture, entrèrent par la grande porte «{ans la cour de la ferme, sans rien accrocher.
— Quand je te le dis, lit Jules enchanté, sans ee brigand de Figaro, Valdin serait le chien le plus fort de tout le département.
— Le fait est, reprit Giraudeau, qu'il ne lui manque que la parole.
— On la lui a offerte, dit sérieusement Jules ; il . Ta refusée.
— Pourquoi cela? demanda naïvement le percepteur des contributions.
— Pour ne pas dire de bêtises.
Puis, se retournant vers Madeleine :
^ Je parie que ce n'était pas moi que tu attendais?
— Je t'attendais, puisque je t'ai invité.
— Alors, je m'explique : je parie que ce n'était pas pour moi que tu étais là.
— J'y étais un peu pour Henri, c'est vrai.
-— Je suis parti de Villers-Cotterets à sept heures, la voiture n'arrive qu'à huit, il en est neuf; il ne peut pas être ici avant vingt minutes.
— Sais -tu si le père Giraux sera des nôtres?
— Il n'a garde d'y manquer. Je lui ai promis uni' andouilh de Baccùet, — ça me fait penser qu'ellu est dans le coffre de ma voiture, — et \ine salade au lard; avec cela, on le ferait aller au bout du monde.
— Pourquoi ne Tas-tu pas amené ?
— Sur mes genoux? Ils sont trop courts. Sur ceux de Giraudeau? Ils sont trop pointus. Non, il vient sur le cheval de Flobert ; c'est ce qu'il lui faut. Il ne s'emportera pas. Ëh ! tiens, tiens, le voilà qui débouche, — piano, piano, comme dit ma fille, qui apprend la musique italienne, et qui me déchire toute la journée les oreilles avec les croches et le» doubles-croches de M. Verdi.
— Une jeune personne charmante, murmura le percepteur.
— Oui, mais ce n'est pas pour vous, Giraudeau.
— Pourquoi cela? pourquoi cela?...
— Parce qu'elle n'épousera que quelqu'un qu'elleaimera, et qu'elle ne vous aimera jamais...
— Toujours farceur, ce bon monsieur Jules.
Sur ces entrefaites, le père Giraux avait rejoint le groupe sans le voir, attendu qu'il profitait de la placidité de sa monture pour lire le journal. Son cheval s'arrêta ; étonné de cette halte^ il leva la tête et vit qu'il se trouvait en face de son hôte et de deux de ses concitoyens.
— Tiens ! tiens ! tiens ! vous voilà, vous ! dit-il.
— Certainement que nous voilà, nous, répondit Madeleine .
— Je suis donc arrivé *^
— Cela m'en fait l'effet.
— C'est étonnant, c'est étonnant! dit le père Giraux en pliant soigneusement son journal et en le mettant dans sa poche.
— Comment ! fit Giraudeau, vous lisez le SièelCy monsieur Giraux 1 vous êtes donc de l'opposition?
— Moi I de l'opposition ? Je suis, comme Basile, maître de musique et organiste. Ce n'est pas le Siècle que je lis*
— Qu'est-ce que vous lisez donc ? -
— Son feuilleton ; c*est de Dumas, un de mes élèves.
— Un de vos élèves? dit Cassius.
— Je crois bien I fit Jules. Moi, aussi, je suis nu de vos élèves, père Giraux.
— Vous avez appris le violon à Dumas ?
— Cest-à-dire que j'ai essayé; mais je n'ai jamais vu de tête plus dure à la musique. Je m'y en« tétais ; ce n'est pas pour le gain que j'y faisais. Sa mère, qui avait sa chauffe^, comme veuve d'un général, me payait en copeaux ; mais c'était pour la difficulté vaincue. Enfin j'y ai renoncé ; au bout de trois ans, il ne pouvait pas mettre son violon d'accord. Un beau matin, je lui ai dit : « Va-t'en au diable, et fais ce que tu voudras. » Il a été à Paris, et il a fait des romans.
— Et je crois qu'il a bien fait, dit Jules. Mais, puisqu'il est convenu que nous attendons Henri, nous pourrions nous asseoir, au lieu de nous tenir debout.
Et, joignant l'exemple au précepte, Jules Creton ne s'assit pas seulement, mais se coucha ; Cassius s'assit près de lui; Giraudeau s'obstina à rester debout, et le père Giraux conduisit son cheval à Louison, promettant de revenir dès qu'il aurait vu sa monture convenablement installée près de son amie la Biche !
1. Ma mère, comme veuve d'un officier général, avait, en effets son chauffage gratuit dans la forêt de Villers-Gotterets; pendant trois ans, elle en donna une partie à mon maître de violon pour me faire apprendre à jouer de cet instrument.
ou M. PELUCHE ET FIGARO FONT LEUR ENTRÉE TRIOMPHALE DANS LA COUR DE LA FERME
Le père Giraux, que tous ses compatriotes reconnaîtront, — malgré le léger changement que les convenances m'imposent la nécessité de faire à son nom, — était un des hommes les plus originaux que j'aie connus. Né vers 1774 et jouissant d'une admirable vieillesse que lui avait valu une conscience pure dans un corps sain, il était un spécimen vivant du xviu* siècle transporté dans le xix* ; c'était un beau vieillard de soixante et dix à soixante et douze ans, marchant droit et ferme, tenant tête à quiconque, •la fourchette et le verre à la main, déjeunant voluprtueusement avec une andouille et une salade au lard, genre de comestible qui donnerait une indigestion à la plupart des estomacs de vingt ans que nous connaissons aujourd'hui. Jouant du violon tous les jours pour son propre plaisir, de l'orgue tous les dimanches pour rédiflcation des fidèles; célébrant des pieds et des mains sur son instrument tous les baptêmes et tous les mariages; ne donnant pas une note de moins pour le pauvre qui le payait 4'un simple remercîment que pour le riche qui lui mettait deux louis dans la main. C'était à la fois un
gai con^dve et un charmant conteur ; neveu du prieur du couvent de prémontrés qui habitait le monastère de Bourg-Fontaine, situé à une lieue de Villers-GotteretSy c'est de lui que je tiens, comme on le verra si Ton veut prendre la peine de feuilleter mes Mémoires, toutes les histoires monacales et rabelaisiennes que j'y raconte. Son excellent caractère le faisait le héros de toutes les plaisanteries provinciales , qu'on ne s^épargne pas dans la vie de campagne et de château. Tantôt on lui donnait pour compagnon de lit un hérisson ou une anguille ; tantôt on enfermait dans une armoire de sa chambre un coq qui lui sonnait toutes les heures de la nuit ; tantôt, enfin, sa porte s'ouvrait à minuit malgré le soin qu*il avait eu de la fermer en dedans, et un fantôme vêtu d'un long drap et traînant des chaînes venait ouvrir les rideaux de son alcôve. A. toutes ces agressions^ il avait ou feignait d'avoir les terreurs les plus comiques; de sorte que, grossissant par le récit, se multipliant au fur et à mesure qu'elles s'éloignaient, toutes ces histoires avaient fini par faire du père Giraux un personnage légendaire qui, dans les mains d'Hoffmann, fût devenu le pendant de Coppelius ou de maître Floq.
Son physique eût ofiFert, en outre, au fantastique auteur du Mcyorat et du Violon de Crémoney un de ces personnages qu'il décrivait avec une plume qui, entre ses mains, se changeait en pinceau. Chauve comme un genou , il portait sur sa tête une petite perruque châtain clair à poil ras, qui était placée là I. 12
bien plus pour l'hygiène que pour l'ornement. Cette perruque était recouverte d'un bonnet de soie noire, auquel elle adhérait bien plus fidèlement qu'au crâne. Aussi, été ou hiver, le maître organiste gardait-il obstinément cette double coiffure à laquelle, dans les grandes circonstances, c'est-à-dire lorsqu'il s'agissait d'une visite, d'un dîner en ville ou d'un voyage à la campagne, il superposait un chapeau à grand bord, que jamais personne ne lui avait connu ni neuf ni vieux, mais qu'on lui avait toujours vu dans le même état.
La figure que protégeait ce triple produit de l'industrie humaine, était maigre, osseuse et colorée ; son expression habituelle était la bonne humeur ; quand sa joue s'appuyait à la base de son violon que sa main gauche démanchait avec la facilité de l'habile exécutant, et que son petit doigt s'étendait sur la chanterelle de manière à laisser à peine place à l'archet entre lui et le chevalet, son visage alors prenait une expression de béatitude et son œil un caractère de poésie qui eussent fait croire que les sons tout terrestres qu'il tirait de son instrument le mettaient en communication avec les chœurs célestes, avec les chants des anges et des archanges.
Le reste de sa mise était celle d'un quaker à peu près. Il portait la cravate, le gilet, la chemise et le jabot blancs, une redingote marron, une culotte de ratine et des bas de laine noire qui allaient se perdre dans des souliers à boucle d'argent toujours parfaitement cirés.
Le père Giraux n'était ni riche ni pauvre ; il n'atteignait pas I4 médiocrité dorée d'Horace, mais il n'était point au-dessous de ses affaires. Il avait, avec sa place d'organiste, les quelques leçons qu'il continuait de donner aux jeunes gens de la ville, et cinq ou six billets de mille francs que lai faisait valoir M® Niguet, notaire, une douzaine de cents livres de rente avec lesquelles il vivait heureux comme Épicure et vénéré comme Nestor.
Au moment où il sortait de la ferme, en époussetant les poils blancs laissés par sa monture à sa redingote marron, en s'acheminant vers le monticule où Jules était couôhé, Madeleine assis et Giraudeau debout, Madeleine poussa un cri de joie. Il venait d'apercevoir le tilbury de son filleul, Henri de Noroy, sortant du bois de Vouty.
En une seconde, Madeleine fut sur pied, et, comme, en même tenips qu'il était vu de son parrain, le jeune homme de son côté l'apercevait, il surexcita d'un clappement de langue plus accentué son cheval, qui eu un instant franchit les quelques centaines de pas qui séparaient les deux amis , et s'arrêta au pied du monticule où l'attendait déjà Madeleine.
Henri jeta la bride aux mains de Tom, sauta à terre avec l'adresse et la légèreté d'un gymnaste consommé, et se trouva dans les bras de Madeleine.
-^ Ahl te voilà donc, enfin, méchant enfant! lui dit Cassius en essuyant une larme. Eh bien ?
— EU bien, je vous dirai, non pas ce que don Rodrigue disait à don Diègue, après avoir tué don Gormas : « Mangez, mon père ! » mais je vous dirai ; « Chassez, parrain! »
— Le bois de Gaine est donc à nous ? demanda Madeleine.
— A nous en toute propriété , à partir d'hier, ^acheté, vendu, payé. Vous pouvez y tuer tout ce
qu'il renferme : lièvres, lapins, chevrejiils, personne n'aura plus rien à vous dire.
— Fanfares, alors ! cria Madeleine ; et nous Tëtrennerons dès aujourd'hui^ tu entends, Jules.
— Oui, j'entends ; mais tu comprends bien que je ne vais pas m'amuser à entrer dans un fourré pareil ; c'est bon pour une lame de couteau comme toi, ou pour une anguille comme Giraudeau. Vous l'attaquerez à bon vent, je me mettrai du côté opposé, commodément assis sur une borne, et ce que vous ferez sortir : pan ! *
— Vous le tuerez? dit Giraudeau. ^
— Ou je le manquerai, répondit Jules. Je n'ai pas la prétention , comme Madeleine, de tuer dix-sept bécassines sur dix-sept coups. Il n'y a plus de plaisir quand on tire comme cela. — Bonjour, monsieur Henri; vous vous portez bien, moi aussi, deux choses qui me font grand plaisir. Me voilà! me voilà 1
Et, se laissant dévoiler, selon l'expression pittoj esque du pays, du haut du petit nionticule vers
Madeleine et M. Henri, il vint tomber sur eux les bras ouverts ; tous deux lui barrèrent le passage.
— Vous avez bien fait de m'arrêter, dit-il, avec sa joyeuse humeur toujours prête à s'exercer aux dépens de lui-même, ce qui lui permettait de l'exercer aux dépens des autres; sans cela, j'étais capable d'aller rouler jusque dans les fonds de Dampleuz.
Henri serra cordialement la main de Jules, pour lequel il avait non-seulement une profonde estime, comme honnête homme et comme marchand loyal, mais encore une grande amitié comme bon garçon.
— Ahl vous voilà arrivé, continua Jules ; on va pouvoir s'occuper sérieusement de déjeuner, n'estce pas^ Cassius ? Ce n'est pas pour ce que je mange. Je ne fais plus que boire : on dit même que cela se voit à mon nez.
— Le fait est que votre nez tourne à la [rose-pompon, monsieur Jules, dit Girandeau.
— Bon î il a encore du chemin à faire avant d'arriver au ton de celui de mon père. Tu ne l'as pas connu, Cassius, mon pauvre père , c'est celui-là qui t'aurait fait rire ! Non, ce n'est pas pour ce que je mange, c'est pour être à table avec des amis. Êtesvous fatigué du voyage, monsieur Henri ?
— Non, je suis venu sous la bâche avec mon manteau sous la tête et une botté de paille sous les reins.
— Tiens, c'est une idée, ça. A mon dernier voyage, j'ai cru que j'étoufTerais... pas moi, mes voisins. Imaginez donc que je dis au garçon de
rhôtel d'aller, comme d'habitude, me retenir deux places, à la voiture; avec deux places, je m'en tire encore. Mon homme revient et me dit : « Vous avez votre affaire. » Je lui donne son pourboire. A huit heures, j'arrive au Plat d'étain, je réclame mes deux places à Levasseur, je lui donne mon bulletin, que je n'avaiB pas même regardé ; l'imbécile m'avait retenu une place dans le coupé, l'autre dans la rotonde.
— Je ne demande pas mieux que de nous mettre à table le plus tôt possible, dit Madeleine; mais cela dépend de Henri. A quelle heure seras-tu prêt, mon garçon ?
— Le temps de changer de linge et de prendre un l^ain qui doit m'attendre.
— Nous te donnons une heure ; est-ce assez?
— Parfaitement.
— Eh bien, alors, à cheval! Il est neuf heures et demie ; à dix heures et demie, heure militaire.
Henri embrassa encore une fois Madeleine, donna des poignées de main à Jules et au père Giraux, salua Giraudeau, sauta dans son tilbury, et s'achemina au grand trot vers le château de Norôy.
Gomme Madeleine n'attendait plus que des voisins qui , comme Henri, devaient arriver à l'heure -militaire, on s'achemina vers la ferme, où Tordre fut donné à l'instant même, à la grande satisfaction du père Miette, qui, pour ne pas gâter son déjeuner, n'avait rien pris de la matinée, de mettre les grosses pièces à la broche.
Une demi-heure à peu près s'était écoulée au mi-
lieu des récits rabelaisiens du père Giraux, des plaisanteries de Jules Greton sur les autres et sur luimême, et des susceptibilités de Giraudeau toujours près de se fâcher, mais toujours ramené à la bonne humeur par la franche gaieté de Jules, lorsqu'on entendit ces claquements de fouet précipités et éclatants qui annoncent l'arrivée d'un convive sûr de sa bonne réception.
Presque aussitôt une voiture parut dans Tencadrement de la grande porte de la ferme. Madeleine, qui, le manche d'une casserole à la main, fai^t sauter une gibelotte, poussa un cri, posa la casserole sur le fourneau, courut à la porte de la cour, sauta les trois marches et se précipita au-devant des nouveaux venus, qui n'étaient autres que son ami Peluche et sa filleule Camille.
Les autres convives, attirés par le cri joyeux de Madeleine, se groupèrent sur le seuil de la porte pour assister au débarquement de ces deux personnages qui leur étaient complètement inconnus.
n était évident que les deux voyageurs étaient aussi pressés d'arriver à Madeleine que Madeleine paraissait l'être d'arriver à eux ; mais la descente, quoiqu'elle parût ce qu'il y avait de plus simple et de plus naturel aux acteurs et aux spectateurs, ne s'opéra point sans dii&culté ni même sans accident.
Outre Bastien, assis sur le brancard et qui avait sauté à terre en entrant dans la cour de la ferme, M. Peluche et Camille, aménagés dans la voiture^ le char à bancs contenait un troisième personnage
qui, pendant les deux derniers tiers de la route, s'était fait oublier, mais qui, dès que la voiture eut cessé de rouler, révéla sa présence par de tumultueux abois.
C'était Figaro, que M. Peluche, on se le rappelle, à la suite de son aventure avec le père Lajeunesse, avait attaché, au-dessus de son mollet et au-dessous de son genou, avec une corde que lui avait prêtée Bastien, et qui, depuis qu'il avait avisé les poules qui picotaient le fumier, et guigné les canards qui barbotaient dans la mare, paraissait possédé du désir ou plutôt du vertige de descendre au plus vite.
M. Peluche, qui, voyant Tceil enflamméde Figaro, craignait pour les poules et les canards de son ami Madeleine, s'efforçait de réprimer ces ardeurs en le retenant par son collier.
Figaro tirait en avant, M. Peluche tirait en arrière, et c'était en vain que, par-dessus les combattants, Camille tendait les bras à son parrain.
Malheureusement, M. Peluche, chargé de tous ses ustensiles de chasse, n'avait point la liberté de ses mouvements. Au moment où il criait à Madeleine : « Prends garde à tes poules et à tes canards! x> le collier lui échappa de la main, Figaro s'élança, et M. Peluche, violemment attiré au dehors, perdit l'équilibre, et fit son entrée en exécutant une culbute qui, au Cirque, eût soulevé des tonnerres d'applaudissements.
Mais on était à Vouty, et M. Peluche n'avait ni la souplesse ni l'élasticité d'un clown, de sorte que
sa gymnastigne involontaire fut .accueillie par les cris de terreur de Gamille, de Madeleine et des autres assistants.
Pour compliquer la 8itu:a|ion, Valdin, qui nourrissait de vieilles rancunes'contre Figaro, le voyant empêché par sa corde, s'élança sur lui et lui livra un combat dont le corps de M. Peluche devint le théâtre.
Par bonheur, Jules Creton s'élança d'un côté, Madeleihe s'élança de l'autre ; Jules prit Valdin par la peau du cou et tira de son côté, Gassius prit Figaro par son collier et coupa la corde avec sa serpette. Plus heureusement encore, une couche épaisse de fumier s'étendait par toute la cour et avait amorti la chute de M. Peluche. Les chiens s'étaient mordus l'un l'autre, mais avaient respecté le marchand de fleurs, de sorte que celui-ci se releva furieux, mais sans autres dommages que quelques souillures à sa veste de velours et à son gilet de buffle.
Camille était presque évanouie de terreur, et Madeleine avait passé la corde de Figaro à la main (lu percepteur, en lui criant : « Tenez ferme, » et s'était élancé pour porter secours à sa filleule.
Mais, une fois M. Peluche remis sur pied, et chacun bien convaincu, lui tout le premier, qu'il n'avait ni bras ni jambe cassés, la bonne humeur revint à tout le monde, même à la*victime de l'accident.
— Eh bien, dit M. Peluche en se campant fièrement sur le fumier, me voilà. Tu ne m'attendais
pas, j'en suis sûr. Gomment me trouves*tu? que dis-tu de mon costume, et que te semble-t-il de ce fusil ? Tu vois que je n'ai point lésiné pour te faire honneur. Ce n*est pas que je me soucie plus de la chasse que d'une partie de dominos ; mais je tiens pour principe que, lorsqu'on a démontré que ron n'était pas précisément unimlpécile, lorsque de zéro on a fait quelques centaines de mille livres par la seule puissance de son génie, lorsqu'on a l'honneur enfin de commander ime compagnie de la garde nationale parisienne, je tiens pour principe, dis-je, qu'il importe de conserver sa- supériorité dans tout ce que l'on entreprend^ aussi bien aux champs, qu'à la ville.
Et, ayant formulé cette profession de foi, M. Peluche se décida à serrer la main que lui tendait son ami.
— Tu as, par ma foi, raison, mon cher Anatole, et, si j'attendais quelqu'un, ce n'était pas toi. Mais je suis si heureux de te voir, que j'aurais mauvaise grâce à te quereller sur le retard que tu as mis à me faire visite. Je regrette seulement que madame Àthénaîs ne se soit pasr décidée à t'accompagner.
— Y penses-tu, Cassius? répondit M. Peluche en rentrant son menton dans sa poitrine. Une maison comme la nôtre peut-elle se passer à la fois des deux intelligences qui la dirigent? Madame Peluche se mourait d'envie d'être des nôtres, mais j'ai dû résister à toutes ses instances.
— En vérité I dit Madeleine d'un air qui indiquait
qu'il n'ajoutait pas une foi bien absolue à ce que lui disait son ami. Mais enfin, pour venir tard, tu n'en arrives pas moins avec infiniment d'à-propos. Â ton attirail, à ton costume guerrier, à ton magnifique fusil surtout, je présume que c'est autant au gibier de Vouty et de Noroy qu'à moi-même que s'adresse ta visite; et précisément, aujourd'hui, continua Madeleine en montrant ses convives à M. Peluche, précisément, aujourd'hui, je réunis des amis dont quelques-uns sont chasseurs; tu ébaucheras leur connaissance en causant, eux de leurs hauts faits passés, et toi de tes exploits futurs.
— Sachez, mon cher Madeleine, qu'outre ce que j'apporte dans ma carnassière, dit M. Peluche en se redressant, j'ai mieux que des hypothèses à raconter à vos amis, et que, dès aujourd'hui, j'aurais pu vous rendre vos politesses de Fautre jour en vous apportant, non pas une méchante cuisse de chevreuil, mais labéte tout entière avec sa peau et ses cornes.
— Oh|! la ! la I s'écria Madeleine, j'espère que tu n'as pas tiré sur la gazelle de M. Henri?
-»- Non pas, non pas ! Je connais les gazelles, j'en ai vu au Jardin des Plantes; je parle d'un bel et bon brocard, fit M. Peluche en enflant ses joues à ce mot consacré, qu'il avait retenu du dialogue entre Bastien et Lajeunesse .
— Tu as tiré un chevreuil, du coupé de la diligence?
— Nonl Mais j'aurais pu le tirer de la carriole de M. Martineau, si la diablesse de bête n'était point
passée si vite. Est-ce que cela court toujours aussi rapidement, les brocards ?
— Je dois dire, mon pauvre ami, que c'est assez dans leurs habitudes. Mais il fallait toujours tirer. Un fusil comme celui-là, — et il prit des mains de M. Peluche son fusil, — un fusil comme celui-là tue tout seul. Tiens, regarde plutôt, voilà des hirondelles qui passent plus vite encore que ton chevreuil, avoue-le.
— Je l'avoue, répondit M. Peluche sans savoir où en voulait venir Madeleine.
— Eh bien, attends !
Madeleine épaula rapidement, lâcha Tun après l'autre les deux coups dans deux directions différentes ; les deux hirondelles tombèrent.
M. Peluche était stupéfait ; les autres chasseurs, plus au courant des hauts faits de Gassius, ne s'en étonnèrent point ; seulement, en entendant la double détonation, Figaro donna une si violente secousse, qu'il s'échappa des mains de Giraudeau, auquel, on se le rappelle, sa garde avait été confiée, s'élança dans la cour qu'il traversa en trois bonds, et de la cour dans la plaine, où il disparut, malgré les cris de son maître, que sa disparition rappela à lui.
— Mais il se sauve, cria Peluche ; il se sauve, le misérable I II ne sait donc pas que je l'ai payé cent francs?
— Bon! dit Madeleine, sois tranquille, il reviendra ; il a flairé la cuisine, et il n'est pas si bête que de s'en aller sans y avoir goûté. Je le connais , le paroissien.
— Tu crois, Cassius ?
— Je t'en réponds, là ! et maintenant, laissez-vous conduire dans vos chambres. 3ien que nos convives soient de modestes campagnards comme moi, je suis sûr que ma filleule songe à leur faire Thouneur d'une nouvelle toilette; nous n'avons donc pas de temps à perdre si nous ne voulons pas faire attendre les convives que nous attendons.
— Mais, s*écria le galant percepteur, qui^ depuis qu'il avait laissé échapper Figaro, s'était rapproché du groupe et essayait de se mêler à la conversation, et dont les yeux étaient langoureusement fixés sur Camille, — mademoiselle n'est-elle pas charmante dans son costume de voyage ? Quelle parure pourrait-elle donc ajouter à tant d'attraits ?
Ce précieux madrigal produisit son effet ; M. Peluche, déjà mal disposé envers le percepteur, qui avait laissé échapper Figaro, le toisa de la tête aux pieds comme s'il eût eu à prendre son signalement. Camille fit une profonde révérence, et Jules Creton, de sa voix la plus goguenarde, cria :
— Bravo, Giraudeaul
Mais, au lieu de faire chorus avec Jules :
— De quoi diable vous mêlez- vous, bel Amadis? demanda Madeleine. Il faut, au contraire, que ma filleule se fasse le plus belle qu'elle pourra. Je veux qu'elle ensorcelle tous ceux qui la regarderont, vous compris, mais d'autres encore avec vous. Qui sait si, parmi tant d'admirateurs, nous ne lui trouverons pas un mari?
La brusque sortie de Madeleine, qui ne pouvait pas deviner quelle corde il attaquait dans le cœur de la jeune Allé, provoqua une vive rougeur sur les joues fraîches de Camille. Elle s'élança dans les bras de son parrain, un peu pour le remercier de sa tendre sollicitude pour son avenir, beaucoup pour dissimuler l'embarras qu'éprouve toujours une jeune fille lorsqu'elle entend prononcer tout haut, par hasard, le mot que son cœur répète sans cesse tout bas.
Le plus avantageux et le plus satisfait des sourires s'épanouit alors sur les lèvres du galant percepteur. Madeleine avait maintes fois parlé devant lui de la fortune du marchand de fleurs, fortune que M. Peluche, dans sa déclaration de principes, avait constatée lui-même, — et il n^avait point attendu de voir Camille, dont la vue, d'ailleurs, avait dépassé toutes ses espérances, pour être convaincu qu'elle réunissait les qualités sérieuses et solides que seules il recherchait, disait-il, dans la future épouse qu'il honorerait de son choix. L'approbation, non plus tacite, mais patente que Madeleine donnait aux idées matrimoniale» qui pouvaient naître dans le cerveau de sa filleule lui sembla d'un heureux augure, et il y vit l'autorisation de déclarer plus nettement ses secrètes aspirations lorsque le jour en serait venu ; mais, en attendant que ce jour vînt, il se crut obligé d'offrir son bras à la jeune fille pour la conduire à son appartement.
Mais cela ne faisait point l'afFaire de Madeleine.
— Un instant, un instant! lui dit-il, vous empiétez sur mes droits, monsieur Giraudeau, et permettezmoi de vous dire que je ne suis nullement disposé à vous aI)andonner celui-là.
Et Madeleine, s'inquiétant peu de la façon gracieuse dont le percepteur présentait son coude arrondi, prit le bras de Camille et traversa la cuisine pour conduire sa filleule à sa chambre; ce qui donna une nouvelle occasion au père Miette de lever son boimet de dessus sa tête et son derrière de dessus son tabouret, en ajoutant ces paroles inspirées par la circonstance :
— Bien le bonjour, monsieur Madeleine, et votre compagnie I
ou MADELEINE TROUVE LES CHOSES PLUS AVANCÉES qu'il NE LE CROYAIT
Madeleine ouvrit, en passant, sa chambre à M. Peluche, et conduisit Camille à celle qu'il lui destinait.
Cette chambre, dont nous avons négligé la description, était la plus jolie et la plus fraîche de toutes et n'eût point déparé un petit appartement parisien. Tout simplement meublée qu'elle était, ses meubles, fabriqués sous le règne de Louis XVI, avaient le caractère rigide de cette époque; ils se
composaient d'un lit, de quatre chaises, de deux fauteuils et d'une toilette. Le lit, les quatre chaises et les deux fauteuils étaient cannelés, peints en blanc avec des filets d'or aux trois quarts effacés, que Madeleine avait repeints lui-même en jaune vif; la commode et la toilette étaient de bois des îles incrusté, avec des poignées de cuivre qui, autrefois, avaient été dorées, mais, par le long usage qui avait été fait de lui et par son contact avec les mains, le métal avait été rendu à son état primitif. Les murailles étaient tendues de papier perse, et les rideaux des fenêtres et du lit faits de toile de perse de même dessin et de même couleur, c'est-à-dire de toile rose représentant des bouquets de myosotis.
Tout cela était jeune comme Camille, frais et charmant comme elle.
— Oh! que cette chambre est jolie ! s'écria naïvement Camille; je n'ai jamais rien vu de plus ravissant.
— Un vieux corbeau comme moi, répondit Madeleine, est convenablement encadré dans un fagot d'épines ; mais, pour le nid de la linotte, il faut ce qu'il y a de plus fin en mousse et de plus doux en coton.
— Mon bon, mon cher parrain, répondit à son tour Madeleine en lui envoyant un sourire aussi doux qu'un baiser, la fauvette, si elle veut un nid, est forcée d'y travailler elle-même, tandis que vous ne me laissez, à moi, que la peine de vous remercier
du mien, qui^ j'en suis sûre, vous a coûté bien de ]a peine. ^
— Bah ! répondit Madeleine, c'est un tapissier bien autrement habile et bien autrement pittoresque que moi, qui en a fourni le seul ornement qui vaille la peine d'un merci.
En disant ces mots, Tex-bimbelotier ouvrit la fenêtre et s'accouda sur son appui.
— Regarde-moi cela, dit-il à Camille.
Camille vint se placer à ses côtés.
Madeleine avait raison : à travers l'encadrement de la croisée se déroulait un panorama assez beau pour que l'humble chambrette pût se targuer d'un luxe qui manque à bien des palais.
Située au sommet du coteau, la maison de Madeleine avait à la fois la vue de la plaine que nous avons décrite, et celle de la vallée qui nous reste à décrire, Cette vallée où serpente la petite rivière d'Ourcq, toute peuplée de jardins, apparaissait comme un fouillis de verdure que trouait, de temps en temps, un pan de mur grisâtre ou un toit rouge ; mais, en général, la végétation était si luxuriante, les arbres tellement pressés et feuillus, qu'en voyant une légère, fumée bleuâtre monter entre leurs branches et s'élever entre leurs cimes, en prenant alors la direction du vent, on était tenté de supposer une forêt au milieu de laquelle des bandes de bohémiens avaient établi leurs camps. En s'élargissant à l'horizon, la vallée, surmontée des ruines massives du château de la Ferté-Milon, change d'aspect; les bon-
quets d'arbres fruitiers s'espacent entre des massifs de longs peupliers, à travers lesquels on suit Jes capricieux méandres de la rivière, pareille à un fil d'argent. A droite, la vue embrassait le vaste triangle dont Noroy, Ancienville et Faverolles occupent, comme nous l'avons dit, les trois angles. Pour être moins riant, le paysage n'en avait que plus de caractère, car près des plaines cultivées semées de hameaux groupés let de maisons éparses, s'étendait cette lande rougeâtre, vaste et moelleux tapis de bruyères au milieu desquelles s'élevaient ces magnifiques ronciers qui faisaient la joie de Madeleine et qu'il appelait son garde-manger; enfin plaines et bruyères s'harmonisaient admirablement avec l'encadrement de forêts sombres, étage par masses compactes, et qui, de tous les côtés au nord-ouest, fermaient l'horizon.
Ce spectacle, nouveau pour Camille, produipit sur elle une profonde impression. Ses yeux n'avaient eu jusqu'alors d'autre perspective que les murs grisâtres et les arbres rachitiques du jardin de sa pension ou le bariolage des boutiques qui faisaient face au magasin de son père. Si quelquefois, dans ses rêveries, élevant ses regards jusqu'au ciel, elle avait cherché à suivre quelque nuage dans sa course capricieuse, les dentelures noirâtres et sordides des cheminées qui tachaient l'azur l'avaient promptement forcée à baisser la tête. L'œuvre humaine seule, avait donc été donnée jusque-là en pâture à ses admirations, et l'œuvre humaine la plus splendide
Parisiens et provincia.ux 223
n'en conserve pas moins pour certains esprits rêveurs le cachet indélébile de la petitesse de celui dont elle procède. Son aspect peut être grandiose, mais parfois aussi il est sinistre. Si nombreux et si riches que soient les palais, ils ne rendent que plus choquant et plus douloureux le contraste des masures. La haute cathédrale ne parle pas seulement de Dieu, elle raconte l'histoire des générations qui ont passé* usant leur vie à amonceler ces pierres et ensuite à les fouiller. Transportée tout à coup en face de l'œuvre de Dieu, la jeune fille était à la fois étonnée et émue de la trouver si simple dans ses magnificences les plus grandioses et surtout si tendrement souriante, non plus à quelques-uns, mais à tout ce qui vit — hommes et animaux — depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le plus humble jusqu'au plus orgueilleux.
Camille demeura quelques instants comme en extase, absorbée dans une muette contemplation; un doux sourire faisait frémir ses lèvres, et deux larmes scintillaient comme deux diamants à la double frange veloutée de ses paupières.
— Eh bien, lui demanda Madeleine, qui, habitué au paysage, sans cependant* y être devenu insensible, ne s'occupait que de Camille, et qui la considérait, avec toutes les marques d'une vive satisfaction, eh bien, cela vaut pesque la rue Bourgl'Abbé, ce me semble I
— Oh I mon parrain! murmura Camille comme pour protester contre un semblable parallèle.
— Alors, tu préfères ceci?
Camille joignit les mains et regarda le ciel.
— Morbleu ! continua Madeleine , ne va pas avouer tes préférences à ton père, au moins l Si tu disais du mal de ce fameux ruisseau de la rue du Bac que madame de Staël regrettait à Coppet, c'està-dire en face du mont Blanc et du lac de Genève, il serait capable de te déshériter.
— Ce pauvre père, dit Camille en souriant, il s'étonnait que vous pussiez vous trouver heureux dans ce qu'il appelait votre tanière,.. Oh! moi, je vous comprends bien maintenant. Tenez, mon parrain, iLme semble, à moi, que je passerais ma vie ainsi sans un moment d'ennui, sans un sentiment de regret, à regarder ce beau paysage et le' charmant petit château qui se trouve si bien encadré, que Ton croirait qu'il a poussé là tout seul.
Madeleine se mit à rire d'un air satisfait de luimême.
. — Oui, en effet, dit-il, voilà une retraite comme il t'en faudrait une pour réaliser ces rêves que nous faisons parfois tout éveillés.
— En vérité, répondit Camille, il est charmant, ce petit château, et je suis enchantée d'avoir apporté mon bristol et mes crayons. Je le dessinerai pendant que vous chasserez. Ce sera quelque chose de vous, cher parrain, que j'emporterai en vous quittant ; et cependant, vous allez dire que je suis une flatteuse, je crois que j'aime autant votre humble ferme que ce petit château,
— Parce que je suis dans mon humble ferme, chère enfant, dit Madeleine avec son bon sourire, et que tu as un petit brin d*amitié pour moi. Mais, si celui dont nous parlions tout à l'heure dans la ferme, si l'homme qui, le premier, doit faire battre ton cœur, — et que tu aimeras nécessairement un peu plus que tu ne m'aimes, — faisait partie du mobilier de ce château, je te crois trop de goût pour n'être pas convaincu que tu donnerais au château la préférence sur la ferme.
— Et à qui appartient le château ?
— A mon filleul, ma chère enfant ; car j'ai nonseulement une filleule, mais encore un filleul.
— Comment I s'écria' Camille emportée par Tétonnement que lui causait la réponse de son parrain, comment! ce joli château appartient à M. Henri?
— Comment! s*écria à son tour Madeleine, non moins étonné que Camille, comment! tu connais M. Henri?
— Mon parrain, dit Camille en rougissant et en baissant les yeux, nous sommes venus avec lui dans la diligence du Plat d'étain.
— Imbécile que je suis ! fit Madeleine se frappant le front, et moi qui ne pensais point à cela ; c'est ma foi vrai, ils ont dû venir ensemble, puisqu'il n'y a qu'une voiture et î qu'ils sont arrivés le même jour. Oh! Providence,iProvidence ! voilà bien de tes miracles I Eh bien, comment le trouves-tu, voyons, mon filleul ?
— Je l'ai à peine vu, parrain, balbutia Camille.
— Vous n'étiez donc pas dans le même compartiment?
— Il était avec nous, ou plutôt il avait pris avant nous une place dans le coupé ; il m'a offert cette place , mais je ne sais ce que lui a répondu mon père ; il a craint de nous gêner, et est monté avec le conducteur.
— Ah ! c'est vrai , sous la bâche, une botte de paille; il m'a raconté cela. Je le reconnais bien là, mon chevalier courtois. Mais comment se fait-il qu'il ne m'ait point parlé de toi ?
— Mais pourquoi voulez-vous qu'il vous parle de moi, mon parrain ? 11 m'a vue à peine.
— C'était assez, morbleu I
— Puis il ne savait point qui nous étions, où nous allions, s'il me reverrait jamais.
— Ah ! voilà la vraie raison ; en vérité, je deviens idiot. Eh bien, oui, ma filleule, oui, mon enfant, oui, Camille, c'était mon rêve quand je vous voyais pousser, tous deux, à vingt lieues de distance, toi comme un lis pur, lui comme un beau chêne ; quand j'admirais ce que l'éducation faisait pour toi, ce que la nature faisait pour lui, je me disais : « Qui sait si la Providence ne les a pas créés l'un pour l'autre, et n'a pas fait de moi le lien qui doit les rapprocher ! ces enfants sont mes deux seuls amours sur la terre ; pourquoi, eux, ne s'aimeraient-ils pas ? »
Et la physionomie ordinairement si insouciante et si joyeuse de Tex-bimbelotier, révélait une émotion dont Camille, qui cependant appréciait son parrain à sa juste valeur, ne l'eût pas cru suscepti-
ble ; un tremblement qu'il cherchait en vain à réprimer agitait ses lèvres, ses paupières papillonnaient et tentaient inutilement de supprimer une larme que l'on voyait poindre sous ses cils.
— Cher parrain 1 s'écria Camille en se jetant dans les bras de Madeleine et en cachant sa tête dans sa poitrine.
Madeleine leva la tête et la regarda avec son bon sourire.
— Eh bien, lui dit-il, cela suffit, voilà tout ce que je te demandais ; que mon filleul m'en dise autant, sans même parler davantage, et je serai parfaitement satisfait.
— Mais je ne vous ai rien dit, mon parrain 1 s'écria Camille.
— Heureusement I Si tu m'avais dit quelque ch,ose, tu te serais peut-être crue obligée de mentir. Là, maintenant que les choses non-seulement sont plus avancées que je ne croyais, mais encore me paraissent aller sur des roulettes, je dois m'occuper un peu de notre déjeuner et particulièrenient de ton père. Je n ai pas besoin de te dire qu'il est susceptible en diable, mon ami Peluche.
Quoique Camille fût trop intelligente pour ne pas apercevoir les petites infiripités de son père, elle était en même temps fille trop pieuse pour les avouer. Elle desserra donc les bras et reqdit en souriant toute liberté à son parrain.
— Tu peu3j^ attendre ici, et regarder le petit château, puisque tu Je trouyep joli, lui dit Madeleine,
OU descendre dans le jardin. Tu y rencontreras une allée de tilleuls bien sombre, bien épaisse, bien mystérieuse; là, au lieu de rêver à la maison, tu pourras rêver à celui qui l'habite.
Et, sur ce, pour ne pas augmenter le trouble de Camille, il l'embrassa au front et descendit.
Ce trouble, on l'a vu, n'avait point échappé à l'œil perspicace de Cassius; il en conclut naturellement que l'impression produite par le propriétaire n'avait point été inférieure à celle produite par le château. 11 en résultàque, la porte de Camille à peine fermée, le parrain lâcha la bride à la satisfaction que lui causait la découverte qu'il venait de faire et descendit l'escalier en sifilant avec une vigueur de locomotive le bien-aller joyeux par lequel il encourageait, excitait et appuyait ses chiens dans leur quête.
Madeleine, on le comprend, s'était servi d'un prétexte pour quitter sa filleule ; il n'était aucunement inquiet de son ami Peluche, sachant que, partout où il était, il saurait réclamer et, au besoin même, imposer la part de considération qui lui était due. Il le trouva donc en conversation réglée avec M. Giraudeau, le père Giraux, que nous connaissons déjà, et deux fermiers des environs, bonnes gens, forts chasseurs, quelque peu braconniers, agriculteurs de père en fils, et ennemis-nés de tous les novateurs en agriculture, comme M. Peluche était ennemi raisonné de tout novateur en politique.
M. Peluche était debout, et tous faisaient cercle autour de lui, à l'exception de Jules Creton, qui
était assis près de la chaise où étaient déposés le bonnet à poil et le sabre de M. Peluche.
Le marchand de la rue Bourg -l'Abbé chevauchait son dada favori et reproduisait pour la vingtième , la centième, la millième fois peut-être, son discours favori sur Texcellence du régime du juste-milieu, la supériorité de la bourgeoisie sur les autres classes de la société, et flétrissait en termes énergiques la coalition des aristocrates qui voulaient tirer le gouvernement en arrière, c'est-à-dire le ramener à la monarchie absolue, et la conspiration des démagogues qui, le poussant en avant, voulaient le faire échouer contre l'écueil de la république.
Ses auditeurs, à part Jules Creton, qui, le plus intelligent de la société, avait ses idées à lui, Técoutalent avec la condescendance qu'un Parisien, possesseur de quelque vingt-cinq mille livres de rente, est sûr de rencontrer en province. Nous n'aflBrmerions pas cependant que quelques-uns des arguments que le maître de la Reine des fleurs empruntait, moitié aux premiers Paris du Constitutionnel, moitié au répertoire de Joseph Prudhomme, ne fussent point accueillis par un plissement de lèvres qui pouvait passer pour railleur, sur quelques-unes des physionomies de ceux qui écoutaient . Giraudeau seul, qui, ayant jeté son dévolu sur Camille et qui, mis au courant de la fortune de M. Peluche, se nourrissait déjà de la douce espérance de l'appeler un jour son beau-père, Giraudeau seul était toujours et complètement de son avis, et applaudissait à toutes les
théories de M. Peluche du geste et de la voix, si rebattues ou si absurdes que fussent ces théories.
Mais, si des protestations muettes se produisaient, c'était complètement à Tinsu de M. Peluche, qui, enthousiasmé des jolies choses que lui fournissait^ non pas son esprit, mais sa mémoire, et de l'effet que produisaient ces jolies choses particulièrement sur GiraudeaUj placé juste en face de lui pour qu'aucune de ses manifestations approbatives n'échappât au père de Camille, débitait ces jolies choses en fermant les yeux à demi et en se renversant en arrière, de manière à faire de son abdomen le rocher contre lequel viendraient se briser les contradictions.
Nos lecteurs nous sauront gré, nous l'espérons, de ne ]f oint reproduire le discours de M. Peluche, qu'ils retrouveront stéréotypé, à quelque différence près, aux deux sources que nous avons indiquées, et de continuer à nous livrer à certaines considérations qui, aussi bien que leurs propres paroles, peignent les individus, dont Thistorien, car le romancier n'est rien autre chose que l'historien de la fantaisie, dont l'historien, disons-nous, veut donner une idée exacte à ses lecteurs.
Ainsi, en apprenant, non, sans étonnement, de quelle considération jouissait Madeleine dans son canton,M. Peluche avait éprouvé ui;i petit mouvement de jalousie, jalousie honnête et modérée, qui n'était que la conséquence de l'opinioi^ avantageuse qu'il conservait de sa supériorité sur son ancien camarade.
Il n'est que trop vrai que, dans le commerce pa-
risien, Testime à laquelle chacun a droit se mesure au chiffre des bénéfices qu'accuse l'inventaire. Nous ne songeons pas à lui faire un crime de ce que les partisans de Barème regardent comme une vertu, car il ne saurait en être autrement; la vie commerciale parisienne ressemble à une mêlée où le souci delà conservation personnelle empêche de trop s'appesantir sur les faits et gestes de son voisin de rang; après le combat, on se compté, on s'examine, et c'est celui qui emporte la plus grosse dépouille, c'est-àdire le plus rusé ou le plus fort, qui est déclaré le plus digne. En conséquence, c'est sur celui-là et non sur le plus honnête que la prudence commande que l'on s'appuie; c'est lui, enfin, que l'intérêt vous désigne sinon, comme ami, du moins comme allié. '
En province, Tardeur de la lutte n'absorbe pas à ce degré ; sans que le désintéressement y soit plus grand, les besoins y sont moins impérieux. On prend garde non-seulement au triomphe, mais aussi à la façon dont ce triomphe a été remporté; on y est commerçant sans cesser d'être homme, et l'on s'enrichit sans perdre la mémoire; on aime et Ton apprécie en dehors du grand-livre. Un fripon millionnaire n'y jouit pas d'une impunité absolue, et parfois, sans qu'il sache qui Ta prononcé, le mot /rtpon, porté par le vent et murmuré par les mêmes roseaux qui dénoncèrent, il y a trois ou quatre mille ans, le roi Midas, arrive à son oreille et le fait tressaillir, au milieu de ses troubles prospérités ; tandis qu'au contraire, les qualités solides, -— vertu et loyauté, — les
qualités aimables, esprit ou simple bonhomie, — y ont leur cours et leur valeur, comme les billets de banque et les espèces monnayées;
Parisien pur sang, M. Peluche ignorait cette différence; aussi, en face des irrécusables témoignages de l'influence de son ami, avait-il commencé par douter des af&r mations qu'il avait reçues de lui.
— Ce diable de Madeleine m'a trompé, s'était-il dit ; il faut qu'il ait hérité au moins de dix mille livres de rente.
La médiocrité de l'habitation de son^ami, la simplicité de son intérieur, lui avait promptement démontré que celui-ci n'avait rien affirmé qui ne fût rigoureusement exact, et que ce n'était point à lui que Ton pouvait appliquer le proverbe italien : Da~ naro e santità, meta délia m'etày c'est-à-dire : Argent et saintetéy moitié de la moitié. Alors, et plutôt que de se lancer dans des suppositions qui bouleversaient ce qui lui paraissait la logique du bon sens, la vanité de M. Peluche s'était consolée en invoquant une perspective compensatrice qui la flattait prodigieusement. 11 s'était dit :
V — Si quinze cents livres de rente suffisent pour faire une espèce de seigneur en province, avec trente ou quarante mille livres de rente, — total auquel il espérait atteindre après cinq ou six années encore consacrées au commerce, — je puis espérer être considéré à l'égal d'un roi.
C'étaient les symptômes de cette considération
que M. Peluche cherchait à surprendre chez ses auditeurs, en se livrant à des appréciations de politique transcendante.
Madeleine, qui avait ses idées sur M. Peluche, et qui avait vu, en consultant le coucou, qu'il lui restait encore plus de dix minutes avant Theure fixée à M. Henri, Tinterrompit au milieu de son triomphe, pour venir lui proposer de cueillir avec lui le dessert dans son jardin.
Forcé d'accepter, M. Peluche vit, non sans quelque déplaisir, se disperser discrètement son auditoire, qui, sur l'invitation de l'amphitryon, s'en alla dans la salle à manger se disposer, par le petit verre d'absinthe, à fêter dignement le déjeuner.
ou M. PELUCHE, APRÈS AVOIR EXPOSÉ AUX CON- VIVES DE MADELEINE SES THÉORIES POLITI- QUES, EXPLIQUE A MADELEINE SES THÉORIES SOCIALES
Le jardin de Madeleine, moins la fameuse allée de tilleuls, que celui-ci avait proposée pour promenade à sa filleule, n'avait aucune prétention à l'élégance ni au pittoresque; c'était un quadrilatère coupé perpendiculairement et régulièrement par six
plates-bandes, entre chacune deequelles des chemins avaient été ménagés pour la récolte des pois, des salades, des artichauts, des choux, des haricots et des pommes de terre; il était fermé sur trois de ses faces par des murs servant d'espalier ; le mur du midi consacré aux pêches et aux abricots, celui de Test au raisin, celui du nord aux poiriers, et sur le quatrième, par cette fameuse allée de tilleuls, dans les troncs desquels s'entrelaçait une haie d'aubépine, ouverte sur le milieu de l'allée par une simple porte en treillage, qui, de l'autre côté, donnait sur la campagne. A Tune des extrémités de cette allée, longue de. plus de cent cinquante mètres, était un banc propre à cette rêverie que Madeleine avait conseillée à Camille; à l'autre, un jeu de boules qui, le dimanche, théâtre de graves défis entre les joueurs les plus renommés des environs, retentissait de joyeuses clameurs. Enfin, toujours dans la prévision d'une visite de Camille, pour que l'agréable ne fût pas complètement sacrifié à l'utile, le long de la haie, à l'intérieur du jardin, s'étendait une langue de terre de la largeur de deux mètres, consacrée à des rosiers à haute et à base tige, à des verges d'or, à des colchiques d'automne, à des chrysanthèmes et à des reines-marguerites.
M. Peluche, sans doute par cette jalousie de métier qu'il avait déclaré à la nature, n'abaissa pas même son regard sur ce qui pouvait lui sembler le produit de la concurrence ; mais, en revanche, il admira longuement et sincèrement le côté solide de
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la culture, et répartit également son enthoasiasme entre les citrouilles et les pèches, les choux et les abricots, les carottes et les poires, les pommes de terre invisibles et le raisin, dont les grappes vermeilles et veloutées se montraient à travers les feuilles empourprées de la treille.
— Mais, dit M. Peluche, c'est un véritable marché des Innocents que tu possèdes là ; tu n'as qu'à souhaiter, et tu es servi à l'instant même et sans bourse délier.
— Ajoute que , ni pour or ni pour argent, ton marché des Innocents ne saurait me fournir des légumes ou des fruits aussi bons que me paraissent ceux-là.
— Diable ! dit M. Peluche en ouvrant de grands yeux, ce sont donc des espèces particulières dont tu as le monopole J
— Non, répondit Madeleine en interrompant son ami ; tout ce que tu vois là en arbres, en fruits et en légumes, est ce que tu trouveras dans tous les jardins de Vouty ou de Noroy où le hazard te ferait entrer.
~ Eh bien, alors, quel charme particulier ces fruits et ces légumes peuvent-ils avoir pour toi, qui te les fasse préférer à ceux du marché des Innocents ?
— Le charme de la propriété, mon ami. Voyons, regarde cette pêche ; est-ce quelle ne te semble pas plus belle, plus fraîche et plus veloutée, rougissant
contre cette muraille blanche et sous ces feuilles vertes, que dans le panier de la marchande? Avance vers l'arbre qui la porte, arrondis la main, tourne-la sans la serrer entre tes doigts, de manière à la détacher délicatement de Tarbre qui la soutient, et dis-moi si tu ne sens pas une certaine sensualité à son poids et à son toucher.'que tu n'as jamais sentie en en achetant de plus belles qu'elle peut-être au panier. Monte sur cette échelle, choisis parmi toutes les grappes de raisin la plus lourde, la plus mûre, la plus colorée ; soutiens-la entre tes deux doigts, tandis que ton autre main, armée d'une serpette ou d'une paire de ciseaux, coupe la queue qui la soutenait; ne te parait-elle pas même au-dessus de ce magnifique chasselas qui arrive de Fontainebleau par paniers et qui coûte un franc la livre? Deviens propriétaire , mon ami ; cueille tes pois , arrache tes salades, casse le cou toi-même à tes artichauts, et tu verras que je ne t'ai rien avancé, sur ce charme de la propriété ignoré de toi, qui ne fût rigoureusement exact.
— Je ne dis pas non, je ne dis pas non, répondit M. Peluche après un silence où sa physionomie avait affecté l'expression méditative ; je m'y déciderais peut-être si je trouvais à acheter quelque chose dans ce pays qui est gentillet, mais dont — et c'est ce qui me touche — les habitants me semblent avoir conservé la naïveté et la simplicité des vieux temps, et surtout, ce qui, malheureusement, se rencontre si rarement aujourd'hui , la déférence et le respect
pour les gens que leur fortune et leur position sociale ont placés au-dessus d'eux.
— Ah I ah ! fit Madeleine avec un sourire légèrement narquois. Il parait que mes voisins ont fait ta conquête.
M. Peluche se redressa.
— Je suis assez physionomiste, tu le sais, Madeleine,* pour juger et apprécier un homme à première vue. J^ai donc reconnu à première vue dans tes amis toutes sortes de qualités agréables et sérieuses, et je suis sûr que je m'entendrai à merveille avec eux. En un mot, ils m'ont semblé charmants.
— Que diras-tu donc de celui que tu n'a pas vu et ^e je te présenterai tout à l'heure?
— Ah ! ah I fit à son tour M. Peluche, il paraît que tu m'as réservé un bouquet, comme au feu d'artifice.
— Celui-là, dit Madeleine en s'exaltant, celui-là a vingt-cinq ans et autant de mille livres de rente.
— Bon ! fit le maître de la Reine des fleurs^ le jeune homme du post-scriptum.
— Et sa fortune n'est . rien, continua Madeleine passant de l'exaltation à l'enthousiasme, en comparaison de ses qualités. En quaUtés, vois-tu, Peluche, il a cent bonnes mille livres de rente pour le moins.
— - Mon cher ami, dit M. Peluche charmé de ce qu'il venait de trouver, et riant d'avance de ce qu'il allait dire, si tu étais dans le commerce, car je n'appelle pas commerce proprement dit l'industrie
que tu as exercée, si tu étais dans le commerce, tu saurais qu'il faut commencer par le détail avant de conclure par l'addition.
— Je te parle sérieusement, Anatole, répliqua Madeleine, et cela ne m'arrive point assez souvent pour que tu refuses de me prêter quelque attention. Je me suis frotté à bien des gensj du grand et du petit monde. J'ai observé ceux-ci de près, ceux-là de loin, tous avec des yeux clairvoyants et perspicaces, et jamais, je te le jure, je n'ai rencontré un être mieux doué que celui dont je te parle. Il est riche, il est modeste, il est charitable, il est élégant, instruit, simple,^ affable ; il est brave comme un lion ; il est doux comme une jeune flUe. Jamais Peluche, jamais, entends-tu bien, je n'ai connu un cœur plus noble que le sien, un âme plus élevée que la sienne. Mon amitié pour lui m'entraîne malgré moi à te dire ce que j'en pense. J'aurais dû peut-être te laisser à tes impressions., Il' est impossible de le voir et de l'entendre sans se sentir irrésistiblement attiré vers lui.
M. Peluche avait écouté avec une attention encore plus profonde que lorsqu'il avait été question des pêches, des abricots et du raisin.
— C'est drôle, dit-il, je l'ai vu, je l'ai entendu, ton M. Post-Scriptum, et il ne m'a.pas du tout produit cet effet-là.
— Tu l'as vu?... tu as vu Henri?... tu connais Henri?
— M. le comte Henri de Noroy! Certainement,
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que je l'ai vu. . . Un grand brun. .. assez joli garçon, j'en conviens, selon le goût du jour. .. un dandy. . . affectant une politesse que j'appellerai de Tinsolence.
— Anatole?... interrompit Madeleine.
— Oui, oui, que j'appelle de l'insolence ; car elle n'est qu'une façon de témoigner que l'on a été pétri d'un autre limon que le commun des martyrs.
— Eusses-tu préféré lui trouver les manières d'un charretier ?
— Copiant bassement..., continua le maître de la Reine des fleurs^ copiant bassement, dans sa mise et dans ses manières, ces insulaires dont le nom seul doit être odieux à tout bon Français; l'air d'un fat, en un mot, voilà mon portrait, à moi, Madeleine. Il ne ressemble guère à celui que tu as fait tout à l'heure ; mais le mien a au moins l'avantage d'être exact.
— Peste I s'écria Madeleine en éclatant de rire, c'est affaire à tof de dresser im signalement.
— Je suis physionomiste, je te l'ai dit, reprit M. Peluche en donnant une intonation satisfaite à sa voix ; et maintenant j'irai droit au but, mon vieux Cassîus, et je te livrerai franchement ma pensée tout entière. Tu me paraissais, par l'éloge pompeux que tu m'en as fait, et tu me parais encore fort enclin à me proposer pour ma fille cette merveille des merveilles que tu nommes M. Henri. Je t'ai exposé l'impression qu'il avait produite sur moi. C'est te dire assez que, jusqu'à ce que M. Henri m'ait fait revenir de l'impression qu'il m'a donnée sur lui-
même, il me serait fort désagréable que tu revinsses sur la proposition qu'à mon avis tu t'es un peu trop pressé de me faire.
— Mais ta fille, mais ma bonne petite filleule Camille ne serait peut-être pas aussi absolue que toi dans ses jugements. Tiens, elle se promène là-bas sous cette allée de tilleuls; je la vois d'ici, nous n'avons qu'une centaine de pas à faire pour être près d'elle. Ce n'est pas un grand dérangement quand il s'agit d'unfe afTaire de cette importance ; veux-tu que nous la consultions?
— Et pour quoi faire? demanda dédaigneusement M. Peluche ; est-ce que cela regarde les petites filles, le choix d'un mari?
— Je ne sais si cela les regarde, répondit en riant Madeleine, mais, à coup sûr, cela les intéresse.
' — Cela les intéresse ! Eh bien, on n'aurait qu'à les consulter et à prendre leur avis sur ces matières-là, on ferait de belles balourdises. Non I Camille épousera l'homme que je lui présenterai ; Camille prendra un époux de ma main. D'ailleurs, ma fille est trop bien élevée et m'aime trop pour avoir même l'idée d'être heureuse avec un mari qui ne conviendrait pas à son père.
Madeleine haussa les épaules.
— Hausse les épaules tant que tu voudras, Cassius ; il faut d'abord que mon gendre me plaise, et, quand il sera de mon goût, il faudra bien qu'il soit de celui de ma fille.
— Tiens, mon pauvre Peluche, répliqua Made-
leine, laisse-moi te dire une chose : c^est avec ces principes-là ^ii'on fait les mauvais ménages, les épouses infidèles et les méchantes mères. Si bien élevée, si soumise, si obéissante que soit une jeune fille, c'est porter un défi à la Providence, c'est tenter Dieu, que de pousser entre ses bras un homnïe qu'elle n'aime pas et qu'elle n'aimera peut-être jamais, sous prétexte qu'il convient à qui ?... à ses parents qui ne sont point destinés à vivre avec lui. J'ai entendu dire, à propos de duel, que c'étaient les témoins qui tuaient et non les adversaires. La même chose par malheur peut se dire des parents à propos de mariage. D'ailleurs, je t'ai, à part ton orgueil, — car tu es, sans t'en douter, un orgueilleux, mon pauvre Anatole, — je t'ai toujours vu assez raisonnable ; eh bien, ce serait non pas d'un homme raisonnable, mais d'un insensé, parce qu'un homme que tu as entrevu à peine et à qui tu n'as à reprocher que d'avoir été trop poli avec toi, n'a pas eu le bonheur de te plaire, de le repousser sans examen comme sans appel. Si seulement tu avais une objection sérieuse, une seule , à m'alléguer, je la discuterais ; — mais pas du tout. Il faut que, comme don Quichotte, je me batte contre des moulins à vent.
— Eh bien, dit Peluche, voilà ce qui te trompe, j'ai une objection*
— Et laquelle?
— M. Henri est noble, c'est un aristocrate, un comte, et, en cette qualité, il doit mépriser la bourgeoisie.
— Tu vois bien que non, puisque c'est lui qui a été poli envers toi et toi qui as été grossier envejs lui.
— Il t*a dit que j'avais été grossier envers lui?... Bien!
— Il n'a pas pu me le dire, puisqu'il ne te connaissait point et qu'il ne savait point que je te connusse. Mais je le devine.
— Devine ou ne devine pas. Jamais je ne consentirai à doiîner ma fille à un comte.
— Allons, bon ! toi qui me traitais autrefois de jacobin, voilà que tu es plus avancé que moi. Eh bien, mais le fameux « spectre rouge », tu n'en as donc plus peur ? Peste ! voilà le citoyen Peluche qui fait de la noblesse un cas rédhibitoire dans le genre des galères.
— Monsieur Cassius, s'écria M. Peluche, furieux d'avoir été appelé citoyen et reprenant son attitude d'orateur, la noblesse est un préjugé dont la révolution de 89 a fait bonne justice.
■^'Sans compter celle de 93.
— Je ne parle pas de cejle- là, monsieur. Je parle de la révolution des honnêtes gens, 'de celle de M. de la Fayette, de celle de M..., de celle de M..., de celle de M. de la Fayette, enfin; et, en effet, continuat-il en donnant à sa voix l'accent de la haute raillerie, n'était-il point absurde d'attribuer une suprématie au hasard de la naissance? n'était-il pas odieux de voir les distinctions sociales à jamais confisquées au bénéfice d'une caste qui faisait à peine le millième
de la population ? — oui, monsieur Cassius, le millième à peine : c'est le calcul de M. Charles Du pin que j*ai l'honneur de mettre sous vos yeux. Il n'y a plus, grâce à nos pères, d'autre noblesse que le mérite, que la vertu et que l'intelligence; voilà pourquoi moi, Peluche, je me crois bien plus noble que ce tas de comtes, que ce tas de marquis! J'ai vaillamment combattu l'anarchie comme garde national ,>et, comme industriel, j'ai contribué à la prospérité et à la gloire de la France I
— Qui diable te dit le contraire ?
— Ma probité, mon ordre, la sûreté de mon coup d'œil dans les affaires, ma belle contenance dans les émeutes, m'ont mérité un grade éminent, une position sociale élevée, l'étoile des braves enfin, et tu voudrais que je compromisse, que j'abaissasse tout cela, que je me résignasse enfin à appeler le mari de ma fille « monsieur le comte », et à Tentendre me répondre « monsieur Peluche » tout court ? Jamais, Cassuis, jamais !
— Nous y voilà i Je te le disais bien, que tu étais un orgueilleux, Peluche.
— Un orgueilleux, soit! mais je ne suis pas un Georges Dandin.
— Écoute, tu vas te trouver avec mon jeune ami ; si tu n'as pas contre lui d'autre grief que celui de sa noblesse, eh bien, je ne désespère pas encore d'arranger l'affaire à la satisfaction de tout le monde.
— Enfin, je ne te cacherai pas, Cassius, qu'en voyant le même ruban que j'ai l'honneur de porter
à la boutonnière d'un enfant de vingt-cinq ans, je me suis demandé ce qn^avait fait ce blanc-bec-là pour mériter la même récompense qu'un vieux grognard comme moi, qui compte aujourd'hui quatorze ans de service dans la brave milice citoyenne et qui ai conquis mon grade de capitaine à la pointe de mon épée ! J'ai bien envie de lui demander, à déjeuner, où il a gagné sa croix.
— Demande-le-lui, et il te répondra.
— Je crois qu'il serait fort embarrassé de me répondre, fit M. Peluche en se dandinant.
— Oui ; car, comme je te l'ai dit, c'est le garçon le plus modeste que je connaisse ; mais je te répondrai pour lui, moi. Non, Henri n'a pas comme toi douze ans de services dans la garde nationale ; mais il a fait en amateur deux campagnes en Afrique, la première en Kabylie avec le général Jusuf : dans cellelà, il a fait prisonnier un chéik arabe et pris un drapeau; dans la seconde, il a acccompagné le duc d'Orléans dans son passage des Portes-de-Fer, et seul a délivré un colonel, entraîné par six Arabes, dont il en a tué trois et blessé deux, et cela, de cinq coups de revolver, attendu que mon filleul tire le pistolet à peu près comme son parrain tire le fusil. Et, comme ce fait d'armes, dont tu chercherais peut-être inutilement le pareil pendant tes douze ans de services, s'est passé sous les yeux du prince royal, le prince royal a détaché sa propre croix et la lui a donnée ; de sorte que ce n'est pas simple chevalier de la Légion d'honneur qu'il est, mais bien officier.
— Hum I hum ! fit M. Peluche assez embarrassé de répondre à un pareil argument. N'importe !... j'ai arrêté ma décision vis-à-vis de M. Henri. Camille ne prendra pour mari qu'un brave garçon qui , comme son père, sera arrivé à la fortune par son travail et son intelligence, et non pas un muscadin qui se sera donné la peine de naître, voilà tout.
Puis, solennellement, et en étendant la main M. Peluche ajouta :
— J'ai dit!
En faisant ce geste avec toute la majesté dont il était capable, M. Peluche se trouvait placé devant la porte du jardin.
Dans Tencadrement de cette porte, il vit paraître Giraudeau, vers lequel il se sentait entraîné par une secrète sympathie, et qui eût étô bien certainement l'homme de son choix, s'il eût en les vingt-cinq mille livres de rente de M. Henri.
Le percepteur paraissait être fort embarrassé. Il s'approcha de Madeleine , et, dans la crainte d'indisposer contre lui le père de Camille, il annonça à son ami que Figaro n'avait point reparu, et que, quoique lui, Giraudeau, dans le but de le retrouver, eilt fait deux fois le tour de la ferme, et sondé toutes les profondeurs de Thorizon, il n'avait eu aucune notion du fugitif.
Madeleine ne crut pas devoir cacher 'plus longtemps cette fâcheuse nouvelle à M. Peluche. Il lui avoua franchement de quoi il s'agissait, et lui proposa de monter avec lui jusqu'au sommet de la
petite colline, d'où l'on dominait tous les alentours.
Gomme M. Peluche n'avait rien de mieux à faire pour le moment que de suivre le conseil de son ami, attendu qu'il y avait encore une dizaine de minutes à attendre avant Theure fixée à M. Henri pour le déjeuner, il se contenta de lancer un regard foudroyant à M. Giraudeau, qui perdit immédiatement quatre-vingt-dix pour cent dans son estime, et, en murmurant le mot de maladroit, il emboîta le pas derrière Madeleine, en ayant le soin de partir du pied gauche, pour n'en pas perdre l'habitude.
COMMENT M. PELUCHE ET M. HENRI FURENT PRÉ- SENTÉS l'un a l'autrk par l'intermédiaire