‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · LA CHASSE AUX PAUVRES · texte numérisé non relu

LA CHASSE AUX PAUVRES

. Le bruit des pas de Camille dans l'escalier arracha Henri à ses réflexions ; il s'aperçut alors qu'elle n'avait pas songé à reprendre la petite branche de campanule; il porta à ses lèvres cette fleur, qui avait touché la poitrine de celle que déjà il nommait mentalement sa bien-aimée, et il serra cette première relique dans un petit portefeuille, avec une tendresse respectueuse qui eût bien réjoui le cœur de Madeleine, si celui-ci eût été témoin de sa manifestation.

— Je ne vous aï point fait trop attendre, j'espère, dit Camille, qui nouait autour de son menton les brides roses de son chapeau; mais, avant de nous II. 1

mettre en campagne, je dois vous faire part d'un scrupule qui m'est venu en descendant l'escalier. * Croyez- vous que la charité soit une justification suffisante pour la promenade d'une jeune fille en têteà-tête avec un jeune homme?

Camille parlait avec une petite moue mutine qui indiquait que c'était bien à contre-cœur qu'elle soulevait l'objection.

— Qu'en pensez-vous, vous-même ? répondit Henri en souriant.

— Je ne saurais décider, je suis juge et partie, et puis, je vous l'avouerai avec une franchise bien rustique pour une Parisienne, j'ai le tort de prendre très au sérieux l'espèce de fraternité que nous puisons dans notre communauté de parrain, en sorte qu'en ma qualité de sœur, je ne saurais voir d'inconvenance à accepter le bras de mon frère.

— Merci! dit Henri en baisant avec transport la main que lui tendait la jeune fille; mais nous n'avons pas même cet inconvénient à redouter, voici notre garde du corps qui arrive.

En effet, une robuste servante, qui portait sur chacun de ses bras un panier débordant de provisions, venait d'entrer dans la cour et semblait attendre les ordres de son maître.

— Et où allons-nous tenter la fortune ? demanda Camille en descendant les marches du perron ; serons-nous heureux dans notre chasse?

— Hélas 1 Mademoiselle, répondit Henri ^ nos recherches ne seront ni longues ni difficiles : je con-

nais malheureusement assez de misères pour que nous n'ayons que rembarras du choix.

— Ce mot de misère^ prononcé au milieu de cette abondance, de ces champs qui regorgent des biens de la terre, me produit un singulier effet, dit Camille avec un soupir. En voyant la nature si généreuse, si prodigue, on est tenté de supposer qu'elle a voulu qu'il ne fût pas un homme qui n'eût sa part dans les libéralités qu'elle dispense, puisqu'ils n'ont qu'à étendre la main pour recueillir ce qui leur est nécessaire pour se nourrir et en quelque soi^te s'habiller. Il me semble que la pauvreté devrait rester le triste privilège des grandes villes; on comprend qu'on meure de faim au milieu de ces immenses avenues de pierres de taille, mais ici!

— Ici, on meurt de faim comme à la ville. Mademoiselle, parce que la maxime « Chacun pour soi, » n'est pas moins rigoureusement appliquée par l'égoïsme dans les campagnes que dans les cités. Cependant^ je dois reconnaître que, si, aux champs, la misère est encore plus profonde, plus absolue que dans les grands centres de population, elle est aussi moins cruelle, plus facile à supporter. En effet, dans nos villages, la mansarde du pauvre est une maisonnette qu'égayent, et les joyeux festons d'une vigne qui court sur sa façade lézardée, et les iris qui poussent leurs lames vertes et leurs fleurs roses sur le faîte du toit. Si prosaïque, si vulgaire que soit l'homme, il se laisse toujours surprendre et consoler par cette poésie si pittoresque qu'il n'a pas comprise

il a le bout de jardin dont les légumes lui ménagent des compensations plus positives ; il a le bois mort que la munificence de l'État et des grands propriétaires l'autorise à glaner dans les forêts ; il a enfin le soleil, dont les hommes n'ont point encore songé à se partager les rayons.

— Mais la charité, la charité que vous oubliez, Monsieur ! s'écria vivement Camille.

— Non, je ne l'oublie pas, répondit le jeune homme : il a, comme vous le dites, la charité ; mais pour être un peu plus efficace qu'à Paris, parce qu'elle se trouve en contact plus immédiat avec des malheureux dont les instances l'importunent, dont le spectacle offense sa délicatesse^ elle n'est pas beaucoup moins impuissante ici que là-bas.

— Je vous ferai remarquer, Monsieur, que c'est pour vous-même que vous êtes injuste en ce moment, dit Camille, qui, insensiblement, s'était rapprochée de son compagnon et marchait côte à côte avec lui.

— Non, je ne suis point injuste, même envers moi, Mademoiselle; car je me suis toujours trouvé bien moins fier des quelques aumônes que je répandais, que je n'étais humilié du peu de bien que ces aumônes pouvaient réaliser. Je vous étonnerais bien si je vous disais ce que cette question du paupérisme m'a causé d'insomnies, à moi qui ne suis ni un économiste, ni un homme politique, et qui m'en vante.

C'était au tour de Camille de considérer Henri avec une sorte d'admiration attendrie.

— Je n'aurai pas plus d'égards pour votre modestie que vous n'en avez eu pour la mienne, Monsieur, lui dit-elle : il vous a plu d'intituler mes barbouillages des chefs-d'œuvre; je me trouve bien autrement autorisée à vous proclamer, sinon un grand philanthrope, du moins un noble cœur.

— Je'ne vaux pas mieux que mon prochain, Mademoiselle; peut-être suis-je doué d'un peu plus de cette sensibilité nerveuse que révolte la vue des souffrances, voilà tout ; mes bonnes œuvres sont bien plutôt la conséquence d'un instinct que le résultat d'un parti pris. La vue d'un pauvre produit sur moi une impression à laquelle je ne saurais me soustraire. Lorsqu'on me promenant à cheval sur la route, je rencontre un mendiant courbé autant par la fatigue que par l'âge, allant, appuyé sur un bâton, son seul bien, là où le doigt de Dieu le conduit; lorsque mes yeux s'arrêtent sur ses haillons sans forme, sans couleur, sans nom, impuissants à déguiser la nudité de celui qu'ils couvrent, sur cette face terreuse, amaigrie par le jeûne; lorsque je le vois me tendre humblement son chapeau, que je l'entends balbutier cet appel à ma pitié, auquel sa monotonie stéréotypée donne une expression si douloureuse, quelque chose d'indéfinissable se passe en moi : mon cœur se gonfle et mes yeux sëi^mouillent, mes doigts tremblent en allant à ma bourse ; je r^t sais quelle voix secrète me commande de m'a^^l® nouiller pour présenter mon offrande à cet hon^'^'' et de lui dire": « Frère, pardonne-moi ! pard"*» *^ ^^

moi ces vêtements si différents de ceux que tu portes 1 pardonne-moi mon bien-être, pardonne-moi cette opulence que je n'ai pas plus méritée que tu n'avais, toi, mérité ta misère. » Hélas ! Mademoiselle, je suis homme, et je n'ai pas besoin de vous dire que cette voix n'est jamais écoutée, la pièce de monnaie glisse de ma main dans la main du pauvre, et je me sauve de toute la vitesse de mon cheval, pour ne pas entendre des bénédictions que j'ai si peu méritées. Mais j*ai beau courir, le spectre du pauvre me poursuit pendant plusieurs jours. Alors, je donne un peu plus: mais que sont mes aumônes. Mademoiselle ? Â peine mon superflu, et la charité n'est vraiment digne de ce nom que lorsqu'elle a une privation pour conséquence ! Ahl continua Henri avec un gros soupir, si Dieu veut bien m'accorder une compagne qui me comprenne!...

Tandis qu'Henri parlait, ils avaient rencontré un endroit boueux et semé d'ornières, et, sans s'interrompre, celui-ci avait offert la main à sa compagne pour l'aider à franchir ce mauvais pas ; cette dernièi*e écoutait avec tant d'attention, qu'elle ne sembla pas remarquer que son bras était resté engagé sous le bras du jeune homme, et ce ne fut que lorsque celui-ci laissa sa péroraison inachevée qu'elle retira doucement ce bras en s'écartant un peu de lui.

Henri se retourna avec inquiétude du côté de sa caxvelle amie ; elle marchait lentement et les yeux mi,8és ; mais il n'en surprit pas moins de grosses

C^s qui roulaient lentement sttr ses joues fraîches avec u

et satinées ; alors, son regard s'illumina d'un éclair de joie, car il lui semblait que le vœu^qu'il venait de former n'était pas irréalisable. Ils continuèrent de cheminer silencieusement à quelque distance Tun de Fautre ; mais, bien que leurs bouches fussent muettes, il était évident que leurs âmes étaient confondues dans une méifie pensée.

Ils entrèrent dans le village et pénétrèrent successivement dans plusieurs maisons ; alors, Camille put juger combien cette charité dont Henri parlait avec tant de dédain était sage et éclairée.

Pleins de soins et de tendresse pour l'enfance, les gens de la campagne ne se préoccupent que médiocrement des vieillards et des malades. Leur insouciance à cet égard a été qualifiée d'abrutissement. Ils ne méritent pas plus cette épithète que ne la mérite le soldat qui voit tomber son camarade sur le champ de bataille, sans qu'un muscle de sa physionomie accuse une émotion. Le paysan est un soldat qui, armé d'un soc de charrue, combat la misère, cette éternelle ennemie que son labeur n'a jamais vaincue. Endurci aux souffrances des autres par ses propres souffrances, il compte ceux que déjà il a vus se coucher écrasés par la terrible étreinte, et la conscience que, pas plus que ceux qui Tout devancé, il ne saurait échapper à sa destinée le rend stoïque ; il se dit : a Aujourd'hui lui, et demain moi. » Ons'est encore indigné de la cupide parcimonie avec laquelle il se refuse les secours de Tart et les remèdes, tant pour lui que pour les siens ; on oublie trop que, si le

paysan attache une telle valeur à son argent, c'est qu'il est le^eal pour lequel cet argent représente véritablement la peine poussée jusqu'à la douleur. N'est-ce pas la fatalité seule qui a trouvé, sur le radeau en famine, ce mot horrible : Les bouches inutiles, et peut-on sans injustice en faire peser la responsabilité sur les naufragés? Ils partagent le morceau de pain qui leur reste entre ceux dont le bras peut encore conduire l'épave au rivage ; quant aux autres, que Dieu les reçoive en sa miséricorde ! et, en vérité, sont-ils les plus à plaindre ?

Henri ne perdait pas son temps à rompre des lances contre une insensibilité que la diffusion de l'aisance et du bien-être parviendra seule à adoucir; il allait droit au mal ; il y remédiait en se constituant la providence de ces abandonnés.

Deux ou trois fois par semaine, il visitait ceux qu'il appelait ses invalides de la pioche, c'est-à-dire les vieillards et les malades des environs ; pour les uns, il s'assurait que les prescriptions du médecin avaient été suivies, il prenait note des remèdes dont ils avaient besoin et que leur fournissait une pharmacie qu'il avait établie dans son château ; il causait avec eux, les consolait, les encourageait, leur envoyait encore dans leur convalescence les aliments réparateurs, le vin qui agissait plus efficacement que toutes les drogues sur ces organismes afTaiblis par les privations ; il s'assurait que les infirmes, que les vieillards, trouvaient dans leur intérieur la sollicitude qu'exigeait leur état ; il s'enquérait de leurs

besoins, allait au-devant de lisurs modestes désirs, veillait à ce que l'hiver trouvât toujours du feu dans Pâtre et ses pensionnaires couverts de chauds vêtements. Enfin, pour les uns comme pour les autres, il proportionnait ses dons aux soins que ces malheureux rencontraient chez leurs proches, de façon que, loin d*être un fardeau, la présence d'un vieillard devenait une source d'aisance dans la maison.

Aussi, sous chaque toit qu'ils visitèrent, Camille vit-elle Henri recueillir une ample moisson de bénédictions; la respectueuse vénération que des vieillards témoignaient à ce jeune homme excitait en elle une sorte de stupeur attendrie ; elle le contemplait avec un sentiment qui se rapprochait de l'extase ; elle ne se rassasiait pas de le regarder ; elle enviait aux pauvres, aux malades le droit de prendre cette main et d'y appuyer leurs lèvres. Mille sentiments confus se croisaient dans son cœur bouleversé; mais elle s'abandonnait aux délicieuses sensations qu'elle éprouvait, sans chercher à en surprendre le secret. Ce fut une circonstance inattendue qui l'initia à ce qui se passait dans son âme.

Henri et elle étaient auprès d'une vieille femme paralysée, un peu folle, que le jeune homme avait présentée^ Camille comme une de ses favorites, et qui, soit en raison de cette préférence, soit seulement en raison de son âge, lui parlait avec plus de liberté et de familiarité que les autres pauvres du village.

Depuis qu'ils étaient entrés, les petits yeux gris de la vieille se fixaient opiniâtrement sur Camille,

et, sous les épais sourcils qui les cachaient, ils avaient tant de vivacité, ils semblaient si pénétrants, que la jeune fille en était toute troublée.

Sans doute Texarnen fut favorable, car une espèce de sourire crispa les lèvres de la mère Simon ; c'était le nom de la bonne femme.

— Vous pouvez vous flatter d'avoir la main heureuse, ma belle demoiselle, dit la mère Simon sans autre préambule, en désignant Henri d'un geste ; car vous pourriez bien courir le monde pendant dix ans avant de rencontrer son pareil.

Camille resta tout interdite. \

— Vous aurez mon compliment, monsieur Henri, poursuivît la vieille : elle est gentille à croquer, et, pour peu qu'elle soit aussi bonne que vous, il faudra que le bon Dieu soit|sourd, comme feu mon homme, s'il ne vous envoie pas le bonheur que tant de voix vont lui demander.

— Que diable nous chantez-vous là, mère Simon? demanda Henri presque aussi troublé que Camille.

— Eh bien, dit la bonne femme, n'est-ce pas là votre prétendue ?

Henri essaya de rire, et répondit négativement.

— Allons donc, dit la mère Simon, j'en suis sûre moi, que c'est elle.

— Vous en êtes sûre ?

— Oui, j'en'suis sûre. Vous oubliez donc que je suis une voyante, et qu'on ne me cache rien. Je vous dis que c'est votre prétendue, et je ne vous avais pas

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plus tôt TUS apparaître devant cette porte si gentiment croches Tim à l'autre, que je l'avais deviné.

— Mais, mère Simon, dit Henri, non sans émotion, je vous jure que vous vous trompez, et qu'il n^a jamais été question de ce que vous dites entre mademoiselle et moi.

— Qu'est-ce que cela prouve, s'il doit en être question aujourd'hui ou demain ? Je vous dis, moi, monsieur Henri, que voilà votre femme, et je vous dis, Mademoiselle, que voilà votre mari. J'ai vu, et c'est comme si tous les notaires de ce bas monde y avaient passé I

Comprenant tout ce que cette scène, qui avait deux ou trois témoins, pouvait faire souffrir à Camille, Henri voulut imposer silence à la bonne femme ; mais cette résistance ne ût qu'exalter ce cerveau malade, et la mère Simon commença par divaguer, puis tomba dans une crise nerveuse qu'on fat impuissant à calmer.

Alors, Henri s'approcha de Camille, et, lui tendant la main :

— Au nom de la charité, Mademoiselle, permettez que le rêve de cette malheureuse devienne pour un instant une réalfté.

Camille laissa tomber ses doigts dans la main tremblante qu'on lui présentait et se laissa conduire devant la chaise sur laquelle s'agitait la pauvre folle.

— Allons, mère Simon,' calmez-vous, dit lo jeune homme d'une voix mal assurée ; vous aviez

raison, et mademoiselle est, comme vous l'avez dit, ma prétendue.

A ces mots, la mère Simon éclata d'un rire guttural, saccadé, dont les spasmes faisaient tressaillir tous les muscles de sa face grimaçante.

— Ah ! on ne me trompe pas, moi ; je suis voyante, je suis voyante!

Puis, peu à peu reprenant sa raison, elle ajouta :

— On n'a pas souvent de reproches à vous faire, monsieur Henri, mais, aujourd'hui, vous^avez commis une mauvaise action ; pourquoi refuser àceux qui ont tant de raisons pour vous aimer la joie de vous voir heureux avant que Dieu les ait rappelés à lui?

Henri se hâta d'entraîner la jeune fille hors de la maison ; mais, si vivement impressionnée que parût celle-ci, elle eut cependant la présence d'esprit de laisser tomber sa bourse sur le seuil de la maisonnette de la mère Simon, ce qui n'indiquait pas qu'elle se fût trouvée bien mortifiée par la vision ou la prédiction de la bonne femme.

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