LES DÉBUTS DE M. PELUCHE
Les jeunes gens n'avaient pas fait dix pas dans la rue, qu'ils aperçurent des hommes, des enfants qui couraient dans la direction de la maison de Made-
leine. Inquiet de ce mouvement inaccoutumé dans le paisible village de Noroy, Henri appela un de ces hommes, qui, aussitôt qu'il eut reconnu M. de Noroy, vint à lui de toute la vitesse de ses jambes.
— Ah ! monsieur Henri, dit cet homme, dépêchezvous d'aller au bois de Vouty ! on vient d'envoyer chercher un char à bancs au château; un grand malheur est, dit-on, arrivé.
— Un malheur 1 s'écria Henri, tandis que Camille, éperdue, pâle comme un spectre, s'attachait à lui.
— Oui, un homme blessé. *
— Mon père I s'écria Camille, qui chancela et que le jeune homme reçut dans ses bras,
*— Non, Mademoiselle, non, ce n'est pas votre père ; au nom du ciel, prenez courage ; ce n'est pas votre père. Songez qu'il y a vingt, trente personnes au bois de Vouty.
— Mon père, répétait Camille, blessé, mort... Mou Dieu, j'étais trop heureuse aujourd'hui 1
Ces derniers mots, la jeune fille les avait balbutiés ens'évanouissant; mais, si peu distinctement qu'elle les eût prononcés, Henri les avait entendus. Il la prit entre ses bras et la porta dans une maison voisine, après avoir ordonné à celui qui leur avait annoncé la fatale nouvelle, d'aller chercher une voiture en toute hâte.
Racontons maintenant ce qui s'était passé au bois de Vouty.
Les chasseurs s'y étaient rendus avec l'ardeur et l'entrain qui caractérisent ces sortes d'expéditions ;
le plaisir que chacun se promettait, le petit vin de Madeleine avaient délié toutes les langues. Jules Creton poursuivait Bénédict de ses railleries ; M. Redon exposait; tantôt à Tun, tantôt à l'autre, la nécessité d'ouvrir de nouvelles voies de communication dans la commune ; l'organiste, qui avait suivi en amateur et pour aider par la promenade au travail de la digestion^ exécutait des variations sur un air du Déserteur; Madeleine donnait des instructions aux tireurs et aux rabatteurs, et M. Peluche lui-même était tout guilleret. •
Il était trop sobre pour que le déjeuner eût exercé sur lui la moindre influence ; mais le grand air, le frais, la mouvante cohue au milieu de laquelle il se trouvait avaient suffi à le griser. Il aifectait les allures martiales qu'il avait jusqu'alors tenues en réserve pour les jours mémorables où il étaitappelé à défilera la tête de sa compagnie devant la royauté citoyenne; mais, en attendant, la solennité de sa prestance en ces occasions était nuancée d'un certain débraillement plein de caractère : son chapeau de feutre s'était incliné légèrement sur son oreille ; après avoir essayé plusieurs façons de porter son fusil, après l'avoir jeté sur son épaule, après l'avoir mis au bras comme une sentinelle, il s'était décidé à le tenir horizontalement de sa main droite avec une crânerie qui lui avait paru du meilleur goût; sa main gauche jouait négligemment avec la chaîne do Figaro, dont la docilité était pour le moment exemplaire ; ses yeux se promenaient à droite et jt gaucbe et
PARISIENS ET PROVINCIAUX \b
semblaient interroger tous ses voisins sur l'effet qu'il pouvait produire, et nous offririons de parier qu'eu ce moment M. Peluche n'avait qu'un regret, celui de ne pouvoir se regarder passer et d'applaudir à sa bonne tenue. De temps en temps, son regard s'arrêtait avec complaisance sur le large ruban ponceau qui s'épanouissait à la boutonnière de sa veste de chasse comme une fleur de grenade, et^ par moment, les yeux ne lui sufQsant plus, il y portait la main pour s'assurer de sa présence. Tout entier à la satisfaction que lui causait Tespoir de n'avoir plus rien à enviera Madeleine, il jasait à tort et à travers avec tous ceux qu'il rencontrait, et avait complètement oublié les petits soucis que l'amabilité de M. Henri pour Camille avait excités en lui.
— Ton fusil n'est pas chargé, au moins? dit Madeleine en l'abordant.
— Comment! mon fusil n'est pas chargé? Si fait, il l'est, et comme tu me Tas recommandé même, répondit M, Peluche : du plomb à droite pour les lièvres ou les chevreuils; à gauche, une balle pour les sangliers ; et compte sur moi pour que les uns et les autres aillent droit à leur adresse.
— Oui, répondit Madeleine en relevant l'extrémité du canon de Farme de son vieil ami, oui, si tu ne les as pas envoyés où tu ne les adressais pas I Tu ne sais donc pas, imprudent, qu'un faux pas, qu'une ronce, suf&sent pour relever les chiens de ton fusil et déterminer l'explosion, et que, dans la position où tu le tiens, la charge irait inévitablement frapper l'un de
ceux qui t'entourent ? Tiens, mels-le sur ton épaule, comme moi.
— Bah I bah! dit M. Peluche, un peu humilié de la leçon, dans la garde nationale, nous ne nous embarrassons guère de voir le goulot du fusil d'un camarade se tourner de notre côté ; il est vrai que nous sommes des soldats.
A la singulière expression dont le vaillant capitaine venait de se servir, Madeleine ne put retenir un sourire, mais il eut la charité de ne pas le laisser voira son ami; d'ailleurs, on approchait du bois de Vouty, et l'ex-bimbelotier avait fort à faire pour obtenir de ses compagnons qu'ils lissent silence.
Le bois de Vouty était contigu à la lisière de la forêt de Villers-Gotterets ; son exposition au midi, ses vallons abrités du vent du nord en faisaient la remise favorite de tout le fauve de cette partie de la forêt ; mais il était mal .percé, très-accidenté, médiocrement planté d'un taillis qu'étouffaient des bruyères qui, à certains endroits, arrivaient à hauteur d'homme, et des houx qui çà et là faisaient des forts impénétrables ; la chasse au chien courant y était difficile, et les battues avaient besoin d'être conduites avec beaucoup d'habileté pour donner un résultat.
On se mit en mesure de fouiller une première enceinte; un vieux braconnier devait diriger les traqueurs; Madeleine s'était chargé de placer les tireurs sur un chemin étroit, mais où, de loin en loin, se trouvaient d'assez bonnes clairières.
Chaque fois qu'il désignait ua chasseur pour un nouveau, poste, M. Peluche le regardait avec un étonnement qui, peu à peu, se changea en mauvaise humeur.
— Il me semble, dit-il enfin, lorsque, Jules Creton s'étant arrêté à son tour, il,resta seul avec Madeleine, il me semble que ma seule qualité d'étranger méritait plus d'égards; no pouvais-tu me poster des premiers, au lieu de me forcer à te suivre dans ce chemin jonché d'ornières profondes comme de» chausse-trappes, et où j'ai déjà affronté une demidouzaine d'entorses?
— Mon vieux Peluche, il en est de la chasse comme du royaume des cieux : ce sont les derniers arrivés qui ont les premières places ; d'ailleurs, j'avais mes raisons pour te garder auprès de moi. Ne te désole plus, tu n'as pas besoin d'aller plus loin, et regarde comme te voilà payé de tes peines : il n'y a peut-être pas dans tout le bois un poste aussi bien placé que celui-ci. A mi-côte, direction favorite des bêtes fauves et des bêtes noires; muni d'un chêne derrière lequel un hippopotame serait invisible, et entouré à droite et à gauche d'une nappe de bruyère courte, rase comme Fherbe d'une pelouse et sur laquelle on verrait trotter une souris. Mais, saperlotte I ton chien gâtera tout. Pourquoi ne l'as-tu pas donné à nntraqueur?
M. Peluche hocha la tête et sourit d'un air capable.
— Ne parlons plus de cela, Madeleine, dit-il; j'ai là-dessus mes idées comme tu as les tiennes.
— Tâche au moins qu'il se tienne coi dans le fossé; un chien ordinaire s'y déciderait, mais Fi-
- garo !
— C'est justement parce que Figaro n'est pas un chien ordinaire, que j'ai voulu le conserver avec moi.
— Comme tu voudras, après tout! Maintenant, écoute mes recommandations :ne pas fumer, ne pas tousser, ne pas cracher, ne pas remuer, mais ouvrir l'œil, voilà pour le gibier ; te bien garder de quitter ton poste, rester le ventre collé à l'enceinte dans laquelle marchent les traqueurs, voilà pour ce qui concerne ta sûreté ; enfin Je souvenir qu'à la droite comme à la gauche, tu as un voisin que ton plomb ou que ta balle pourrait atteindre si tu tirais en ligne droite, et, par conséquent, ne faire feu que lorsque le gibier aura franchi au moins la moitié du sentier qui est derrière toi, voilà pour ce qui regarde le peu de goût que je te suppose pour un homicide involontaire.
— Sois donc tranquille, Madeleine, dit M. Peluche avec impatience.
— Je ne le suis pas du tout, et j'insiste. Tes campagnes dans les rues de Paris ne t'ont pas mis en mesure d'apprécier les étranges effets de ce terrible projectile qu'on nomme une balle, et dont un caillou, le nœud d'un tronc d'arbre suffisent à changer la direction. N'ai-je pas vu, l'an dernier, le fusil le mieux emmanché du pays, coucher raide par terre un pauvre diable qui se trouvait à plus de soixante
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pas de l'endroit qu'il avait visé et où son plomb avait marqué son empreinte ?
— Diable ! dit M. Peluche, mais c'était à mes voisins de droite et de gauehe qu'il fallait adresser tes recommandations.
— Ces voisins sont : ton serviteur, auquel on n'a jamais reproché une imprudence,. et Jules Greton, qui manie un fusil avec plus de sang-froid et d'adresse que moi-même.
— Cest que, dit M. Peluche, qui, malgré sa crânerie, semblait désagréablement impressionné par l'insistance de Madeleine, c'est que, si je me soucie de la mort comme d'un fétu, cependant, si j'étais tué de la main d'un ami, je crois que je ne m'en consolerais jamais.
Les cris des traqueurs se faisaient entendre; Madeleine quitta M. Peluche en toute hâte pour aller se placer au fond du vallon. Resté seul, M. Peluche voulut procéder à ses apprêts ; mais il avait compté sans Figaro, qui, depuis que son maître s'était arrêté pour causer avec Madeleine, n'avait pas cessé de donner des témoignages très-significatifs d'une impatience qui devint de l'insubordination aussitôt que, suivant les instructions de son ami, M. Peluche voulut contraindre son chien à se coucher dans le
Figaro avait commencé par trouver dans la brise des émanations qui, à en juger par les tressaillements qui couraient sur sa peau, par les ondulations de sa queue, par ses yeux demi-fermés, de-
vaient chatouiller bien agréablement le réseau de ses nerfs olfactifs, et, faible à la tentation comme une véritable créature de chair qu'il était, il parut décidé à faire une connaissance plus intime avec les voluptés qu'il pressentait, et à ne pas s'en tenir à ces prémices ; par un brusque mouvement, il s'élança du côté d'où les séduisants parfums lui étaient venus. Heureusement, M. Peluche tenait la chaîne d'une main ferme et* l'élan de Figaro n'aboutit qu'à une sorte de voile aérienne qui le lit ressembler un instant à un hanneton qu'un enfant tient au bout d'un lil.
Mais la ténacité était un des principaux éléments du caractère de Figaro : nullement rebuté par l'insuccès de sa première tentative, s'arc-boutant sur ses pattes, tendant le col, il se niit à peser de tout son poids à l'extrémité de la laisse sur laquelle, de son côté, M. Peluche tirait de toutes ses forces, mais avec si peu de supériorité, qu'il se décida à laisser tomber son fusil et à employer ses deux mains pour vaincre la résistance désespérée de Figaro. Résistance désespérée, en effet : si, à la suite d'une violente saccade, le chien avait perdu du terrain, presque immédiatement et d'un seul bond il l'avait reconquis, et alors, en manière de riposte, il donnait lui-même à la chaîne des secousses à désarticuler les poignets de son maître; les yeux sanglants et sortis de la tête, la langue pendante et baveuse, Figaro poussait des râlements inarticulés et paraissait décidé à se laisser étrangler par son collier, plutôt que de céder d'une semelle.
Gomme rachamement de M. Peluche n'était pas moindre, la lutte aurait eu sans doute le dénoùment que j'indique, si le dieu des mauvais garnements qui, tant de fois, avait préservé Figaro d'une mort misérable, ne se fût encore décidé à lui venir en aide. Cette continuité de pesées eut-elle pour effet de distendre le cuir du collier ou d'amincir la tête du chien, je ne sais, mais, ce collier passant tout à coup par-dessus les oreilles de l'animal, M. Peluche se trouva assis un peu rudement sur le revers du fossé, tandis que Figaro, devenu libre, se sauvait et se précipitait dans le bois, où, une minute après, on l'entendit qui menait à voix le lièvre dont le voisinage avait causé cette insurrection.
Malgré sa défaite bien avérée, M. Peluche ne consentait pas à s'avouer vaincu ; il commença à appeler son chien d'une voix formidable, en ajoutant au nom de celui-ci les redondantes épithètes de brigand, de bandit, de misérable, qu'il jugeait susceptibles de donner du poids à ses injonctions et de fournir au coupable la mesure du mécontentement de son maître.
Je dois avouer que cette dépense de qualificatifs outrageants produisit peu d'effet. Figaro, continuant placidement sa petite menée, n'eût pas entendu Jupiter tonner ; M. Peluche, au comble de l'exaspération, allait s'élancer dans le taillis à la recherche du transfuge, lorsqu'il se sentit arrêter par le bras; il 8e retourna et reconnut Madeleine.
— As-tu v\i ce scélérat de Figaro ? s'écria M. Peluche.
— Oui, je l'ai vu ; mais je me doutais assez de ce qui devrait arriver pour n'en avoir pas été surpris.
— C'est égal, je vais l'empoigner, et alors, gare à lui 1 11 faut que force reste à la loi, il faut qu'un chien obéisse, je ne connais que cela.
— Ne te dérange pas, les traqueurs vont le reprendre.
— Mais, quand je repasserai à Villers-Cotterets, je me propose d'adresser à son hôtelier mes compliments sur ce chien qu'il disait le meilleur du pays, au bois aussi bien qu'en plaine.
— Baccuet ne t'a pas menti, Figaro est excellent; seulement, il faut savoir tirer parti de ses qualités et ne pas se mettre aux prises avec des défauts qui chez lui sont invétérés.
— Ta ta ta ta I te voilà encore; si on t'écoutait, il faudrait plus de temps et d'étude pour faire un chasseur que pour devenir un homme d'État,
— Peut-être, répondit Madeleine.
— Ah çà 1 et ton gibier ? s'écria M. Peluche, qui, malgré l'assurance qu'il affectait, n'était pas fâché de parler d'autre chose que de Figaro.
— Quel gibier?
— Celui de ton fameux bois de Vouty? Ces sangliers, ces chevreuils, ces lièvres, ces faisans dont il regorge ? Je n'ai rien vu, moi, et, qui plus est, je n'ai pas entendu tirer un seul coup de fusil.
— Mille tonnerres ! tu me fais rire, ce dont je n'ai
guère l'envip, cependant. Ah çàî mais tu crois donc que le gibier vient au son des casseroles comme les abeilles? Comment n'as-tu pas compris que Tînfernal tapage que ton Figaro et toi avez fait sur cette ligne a détourné tous les animaux qui avaient pris cette direction.
— • Mauvaise défaite, essaya de dire M. Peluche.
— Écoute, lui répondit gravement l'ex-bimbelotier, si nous étions seuls, je me résignerais parfaitement à subir les conséquences de la confiance un peu exagérée que je te vois dans ton savoir-faire de chasseur; mais j'ai d'autres invités, je suis forcé de te prévenir que, si tu continues comme tu as commencé, la partie de plaisir que je leur offre se trouvera métamorphosée en une corvée passablement désagréable,, et je te crois trop homme du monde pour vouloir qu'il en soit ainsi.
Malgré le miel dont elle était enveloppée, la petite mercuriale de Madeleine produisit une désagréable impression sur M. Peluche. Cependant, comme il vit, à la physionomie renfrognée des autres chasseurs qui les rejoignaient tour à tour, à quelques plaisanteries qui échappèrent aux plus irrités, que l'observation de Madeleine n'était pas sans fondement , il réprima la tentation qu'il éprouvait de donner ce qu'il appelait une bonne leçon à Figaro, et consentit à ce qu'un des traqueurs se chargeât de celui-ci.
Malheureusement, M. Peluche avait trop de présomption pour que les leçons de l'expérience ne fus-
sent pas perdues pour lui, et le moment approchait
où cette présomption allait lui devenir fatale.
A la battue suivante, il vit fort bien un couple de chevreuils qui traversaient une clairière sous le fusil de Madeleine, placé , cette fois encore, à une soixantaine de pas de lui; il poussa même la complaisance jusqu'à avertir son ami , d'une voix assez retentissante , pour que les chevreuils ne se décidassent pas à faire les frais d'un magnifique coup double que celui-ci méditait en les ajustant; mais il ne vit pas un superbe renard qui, suivant Texpression pittoresque dont se servit Tex-bimbelotier, sortait pendant ce temps-là des culottes de l'avertisseur.
Quand M. Peluche ne parlait pas , il toussait, et, quand il ne toussait pas, il remuait; toujours mécontent de la place qui lui était assignée , il allait et venait pour en choisir une plus propice , cassait les branches qui pouvaient gêner son tir, s'agenouillait, se relevait pour s'asseoir quelques instants après. Bref, non-seulement il n'avait pas trouvé l'occasion d'envoyer un coup de fusil à une seule pièce de gibier, mais il avait fini par rendre son voisinage tellement insupportable pour un chasseur, que Madeleine 5 cédant aux sollicitations de sa passion favorite , avait fini par se départir de la surveillance qu'il comptait exercer sur son vieil ami, et par laisser celui-ci se placer à peu près où bon lui semblait.
Cependant , si M. Peluche n'avait pas brûlé urne
amorce , les autres chasseurs avaient été plus heureux que lui. Déjà deux chevreuils étaient couchés sur le gazon, une douzaine de lièvres, quatre faisans et deux bécasses se balançaient sur les épaules des traqueurs. M. Peluche ne supportait point sans humeur l'état d'infériorité flagrante dans lequel la persistance de ce qu'il appelait sa mauvaise chance le constituait vis-à-vis de ses compagnons. Peu à peu cette mauvaise humeur se changea en impatience. Chaque nouveau coup de fusil qui arrivait à son oreille lui donnait la fièvre. Au déjeuner, il avait entendu parler de moustaches de bouchon brûlé dont on décorait la lèvre supérieure du malheureux ou du maladroit qui rentrait sans gibier à la maison , et il ne soutenait pas l'idée de subir cette humiliation.
Malheureusement, en ceci comme en toutes choses , la fortune mettait d'autant plus de persistance à refuser une faveur cynégétique à M. Peluche, que celui-ci apportait plus d'ardeur dans ses invocations à la capricieuse déesse ; s' exaspérant à la longue , M. Peluche se décida à suivre l'exemple de Mahomet, qui, voyant que la montagne refusait de venir à lui , prit le parti d'aller à la montagne ; impatienté de l'entêtement que le gibier mettait à ne point passer â sa portée, M. Peluche se résigna à aller à la recherche du gibier.
Les traqueurs fouillaient en ce moment une enceinte située dang'un bas-fond marécageux , entrecoupée de ruisseaux presque impraticables autant par le peu de solidité du sol que par l'épaisseur du II. 2
fourré formé en beaucoup d'endroits par des épines noires qui avaient poussé aussi hautes et aussi droites que toute autre essence de bois , mais qui, en raison de la multiplicité de leurs drageons, étaient aussi drues , aussi rapprochées que les chaumes dans un champ de blé. Les hommes faisaient grand bruit, criant, frappant de leurs bâtons les baliveaux qu'ils rencontraient ; mais ils se rapprochaient très-lentement des tireurs, et cette lenteur redoublait l'impatience de M. Peluche. Ce fut alors qu'il prit héroïquement son parti, se glissa sournoisement dans le bois , se dirigeant obliquement sur les traqueurs et bien convaincu que cette tactique ne pouvait manquer de lui faire rencontrer une des pièces de gibier qu'il avait vues passera ses voisins.
Malheureusement pour M. Peluche, qui de sa vie n'avait cheminé ailleurs que sur de grandes routes, la marche n'était pas des plus commodes : tantôt c'était une branche qui le décoiffait , et il lui fallait s'arrêter et ramasser son chapeau de feutre; tantôt ses pieds s'engageaient dans un fouillis de ronces, et il lui fallait cinq minutes pour se débarrasser de leurs entraves ; quelquefois, perdu au milieu d'un des buissons dont j'ai parlé, le malheureux chasseur sentait à droite, à gauche, devant, derrière, dans le visage et partout , les aiguilles acérées des épines entamer son épiderme, et il acquérait ainsi une idée des angoisses que la cruauté des Carthaginois avait réservée à Régulus; un peu plus loin, une branche
de I)ouleau qu'il avait courbée ,'Be redressait avec rélasticité d*un ressort , et, le cinglant au visage , lui arrachait des larmes I Mais rien ne surexcite un homme comme une vanité en détresse , et en ce moment Mi Peluche eût affronté une forêt de lames de rasoirs; suant, soufflant, et surtout maugréant, il avançait lentement, mais enfin il avançait.
Tout à coup , et au moment où il venait de trébucher contre une souche dissimulée sous une légère couche de feuilles sèches , un des traqueura poussa le cri de Vloo\ lequel fut immédiatement répété par les traqueurs, dont le tapage redoubla.
Vloo est un terme de chasse par lequel les chas^ seurs s'avertissent de la présence d'un sanglier et que tous comprennent, mais qui, pour M. Peluche, était du sanscrit.
Il ne s'inquiéta donc que modérément de ce cri et continua de percer ; mais, à dix pas de lui , il s'arrêta brusquement : il venait d'entendre trois ' bruits à la fois.
Le premier était un de ces sifflements stridents , prolongés, sinistres, que Ton n'oublie jamais , lorsqu'une fois seulement ils ont frappé vos oreilles.
Le second, la détonation d'une arme à feu.
Le troisième , le craquement d'un brin de cepée gros comme le bras , qu'une balle venait de briser à six pouces de son visage.
M. Peluche comprit que l'on venait de tirer surii lui, en même temps qu'il reconnut l'excellence d^iavis de Madeleine , et il trouva sur-le-champ c^'eo^
faculté de marcher sous bois qu'il désespérait de jamais découvrir ; en moins d'une demi-minute , trouant les halliers, courbant lesgaulis, s'arrachant aux étreintes d'un ftrrain fangeux, il était transporté à cinquante mètres de cette place dangerçuse.
Un peu terrifié de la conséquence que pouvait avoir son imprudence, il sWêta, décidé à ne phis bouger, et il attendit, agenouillé sur le genou droit, la main gauche au canon du fusil, la droite à la sousgarde, l'arme tenue perpendiculairement devant Tépaule droite, dans l'attitude enfin que les règlements prescrivent au soldat de premier rang.
Dans cette posture, M. Peluche avait encore un fort bon air; mais, hélas 1 le temps lui manqua pour s'admirer.
Depuis quelques instants, les abois d'un chien •s'étaient mêlés aux hurlements des traqueurs, et M. Peluche avait sur-le-champ reconnu Figaro à l'organe sonore du nouvel exécutant.
C'était en effet Figaro, que son conducteur avait laissé échapper et qui menait le sanglier à voix, comme, quelques heures auparavant, il avait mené le lapin, comme il eût mené un éléphant si son maître l'avait mis sur la piste de l'un de ces quadrupèdes.
Les abois de Figaro se rapprochant de plus en plus, M. Peluche les écoutait avec quelque attendrissement, car il pressentait vaguement que le gi-^ hier que poussait Figaro allait passer à sa portée ; il disait à l'instinct de la bête les honneurs de cette f^g^tion délicate, et, en songeant que ce serait à ce
côté, je crois être certain que, dans son généreux empressement, il négligea d'épauler son arme* Toujours est-il que l'animal fut aussi sensible à Tinteatioil du maître de Figaro que si cette intention se fût traduite par un fait.
Avant que les légers nuages de la fumée se fussent dissipés, M. Peluche, soulevé par un choc foudroyant, prenait son essor, décrivait une courte parabole à travers le taillis et retombait tout meurtri sur le sol.
Hélas ! le temps lui manqua encore pour recueillir seulement deux idées; avec l'acharnement qui caractérise quelquefois son espèce, dédaignant les vains abois de Figaro, le sanglier revenait sur son ennemi renversé et lui labourait la jambe d'un coup de boutoir.
J'ai longuement parlé des guêtres de M. Peluche ; si longuement, que le lecteur, impatienté, a peutêtre tourné le feuillet, en supposant charitablement que mes éloges ne tendaient pas à d'autre but que de lui faire changer son fournisseur ordinaire contre le mien*
Mais, tout à l'heure, on verra combien j'avais raison de vanter la force du cuir, la solidité des coutures, la qualité des accessoires de cette partie de l'équipement de M. Peluche, car ce fut à tout cela qu'il dut la vie.
Par un hasard qui serait incroyable, si le hasard pouvait être pris en défaut et ne se chargeait luimên^e 4e se justiQer^ la défense du sanglier s'w
gagea fortement dans une des boucles de ses guêtres, qu'elle venait de trancher avec la netteté d'une lame d'acier, mais point assez profondément pour que la jambe de leur propriétaire se trouvât gravement entamée.
L'animal voulut se retourner pour porter un nouveau coup à son adversaire; mais, pendant quelques secondes, le cuir de la guêtre, le fer de la boucle résistèrent aux violentes secousses qu'il leur imprimait pour se débarrasser du poids insolite qu'il traînait après lui, et ces quelques secondes suffirent pour ménager à la scène un dénoûment bien différent de celui qui paraissait imminent.
Figaro, qui ne voulait probablement pas être en reste de générosité avec son patron, et qui, d'ailleurs, était incapable de laisser échapper une occasion de fournir de l'exercice à sa mâchoire ,avait coiffé le sanglier «t mordait une de ses écoutes avec fareur ; puis bientôt, à vingt pas dans le taillis , on entendit Madeleine qui s'écriait d'une voix hatelante, suffoquée :
— Ne bouge pas, Peluche ! au nom de ta fille, ne bouge pas l
M. Peluche n'avait garde de bouger : il était évanoui.
Madeleine ajusta longuement et fit feu ; mais. Témotion rendant sa main moins sûre, la balle, portant un peu bas, brisa l'épaule du sanglier, qui, d'un bond furieux, se débarrassant et de Figaro et de M, Peluche, revint sur ce nouvel ennemi. Mais Ma-
brave serviteur que l'honneur du pavillon Peluche et compagnie devrait de se trouver sauvegardé de la honte des moustaches de bouchon, il n'avait pas assez de malédictions à envoyer à son ami Madeleine, qui l'avait privé de son auxiliaire.
Tout à coup M. Peluche entendit un bruit effroyable dans le fourré; c'était un craquement de branches cassées, pliées, tordues, mêlé à un piétinement singulier; les sommets du taillis s'agitaient, secoués par le passage d'un animal dont la grosseur et le poids devaient être considérables, si on en jugeait par l'ébranlement qu'il communiquait aux cépées qu'il traversait en les brisant; presque aussitôt, dans une clairière sur laquelle les yeux de M. Peluche étaient fixés, une bête énorme dont les poils, d'un noir fauve, étaient souillés de fange, sur Péchine de laquelle ces poils se tenaient droits, hérissés comme la crinière de ces chevaux de l'ancienne Grèce, surgit avec tant de vivacité, qu'il semblait sortir de dessous terre.
M. Peluche s'attendait si bien à toute autre apparition que celle-là, qu'il oublia complètement son fusil et resta les yeux béants, fixés sur cet animal qui ressemblait fort peu aux cochons sauvages dont sa seule imagination lui avait retracé le portrait.
Le sanglier s'était arrêté, il allait et venait avec fureur dans Tétroite clairière; sous l'épaisse frange de ses sourcils, on voyait étinceler ses petits yeux sanglants, il grattait la terre avec ses traces de devant, soufflait comme un soufflet de forge, faisait
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claquer ses défenses contre les grès, et, de temps en temps, d'élançant sur im baliveau, comifie pour essayer la solidité de ses armes, il le courbait d'un coup de boutoir-
Lorsque le sanglier aperçut Figaro, sa rage, que jusqu'alors il avait contenue, éclata dans toute sa violence* Ses soies hérissées semblaient doubler la grosseur de son corps, ses yeux brillaient comme des charbons ardents; aussitôt que le nez du chien se montra dans la clairière, sans attendre l'assaillant, il le chargea avec tant d'impétuosité, que M. Peluche fut presque aveuglé par la terre et la fange que les traces du sanglier avaient fait voler dans sa direction.
Cette charge furibonde eût certainement marqué la fin des campagnes aventureuses de Figaro, si Figaro n'eût pas été un rusé compère, qui s'était tout de suite aperçu qu'il n'avait pas affaire à un lièvre, et surtout si Figaro avait eu un autre maître.
Par un bond adroit, le chien se jetait de côté, et, en môme temps, M. Peluche, auquel le danger que courait son compagnon et les cent francs que celuici lui avait coûtée rendaient soudain la plénitude de ses facultés^ lâcha à la fois les deux détentes de son fusil.
Vous affirmer que les projectiles de cette double détonation , éparpillés dans les al^tours , firent beaucoup de mal au sanglier, je ne l'oserais, en vérité, puisque je viens de vous dire que M. Peluche ftvait 3e I4 tefre plëiû les- yeux, et que, 4'un autre
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deleine, qui , cette fois, n^avait plus à trembler qae pour lui-même, c'est-à-dire qui ne tremblait pas du tout, Tattendait de pied ferme et lui envoyait un second projectile à brûle-bourre; celui-ci entra dans l'œil et la mort fut presque instantanée ; le sanglier tomba sur ses gonoux, chancela un instant et se coucha pour ne plus se relever.
Les chasseurs et les traqueurs arrivaient de tous les côtés et s'empressaient autour de M. Peluche.
L'un de ces dernière fut envoyé sur-le-champ au village pour chercher le médecin et ramener une voiture ; car, dans le premier moment, personne ne doutait que M. Peluche ne fût très-grièvement endommagé.
A l'examen de la jambe, Madeleine reconnut surle-champ que le digne marchand avait eu heureusement plus de peur que de mal; il lui jeta de Teau au visage, et bientôt il eut la satisfaction de le voir revenir à lui.
Lorsque le brouillard qui obscurcissait les yeux de M. Peluche se fut un peu dissipé, le premier objet qui frappa ses regards fut le corps de son ennemi étendu à quelque distance de lui, et cette vue fit. sur lui plus d'effet que tous les cordiaux que lui présentaient ses compagnons; le sang revint subitement à ses joues, l'éclat à ses yeux ; ses lèvres crispées s'épanouirent dans- un sourire où la raillerie ironique le disputait à l'expression triomphatrice ; alors, étendant le doigt vers le sanglier, et interro-
geani Madeleine d'un coup d'œil, il s'écria d'un ton que Talma n eût pas désavoué :
-- Qu'en dis-tu ?
Les deux cpups de feu successifs de Madeleine, led deux blessures du sanglier avaient initié la plupart des assistants, gens du métier^ à ce gui s'était passé ; aussi tous, confondus par la superbe confiance de M. Peluche, se regardaient-ils avec stupeur ; seul, Madeleine, qui depuis longtemps sur ce point avait appris à ne plus s'étonner, ne sourcilla pas.
Du reste, M. Peluche ne leur donna pas le temps de répondre.
— Je savais bien, continua-t-il que je l'avais frappé à mort I Quelle pièce, Messieurs ! quelle pièce, magnifique! Certes, je ne mangerai pas la tête, je veux la faire empailler.
— Je ne sais pas s'il aurait fait empailler la vôtre, s'écria Jules CretOn, incapable de se contenir plus longtemps, mais ce que je sais à merveille, c'est que, si Madeleine n'était pas arrivé^ le cochon sauvage, comme vous l'appeliez, était à peu près libre d'en disposer comme bon lui semblait.
M. Peluche fronça les sourcils , se releva, et, allant à Madeleine^ non sans boiter un peu bas, il lui serra la main avec effusion.
— Ah! c'est toi qui as achevé mon sanglier, mon vieil ami? Merci 1 merci! Entre chasseurs, tu sais, c'est à charge de revanche.
— Je doute qu'il vous fournisse de sitôt l'occasion
de prendre la vôtre ; ear, à la chasse, on ne voit pas tous les jours un homme si près de la moi;t que vous l'avez été.
— Oui, dit M, Peluche, le brigand m'a rudement secoué, je Tavoue ; mais, tant que j'ai conservé mes forces, je me disais mentalement : t Va ton train, mon garçon ! ma balle doit faire son effet, et bientôt ce sera mon tour. »>
— Eh bien, mon cher monsieur, répliqua l'implacable Jules Creton, je vous réponds que votre temps eût été mieux employé si vous aviez songé à votre femme, à votre fille, que vous avez si bien failli ne jamais revoir.
Ces dernia^ mots opérèrent une révolution dans les idées de M. Peluche, dont la vanité tout extérieure n'avait jamais altéré les sentiments ; sa tête s'inclina sur sa poitrine, son front se plissa, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux et descendirent lentement sur ses joues ; en même temps, sa main, qui tenait toujours celle de Madeleine, augmentait son étreinte ; il se pencha vers son ami, et, cédant à son émotion,. il se jeta dans ses tnras et l'embrassa avec une incroyable effusion.
En ce moment, on entrevit à travers le taillis de nouveaux personnages qui arrivaient sur le lieu de la scène. C'était Camille, Henri, suivis de quelques paysans et des gens du château.
Henri soutenait la jeune fille et ne paraissait pas moins ému qu'elle-mêfi^e ; tout en marchant, il s'efforçait de la calmer, de la rassurer, maiis ses prières
étaient vaines. Aussitôt que Camille eut entrevu le groupe des chasseurs à travers les branches, elle échappa à son conducteur et s'élança, laissant des lambeaux de ses vêtements aux ronces, aux épines, pâle comme un spectre, les yeux égarés, les lèvres tremblantes et sans voix.
Aussitôt qu'elle eut reconnu M. Peluche, les forces qu'elle puisait dans la surexcitation l'abandonnèrent, ses genoux tremblants se dérobèrent sous elle, elle chancela, et fût tombée si Henri ne s'était point trouvé là pour la soutenir. Elle ne put qu'étendre les bras en s'écriant :
— Mon père ! mon père !...
A cette voix, M. Peluche avait quitté son ami, il avait couru vers sa fille, il la pressait sur son cœur, il couvrait son visage de baisers et de larmes. .
— Ahl que c'est bon de revoir, de retrouver" son enfant I s'écria-t-il. Mon Dieu 1 auriez-vous eu la cruauté de me séparer sitôt de celle que j'aime si tendrement? Tiens, tiens, tiens! continua-t-il en accentuant chacun de ces mots d'un baiser sonore, c'est pourtant à Madeleine que je dois de t'embrasser à cette heure! Sans lui, tu serais là, mais je ne te reconnaîtrais pas, mais je ne t'entendrais pas, mais je ne t'embrasserais pas ! et c'est si bon de t'embrasser !
La jeune fille avait quitté son père pour sauter au cou de son parrain.
— Ahl sois tranquille, reprenait M. Peluche, sois tranquille, Camille, nous ne sommes pas de ceux
qui oublient, nous autres. D'ailleurs, le pourrais-je? Chaque fois que tes lèvres se poseront sur mon front, chaque fois que ta voix me remuera le cœur, je me dirai : « C'est à Madeleine que je dois ce bonheur. » Oui, ma vie lui appartient, car je lui dois plus que la vie! Aussi, me demandât-il moa magasin, ma fortune, tout, tout, je lui donnerais tout, je le jure, excepté peut-être ma croix d'honneur, qui ne • lui servirait d'ailleurs de rien, puisqu'elle est une récompense personnelle.
Et Camille passait de nouveau des bras de Madeleine dans ceux de son père.
Tpus ceux qui assistaient à cotte scène oubliaieni: un peu les petits ridicules de M. Peluche pour partager son émotion.
Mais il n'était pas homme à les laisser longtemps sous ces impressions.
— Tu n'as pas vu mon sanglier, fillette ? s'écriat-il en la prenant par la main et en la conduisant vers l'endroit où gisait sa prétendue victime. Viens donc et regarde. Âh I c'est qu'on n'en rencontre pas tous les jours de pareils, non- seulement dans la rue Bourgl'Abbé, mais dans les bois de Voutyl Quelle masse énorme! et c'est avec ça dix fois plus leste qu'un brocard 1 Tiens, voilà la balle de Madeleine, bien ajustée, hein? Mais la mienne, précisément à l'é- Xiaule, à l'endroit que Ton m'avait indiqué. Tu avoueras que, s'il n'est pas tombé tout de suite, ce n'était pas ma faute! Mais, c'est égal, il n'en serait
pas revenu.
— Pardon! pardon! dit Jules Creton, qui,^depuis quelques instants, inspectait tous les baliveaux des environs et venait de découvrir sur l'un d'eux les traces d'une érosion toute récente à son écorce, si vous le permettez, monsieur Peluche... -
Un signe impérieux de Madeleine imposa silence à Jules Creton, et M, Peluche, très-occupé à écouter avec complaisance les compliments que lui adressait Henri, n'entendit pas l'interruption.
— Oui I répondait-il à celui-ci d*un ton de cordialité qui s'accordait mal avec son antipathie pour le gentilhomme, oui, la chasse est décidément un divertissement fort agréable ; elle est l'image de la guerrç, et si bien que, moi qui ai quelque peu bataillé, jamais je n'avais couru de périls aussi sérieux que ceux d'aujourd'hui. Mais Madeleine a raison, il faut de la prudence, beaucoup de prudence I
M; Peluche eût continué longtemps sur ce ton, si Madeleine n'eût fait observer que le jour baissait et qu'il était temps de regagner le logis.
En vrai brave qu'il était, le maître de la Reine des fleurs avait refusé de se laisser panser; mais son héroïsme n'alla pas jusqu'à se défendre de monter dans la calèche d'Henri pour regagner le village.