‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · LE MAGASIN DE LA REINE DES PLEURS ET DE LA FLEUR DES REINES · texte numérisé non relu

LE MAGASIN DE LA REINE DES PLEURS ET DE LA FLEUR DES REINES

Le vieux Paris s*en va !

C'est, nous Tavouons, pour nous une grande douleur, encore plus au point de vue historique qu'au point de vue pittoresque.

Certes, nous n'étions point sans apprécier ces maisons aux toits saillants et pointus qui regardaient de face les passants et faisaient dire à nos aïeux qu'ils avaient pïg%n sur rue ; ces bâtisses bronzées par le temps, à Taiïgle desquelles une madone peinte ou sculptée s'éclairait le soir à la lueur d'une lampe tremblante; ce& .fenêtres étroites comme des meurtrières, maisxPieînes de grâce dans leur forme allon- I. i

gée, surmontées du trèfle ogival; ces frises sculptées en bois, Parthénona modestes de quelques Phidias inconnus, racontant Tart naïf et religieux du moyen âge; ces ruelles étroites, avec leurs oppositions d'ombre et de soleil, amour de la peinture ; ces tourelles à toits ardoisés et pointus, surmontées de leurs girouettes et demeurant debout comme autant de jalons de l'enceinte de Charles VI. Mais ce qui nous ravissait surtout, dans ce vieux Paris sur les ruines duquel nous pleurons, ce sont les monuments encore intacts, ou déjà en ruine, qui nous racontaient les grands événements de notre histoire : ces murs de l'hôtel Saint-Paul, qui avaient jeté leur ombre sur le front du sage roi Charles V; cette image de Notre-Dame, au pied de laquelle était tombé, rue Barbette, cet adultère presque incestueux et pourtant si poétique duc d'Orléans, plus immortalisé encore par sa femme Valentine que par sa maîtresse Isabeau; ce château de Vincennes, où le bon roi Louis XI disait ses heures, et où M. de Beaùfort pendait des homards, en haine de Tillustre facchino Mazarino Mazarini; le château du ^temple, où la royauté eut sa sueur de sang; la prison de J*Abbaye, d'où sortirent les victimes des 2 et 3 septembre; enfin, tous ces restes, des autres temp j q^ '"iii«?m-î blent des jalons de Thistoire, et à Paid Jfesq^ieis le chroniqueur reconstruisait le passé, l'historien fixait le présent, et le philosophe interrogeai ^/i- avenir.

Regrets inutiles! Gomme n:.as ravi^Tv» dit à la première ligne de ce chapitré, le vieux Pàrife s'en va.

Tout tombe sons la pioche des démolisseurs, et ces vénérables vestiges des siècles qui ne sont plus, et ces ideilles rues aux noms étranges^ souvent cyniques, obscènes quelquefois ; ruelles étroites et sordides, qui, malgré ce double inconvénient, avaient leur valeur d'opposition, et qui, par le mouvement incessant de leurs populations grouillantes^ représentaient si bien, accolées à la ville oisive, luxueuse et insouciante, la ruche inquiète et laborieuse, accomplissant rœuvre monde de la vie, le travail. 1 ont se métamorphose, comme sous la baguette d'un enchanteur sorti dé l'atelier d'un architecte classique, en immenses avenues soigneusement grattées, auxquelles, malgré l'orgueil du bourgeois parisien qui les regarde avec admiration, on a bien le droit de reprocher la monotonie de leurs magnificences. Ces bonnes échoppes, auxquelles nos yeux s'étaient habitués dès notre enfance disparaissent peu à peu sans nous dire ce que sont devenus leurs modestes habitants, comme ont disparu ces tréteaux du boulevard du ïemple, où s'ébaudissait le peuple des faubourgs aux lazzis de Bobèche et de Galimafré, tandis que le provincial restait ébahi, en apercevant, à travers la porte entre-bâillée et gardée par le factionnaire de CuriiuL^ i^aste Suzanne, voilée de sa seule chaLS^ teté5en(r«'jSf«»)deux lubriques vieillards, et Timmor- *o\ jugement a,.du roi Salomon, avec sa bonne et sa mauvai»^ Tnère, et Tenfant près d'être coupé en deux morceaux ! n^

Adieu an vieux Paris! adieu au Paris de Phi-

lippe- Auguste, de Charles VI, de François !•' et de Henri IV 1 Le plein cintre, l'ogive, les rosaces, ont vécu leur âge de granit; les propriétaires sont tenus de faire peindre ou de faire gratter tous les trois ans la façade de leurs maisons; le cordeau triomphe, le badigeon est roi !

Encore quelques années, et, des dix-sept siècles écoulés, depuis les Thermes de Julien jusqu'à Tare de triomphe de l'Étoile, il ne rjgstera plus rien de tousles monuments écroulés, qu'un souvenir vague et indécis comme une ombre^ dans la mémoire de quelques féroces admirateurs du pittoresque.

Cependant, si fugitive que soit toute trace sur la terre, il est impossible que ceux de nos lecteurs ayant âge d'homme et qui habitent Paris aient déjà oublié jusqu'au nom de la rue qui conS ' "^U en germe le boulevard de Sébaslopol. i ») '^^^^ oDiemi ,

Nous voulons dire de la vieille et respectable rue. Bourg-l'Abbé.

La rue Bourg-FAbbé constituait une éclaircie ouverte par le hasard (nous disons par le hasard, parce que nos bons aïeux étaient fort insoucieux des I sollicitudes hygiéniques de notre édiiité moderne) entre le réseau de ruelles et de passages qui réunis-^ j saient les rues Saint-Denis et Saint-Martin. Bien I qu'elle fût loin des splendeurs. du glorieux succès- 1 seur qui Ta si impitoyablement absorbée, la rn« Bourg-l'Abbé était mieux aérée, plus large '^ moins,. J boueuse que les rues ses voisines et ses sœurs, et 4 l'on pouvait se hasarder sur ses trottoirs avec quel-.

gnes chances d'échapper aux éclaboussures ou au choc des camions qui la sillonnaient sans relâche et en tous sens.

Donc, en 1846, la rue Bourg-l'Abbé, ou plutôt, — car nous prenoàsleloutpour la partie, — ou plutôt, disons-nous, l'ancle aigu qu'elle formé en tombant rue Greneta, était occupé — aujourd'hui, nous dirions illustré — par une boutique dont l'enseigne avait conservé un parfum de la prétentieuse bonhomie de nos ancêtres.

Sur un panneau suspendu à l'arête que formaient les deux murs en se rejoignant^était suspendue une fleur gigantesque, qui, par un miracle auquel l'horticulture était complètement étrangère, réunissait sur ses pétales ajoutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Autour de '^ *>rodige de l'art, et pour venir en aide i^Jérénce — {'..vaient pu prendre la fleur qu'il représentait pour une production exotique venue du pays de la fée Morgan ou du royauçie de Titania, on lisait cette légende :

f A la Reine des fleurs et à la Flenr des reines.

Au-dessous de cette obligeante enseigne, avec une fatuité commerciale devenue fort à la mode dès cette I époque, le propriétaire de la boutique, — aujourd'hui, l'on dirait du magasin, — avait fait placer son . nom en majuscules dorées, comme si ce nom seul ; avait été sufi&sant pour indiquer à la ville et à la cour ce qu'on était' en droit de demander à la Peine des fleurs et à la Fleur des reines.

Ces majuscules lumineuses formaient le nom trisyllabique de peluche.

11 est vrai que quelques bouquets artificiels, que quelques pyramides de fruits en cire coloriés, qu'une abominable contrefaçon d'un oranger chargé d'oranges pouvaient venir en aide à l'embarras d'un curieux ignorant, et indiquer d'une façon à peu près satisfaisante la profession de l'industriel qui portait ce nom aussi distingué qu'harmonieux.

M. Peluche était, en eifet, fabricant de fleurs et de fruits artificiels.

Si Ton veut que no»s donnions franchement notre opinion sur l'industrie exercée par un des héros de notre histoire, nous avouerons, avec la sincérité qui nous caractérise, que nous sommes peu fanatique de cette sorte de talent négatif qui consiste à dépenser beaucoup de patience et d'argent, -pour obtenir une imitation plus qu'imparfaite de ces trésors du printemps, dont la nature s'est montrée si libérale envers nous. Nous n'avons jamais bien compris la passion que professent les femmes pour les espèces de petites monstruosités en batiste, en cire, en plume ou en papier, dont elles chargent leur chevelure et festonnent leurs robes, lorsque les prés, les bois, les jardins, les champs, les parterres, les buissons et les serres offrent de si riches, de si faciles et 'de si odorantes récoltes, à leur désir bien naturel de se rendre plus élégantes et plus belles.

Cependant, il faut être juste, même envers les choses que l'on déteste : constatons l'immense pro-

grès qui s'est fait depuis plusieurs années dans Tart des Nattier et des Batton*

Mais^ en revanche, il est bon d'ajouter à la honte du goût parisien, que, dans cet art comme dans beaucoup d'autres, la perfection a rarement été une raison de succès. Nombre de fabricants se sont ruinés en s'eâorçant de conduire à son apogée cette lutte contre la nature, et toutes ces témérités, renouvelées de celles d'Icare et de Phfiéton, se sont la plupart du temps escomptées par des désastres.

Nous ne disons point cela, tant s'en faut, pour l'honorable M. Peluche. Ses instincts commerciaux, en lui révélant les affinités de son époque, lui avaient fait éviter cet écueil; une secrète intuition lui avait inspiré le pressentiment des prédilections de ses contemporains pour le bon marché, et de leur indifférence — disons mieux — de leur mépris pour le beau. Il avait deviné les aspirations fastueuses de la parcimonie bourgeoise, sans trop se douter de ce qu'il faisait. Fort de sa vulgarité native, véritablement élu par le Seigneur pour être l'homme de son siècle, tandis que ses confrères s'évertuaient ambitieusement et inutilement à poursuivre de vains projets, il demeurait voué au culte et à la production de ce qu'on est convenu d'appeler, en argot commercial, de la camelote ^ et, comme le juste d'Horace, sans être ému par le bruit que faisait autour de lui la chute des empires, il continuait, sous les Bourbons de la branche cadette, comme il avait fait sous ceux de la branche aînée, à inonder la

France, l'Europe, les deux mondes, de ses fleurs d'oranger en peau d'agneau et de ses thyrses à bouquets rouges, émaillés de globules en verre doré, dont les cérémonies religieuses de l'Amérique du Sud font une si prodigieuse consommation.

Ce fut lui, enfin, qui, pour son compte, écoula des millions de ces affreux assortiments de fleurs et de fruits que l'on coiffe d'un globe de verre, sans doute afin que les aveugles eux-mêmes ne soient pas tentés de les prendre pour ce qu'ils représentent; ornement national dont nos aubergistes de province s'obstinent à flanquer leurs pendules et à enrichir leurs commodes, et qui, traversant la Méditerranée, aussi bien que l'Cteéan, viennent me rappeler au palais Chiatamone que l'industrie française est la reine de l'univers et que, dans le bienheureux royaume de Ferdinand II, où ne pénétraient ni nos journaux, ni nos romans, ni nos drames, les produits de M. Peluche, grâce au goût éclairé des tapissiers royaux , avaient su conquérir le droit de bourgeoisie. Enfin, à force de parodier la nature, le susdit maître Peluche en était arrivé, favorisé qu'il avait toujours été par le puissant génie du médiocre, à voir la modeste fortune que lui avait laissée son père, le créateur de la Reine des fleurs et de la Fleur des reines^ prendre peu à peu, entre ses mains, des proportions colossales.

Cette fortune était, en effet, plus considérable qu'il n'était nécessaire à M. Peluche pour lui assurer une existence non-seulement indépendante.

maïs même luxueuse. H avait conquis dans les hauts grades de la garde nationale le ruban rouge, apparat de toutes les vanités bourgeoises. Resté veuf à quarante-cinq ans avec une fille unique, il avait épousé en secondes noces sa demoiselle de magasin. Après cinq ans de mariage, la nouvelle madame Peluche ne semblait pas destinée à donner des frères ou des sœurs à mademoiselle Camille, et cependant, avec tant de raisons à songer à se reposer de ses travaux et à jouir de la vie, M. Peluche, après trentecinq ans de campagnes, — non pas dans les champs de Bellone, mais d|ins ceux de Flore, — M. Peluche, ne paraissait nullement disposé à prendre sa retraite. Entraîné par le tourbillon des affaires, absorbé par les préoccupations de son négoce, M. Peluche avait échappé à Tinfluence perturbatrice des passions de la jeunesse. A trente ans, il s'était marié ; à trente-deux ans,madame Peluche première l'avait, comme nous l'avons dit, rendu père d'une fille que, malgré son amour pour elle, il avait mise en pension aussitôt que la chose avait été possible, afin de ne pas être distrait de son commerce par les soins et les soucis de la paternité. Puis les années avaient continué de s'écouler sans que le placide négociant eût même songé à jeter un regard en dehors des milieux dans lesquels il gravitait. Aussi, au cœur de Paris, en face de son coffre-fort bourré de billets de banque, ce modèle des Prudhommes parisiens était-il resté aussi ignorant qu'un sauvage de la terre de Van-Diemen ou delà Nouvelle-Calédonie, desjouis-

sances dont, pour certains tempéraments, les espèces monnayées ne sont que la représentation.

Il avouait franchement qu'il ne comprenait pas une existence humaine s'agitant sur autre chose que la vente et l'achat.

Ce n'était point que Thabitude ne lui inspirât, dans l'exercice de sa profession, quelques-unes de ces ardeurs que l'on croit bien à tort le privilège de la passion; mais, lorsque, par hasard, cette lièvre le prenait, il songeait beaucoup moins au bonheur de s'enrichir qu'au bonheur de commercer.

Sans doute, après un brillant inventaire, lorsque, la plume à la main, le bout de la langue sortant par un coin de sa bouche, respirant seulement à la fin de chaque colonne, M. Peluche additionnait les sommes qui gonflaient son actif, il éprouvait une satisfaction profonde, mais c'était moins parce que ces sommes augmeutaient son avoir que parce qu'elles témoignaient de sou habileté et de son bonheur.

M. Peluche aimait le négoce pour le négoce, pour la discussion avec la pratique^ pour la dé* monstration de la supériorité de son imitation sur la nature, comime un artiste enfin aime l'art pour l'art.

D'après cet exposé, un peu prolixe peut-être pour le lecteur, et bien succinct cependant pour ce qui nous reste à dire, il y avait cent à parier contra un que ce fanatique du compte courant, du brouillard et du grand-livre mourrait au champ d'honneur.

c'est-à-dire au coin des rues Bourg-l'Abbé et Greneta, la gomme à la bouche, sur un lit en papier gonflé de pistils et d'étamines en fil ciré, comme il convenait au maître de la Reine des fleurs et de la Fleur des reines.

Le Destin en décida autrement; le Destin, le seul dieu du paganisme qui ait survécu au panthéisme wtique» et qui soit passé, toujours puissant et vénéré, des anciens chez les modernes.

Voyons de quel moyen se servit Taveugle divinité pour troubler le repos de M. Peluche.

Oïï LE LECTEUR, QUt A DÉJÀ PAIT CONNAISSANCE AVEC H. PELUCHE, SON AMI MADELEINE

M. Peluche avait un amL

Cet ami se nommait Madeleine ; il était du même âge que le fleuriste. Le dieu qui préside aux naissances leur avait fait voir le jour à deux portes Tun de l'autre. Enfants, ils avaient partagé les mêmes jeux, et, jeunes gens^ ils' ne s'étaient perdus de vue que pendant les sept années où Madeleine resta au :service militaire.

Dons ces sept années de service fut comprise la

campagne de 1823 contre l'Espagne, que Madeleine avait faite contre ses opinions, Madeleine ayant des tendances libérales et flairant même le républicanisme. ^

Peluche et Madeleine ne pouvaient se passer l'un de l'autre, et pourtant ils étaient une preuve de plus du malin plaisir que trouve le hasard à assortir dans ses caprices deux caractères que la nature avait prédisposés à une mutuelle antipathie.

Autant M. Peluche était méthodique et rangé, autant il se montrait insoucieux de toute autre joie que celle qu'il trouvait dans Texamen de ses livres, dans ses affections de famille, partagées entre sa femme et sa fille, qu'il faisait régulièrement sortir tous les dimanches et tous les jeudis de sa pension de la rue Saint-Claude, au Marais ; autant il était régulier dans ses mœurs, retenu dans ses paroles/ bon garde national, ami de Tordre, et par conséquent philippiste, n'admettant aucune discussion sur l'amour qu'il portait au roi et à son auguste famille^ autant, au contraire, Madeleine était joyeux et tapageur; autant il affectionnait les plaisirs bruyants et hasardeux, autant il se livrait dans sa conduite à des écarts nocturnes, et dans sa conversation à des plaisanteries plus que légères, excepté cependant en présence de sa filleule, mademoiselle Camille Peluche; autant, enfin, il se montrait disposé à escompter, même à l'avance, même dans un avenir lointain et usuraire, en petites satisfactions matérielles, les modestes bénéfices qu'il réalisait

dans la fabrication d'un des plus infimes articles de la bimbeloterie parisienne.

Madeleine vendait de ces jouets d'enfant à l'aide desquels un bon père de famille fait, moyennant deux sous ou ^atre sous par tête, la joie de ses rejetons.

Mais, véritable commerçant malgré lui, tout à l'envers de son ami Peluche, incrusté dans son comi>toir de six heures du matin à onze heures du soir et ne fermant son magasin, les dimanches, qu'à deux heures après midi, Madeleine sortait de chez lui à sept heures du matin, sous le spécieux prétexte de prendre le petit verre matinal et quotidien, et n'y rentrait que lorsqu'il lui était impossible de faire autrement; et encore n'en dépassait-il pas le seuil sans pousser des soupirs à fendre le cœur des âmes sensibles. La plupart du temps, il faut le dire, ces soupirs intempestifs n'avaient pour résultat que d'exaspérer la vertueuse indignation de M. Peluche, chez lequel le bimbelotier jugeait convenable de faire régulièrement une petite station lorsqu'il sortait des cafés où il passait la meilleure partie de ses journées. Quant à ses excursions nocturnes, au lieu de les dérober humblement aux investigations de son ami, Madeleine ne manquait jamais, dût-il faire un détour, lorsqu'il sortait des bals de l'intérieur ou de la barrière, de donner signe de son passage, en frappant un vigoureux coup de poing dans les contrevents du magasin de la Reine des fkurs^ et en criant :

— Bonae nuit, Peluche !

Quant au dimanche, quoique ce fût le jour où la chance de vendre des jouets d'enfant fût la plus grande, — vu le nombre incroyable de marmots qui semblent sortir des pavés de Paris, pendant les douze heures solennelles où le soleil éclaire le jour -du repos, — au lieu d'enlever sa devanture à Theure habituelle comme son ami Peluche, et de ne fermer portes et contrevents qu'à deux heures de l'aprèsmidi, Madeleine, non qu'il craignit les règlements de police et les foudres de l'Église, mais parce qu'il pratiquait la paresse dominicale dans toute sa splendeur, — Madeleine n'ouvrait pas même un œil, pas même le coin d'un œil, *— mais, au contraire, restait hermétiquement fermé, depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu'au lundi à sept heures du matin.

Où Madeleine passait-il ses dimanches, nul n'eût pu le dire; lui-même ne le savait pas d'avance. Madeleine prenait dix, quinze, vingt francs même dans sa poche, s'abandonnait à la course aventureuse, et rentrait, après une journée parfois orageuse, à d^ux ou trois heures du matin chez lui, presque toujours les poches vides ; — et cela, quand il rentrait.

Il est aisé de comprendre que les débordements de Tami Madeleine constituaient un véritable chagrin pour le propriétaire de la Reine des fleurs. Il souffrait sérieusement et sincèrement des désordres de son vieil ami. Il lui était facile, il est vrai, de rompre avec un homme de mœurs si compromettantes, et

Inen souvent madame Athénaïs Peluche, née Cressonnier, sa seconde femme, toute rougissante encore de certaines histoires soldatesques racontées dans tous leurs détails devant elle par le conscrit de 1820 devenu le vétéran de 1846, lui en avait donné le conseil. Bien souvent aussi le fleuriste juia sur son enseigne que, la première fois que le bimbelotier se présenterait chez lui, il trouverait la porte du magasin ouverte, mais celle de son cœur fermée. Vaines promesses, inutiles serments : à peine, du comptoir où il était assis, M. Peluche apercevait-il à travers le vitrage l'ami Madeleine tournant la rue Bourg- TAbbé, avec son chapeau sur l'oreille, ses mains dans ses poches, et ses allures de tambour-maître, que, subissant la loi de l'attraction et cédant à la force centripète qui entraîne les satellites vers Tastre, il se précipitait au-devant de lui, dans la crainte que le dévouement conjugal de madame Peluche ne la décidât à exécuter, à Tendroit de la porte du magasin^ le serment que son époux avait fait et tenait si mal à l'endroit de la porte de son cœur.

Il y a mieux, -r- que Kant et M. Cousin, ces deux grands philosophes, rendent compte de cette anomalie, s'ils le peuvent 1 — insensiblement Taffection de M. Peluche pour Madeleine avait grandi, en raison directe de T obstination que celui-ci déployait à conserver ses vices. 11 se complaisait dans la supériorité morale que lui constituaient les travers de son ancien camarade. Il ne laissait échapper aucune occasion d^adresser à Madeleine quelque verte mercu-

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riaîe ; mais il s'en fallait presque du tout au tout que celui-ci écoutât la phraséologie sonore du fleuriste avec autant d'attention et de complaisance qu'en apportait l'orateur à suivre de l'oreille le ronflement de ses périodes, qui se terminaient immanquablement par ces mots pathétiques, que prononçait M. Peluche, les yeux et les bras levés au ciel :

— Malheureux I tu marches à Tabime !

Quant à nous, nous nous hasarderons à dire, après la Rochefoucauld, qui prétend qu'il y a toujours dans le malheur d'un ami, si cher qu'il soit à notre cœur, quelque chose qui nous est agréable, nous nous hasarderons à dire qu'il y avait dans les imperfections morales de Madeleine quelque chose qui flattait l'amour-propre de son ami Peluche, et que le Madeleine, converti et vertueux, que souhaitait ce dernier, fût après sa conversion devenu moins intéressant pour le maître de la Reine des fleurs que le Madeleine actuel, si défectueux qu'il fût.

Notre probité d'historien nous force, au reste, à avouer une chose : c'est que, dans son endurcissement, ce pécheur se montrait de facile composition. Il acceptait avec une résignation stoïque tous les reproches qu'il convenait à son ami de lui adresser, lorsque, tournant, comme nous l'avons dit, au pathétique, M. Peluche essayait d'épouvanter le coupable Madeleine en évoquant les spectres de la misère, de la maladie et de la mort, qui s'avançaient pâles et titubants, pour châtier ses débauches. Alors, Madeleine courbait humblement la tête, n'alléguait jamais

qu'une excuse trop singulière, et qui 9e mériterait pas d'être mentionnée dans une histoire destinée à retracer les vicissitudes de sa vie, si cette histoire ne devait pas être consciencieusement mise sous les yeux de nos lecteurs.

Il aimait si passionnément, prétendait-il, le grand air, la vie libre des champs, l'atmosphère pure et indépendante delà campagne, qu'il regardait cet irrésistible besoin qu'il éprouvait le dimanche de s'éloigner de Paris comme une nécessité physique et morale de s'étourdir sur le malheur d'être condamné à l'existence de citadin.

Un jour, en dehors des heures accoutumées, l'ami Madeleine se présenta chez le maître de la Reine des fleurs.

Tant de feux empourpraient, — quoique ce fût un vendredi, jour non-seulement de semaine pour les négociants, mais encore de jeûne pour les chrétiens, —tant de feux, disons-nous, empourpraient le visage du bimbelotier, son regard était si enflammé, son chapeau affectait une inclinaison si tapageuse, sa démarche trahissait une surexcitation si violente, que M. Peluche, en le voyant dans un pareil état, blêmit et courba son front sous le coup d'œil chargé de reproches qui lui lança son épouse.

Madame Athénaïs Peluche, née Cressonnier, inspirait à son mari quelque chose de ce respect craintif que Junon inspirait à Jupiter.

L'ami Madeleine ouvrit la porte avec une vivacité qui iit vibrer les carreaux, lança dans l'espace son

chapeau, qui cassa le verre d'un quinquet dans la parabole qu'il décrivit ^t vint aplatir une botte de fuchsias que madame Peluche était occupée à ranger dans un carton; puis, après ce salut, fort à sa place à la Chaumière, mais fort inconvenant dans le respectable magasin de la Reine des fleurs^ il commença immédiatement, dans Tespace que le comptoir laissait libre, le plus expressif des pas chorégraphiques que lui fournit son répertoire.

Madame Peluche voila de ses deux mains son visage rouge de honte.

M. Peluche, pâle de colère, s'était précipité sur Madeleine ; il Tavait saisi à bras-le-corps, et, tout en lui reprochant de souiller les pétales jusqu'alors immaculés de la Reine des fleurs^ il s'efforçait de contenir les gestes télégraphiques des bras de l'effronté corybante et de paralyser les mouvements désordonnés de ses tibias.

Les tentatives de M. Peluche avortèrent honteusement; plus grand et plus fort que son ami, Madeleine entraînait celui-ci, malgré lui, dans son tourbillon, et le forçait à partager des gambades qui ne durent pas médiocrement intriguer ceux des voltigeurs de la compagnie Peluche qui, fortuitement, passaient par là, et, attirés par un bruit et un mouvement inusités, plongeaient leurs regards par la porte de la rue restée entr'ouverte.

Enfin , l'effervescence de Madeleine se calmant tout à coup et sans transition, il se mit à fondre -en larmes, en embrassant son vieux camarade avec

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reffusion d'un homme profondément afO-igé qui demande la communion d'un cœur ami.

En face de cette explosion de douleur inattendue, M. Peluche ne sut que penser ; il laissa tomber ses bras le long de son corps, regarda Madeleine avec tristesse, augurant que le bimbelotier avait été atteint subitement de folie et qu'un des mille malheurs qu'il lui avait prédits, et que tenait suspendus au-dessus de sa tête la colère de Dieu, était tombé sur lui. Cette pensée manqua le faire défaillir, et, n'osant interroger son ami, il promena ses ^eux inquiets autour de lui, cherchant un point de repère où grouper ses doutes, un rayon de lumière qui éclairât la vérité.

Madeleine, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans Tesprit du fleuriste, se hâta de le tirer de sa perplexité. Il apprit en sanglotant à son ami que l'un de ses oncles venait de mourir, et que cet événement était pour lui la source de la joie lapins vive et de la plus sincère douleur. Il ajouta, en essuyant ses larmes et en souriant comme l'Aurore, à travers un reste de pleurs, que cet oncle Tavait institué son seul et unique héritier, ce qui était pour lui la raison d'une satisfaction si vive, que, la parole lui manquant, il était forcé d'appeler la pantomime à son aide pour la traduire convenablement.

Ainsi que Gargantua après le trépas de sa femme Bardebec et la naissance de son fils Pantagruel, Madeleine continua de sangloter en retraçant le touchant tableau des qualités '^du défunt, et à rire aux

éclats en énumérant les plaisirs, les félicités, les joies qu'il voyait poindre à Thorizon, sous la formule des soixante mille francs que son oncle lui laissait à recueillir ; il en résultait la solution d'un problème physique et moral insoluble jusque-là : c'est que ses yeux étaient humectés tout à la fois par l'angoisse de la douleur et par Tivresse de la joie.

M. Peluche, rassuré sur l'état du cerveau de Madeleine, Técoutait grave et rêveur.

Le fleuriste ne pouvait manquer à l'occasion qui lui était offerte de placer une sentencieuse homélie. 11 puisa son exorde dans la bonté de la Providence, qui daignait laisser tomber un regard de miséricorde sur le pécheur et essayer de l'amener ainsi à résipiscence. Il détailla une fois de plus les chances fatales de l'ihconduite et félicita chaleureusement son ami d'échapper au châtiment qui lui était inévitablement réservé. Enfin, entrant dans un ordre d'idées plus positives, il commença de désigner l'emploi que le bimbelotier devait faire des fonds si miraculeusement tombés du ciel; il traça l'extension que son ami allait avoir à donner à son commerce, avec ce coup d'œil d'aigle dont il était doué à l'endroit du génie commercial; il embrassa les opérations multiples de la production et de la vente, sans négliger le plus imperceptible détail de l'une et de l'autre. EnOn, dans une péroraison chaleureuse, déchirant, pareil. à Calchas, le voile de l'avenir, il initia son ami aux triomphes qui ne pouvaient man-

quer s'il suivait ses avis, chercha à lui faire pressentir les jouissances secrètes que Ton éprouve à entasser écu sur écu, louis sur louis, l'orgueil que le négociant éprouve lorsqu'il se voit, comme on dit en termes d'arrière-boutique, a à son alTaire ». Il lui découvrit les béatitudes d'un inventaire satisfaisant; il chercha à galvaniser son amour-propre en lui traçant le tableau de l'envie et de l'admiration avec lesquelles ses confrères et le mOnde suivraient ses succès. Il termina en lui désignant du doigt, comme un point lumineux dans l'espace, la chaise qui attend le capitaine de garde, aux Tuileries l'hiver, à Saint-Cloud Tété, à la table, du roi constitutionnel, chaise sur laquelle il pourrait peutêtre un jour s'asseoir comme lui, Peluche, maître de la Reine des fleur s ^ s'y était assis déjà trois fois. Madeleine avait, comme à son ordinaire^ laissé son ami Peluche épancher les flots de sa verbeuse éloquence ; mais, lorsque celui-ci eut achevé sa péroraison, il lui répondit, avec l'aplomb que donne la possession de soixante mille francs, que ce qui le rendait si joyeux, que ce qui tarissait les larmes que lui tirait du cœur la mort si douloureuse de son pauvre oncle, c'était justement l'agréable perspective de pouvoir se débarrasser du bout de chaîne que depuis si longtemps il traînait à son pied ; que, pouvant réaliser le rêve caressé toute sa vie, la chimère, sans cesse fugitive, d'aller planter ses choux dans quelque campagne, sans soucis de vente, de profits, de gain ou de perte, il ne consentirait ja-

mais, une fois les soixante mille francs touchés, à retarder même d'une heure cet heureux moment ; que, ce jour-là même, il se rendrait chez un tabellion, où il avait un neveu maître derc, pour signer Tacte qui le constituerait propriétaire d'une maisonnette à cinq ou six lieues de Paris; qu'il avait, au reste, déjà jeté son dévolu sur la susdite mafsonnette ; qu'elle était située au penchant du coteau de Vouty, à cent pas du canal de TOurcq, dans une position qui lui permettrait de satisfaire tous les goûts qu'il avait été jusqu'alors obligé de refouler en lui-môme^ c'est-à-dire le jardinage, la pêche et la chasse.

M. Peluche demeura anéanti à cette déclaration si nette et si précise.

En effet, si Madeleine n'avait pas, jusque-là, tiré grand profit des paroles de son riche et vertueux camarade, au moins les avait-il toujours passivement écoutées. . Or, l'attitude qu'il venait de prendre, le langage qu'il venait de parier, étaient choses nouvelles pour le maître de la Reine des fleurs; ils firent donc sur lui l'effet d'une révolte outrageante.

Non-seulement Madeleine, par ses dédains irrévérencieux, profanait l'arche sainte, — c'est-à-dire le commerce, — non-seulement il entassait hérésies sur hérésies, avançant que le capital n'était pas un instrument de multiplication ; que celui qui le possédait avait quelque chose de mieux à faire que de le doubler, le tripler ou le quadrupler : c'était de le dépenser; mais encore, dans sa verte réponse, il avait glissé quelques allusions sur la sottise dea

hommes qui se condamnent à une éternité de labeurs, de soucis et d'angoisses pour grossir un trésor aussi inutile entre leurs mains que le serait un sac de coquilles d'huîtres dont ils n'auraient pas même mangé le contenu, et auquel la mort, au moment où ils s'y attendent le moins, vient les arracher sans qu'ils en aient jamais connu le prix.

Cette dernière allusion avait, il faut le dire, entamé l'épiderme délicat de M. Peluche.

Il hésita pendant un instant.

Sous l'impression cuisante de la blessure que ses sentiments d'autocratie venaient de recevoir , la vieille affection qui l'attachait à l'ingrat Madeleine avait, pour un instant, perdu son omnipotence. Et cependant, son àme flottait irrésolue. Témoignerait-il à ce malheureux renégat la compassion méprisante que l'on doit à un insensé volontaire?

S'abandonnerait-il à la majestueuse colère que méritait tant d'insolence?

La surexcitation de son système nerveux l'entraîna aveuglément vers la colère.

Il saisit Madeleine parle bras, et, d'un geste théâtral, lui indiqua la rue.

Madame Athénaïs leva ses deux mains chargées de fuchsias, en femme qui remercie le ciel d'un bonheur attendu si longtemps, qu'elle n'espérait plus sa réalisation.

Quant à Madeleine, il prit la chose le plus gaiement du monde; il essaya d'embrasser son ami Pe-

luche, qui se recula vivement avec un sourire dédaigaeux.

— Eh bien!

Ce que voyant, le bimbelotier haussa les épaules, franchit, en riant aux éclats, le seuil de la Reine des fleurs ; et la porte était déjà refermée avec fracas derrière lui par M. Peluche indigné, que l'on entendait encore les retentissements de sa bonne humeur.

Au moment où M. Peluche regagnait, en soupirant et les yeux humides de pleurs, le tabouret de velours d'Utrecht rouge qui lui servait de trône derrière son comptoir, la porte se rouvrit une seconde fois et la tète goguenarde de Madeleine se montra dans rentre-bâillement.

— Ta colère passera, Anatole, cria le bimbelotier à son compagnon ; mais ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi. Peluche, de loin comme de près, tu verras que je ne t'oublie pas. La première carpe que je prendrai, le premier lapin que je tuerai, la première salade que je cueillerai, t'apporteront de mes nouvelles, et, si jamais tu te décides à rompre ton ban, si tu te résous à quitter le bagne, viens à Vouty, mon pauvre galérien du grand-livre, et je t'apprendrai la manière de placer son argent à cent pour cent de plaisir et de gaieté.

Et,' refermant la porte, il disparut

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