OU M. PELUCHE DOUTE DE SA VOCATION
L'exécution dont l'ami Madeleine venait d'être la victime fut un grave événement dans la vie de M. Peluche.
Nous avons dit, ou plutôt nous avons laissé entrevoir comment et pourquoi il aimait Madeleine; sa rupture avec un ami de près d'un demi-siècle produisit sur le maître de [la Reine des fleurs une profonde impression, et il demeura mécontent de lui-même.
Les doutes injurieux que le bimbelotier avait hautement exprimés sur la réalité du bonheur de celui qui se rivait volontairement à la mécanique du mercantilisme, jetèrent, en outre, un grand désordre dans les idées, jusqu'alors si méthodiquement étiquetées, du digne M. Peluche.
Il haussait les épaules, il riait de pitié, il monologuait tout haut en songeant au peu de cas qu'un homme de sens doit faire de l'opinion d'une si pauvre intelligence que l'était celle de Madeleine, et, malgré tout cela, malgré la conscience de sa supériorité, il ne parvenait point à s'affranchir de Timportunité de ce souvenir. Une comparaison surtout, I. 2
dont s'était servi le triomphant héritier, comparaison insolemment empruntée au règne animal, lui revenait sans cesse à la mémoire. Lorsqu'il y pensait, et c'était vingt fois par jour, il sentait une sueur froide perler sur son front; alors, il se démenait sur son tabouret, comme pour se prouver à lui-même combien l'injurieuse similitude que Madeleine avait entendu établir entre l'honnête commerçant et le coquillage cloué sur son rocher par des liens de pierre, manquait de justesse et de fondement.
Soit que M. Peluche demeurât immobile et les yeux fixés sur son grand-livre, tout entier en apparence aux combinaisons stratégiques du doit et de Vavoir^ soit qu'il semblât absorbé par le classement du produit de ses ateliers, il n'avait plus qu'une idée fixe, celle de demander à son intellect de nouveaux arguments qui lui démontrassent de plus en plus victorieusement combien son fanatisme commercial était la plus éclatante expression de félicité physique et morale sur cette terre.
Mais, hélas ! les dieux que l'on discute commencent à n'être plus des dieux.
Ce qpi se passa ténébreusement dans l'âme bouleversée de M, Peluche fut longtemps sans transparaître au dehors. Madame Peluche, très-forte sur les hiéroglyphes à l'aide desquels s'étiquettent le prix de revient et le prix de vrate, était incap^ible de comprendre quelque chose à ce thermomètre moral que l'on appelé la physionomie.
Aussi, s'apercevant chez M. Peluche d'une préoccupation inaccoutumée, regardait-elle de temps en temps son mari avec étonnement.
Nous croyons que le moment est arrivé de faire connaître plus intimement à nos lecteurs madame Athénaïs Peluche, née Cressonnier.
Lorsque M. Anatole Peluche, ne cachons pas plus longtemps le nom de baptême un peu prétentieux du maître de da Reine des fleurs^ — d'ailleurs, déjà Madeleine Ta révélé au public, — lorsque disonsnous, M. Anatole Peluche avait choisi mademoiselle Athénaïs Cressonnier, entre toutes les mademoiselles qui émaillaient son magasin, afin de l'élever au rang dé dame et maîtresse de l'établissement, ce n'est pas, hâtons-nous de le dire pour l'édification de ceux qui pourraient lui opposer de pareils idées, ce n'est pas qu'il eût été séduit par les formes rondelettes, par les yeux fendus en amande^ par le teint velouté de madetaioiselle Athénaïs. Non, M. Peluche, grâce au ciel, n'attachait point à ces misères plus de prix qu'elles n'en méritent. Les aptitudes commerciales qu'il avait remarquées chez cette intéressante jeune fille, avaient seules décidé de ses prédilections.
En effet, comme le disait le fleuriste, avec un indicible orgueil, mademoiselle Cressonnier était née marchande. Elle possédait au suprême degré ces qualités négatives qui, lorsqu'elles se combinent chez une femme avec la finesse et la duplicité natives de sa nature, en font un véritable Talleyrand de comptoir.
Aussi mademoiselle Athénaïs Cressonnier, devenue madame Peluche, n'avait point été étrangère à l'essor prodigieux que les affaires de la Reine des fleurs avaient pris pendant ces dernières années.}
Mais le développement des qualités commerciales de mademoiselle Athénaïs Cressonnier ne doit pas, comme lorsqu'il s'est agi de M. Peluche, être considéré comme ayant étélaconâéquenced'une habitude, être attribué à une passion presque platonique pour les péripéties des luttes commerciales. Madame Peluche était infiniment plus positive q^iie son mari; elle aimait le commerce, non pas pour le commerce, mais en raison des bénéfices qu'il rapporte, de l'argent qu'il procure. Toute jeune, toute jolie qu'elle était, elle aimait l'or à la façon de quelques usuriers et à la manière des vieux thaimiaturges ; elle l'aimait pour ses reflets fauves, pour ses bruissements métalliques, pour les frissons magnétiques qu'il faisait passer par tout son corps, lorsqu'elle le sentait tomber dans sa main potelée.
Si, comme Pythagore, mademoiselle Athénaïs se fût souvenue de ses existences précédentes, certes, elle eût avoué que, du temps de Jupiter, elle avait été Danaé.
Nous avons tout à l'heure parlé de finesse à propos de madame Athénaïs Peluche. Nous ne voudrions pas que nos lecteurs se trompassent sur la valeur qu'ils doivent attacher à ce mot dans la circonstance présente. Il arrive très-souvent que la finesse du négociant, finesse particulière à sa nature, n'a rien de
commun avec Tintelligence, c'est un instinct particulier à une espèce de bipède, et pas davantage. Derrière son comptoir, madame Âthénaîs Peluche eût attrapé Dieu le père lui-même et lui eût vendu de la filasse pour de la soie ; sortie de sa vie officielle, elle était si naïve, disons mieux, si béte, qu'elle eu était intéressante.
On comprend donc aisément comment tous ces symptômes qui indiquaient que l'esprit de son époux avait perdu son aplomb normal, échappèrent à sa perspicacité.
Et cependant, Tami Madeleine et ses résolutions insensées étaient devenus le texte invariable de toutes les conversations du fleuriste.
Tant qu'il restait au magasin^ M. Peluche était trop convaincu de la gravité de ses fonctions et de la majesté de son apostolat, pour entretenir madame Peluche de questions étrangères à la confection ou â la vente de leurs produits; mais, aussitôt que les deux époux étaient réunis dans l'arrière-boutique obscure qui servait de salle à manger, M. Peluche lâchait la bride aux indignations qui, pendant six heures, avaient subi dans sa poitrine une incubation forcée.
C'était en aménageant dans sa cuiller, à l'aide de sa fourchette, — M, Peluche avait religieusement conservé l'ancienne habitude bourgeoise de manger sa soupe avec les deux mains, ^— c'était, disons-nous, en aménageant dans sa cuiller, à l'aide de sa fourchette, sa première cuillerée de potage que, rendu à
lui-même par la cessation de tout contact avec la pratique et la marchandise, M. Peluche lançait une réflexion insidieuse, qui devait servir de thème aux variations qu*il prétendait exécuter.
Alors commençait la symphonie .
Pendant trois quarts d'heure que durait le repas, il épanchait l'amertume de ses pensées, qui sortaient de sa bouche en raison inverse de Tinglutition de la nourriture : au bouilli et à l'entrée, il se plaignait dédaigneusement de l'ex-bimbelotier, de la voie de perdition dans laquelle un fatal aveuglement l'avait engagé; au rôti, venaient les épithètes les plus injurieuses, à l'aide desquelles il essayait à son tour de classer l'intelligence de son ancien ami ; enfin, à la salade et aux raisins secs, éclatait la rancune de son cœur dans toutes ses violences torrentielles. Alors, il assurait, cédant par degrés à la violence de la passion, qu'en affichant des goûts champêtres, Madeleine voulait tout simplement dérober 9es vices à la réprobation d'un ami véritable ; il déclarait qu'il était impossible qu'on ne le trouvât pas un beau matin mort d'ennui, de regrets, de chagrin et de misère dans ce que le maître de la Reine des fleurs nommait dédaigneusement sa bicoque.
Dans ses jours de haute éloquence, M. Peluche allait jusqu'à menacer son ami de la combustion instantanée ou du delirinm tremens.
Les jours où venait au magasin mademoiselle Camille Peluche, il était convenu que l'on ne souillerait pas cette âme innocente du tableau des débw-
déments de Madeleine ; et ^ quand la jeune fille demandait, inquiète, des nouvelles de son parrain qu'elle aimait tant et qu'elle ne voyait plus, M. Peluche se contentait de lui dire, avec un accent dont il serait impossible de rendre l'amertume :
— Ton parrain, Camille, ton parrain, il fait mi voyage d'agrément.
Et ces paroles étaient accompagnées d'un rire sec et nerveux qui rappelait si bien à madame Peluche celui de Méphistophélès que, dans sa jeunesse, elle avait entendu à la Porte-Saint-Martin, qu'en entendant celui de son mari, la pauvre femme en frissonnait malgré elle.
Et cependant, l'ami Madeleine, insoucieux à toutes ces violentes diatribes de son ami Peluche, — diatribes dont, au reste, il n'avait aucune connais* sauce, — Tami Madeleine ne paraissait songer^ lui, qu'à tenir ses promesses.
Un beau matin, le conducteur de la petite voiture de Yillers-Gotterets déposa à la Reine des fleurs une bourriche^ laqui^le contenait, disait-il, une carpe et une anguille. Il se retira aussitôt, le port était payé.
Madame Peluche appréciait les dîners économiques; elle accueillit fort gracieusement cet envoi, qui , maintendint qu'elle n'avait plus à subir les visites orageuses de Tex-binibelotier, la raccommodait presque avec lui.
M. Peluche jeta un regard de mauvaise humeur sur ce panier béant, dans lequel, sur un lit d'herbes vertes, on voyait» en effet, reluire les écailles dorées
d'une énorme carpe et se tordre les spirales d'une magnifique anguille.
Sur ces entrefaites, un des commis apporta un papier qui s'était échappé de la bourriche. '
Le papier ne contenait que ces quelques lignes :
a Et dire qu'il ne tiendrait qu'à toi de connaître la vraie félicité, de sentir palpiter ton cœur dans ta poitrine, lorsqu'un poisson de taille raisonnable frétillerait accroché à ton hameçon!
» Pauvre Anatole!
» Mes hommages à madame ; mes amitiés à ma filleule.
» Cassius Madeleine, »
Vous voyez que nous marchons de découverte en découverte. Madeleine, né d'un père républicain, sous le Consulat, avait reçu sur les fonts de baptême le prénom tyrannicide de Cassius; mais, comme, pour fêter l'anniversaire du jour mémorable où Madeleine avait été racheté du péché originel, on avait inutilement cherché sur le calendrier saint Cassius, il avait été décidé que sa fête lui serait souhaitée le 1«' novembre, c'est-à-dire le jour de la Toussaint.
Que Ton nous pardonne cette digression , qui nous a paru avoir son utilité. Nous sommes de ceux qui croient à l'influence des noms sur les individus, et nous pourrions nous livrer à une "longue étude philosophique sur ces deux noms et sur ces deux hommes : Anatole Peluche et Cassius Madeleine. .'
Mais nous préférons en revenir à notre récit.
M. Peluche déchira le papier et en jeta les morceaux loin de lui.
Quelques jours après, une immense corbeille arrivait, franche de port, à l'adresse de M. Peluche.
Cette corbeille était pleine de légumes et de fruits; sur ces appétissants comestibles, s'étalait une véritable jonchée de fleurs rustiques mais charmantes.
Madame Peluche hasarda cette pensée :
— II me semble que l'air des champs a rendi» M. Cassius beaucoup plus aimable que ne le rendait l'air de la ville.
Madame Peluche avait pris l'habitude d'appeler Madeleine M. Cassius^ de l'habitude qu'avaient euxmêmes les deux amis de s'appeler par leurs noms de baptême.
D'ailleurs, elle trouvait que le nom de Cassius était bien autrement masculin que celui de Madeleine, lequel, rappelant des souvenirs féminins et évangéliques, s'appliquait mal à la position sociale et au sexe du bimbeldtier.
La lettre suivante était jointe à ce nouvel envoi :
« Je t'expédie, mon cher Anatole, un échantillon . des produits de mon atelier. Ne t'étonne pas si tu trouves quelque différence entre les fleurs et les fruits que je t'envoie et ceux de ton magasin. C'est bien moi qui taille et qui prépare l'ouvrage; mais c'est le bon Dieu qui est mon premier commis. Âh ! situ pouvais une seule fois apprécier les jouissances
que l'on éprouve en voyant sous ses doigts un bourgeon devenir une de ces belles roses qui sentent, elles, tout autre chose que la colle ; si tu avais tâté des émotions que procure un méchant cerisier, depuis le jour où il se couvre d'une véritable neige de fleurs jusqu'à celui où ces fleurs se sont^ doucement métamorphosées en des fruits dans lesquels on peut mordre sans craindre de s'enfoncer des fils de fer dans les gencives, tu congédierais à l'instant même 4es prétendues fleuristes et tu te hâterais de m'imiter en vendant ta galère à un autre forçat.
» Pauvre Anatole !
» Mes hommages à madame Peluche; mes amitiés à ma filleule,
» Gassius Madeleine. »
11 était évident que les sombres pronostications... — je crois que nous faisons un mot; ma foi! tant mieux pour l'Académie! — que les sombres pronostications de M. Peluche avaient rendu Madeleine agressif ou que son ivresse champêtre le. précipitait dans les ardeurs du prosélytisme.
Mais, dans l'un ou l'autre cas, les innocents sarcasmes que l'homme des champs venait de se permettre à l'égard de l'homme de la ville, avaient produit une douloureuse impression sur le boutiquier. La tension continuelle de son esprit commençait à amener précisément le résultat qu'il avait redouté : elle ôtait à ses occupations chéries l'attrait puissant qu'elles avaient conservé jusqu'alors. U ne
se trouvait plus le même empressement à décacheter les lettres de clients, il se sentait indifférent à Tinexactitude de ses employés; deux fois, il s'était surpris bâillant à se démonter la mâchoire en additionnant ses comptes courants, et il commençait à se demander avec terreur ce qu'il adviendrait de lui si cet abominable Madeleine avait raison, et s'il ne se serait pas trompé lui-même en se vouant à l'engraissement indéfini de son coflfre-fort.
Sur ces entrefaites^ la situation commerciale de» la maison Peluche subit un échec qui, hâtons*nous de le dire pour rassurer nos lecteurs, n'avait d'autre importance que d'être le premier qu'elle eût
Db" TRIOMPHE DE MADELEINE
En dépit des airs de madame Peluche, pour laç[uelle toute vente qui ne s'opérait pas au comptant rentrait dans le domaine des spéculations illicites, M. Peluche avait ouvert un crédit assez considérable à l'un de ses anciens employés, devenu commissionnaire en marchandises,
La nature nerveuse des femmes leur donne le don de prophétie. La sibylle de Cumes, la pythie de
Delphes, la pythonisse d'Endor, la prophétesse Cassandre sont là pour justifier notre assertion, et laissent bien loin derrière elles, le vieux rabâcheur Calchas ou le Breton Merlin.
Madame Peluche avait prédit juste en prédisant à son mari que la somme avancée par lui était fort aventurée .
Le pauvre jeune homme ne fut pas heureux dans ses entreprises; il se trouva dans l'impossibilité de tenir les engagements qu'il avait contractés envers son ancien patron, et, ne voulant pas survivre à ce qu'il regardait comme son déshonneur, il se brûla la cervelle.
M. Peluche perdait trente mille francs; la somme était pour lui fort insignifiante. Cependant, si madame Peluche accueillit cette nouvelle par une attaque de nerfs, s'il lui devint désormais impossible de parler de ce qu'elle nommait notre malheur sans verser d'abondantes larmes, son désespoir ne peut pas être comparé à la consternation avec laquelle son mari reçut ce désastre.
Le maître de la Reine des fleurs eût vu sa dernière obole engagée dans les problématiques éventualités d'un concordat fallacieux, qu'il ne se fût pas montré plus péniblement affecté.
Il demeurait des heures entières assis sur son tabouret, les sourcils froncés et l'œil absorbé dans ses méditations, indilTérent, mieux que cela, insensible à tout ce qui se passait autour de lui.
Cette muette absorption en lui-même, qui était
loin d'être le caractère normal de M. Peluche, parvint à un tel degré, que madame Peluche, effrayée des conséquences qu'elle pouvait avoir, en vint à sécher ses yeux et à faire trêve à ses lamentations pour essayer de consoler son mari. Mais, en dépit des intentions de la jeune femme, toutes ses tentatives parurent, au contraire, redoubler rabattement du maître de la Reine des fleurs. ,
L'économe Athénaïs attribuait l'humeur noire de M. Peluche à Tinfluence des cinq chiffres qui allaient si désagréablement s'aligner à l'article profits et pertes, — colonne des pertes.
Elle se trompait.
Ces trente mille francs, sortis de son coffre pour n'y plus rentrer, n'étaient que le moindre des soucis du fleuriste; il eût sacrifié quatre fois la somme pour retrouver la sérénité perdue, cette sérénité d'autrefois qui le faisait Tégal des dieux.
Comme un amant qui, après l'infidélité d'une maîtresse sans rivale, s'aperçoit que sa passion pour elle s'attiédit, M. Peluche se demandait avec angoisses comment et pourquoi il arriverait à combler le vide qui allait se faire dans son existence.
Son amour-propre, amour-propre que vingt ans de succès non interrompus n'avaient pas peu contribué à développer, se trouvait en outre profondément humilié d'avoir vu les événements se mettre du côté de l'ami Madeleine pour l'accabler sous le poids d'un malheur aussi imprévu. Cette trahison
de la fortune au moment où il. avait besoin de Téternité de ses faveurs pour soutenir son fanatisme chancelant, et pulvériser les arguments de son adversaire, lui apparaissait comme une monstrueuse injustice de la destinée.
En dépit des affectueuses instances de sa femmB, le maître de la Reine des fleurs demeurait donc inconsolable, t
Ce n'était pas tout : la mélancolie de M. Peluche se traduisait par des symptômes non-seulement moraux, mais physiques. M. Peluche était ce que, dans son quartier, on appelait un bel homme; c'està-dire qu'il avait les joues pleines, l'œil à fleur de tête, le teint rubicond, le ventre proéminent. Eh bien, les joues de M. "Peluche s'allongeaient, son teint avait perdu ces vives couleurs qui le faisaient ressembler à l'un de ces fruits de cire qu'il confectionnait autrefois avec tant d'orgueil. Son œil voilé cherchait dans l'espace, au ciel, un problème invisible. Enfin son ventre, qu'il avait, comme celui de l'illustre Brillât-Savarin, fixe et majestueux, au lieu de demeurer dans sa brillante rotondité ou de s'accroître encore, comme son propriétaire en avait conçu l'ambitieuse espérance, fondait à ce point, qu'un jour M. Peluche s'aperçut avec terreur que, pour maintenir ses pantalons à leur niveau supérieur, il lui fallait recourir à l'humiliant secours des bretelles.
Ce fut alors que madame Peluche, effrayée du double changement qui s'opérait dans la personne
de son mari, résolut, comme moyen curatif , de faire sortir définitivement de pension sa belle-fille Camille; elle savait combien était grand Tamour de M. Peluche pour cette enfant, amour qu'elle avait souvent qualifié de faiblesse; aujourd'hui, cet amour était devenu son espoir et elle comptait sur l'influence de la jeune personne pour dissiper le spleen auquel M. Peluche était en proie.
Mademoiselle Camille Peluche, que nous avons jusqu'à présent tenue, ou à peu près, derrière le rideau et qui va entrer en scène, était sur le point d'atteindre sa dix-septième année ; sa beauté n'était point de celles qui attirent infailliblement le regard et qui commandent l'admiration. Mais on ne l'avait pas plus tôt remarquée^ qu'on ne se lassait plus de revenir à elle. Vue une fois avec attention, on ne Toubliait plus. Ses yeux étaient petits, mais ils rayonnaient à travers une double frange de cils si longs et si soyeux, qu'ils ajoutaient encore à l'expression, gaie ou mélancolique, de leur primelle d'azur. Sa bouche était grande ; mais il y avait tant de bienveillance et de bonté dans le sourire qui l'animait, que l'on s'apercevait à peine que ce sourire découvrait des dents d'une blancheur éclatante. Le reste de ses traits était d'une régularité irréprochable, et son gracieux visage s'encadrait entre une double tresse de cheveux châtains d'une épaisseur luxuriante, et à laquelle elle savait donner ce tour attrayant, tout particulier aux femmes de goût qui se coiffent elles-mêmes.
Voilà pour le physique; disons quelques mots du moral.
Mademoiselle Camille Peluche était une nouvelle preuve de ce consolant axiome, émis par quelques optimistes, que la nature a voulu dédommager ceux dont l'enfance a été privée des caresses et des leçons d'une mère, par la précocité de leur raison et par leur facile aptitude au travail.
En effet, Camille avait appris tout ce que l'on peut apprendre en pension; elle parlait assez purement l'anglais, chantait agi*éablement une romance en s'accompagnant du piano, et dessinait des fleurs d'une façon remarquable. ' ^
L'absence des soins d'une mère, soins si bons toujours, mais parfois un peu amollissants, avait hâté la maturité de la raison de Camille, et, ne sachant rien encore du monde, une secrète intuition l'initia, dès les premiers mots que lui dit sa bellemère, au rôle qu'elle aurait à remplir dans la maison paternelle.
Avec un tact qui avait manqué à madame Peluche, elle devina sur-le-champ que l'altération qu'elle remarqua dans les trairts de son père, ne pouvait être attribuée à la perte insignifiante dont celuici avait été la victime. Elle comprit qu'iuae grande modification, sinon un changement absolu danVi* régime des habitudes et des occupations de son père, pouvait seule opérer la cure que madame Peluche avait remise entre ses mains. Alors, avec une abnégation si vraie en apparence qu'elle ne se
laissa même pas soupçonner d'affectation, elle se fit légère et dissipée, sans se laisser intimider par le froncement des sourcils junoniens de sa belle-mère. Elle prétendit qu'après une si longue retraite au ' Marais, c'est-à-dire dans un des quartiers les plus, éloignés de Paris, elle ne pouvait se passer de distraction, de bruit, de mouvement. Forcé d'accompagner sa fille à de quotidiennes promenadjes qui, des boulevards, s'étendaient aux Champs-Elysées, et des Champs-Elysées au Bois, obligé de la suivjre à tous les spectacles, de tâter de tous les plaisirs pour lesquels Camille manifestait un goût effréné, M. Peluche se trouva violemment arraché à la vie casanière.
Pendant les quarante-huit années de son existence, M. Peluche n'avait point arpenté autant de chemin que sa fille lui en fit faire pendant les quinze jours que dura ce steeple-chase de la distraction.
Ce remède héroïque produisit des effets assez caractéristiques.
M. Peluche, dont les ressorts s'étaient tant soit peu rouilles pendant près d'un demi-siècle de repos, éprouvait toujours une certaine difficulté à se mettre en train. Il résistait quelque temps aux instances de Camille avant de se rendre au nouveau désir ^ que celle-ci lui exprimait. Il fallait toujours qu'il eût été éperonné de quelques tendres cajoleries avant de se décider à prendre du champ, c'est-à-dire à coiffer son feutre, à endosser, ou sa redingote à la propriétaire, ou,les circonstances l'exigeant, son habit
bleu à boutons d'or. Il aimait tant sa fille, il était si faible pour celle qu'il jui*ait être, et l'on pouvait l*en croire sur parole, le plus remarquable échantillon de son talent.de fleuriste, qu'il finissait par céder à sa volonté.
Peu à peu, et sous l'impression de l'air du boulevard, des Tuileries et du Bois, qui est, comme chacun le sait, un air qui n'a rien de commun avec celui de la rue Bourg-lA'bbé et de la rue Greneta, ses scrupules s'effaçaient, son œil morne s'animait, il redevenait jaseur, communicatif, et, d'élan en élan, il en arrivait à la gaieté la plus franche. De la Reine des fleurs, il n'en était pas plus question,' au bout de trois semaines, que si la rue Bourg-l'Abbé eût été aux antipodes; il s'arrêtait étonné devant tout, etaccatolaU Camille de questions; car tout était nouveau pour ce vieux sauvage de la civilisation, que l'amour filial arrachait aux limbes de ses ateliers, et qui, pareil à un enfant, s'étonnait de tom, s'amusait de tout.
L'influence de ces émotions inconnues s'élevait jusqu'à l'enthousiasme. Au théâtre, il avait des larmes sincères pour les malheurs de la jeune première , des indignations frénétiques contre les machinations du troisième rôle; aux courses, — et jamais le maître de la Reine des fleurs n'avait même eu l'idée de ce que c'était qu'une course — aux courses, il poussait des hourras que Ton eût dits importés d'outre-Manche ; lorsqu'il assistait à une revue, il piaffait au son de la musique guerrière. Enfin, lorsqu'il marchait ayant sa chère Camille au
bras, il était si fier de la belle enfant^ qu'il laissait son chapeau prendre ces airs penchés et provocateurs qui l'avaient si fort indigné chez Madeleine.
Malheureusement, aussitôt qu'il était rentré au logis, aussitôt qu'il ayait repris sa place derrière le comptoir de chêne, aussitôt enfin que les commis avaient placé devant lui les liasses de factures qu*il devait coucher sur Je grand-livre, une révolution bien différente s'opérait avec une rapidité prodigieuse en quelques secondes, et, sous l'empire d'une violente réaction, le fleuriste devenait plus triste, plus sombre, plus morose que jamais il ne l'avait été. De profonds soupirs, qu'il n'avait même plus la force de dissimuler, s'échappaient de sa poitrine, et plusieurs fois Camille crut voir son père essuyant furtivement une larme sur les manches de percaline bleue qui protégeaient jusqu'aux coudes le drap de sa redingote.
Les observations quotidiennes de Camille lui livrèrent le secret de cet affaissement moral ; elle pressentit ce que M. Peluche n'avait point osé jusqu'alors s'avouer à lui-même, c'est-à-dire que la lassitude et le dégoût même avaient succédé à l'ancien fanatisme commercial du maître de la Reine des fleurs^ et qu'il fallait, si l'on voulait le sauver de lui-même, le tirer du marasme dans lequel il ne pouvait plus que végéter.
Elle se décida un jour à faire part à sa belle-mère de ces judicieuses réflexions.
Certes, la position sociale de madame Athénaïs* Peluche dépassait de beaucoup les rêves qu'elle avait pu former étant jeune fille, et cependant elle ne songeait pas sans frémir au. jour où la fortune qu'elle avait étfr appelée à partager cesserait de s'accroître ; les bénéfices réalisés perdaient toute valeur à ses yeux lorsqu'elle songeait à ceux qu'elle allait manquer; aussi, lorsque Camille lui parla de quitter la direction de la Reine des fleurs, surtout après la perte qu'elle venait de subir, jeta-t-elle les hauts cris. Elle traita les appréhensions de Camille de rêveries de pensionnaire ; elle répliqua, avec assez d'aigreur, que, si les caprices d'une enfant gâtée n'avaient point détourné M. Peluche de ses occupations, il serait déjà rétabli; elle termina enfin en défendant à la jeune fille d'entretenir son père de semblables billevesées.
Cette mercuriale affecta tristement Camille , qui n'osa plus provoquer son père à de nouvelles excursions.
On était aux derniers jours d'août.
Un samedi, vers quatre heures de l'après-midi, M. Peluche préparait mélancoliquement la paye de ses ouvriers, lorsqu'en levant les yeux au ciel, comme il en avait pris depuis quelque temps la désastreuse habitude, il aperçut un homme qui, de la rue, paraissait suivre tous ses mouvements avec une attention singulière.
Cet homme était coiflfé d'un chapeau de feutre à large bord; ce bord, rabattu contre le carreau, sur
lequel l'indiscret étranger appuyait son visage, masquait à M. Peluche la plus grande partie des traits de cet impertinent curieux.
11 était vêtu d'une façon que le fleuriste trouvait aussi bizarre que prétentieuse. Ce n'était pas précisément la blouse de cotonnade bleue que portait cet homme qui attirait l'att^tîon de M. Peluche : c'était un sac de cuir et de filet qu'il portait en bandoulière ; c'étaient des guêtres de cuir bouclées à ses jambes et montant jusqu'au-dessous du genou ; c'étaient deux cornes à fermoir de cuivre qui se balançaient sous ses deux bras ; c'était, enfin, le fusil à double canon qui se dressait sur son épaule, et qui n'avait aucune ressemblance avec l'arme militaire que l'ordonnance attribue aux gardes nationaux.
En ce moment, le petit coin de figure que pouvait apercevoir M. Peluche se contracta dans une effroyable grimace. Le fleuriste devint pâle comme le col de sa chemise ; il bondit sur son tabouret, et, avec un accent qui fit relever la tête à madame et à mademoiselle Peluche :
— Madeleine ! s'écria-t-il.
C'était en effet Madeleine, qui, au même moment, ouvrait la porte avec le fracas qui rentrait dans ses habitudes ; Madeleine, qui, après cinq mois de séparation, achevait en rentrant dans le magasin de son vieux camarade, l'éclat de rire qu'il avait commencé en en sortant. C'était Madeleine, plus gai, plus bruyant, plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été; et cependant c'était un Madeleine qu'il fallait se
recueillir pour reconnaître, tant il ressemblait peu à à l'ancien.
Il y avait — il fallait hien en convenir en regardant Madeleine — quelque chose de fondé dans les affinités champêtres que les nécessités d'une situation précaire avaient si longtemps contrariées, au grand préjudice de l'ex-himbelotier ; car, sous Tinfluence de la régularité et de la quiétude de son existence nouvelle, un changement radical s'était opéré dans son extérieur. Tout au contraire de M. Peluche, qui avait maigri de corps et pâli de visage, un embonpoint visible avait succédé à la maigreur de Madeleine. Les angles aigus de son visage, taillés en lame de couteau, s'étant adoucis, la vivacité de son regard n'empruntait plus rien à la surexcitation alcoolique ; sa taille s'était redressée ; son teint, jauni par les veilles, couperosé par les excès, avait pris, en s'éclaircissant sous l'influence du grand air, ce ton chaud et bistré qui est l'emblème caractéristique de la vigueur et de la santé.
Enfin Madeleine avait rajeuni, en raison inverse de la façon dont M. Peluche avait vieilli.
D'un seul coup d'œil, le maître de la Reine des fleurs avait fait toutes ces observations, et, tandis que Madeleine saluait respectueusement madame Athénaïs, embrassait tendrement Camille, à laquelle, nous l'avons dit, il avait toujours témoigné une attention paternelle, le fleuriste s'efforçait de comprimer les mouvements de son humeur bilieuse, de refouler les sensations peignantes qu'ex-
dtadt en lui le coalaraste de ce triomphant résultat, opposé à sa propre infortune, de répondre enfin par le calme et la sérénité de son visage à toutes les railleries quMl attendait de son ami.
n s'avança vers Madeleine, qui lui tendait les bras, et se prêta à l'accolade, comme s'il eût oublié tout ce qui s'était passé.
Alors, l'ex-bimbelotier raconta à son vieux camarade qu'étant venu à Paris pour acheter un équipement de chasseur, qu'il comptait étrenner dans quelques jours, il n'avait pas voulu passer devant la Reine des fleurs sans serrer la main au maître de l'établissement.
Mais, tout en parlant, Madeleine, le regard constamment fixé malgré lui sur Peluche, paraissait fort surpris de l'altération qu'il surprenait dans les traits de son vieux camarade. Il le considérait avec une sorte de stupeur, et ses yeux ne se détachèrent de lui que pour errer, interrogateurs, de madame Peluche à sa filleule.
Camille comprit parfaitement ce regard, et mit un doigt sur sa bouche pour faire entendre à son parrain que toute question à ce sujet serait inopportune.
Madame Peluche, qui tenait à encourager les générosités horticoles et fluviatiques de Madeleine, lui proposa', avec une gracieuseté à laquelle elle était bien loin de l'avoir accoutumé, de partager le dîner de la famille.
Le maître de la Reine des fleurs appuya cette motion avec enthousiasme ; malgré ses efforts, il était mal parvenu à maîtriser son émotion. Aussi se trouvait-il enchanté de la perspective d'avoir quelques heures pour se remettre, et, en même temps, afin de prouver à Madeleine que rien n'était changé dans ses habitudes, il répéta plusieurs fois que, comme le dîner était pour cinq heures seulement, il allait mettre ses livres au courant, attendu que les devoirs d'un commerçant passaient même avant le plaisir de causer avec un ami.
Le campagnard, qui avait ou qui feignait d'avoir encore quelques emplettes à faire dans le quartier, sortit avec Camille, laquelle, voulant causer tranquillement avec Madeleine, avait demandé à son père la permission d'accompagner son parrain.
L'heure du dîner réunit les quatre personnages dans la petite salle à manger dont nous avons déjà parlé.
M. Peluche, fiévreux comme un homme qui va se battre en duel, arrivait avec une provision d'arguments, qui devaient pulvériser les allégations médisantes que Madeleine serait tenté d'émettre à propos des félicités commerciales et qui démontreraient à celui-ci que le plaisir de fabriquer des fleurs en papier et de les expédier dans les quatre parties du monde restait, malgré les carpes, l'anguille et les fruits que lui avait envoyés Cassius, la plus importante fonction que peut accomplir un homme sur la terre.
PARISIENS ET PROVINCUUX 49
Malheureusement, le fleuriste ne trouva point à placer le résultat de ses méditations.
Madeleine fut gai comme à son ordinaire ; mais il laissa tomber, sans les relever, les insidieuses provocations par lesquelles M. Peluche s'efforçait de ramener la conversation à ces questions personnelles qui avaient été la cause de sa querelle avec son ami, le prétexte des cruelles désillusions qui avaient suivi cette querelle. S'il parla des charmes de sa nouvelle existence, s'il entretint ses hôtes de l'attrait que lui offraient ses occupations de chasse, de pêche et de jardinage, il le fit avec tant de bonhomie, que la susceptibilité du maître de la Reine des fleurs dut renoncer à se trouver offensée de ce propos.
Si peu habituée que fût madame Peluche à s'étonner de quelque chose, elle ne put s'empêcher de manifester la surprise que lui causait cette métamorphose. Atadeleine n'était pas devenu un homme de façons élégantes, son écorce restait rude ; mais il avait perdu cette humeur railleuse dont la dame du logis était la victime ordinaire, et le dîner se passa sans qu'elle eût à subir une seule de ces excentridt^'s de mauvais goût, de ces équivoques triviales dont le bimbelotier se montrait jadis si prodigue, et qui le lui avaient rendu si justement odieux.
Le dîner fut donc, pour M. Peluche, une suitç de déceptions, et pour madame Peluche, une suite d'étonnements.
Aussi, lorsque Madeleine, qui avait dix-huit lieues
a faire pour regagner son gîte, eut pris congé de ses amis, non sans avoir juré à madame Peluche qu'elle goûterait des produits de sa chasse, comme elle avait goûté des produits de sa pêche et de son jardin, celle-ci, avec la naïve maladresse dont elle était coutumière, ne put s'empêcher de faire remarquer à son mari que c'eût été dommage de mettre une opposition insurmontable à des projets qui devaient amener un résultat si avantageux pour Madeleine.
M. Peluche ne répondit pas; il allait et venait dans l'étroite pièce, pendant que la bonne enlevait la table, en proie à une agitation violente, qu'il ne se donnait plus même la peine de cacher.
Tout à coup, et comme s*il eût cédé à une inspiration soudaine, il prit son chapeau, et, pour la première fois de sa vie, il sortit de chez lui sans avoir de but déterminé.
Il erra longtemps dans les rues de Paris, suivant la foule, s'arrêtant quand elle s'arrêtait, stationnant • devant les magasins où elle s'agglomérait, pratiquant en apparence les flâneries qu'il condamnait si dédaigneusement chez les artistes et chez les gobemouches, mais tellement absorbé par ses pensées» que, pendant plus d'une demi-heure, il sembla avoir pris racine devant un étalage d'instruments hydrauliques, auxquels évidemment il ne pouvait témoigner un si grand intérêt.
C'était la première distraction. sérieuse de M. Peluche. On va voir où elle devait le conduire.