COMMENT LA CRÉMAILLÈRE FUT PENDUE AU CHATEAU DE VOUTY
Le lendemain, tous les chasseurs, convoqués par Madeleine à sept heures du matin sur la liste fournie par lui, ayant été prévenus par M, Redon que la chasse était convertie, pour ce jour-là, en un grand déjeuner dînatoire, au lieu d'arriver à la première heure indiquée et en costume de chasseurs, arrivèrent à dix heures du matin et en costume de. gens qui banquettent chez la première autorité de l'endroit, c'est-à-dire chez M. le maire. Le rendez-vous était pour dix heures et demie au château de Vouty.
M. Peluche avait retrouvé avec délices cet excellent appartement qu'il avait quitté avec tant de regret et qu'il n'espérait plus revoir. 11 y avait dormi sa grasse nuit et s'était réveillé à neuf heures.
Camille s'était retirée dans sa petite chambre après avoir échangé une révérence cérémonieuse
contre un salut respectueux d'Henri; mais, loin de dormir comme son père, elle s'était réveillée à cinq heures du matin et s'était immédiatement mise à la fenêtre dans Vespérance de recevoir d'Henri son bonjour accoutumé ; mais personne n'avait paru et aucun bruit n'avait révélé la présence dans les massifs environnants d'un amoureux, même muet. Camille alors s'était rappelé ce que lui avait dit son parrain de l'engagement pris par M. Henri| de ne plus lui parler d'amour, et, tout en regrettant d'être tombée sur un jeune homme si fidèle à sa promesse, elle n'avait pu s'empêcher d'admirer cette fidélité, et, pour le [récompenser, ou peut-être pour le punir, elle avait envoyé de la main une foule de baisers du côté où elle letîroyait, c'est-àdire dans la direction de la maison de chasse !
Quant à Henri, esclave de sa promesse, il s'était retiré dans la maison de chasse, où il avait fort mal dormi; mais, au moment où le jour allait venir, il avait songé que, s'il ne lui était point permis de parler de son amour à Camille, il ne lui était point défendu de la regarder au moment où elle se mettrait à la fenêtre ; car le fat qu'il était, ne doutait point qu'elle ne s'y mit. En conséquence, au point du jour, il s'était levé, et, par des sentiers à lui connus, il avait gagné une petite cabane que l'on nommait la maison du jardinier, non pas qu'elle fût habitée par un jardinier quelconque, mais parce que l'on y enfermait les outils de jardinage ; et, de là, à travers une vitre couverte de poussière, au milieu de la-
quelle il avait ménagé une ouverture de la grandeur de son œil, il avait attendu que la fenêtre de Ca* mille s'ouvrit. Elle s'était ouverte, comme nous l'avons dit, et Henri avait pu voir avec une indicible satisfaction toute la peine que se donnait Camille pour le chercher partout où il devait être, mais partout où il n'était pas, et compter les baisers qu'elle lui envoyait, dans la conviction qu'elle n'était vue que de Dieu et des anges. A dix heures et demie, comme les autres, elle arriva au château, au bras de son parrain, et M. Peluche vit avec satisfaction que M. Henri, qui arriva cinq minutes après elle, venait d'un côté tout opposé.
 onze heures moins un quart, tout le monde était réuni dans un premier salon, dont M. Redon avait fait les honneurs avec une grâce parfaite, lorsqu'à la suite de quelques mots échangés tout bas avec un domestique :
— Messieurs, dit-il, nous ne nous mettons à table qu'à une heure; nous avons donc le temps d'écouter une lecture qui, d'ailleurs, je l'espère, ne , manquera pas d'intérêt. — Monsieur Henri, soyez assez bon pour offrir le bras à mademoiselle Camille et vous asseoir auprès d'elle. Cette lecture vous intéressant particulièrement tous deux, il est bon que vous puissiez vous communiquer l'un à l'autre les sentiments qu'elle aura fait naître en vous.
Une vive rougeur passa sur le front des deux jeunes gens; mais, tout ignorant de ce qui allait se passer, et si embarrassé qu'il fût, Henri se leva,
frit son bras à Camille et se dirigea vers la porte du second salon, qu'un domestique ouvrit à deux battants devant lui.
Dans le second salon étaient le notaire de Vouty» M. Dericourt, et le notaire de Villers-Cotterets, M. Mennesson, assis Tun à une table sur laquelle se trouvait une feuille de papier timbré double, l'autre à côté de la table; tous deux étaient en tenue de notaire, c'est-à-dire en habit noir et en cravate blanche.
Au moment où M. Redon avait invité Henri à prendre le bras de Camille, M. Peluche avait fait un mouvement d'opposition; mais Madeleine s'était saisi de son bras déjà étendu et l'avait mis sous le sien en lui disant :
— Attends la fin de la comédie. Il sera toujours temps de te fâcher après, s'il y a lieu.
Et il s'était avancé avec lui immédiatement à la suite des deux jeunes gens.
M. Peluche tenta seulement d'écarter du pied Figaro, qui, sans respect pour lui, voulait entrer après Henri et Camille; mais Madeleine lui arrêta le pied, comme il lui avait arrêté la main.
— Laisse, lui dit-il en riant, il a plus que personne le droit d'entendre ce qui va se lire.
Derrière M. Peluche et Madeleine venaient Jules Creton, M. Giraudeau et tous les amis de Madeleine que nous avons vus apparaître dans le cours de cette histoire. — C'était le même salon où, huit mois auparavant, on. était réuni pour lire le
contrat de mariage qu'était venu si brusquement déchirer l'apparition inattendue de don Luis. M. Peluche en fit l'observation à Afadeleine.
— Tiens I c'est vrai, dit celui-ci, comme s'il ne s'en fût point aperçu.
Chacun s'empara d'un fauteuil; un seul était resté vide près de Madeleine, qui appela Figaro, et lui fit signe de monter dessus. Figaro obéit, sans s'étonner de l'honneur exagéré qu'on lui faisait^ et s'assit comme une personne raisonnable.
— Messieurs, dit M. Redon, vous êtes priés d'écouter, sans l'interrompre, la lecture qui va vous être faite. Les personnes qui auront des observations à faire les feront à la fin.
Les assistants se regardèrent avec un étonnement visible. M. Peluche saisit la main de Madeleine ; mais celui-ci, au moment où il allait ouvrir la bouche, lui coupa la parole en lui disant :
— Écoute toujours, cela n'engage à rien.
Les deux jeunes gens frissonnèrent et pâlirent. Leurs regards se fixèrent avidement sur le notaire qui tenait la feuille de papier. Henri essuya son front couvert de sueur. Camille murmura :
— Mon Dieu I mon Dieu !
Un des deux notaires, M. Mennesson, se leva et lut :
a Par-devant maître Mennesson, notaire à Villers- CoLterets, et son collègue maître Dericourt, notaire à Vouty, ont comparu :
» 1° M. Henri de Noroy, garçon majeur, employé
comme directeur des travaux de la société Madeleine et compagnie, aux appointements de trente mille francs. . . »
Henri fit un mouvement.
— Monsieur de Noroy, lui dit M. Redon, vous êtes engagé comme les autres à ne faire vos observations qu'à la fin.
Le notaire continua :
«... Demeurant en son château de Noroy, commune de Vouty... »
— Ciomment 1 s'écria Henri, en mon château de Noroy?
— Silence, pour Dieu ! dit Madeleine, ou nous n'en finirons jamais.
— Cependant.. . , dit M. Peluche.
— Mais puisqu'on vous dit, Messieurs, que tout s'expliquera à la fin, insista Madeleine. Est-ce donc si difBcile d'écouter?
Henri regarda son parrain avec une indicible expression de reconnaissance. Camille joignit les mains.
«... En son château de Noroy, répéta le notaire, stipulant en son nom personnel, d'une part;
» 2® M. Madeleine, agissant en son nom, à cause de la dot qu'il constituera ci-après au futur époux, encore d'une part... »
— Mon ami! — Mon parrain! s'écrièrent les deux jeunes gens.
— Silence! cria Jules Creton de la voix de l'huissier dans le Mariage de Figaro, /
Le notaire reprit :
a S"* Mademoiselle Camille Peluche, fille mineure^ stipulant en son nom personnel avec l'assistance et Tautorisation de M. Peluche, son père, d'autre part.. »
. — Présent! dit M% Peluche en faisant le salut militaire; mais si, cependant...
— Silence! répéta une seconde fois Jules Greton d'une voix encore plus nasillarde que la première.
c 4"* M. Peluche père, stipulant aux présentes, tant pour témoigner de son agrément que pour assister et autoriser mademoiselle sa fille, à cause de la constitution de dot, qu'il fera ci-après en sa faveur, d'autre part. . . »
M. Peluche ouvrit la boucbe pour parler. Madeleine lui mit la main dessus.
a Lesquels ont arrêté ainsi qu'il suit les conditions civiles du mariage arrêté entre M. Henri de Noroy et mademoiselle Camille Peluche :
» Article !•'• — Il y aura entre les futurs époux communauté... »
— Passez, dit Madeleine,
a Article 2. — Us ne seront pas tenus des dettes et hypothèques Tun de l'autre... »
— Passez, répéta Madeleine.
Le notaire sauta l'article banal dont Madeleine jugeait inutile de faire la lecture, et passa à Tarticle 3 : Constitution de dot au futur.
A cet article si important des contrats de mariage, toutes les oreilles s'ouvrirent.
a En considération du mariage, continua M. Mennessôn, M. Madeleine donne et constitue en dot à M. Henri, son filleul, qui accepte et Ten remercie, une somme dé trois cent mille francs en billets de la Banque de France, que, par mes mains, M. Madeleine a présentement remise au futur époux... »
Et M. Mennesson tira de sa poche une liasse de billets de banque qu'il posa sur la table en disant :
— Le compte y est, je les ai vérifiés.
Henri se leva, tremblant et pâle comme la mort, avec l'intention visible de parler; mais, avant qu'U eût ouvert la bouche :
• — Taisez-vous et asseyez-vous, lui dit impérativement Madeleine ; je vous en prie et, au besoin, je vous l'ordonne.
Heuri retomba sur sa chaise^ et, cachant son visage entre ses deux mains, éclata en sanglots.
Madeleine fit un signe au notaire qui continua.^
« Article 4. — Constitution de dot à la future. En considération du mariage. M, Peluche, de son côté, donne et constitue en dot à mademoiselle Camille Peluche, sa fille, future épouse, qui accepte et Ten remercie, la somme de trois cent mille francs en billets de la Banque de France, qui lui a été remise à la lecture du contrat »
— Mais, s'écria M. Peluche, que diable lisez-vous donc là. Monsieur? Est-ce que vous croyez que je suis venu ouvrir la chasse avec trois cent mille francs de billets de banque dans ma poche?
— Je ne sais, Monsieur, répondit tranquillement
le second notaire. Mais ce que je sais, c'est qu'on me les a remis ce noatin de votre part...
— Qui cela? s'écria M. Peluche.
— Votre ami Madeleine, — et que les voilà.
Et, ce disant, pour faire pendant à la dot de Henri, le notaire posa sur la table un paquet de trois cents billets de banque, en disant comme son collègue :
— Le compte y est, je les ai vérifiés.
— Madeleine ! Madeleine ! s'écria M. Peluche ne sachant s'il devait se fâcher ou se jeter dans les bras, de son ami.
— Mon père, cria Camille, mon père, j'accepte, faites comme moi.
Et, comme Herminie poussant Romulus et Tatius dans les bras l'un de l'autre, Camille poussa M. Peluche dans les bras de Madeleine. Dès lors, il n'y eut plus d'objection de part ni d'autre. Les deux jeunes gens se regardaient, ivres de bonheur, mais doutant encore.
Madeleine poussa Camille dans les bras d'Henri, comme Camille avait poussé M. Peluche dans les siens. On n'entendit plus que des éclats de rire, des sanglots joyeux, des cris inarticulés. Les deux notaires, tout au contraire des augures antiques qni ne pouvaient se regarder sans rire , tirèrent tous deux leurs moucjioirs de leur poche et se regardèrent en essuyant une larme.
Jules Creton renversait les fauteuils les uns sur les autres, et Figaro sautait en aboyant joyeuse-
ment, sans se douter tju'il était la cause première de tont cela.
Henri s'approcha comme un enfant de Madeleine et se laissa tomber sur ses genoux. Madeleine le prit dans ses bras et le serra contre son cœur.
— 0 mon noble, mon digne ami ! lui dit Henri, ai-je le droit de recevoir de vous de pareils bienfaits ?
— Comment! si tu en as le droit? s'écria Madeleine. Je le crois bien!
— A quel titre? demanda Henri. Que vous suisje ? Votre filleul, voilà tout.
— Malheureux ! lui dit Madeleine, n'as-tu donc pas deviné une chose ?
— Laquelle?
— C'est que cette pauvre fille que le comte de Noroy avait séduite, ta mère...
— Eh bien?
— C'était ma sœur, ingrat!
Henri poussa un cri de bonheur et se jeta dans les bras de Madeleine.
— Oh! oui, dit-il, j'étais- bien ingrat.
— Allons, mes enfants, dit Madeleine, tout cela est bel et bien ; mais nous oublions le principal.
— Qu'oublions-nous? demanda M. Peluche les larmes aux yeux.
— Eh! morbleu! nous oublions de signer.
— C'est juste, dit M. Peluche.
Et, prenant la plume, il signa le premier. Madeleine signa après lui ; puis les deux époux; pais
tous les autres péle-méle et comme là chose se trouva.
Les signatures majestueuses des deux notaires fermèrent la série.
Au moment où la dernière signature venait d'être apposée, la porte de la salle à manger s'ouvrit sur un magnifique déjeuner, et un domestique annonça :
— M. et madame de Noroy sont servis.
— Oh 1 oh 1 dit Giraudeau, le seul qui eût vu avec regret ce qui venait de se passer, M. et madame de Noroy, pas encore 1
— En tout cas, ce ne sera pas long, dit M. Redon; car, à une heure précise, nous partons pour la mairie, et M. le curé a promis de nous attendre jusqu'à deux heures, à l'église.
Tout fut fait, selon le programme. Après un excellent déjeuner, auquel ils ne pensèrent guère à prendre part, les deux jeunes gens accomplirent, encore étourdis de leur bonheur, les deux mariages : le mariage civil et le mariage religieux.
Après le mariage religieux, comme d'habitude, on j)assa dans la sacristie, où chacun embrassa la mariée et mit son nom sur les registres. M. Peluche prit la plume à son tour, et, comme il allait signer :
— Saperlotte ! s'écria-t-il avec une énergie telle, que chacun se retourna de son côté.
— Eh bien, demanda Madeleine, qu'y a-t-il ?
— Et Âthénaïs que nous avons oubliée, rien que cela!
— Boni dit Madeleine, c'est demain l'ouverture
de la chasse : ta lui enverras une lettre de faire part dans une bourriche.
— Ahl ma foi, tant pis! dit M. Peluche du ton résolu dont César, en passant le Rubicon, cria : Aléa Jacta est/ Ce n'est pas sa mère, après tout, et, moi, je suis son pèrel
Et il signa.