OU M. PELUCHE EST TOUT PRÈS DE DONNER SA LANGUE AUX CHIENS
Six mois après la conversation que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, un amateur de travaux industriels fût resté tout un jour sans se lasser à regarder ceux auxquels se livraient deux cent cinquante ouvriers, occupés les uns à tailler, les autres à scier, les autres enfin à tirer d'énormes blocs de pierre de la carrière de Noroy, sous la direction du père Augustin et d*Henri, inspectés et encouragés par Madeleine.
La montagne montrait ses entrailles de granit par trois ouvertures, de chacune desquelles s'élançaient des rail-w^ays conduisant jusqu'au bord de la rivière des masses de banc royal et de pierre tendre.
Arrivées là, ces masses de banc royal et de pierre tendre étaient saisies par des grues qui les enlevaient de leurs trains et les transportaient sur des bateaux qui, à peine chargés, se laissaient aller à la dérive, et, prenant, par le canal de l'Ourcq, le chemin de la Ferté-Milon et de Meaux, venaient aboutir au canal Saint- Martin.
Tout le trajet qui s'étendait du port aux Perches à la Villette était sillonné de ces barques
qui venaient à la .'suite les unes des autres et s'avançaient sans interruption vers Paris.
C'est que la réputation de la supériorité de la pierre de Madeleine s'était étendue, et que ce n*était plus seulement du banc royal qu'il fournissait à l'hôtel de ville, au Timbre et à la Banque, de la pierre tendre aux trois gares, de la pierre dure aux fortifications; c'étaient du moellon et du libage qu'il vendait aux particuliers, le moellon neuf francs et le libage trente. Gomme on Fa vu, au reste, par les premières lignes de ce chapitre, l'exploitation, commencée avec les trente mille francs de Madeleine, avait pris une immense extension, grâce à la société en commandite, au capital de douze cent mille francs^ fondée parles soins .du père Augustin.
Et, en efTet, c'était le père Augustin, dont on connaissait la capacité, qui, les traités faits par Madeleine à la main, avait été trouver les plus riches, propriétaires des environs, et les avait invités à entrer dans l'afTaire. II n'avait point fallu pour cela de grandes sollicitations, ni de longues visites.
Les six premières personnes auxquelles il s'ét^t adressé avaient pris chacune pour deux cent mille francs d'actions. Les actionnaires étaient M. Bedon, le père Miette, Jules Greton, M. Gibert de Soucy, M Danré de FaveroUes, et un autre proprié* taires des environs.
Trois autres actions étaient allouées à Madeleine, comme fondateur, et il avait reçu, en outre, pour l'achat de sa propriété, la carrière lui appartenant,
une somme de eix cent mille francs une fois donnée.
Quatre cent mille francs de fonds social restaient pour Texploitation, ou plutôt pour la mise en train.
Le jour où le père Augustin apporta à Madeleine l'acte de société gui lui allouait six cent mille francs comptant et six cent mille francs en actions, Madeleine, fidèle à sa parole, donna les cent mille francs promis au père Augustin. Au bout de six mois d'exploitation, les parts, fondées à deux cent mille francs, en valaient cinq cent mille. Madeleine, s'il eût voulu réaliser, eût donc été riche de deux millions.
Aucune condition n'avait été stipulée pour ^enri, qui ne paraissait pas se douter de la position pécuniaire de son parrain. Ses appointements seulement avaient été doublés, et il avait paru complètement satisfait de cette augmentation.
La chasse et la pèche étant fermées, Madeleine, dans ses différents voyages à Paris, avait continué de voir, mais moins fréquemment, M. Peluche, dont l'accueil s'était légèrement ressenti de l'absence des bourriches et surtout du silence que Cassius gardait sur. son filleul, silence qui, à son avis, était un manque absolu des plus simples égards.
Mais, sollicité par Madeleine, qui lui avait fait* un magnifique tableau de la prochaine chasse, il avait fini, à sa grande satisfaction, par promettre positivement à Madeleine un concours efficace à la destruction des sangliers, des chevreuilsi des faisans du bois de Vouty, des lièvres et des perdreaux de
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la plaine de Noroy, et des lapins du plateau du port aux Perches.
Il avait été plus difficile à Madeleine d'obtenir que Camille accompagnât son père; cependant, c'était chose à peu près promise. Quant à madame Peluche, elle avait déclaré que le magasin ne pouvait rester sans l'un ou l'autre de ses patrons, qu'il fallait donc que quelqu'un se sacrifiât, et qu'il était bien naturel que, s'étant toujours sacrifiée, elle se sacrifiât encore. Ceci avait été dit avec le ton aigre que madame Peluche savait si bien prendre dans les occasions où Tamour^que son mari avait pour sa fille l'emportait sur la condescendance qu'il avait aux volontés de sa femme.
Quoiqu'il eût peut-être été tout à la fois de la dignité de M. Peluche, comme officier de la milice citoyenne, et de sa délicatesse de dissimuler une joie presque enfantine à Tappçoche du jour qui devait lui rendre ses plaisirs cynégétiques, la dernière semaine d'août vit le maître du magasin de la Reine des fleurs en proie à une fièvre qui rendait à la fois Camille folle de joie et Athénaïs furieuse de jalousie. Elle ne parlait pas d'elle, — qui allait être abandonnée, oubliée, Dieu seul savait pendant combien de temps! — .mais de la désaffection de M. Peluche pour les choses sérieuses, désaffection qui indiquait chez lui une tendance fatale à suivre l'exemple de son ami Madeleine; et cependant, M. Peluche savait mieux que personne les prédictions que lui-même avait faites sur le sort misérable réservé aux dernières an-
nées de Cassius, prédictions qui ne pouvaient manquer de se réaliser, grâce à ses nombreux voyages à Paris et à son incroyable prodigalité à l'endroit des cabriolets de remise et des commissionnaires.
Mais on verrait, Tannée suivante, si la ferme, écrasée d'hypothèques, résisterait à ces folles dépenses.
M. Peluche écoutait toutes ces plaintes en remplissant ses sacs de plomb, sa poudrière de poudre, sa gourde d'eau-de-vie. Il mettait en joue les unes après les autres les demoiselles du magasin et restait sourd aux cris de terreur qu'elles poussaient. Il avait forcé Camille de faire descendre Blidah, sa fidèle compagne, sa confidente, sa consolation, pour servir de point de mire à son fusil non chargé. Enfin, et quelque chose que pût lui dire madame Peluche, et sur la dépense qu'il allait faire, et sur le ridicule auquel il s'exposait, ce fut son fusil sur l'épaule et son brevet de chevalier de la Légion d'honneur à la main qu'il alla chercher son port d'armes à la police.
Madeleine n'avait rien négligé de son côté pour faire de cette ouverture de chasse une véritable solennité. Outre douze poules faisanes et quatre coqs qu'il avait lâchés dans le petit bois de Vouty, il y avait acclimaté deux cents jeunes faisans qu'il avait fait éclore sous des poules et nourris avec des œufs de fourmis; enfin, tout autour de la garenne ainsi engiboyée, il avait semé du sarrasin, afin que les faisans, trouvant à leur portée leur graine favorite, ne songeassent point à aller au gagnage.
Quant au plateau, il avait été inutile d'y mettre
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des lapins. Plus on en tuait, plus il y en avait, et l'exploitation de la carrière n'avait pas fait perdre un pouce de bruyère ni un buisson d'épines à ces insolents voisins.
Enfin le 31 août arriva.
Tous les amis habituels avaient été convoqués pour le 'l^' septembre à sept heures du matin ; l'ouverture tombait un dimanche. M. Peluche seul devait venir coucher la veille, et il avait annoncé, le jeudi 29, par lettre, que, s'en rapportant aux promesses de Madeleine, pas un mot d'amour ne serait prononcé entre les deux jeunes gens, il prendrait la diligence à sept heures du matin, et serait à Villers-Cotterets à deux heures de l'après-midi. Il n'osait espérer que Madeleine, occupé comme il allait rêtre une veille de chasse, viendrait au-devant de lui. Camille serait, ajoutait galamment M. Peluche, bien heureuse cependant de voir son parrain une heure plus tôt.
La lettre de M. Peluche avait été communiquée à Henri, lequel tristement, mais sans objection aucune, avait juré à Madeleine que pas un mot de sa part ne serait dit à Cafnille qui pût offenser la susceptibilité paternelle. '
Le vendredi, à une heure et demie, Madeleine avait mis le cheval à la carriole et était parti pour Villers-Cotterets.
A deux heures et [quelques minutes, on entendit de l'extrémité de la rue de Soissons le roulement de. la lourde voiture. Madeleine, qui ne'voulait pasre-
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tarder d'une minute le plaisir que les deux amants auraient à se revoir, attendait au relais, avec son cheval dans les brancards, aftn qu'eQ descendant de diligence, son ami et sa fille pussent monter dan^ la voiture. De loin, il vit apparaître aux portières deux têtes. Inutile de dira que c'étaient celle* d^ M- Peluche.et de Camille.
Camille sauta à bas de la diligence dè^ quelle fut arrêtée ; M. Peluche, au contraire, descendit maje^^ tueusemen ta reculons, en priant les personnes qui restaient dans la voiture d^ lui passeï' sa boite à fur sii. Il ajouta;
-r* Je n'ai pas besoin de vous recommander de^ ménagements pour cette arn>e magniftque, puisque j'ai euThonneur de la mettre sous vos yeux l
Un des voyageurs p'empressa, ftvec tout le respect dû au fusil jusque dans sa boite, de condescendre aux désirs de M. Peluche.
M. Peluche prit la boîte dans ses bras, comme la nourrice porte son enfant.
Pendant ce temps, Camille, qui n'avait pas de boîte à fusil à serrer contre son cœur, embrassait son parrain et lui demandait :
— Comment se porte Henri?
— A merveille. 11 t'adore, mais il a donné sa parole de ne pas prononcer un mot d'amour et je te préviens qu'il la tiendra.
— Je n'ai pas donné la mienne, moi, murmura Camille.
— Hein r fit M. Peluche.
— Rien, dit Camille; je dis à mon patrâin tout le bonheur que j*ai de le revoir,
— Dois-je tirer mon fusil de sa boîte? demanda M. Peluche.
— t^our quoi faire?
— Mais dans le cas où, comme la première fois que je suis venu, un chevreuil traverserait la route.
— Bon I des chevreuils, dit Madeleine, nous en trouverons assez dans la garenne de Youty; laissons tranquilles ceux du gouvernement.
— A propos, et ce misérable Figaro? demanda M. Peluche en apercevant celui qui le lui avait vendu sur la porte de son hôtel.
— Figaro est un chien sans pareil ^ répondit Madeleine, et je suis un ingrat ! sans quoi, il mangerait de la viande de boucherie à ses trois repas, il aurait un collier d'or et une niche d'argent.
^ £h bien, il ne te manquerait plus que de déiûer cet animal, dit M. Peluche en s'accommodant au fond de la voiture; en vérité, tu es extrême en tout.
Madeleine ne répondit rien; il fit monter Camille à sa gauche, s'assit à droite, prit son fouet, en ca-^ TBSsa les épattles d'un excellent cheval et partit au grand trot.
Au bout d'une demi-heure à peine, on arrivait au faîte de la seconde montagne de Dampleux, et Ton redescendait vers la ferme de Madeleine. , — Ah çà 1 lui demanda Peluche, où vas-tu loger tout ton monde, car je présume qu'aujourd'hui, jus-
tement parce que tu es ruiné, tu vas avoir encore plus de monde que Tannée passée?
— Mon cher Peluche, lui répondit Madeleine, tu es d'une perspicacité qui m'effraye quelquefois pour les gens qui voudraient te cacher quelque chose. Oui, j'aurai encore plus de monde que l'an dernier, car c'est lorsqu'on est pauvre surtout qu'il faut se faire des amis ; mais ne t'inquiète pas pour cela de ton logement : le château a été mis à ma disposition par le propriétaire actuel, et tu y conserveras toa même appartement^ à moins que tu n'en préfères un autre, auquel cas tu auras le choix. Quant à Camille, je présume qu'elle ne désire pas changer sa petite chambre.
— Ohl non, parrain, s'écria Camille, qui avait su par les lettres d'Henri que cette chambre était devenue la sienne.
— Mais il me semble, dit M. Peluche, que, si M. Henri loge chez toi, la place de Camille serait sous l'aile de son père, et que, dans ce cas, Camille devrait demeurer avec moi au château.
— Camille demeurera au château avec toi, si tu l'exiges; mais depuis six mois Henri loge au rendezvous de chasse, d'où il est plus à même d'inspecter les travaux.
— Quels travaux? demanda M. Peluche.
— Ceux de quelques ouvriers que nous employons. Tout en répondant aux questions de M. Peluche,
Madeleine était entré dans la cour de la ferme, avait sauté à bas de la voiture, avait offert la main à Ca-
mille pour descendre, et en faisait autant à son ami.
— Mais, dit M. Peluche, je croyais que mon appartement, à moi, était au château et non à la ferme ?
— Il est au château, en effet, répliqua Madeleine; mais, comme c'est à la ferme que nous dînons, j'ai pensé que tu ne t'installerais chez toi qu'après le dîner. En attendant, tu as ma chambre pour faire un peu de toilette, si tu crois en avoir besoin.
En ce moment^ un nouveau personnage vint se mêler à la conversation. C'était M. Figaro qui, de Tâtre de la cuisine devant lequel il était paresseusement étendu, avait entendu la voix de Madeleine et accourait pour lui souhaiter la bienvenue. Madeleine reçut ses caresses avec un sentiment de réciprocité si réel, que M. Peluche, voyant son ami embrasser un chien sur le museau, sentit se révolter sa dignité d'homme et ne put s'empêcher de lui dire:
—Tuas tort, Gassius, de te familiariser ainsi avec ^ un animal qui, au bout du compte, n'est qu'un chien ; une des causes du mépris que les Arabes ont pour nous vient de ce que nous descendons à caresser et même à embrasser ces sortes de quadrupèdes. Vois, moi qui ai conservé ma dignité vis-à-vis de lui, il ne me regarde même pas, et j'ai été son maître comme toi, cepend^t.
— C'est qu'il a plus de rancune que Joseph, dit en riant Madeleine; mais, tu le vois, il reconnaît Camille.
En effet, sans daigner honorer M. Peluche d'un II 15
regard, Figaro gardait pour Camille ses grognements les plus amoureux et ses frétillements de queue les plus tendres.
Camille, sans plus sluquiéter des Arabes que ne le Msait son parrain, oubliant les mauvais procédés de Figaro pour Blidah, lui rendait toutes ses avances, au grand scandale de M. Peluche.
En ce moment, un jeune homme parut dans l'encadrement de la grande porte, vêtu d'un pantalon de coutil et d'une blouse dé toile grise ; de longues boucles de cheveux noirs B*échappaîent de dessous sa casquette de toile grise comme sa blouse; il tenait une règle à la main, et portait, à Touverture de sa blouse ,' le ruban de la Légion d'honneur.
~M. Henri! s'écria Camille, qui ne put retenir une exclamation de joie et d*étonnement tout à la fois.
— M. Henri I répéta M. Peluche, M. Henri vêtu ainsi ! un jeune homme qui a une place de six mille francs!
— De douze mille, mon cher Anatole : depuis la dernière visite que je t'ai faite à Paris, son patfon l'a augmenté.
Henri s'avança gracieusement, la tête découverte, vers son parrain, qui lui tendait la main en souriant, et, saluant Camille et M. Peluche avec une élégance contrastant avec son costume :
— Cher parrain, dit-il, j'ignorais vous trouver dans une compagnie que vous quitterez avec regret, j'en suis sûr, ne fût-ce qu'un instant. Mais c'est
aujourd'hui samedi, jour de paye; vous avez parlé d'une gratification à donner aux ouvriers; enfin^ il est arrivé deux ou trois lettres de Paris d'une importance telle, que je voudrais vous les communiquer sans retard.
— Ma chère Camille, tu entends, dit Madeleine; voici ton père qui te dira : « Les affaires avant tout. » Monte à ta chambre dont tu connais le chemin, je conduis ton père à la mienne.
Puis, se retournant vers le jeune homme:
— Henri, ajouta-t-il, tu me trouveras dans mon cabinet, où tu entreras par la porte de l'escalier et d'où tu sortiras de même, pour ne pas déranger mon ami Peluche. — Va, Camille. — Viens, Anatole.
Camille fit à Henri une belle révérence à laquelle celui-ci répondit par un respectueux salut. M. Peluche, en suivant son ami Cassius, daigna porter la main à son chapeau de feutre, et Henri resta seul en disant :
— Dans combien de temps puis-je monter près de vous, mon cher Madeleine?
-—Mais dans cinq minutes, répondit celui-ci; le temps d'installer Anatole dans sa chambre.
Camille tira de son côté, Anatole et Cassius tirèrent du leur, et Henri consulta sa montre pour se présenter à la porte du cabinet de Madeleine à la minute précise. M. Peluche était assez peu sensible à la topographie de la ferme, mais il n'en était pas de même de Camille, qui retrouvait avec joie sa chambre telle qu'elle l'avait laissée , et qui se mit
immédiatement à la fenêtre où elle avait l'habitude d'échanger un salut matinal avec Henri.
La chambre de Madeleine aussi était la même, car, excepté l'habit et le pantalon noirs qu'il avait fait faire pour ses visites parisiennes, il n'avait absolument rien changé à ses habitudes. Nous oublions un magnihgue chronomètre de Bréguet, qui, déposé, sur la cheminée tira Tœil de M. Peluche. Il indiquait l'heure, marquait les secondes et disait les jours de la semaine et le quantième du mois.
— Peste 1 dit M. Peluche, tu t'es donné là une crâne montre!
— Qui ne s'est pas dérangée d'une seconde depuis six mois que je l'ai achetée.
— - Gela coûte au moins six cents francs, une montre comme celle-là.
— Douze cents.
— Douze cents francs ! et tu as mis douze cents francs à une montre ?
— Que veux-tu I quand on est dans l'industrie, il faut savoir l'heure réelle; aussi vient-on d'une lieue à la ronde remettre ses montres sur la mienne.
— Tu es donc dans l'industrie ?
— Comment ! je ne te l'avais pas dit?
— Tu ne m'en as pas dit un seul mot.
— Oh ! je te conterai cela. Voilà mon filleul qui entre dans mon cabinet de travail ; excuse-moi^ j'ai besoin d'écouter le rapport de la journée.
— Fais, Gassius, fais, dit M. Peluche. Je sais ce que c'est que l'industrie, avec mes trois demoiselles
de magasin et mes sept où huit ouvrières en ville. Eh bien, moi, pour régler tout cela, j*ai une montre d'argent qui me vient de mon père et qui lui a coûté soixante et dix francs ; la voilà.
Et il tira de son gousset ce meuble informe et suranné que le gamin de Paris désigne également sous les noms expressifs de toquante et de bassinoire.
— Oui, oui, dit Cassius en entrant dans le cabinet, je la connais, je l'estime, et je t'eusse proposé d*en faire l'acquisition si j'eusse pu espérer que tu consentirais à t'en défaire.
— ■ Tu as raison, reprit M. Peluche en remettant sa montre dans sa poche, je ne m'en serais défait à aucun prix.
— Tu vois alors que j'ai bien fait d'acheter la mienne. Dans dix minutes, je suis à toi.
Par la porte entr'ôuverte, M. Peluche pouvait voir, en effet, Henri attendant avec des lettres tout ouvertes et un sac à la main. Ce sac paraissait contenir de l'argent. M. Peluche s'approcha de la toilette placée près de la porte du cabinet, de sorte qu'en ayant l'air de se laver les mains et le visage, il pouvait entendre tout ce que se disaient Henri et Madeleine.
— La paye est-elle faitp? demanda Madeleine.
— Pas encore, répondit Henri. D'abord , impossible de trouver à changer sept ou huit mille francs d'or contre de l'argent ; nous avons épuisé tout ce qu'il y avait de monnaie blanche à dix lieues à la ronde; puis nous avons une vingtaine d'ouvriers
nouveaux pris à l'essai et avec lesquels on n'avait pas fait de prix.
— Valent-ils les autres ?
— A peu près.
— Alors, il faut leur donner quatre francs comme aux autres.
— C'est l'avis du père Augustid.
— Comment vas-tu faire avec ton or ?
— Je les payerai cinq par cinq, avec un louis; ce sera leur affaire de trouver de la monnaie. Mais, n'importe, la première fois que vous irez à Paris, vous devriez vous entendre avec la Banque pour qu'elle nous échangeât tous les mois une quaran* taine de mille francs en argent contre du papier ou Contre de l'or»
— Rien de plus facile. A combien monte la paye d'aujourd'hui?
— A six miUe sept cents francs.
— Tu sais que je leur ai promis une gratification le 1" septembre, si j'étais content d'eux.
— Oui.
— Tu mettras mille francs à part pour cette gratification, que je leur ferai remettre ce soir, après la paye, à la maison de chasse, par Camille. Je veux qu'ils boivent à la santé de, ma filleule.
Peluche écoutait de toutes ses oreilles.
Une paye de six mille sept cents francs par semaine, à quatre francs par jour, cela supposait deux cent cinquante ouvriers. Madeleine s'arrangeait avec la Banque pour qu'elle lui envoyât tous les mois, contre
de l'or, une quarantaine de mille francs en argent ! Enfin Madeleine faisait distribuer à ses deux cent cinquante ouvriers une gratification par Camille, dans le seul but de les faire boire à sa santé I Voilà ce que l'intelligence de M. Peluche, si belle qu'elle fût, se refusait absolument à comprendre.
Mais, comme il ne voulait pas perdre un mot d'une conversation qui, tout inintelligible qu'elle était, lui paraissait des plus intéressantes, il continua d'écou*' ter, en se frottant machinalement les mains avec une tablette de savon qui fondait à vue d'oeil et qu'il eût probablement mieux ménagée si elle eût été à lui.
— Que dit la correspondance d'aujourd'hui?
— Il y a trois lettres : une de M. de Rambuteau, une de M. Talabot, une de M. Charles Laifitte, qui nous disent que, si vous avez besoin d'argent pour votre fin de mois, vous pouvez faire traite sur eux, les deux premiers pour cent cinquante mille francs chacun, le troisième pour quarante mille.
— As- tu besoin d'argent!
— Non, nous pouvons aller tout le mois prochain encore avec ce qu'il y a en caisse.
--' Eh bien, alors, réponds à ces messieurs que je n'ai besoin de rien ce mois-ci, mais que l'échéance de mon premier dividende tombant le 2 du mois prochain, j'ai besoin, fin septembre, du double de ces sommes.
— Mais vos dividendes ne montent qu'à quatrevingt mille francs.
— Crois-tu que cela ne leur fera pas plaisir de
voir qu'outre leurs dividendes, il y a près d'un demimillion en caisse?
— J'écrirai dans ce sens. Je puis même demander davantage, vous savez qu'il vous est dû plus d'un million.
— Non, ce sera parfaitement ainsi; descends et attends-nous, cela amusera nos hôtes de voir faire la paye; n'oublie pas de mettre mille francs à part dans un petit sac.
— Oh! soyez tranquille.
Henri sortit par la porte de Tescalier. Madeleine rentra dans la chambre et trouva Peluche continuant de se frotter machinalement les mains et ayant fait une pleine cuvette de mousse. M. Peluche s'essuya les mains; oji appela Camille, qui descendît. Henri attendait à la porte et remit un petit sac d'or à Camille.
Puis l'on s'achemina vers la petite maison de chasse qu'habitait Henri et où devait se faire la paye.
Une véritable armée d'ouvriers attendait.
A l'approche de Madeleine, les rangs s'ouvrirent, et Madeleine, Peluche, Henri et Camille, passèrent au milieu des deux cent cinquante ouvriers tenant leur casquette à la main.
Le rez-de-chaussée de la petite maison avait été transformé en bureaux, où'Henri tenait sa caisse.
Un grillage avait été établi dans toute la largeur de la pièce, laissant libre un couloir allant d'une porte d'entrée à une porte de sortie.
Henri pria les ouvriers de se présenter cinq par
cinq, en leur annonçant que les mesures étaient prises, à Tavenir, pour les payer individuellement, mais que, comme on n'avait que des napoléons de vingt francs, on les priait de recevoir un napoléon pour cinq. La proposition fut accueillie sans la moindre difiQculté.
Henri, dans une seconde allocution, les pria de ne pas s'éloigner, la paye faite, M. Madeleine ayant à les remercier de l'activité qu'ils avaient mise dans leurs travaux, et voulant, parles mains de sa filleule, leur donner ime preuve de sa satisfaction.
Tout se fit, comme il avait été convenu, avec le plus grand ordre. Les ouvriers défilèrent par une porte, reçurent leur paye cinq par cinq, sortirent par l'autre porte et attendirent. Camille sortit alors, et toutes les têtes se découvrirent de nouveau.
— Mes amis, leur dit-elle, mon parrain veut que ce soit moi qui vous remercie, en son nom, des bons soins que vous donnez à l'entreprise dont il est le directeur, et, comme témoignage de sa satisfaction, voici une bourse contenant mille francs destinés à être bus à ma santé, que je remets à votre contremaître pour en faire entre vous une égale répartition.
Le contre-maître s'avança.
~ Voilà, continua Camille, et Dieu vous bénisse, vous, vos femmes et vos enfants I
Je ne sais si le mot d'ordre avait été donné d'avance, mais à peine ces derniers mots étaient-ils
prononcés, que les cris de « Vive mademoiselle Ca-
mille I • et les hourras pour Madeleine s'élancèrent de deux cent cinquante gosiers avec un ensemble et une spontanéité que M. Peluche n'avait jamais pu obtenir les jours de revue en faveur du gouvernement de son choix, quoique sa compagnie ne se composât que de quatre-vingt-dix hommes. M. Peluche était si fort touché, que les larmes lui en vinrent aux yeux.
Madeleine dit quelques mots tout bas au contremaître qui avait reçu la bourse des mains de Camille, et celui-ci répondit par un signe qui voulait dire que tout était entendu.
On revint à la ferme : Camille, heureuse comme au temps de ses plus douces espérances; Henri, pensif et presque inquiet; M. Peluche, en proie à une curiosité qui appelait à chaque instant sur sa bouche des questions qu'il y retenait à grand*peine ; Madeleine, silencieux, mais s'abandonnant, malgré son silence, à des gestes qui indiquaient les vastes projets dont son esprit était occupé.
Sur le seuil de la ferme, on trouva le maire de Vouty, qui venait annoncer cette nouvelle inattendue, qu'en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il remettait au 2 septembre l'ouverture de la chasse décrétée pour le 1". A toutes les questions que Ton put lui faire, il se contenta de répondre que, voulant donner le lendemain un grand déjeuner à Madeleine, à ses hôtes et à tous les chasseurs des environs, il avait, usant de son omnipotence municipale, remis lâchasse au surlendemain.
M. Peluche parut d'abord fort contrarié. Mais
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l'assurance que lui donna Madeleine — qui paraissait non moins contrarié que les autres — de la bonté du déjeuner, le consola de ce retard, qui n'était, au bout du compte, qu'un sursis de vingt-quatre heures.
C'était au château de Vouty que Ton pendait la crémaillère.