‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · LES CALCULS DE MADAME PELUCHE, NÉE CRESSONNIER · texte numérisé non relu

LES CALCULS DE MADAME PELUCHE, NÉE CRESSONNIER

M. Peluche emporta le fusil entre ses bras et le plaça dans sa chambre à coucher ; puis il descendit prendre sa place accoutumée au magasin.

Mais le fusil n*était pas monté depuis dix minutes dans la chambre, M. Peluche n'était pas assis depuis cinq minutes sur son tabouret, qu'il lui fallut remonter les dix-huit marches qui conduisaient à son entre-sol, pour redescendre le fusil.

Le bruit de la chance extraordinaire qui avait favorisé M. Peluche s'était répandu dans le quartier.

Un voisin voulait j uger par lui-même de la magnificence du fusil du maître de la Reine des fleurs^ et, le chapeau à la main, le sourire à la bouche, priait M. Peluche de le faire jouir de la vue du chef-d'œuvre.

Après ce voisin, il en vint un second, puis un troisième, puis un quatrième, et les visites prirent les proportions d'une procession véritable. •

M. Peluche, pour s'épargner la peine de monter et de descendre son escalier une centaine de fois dans la journée, ce qui lui eût fait un total de trois mille six cents marches à avaler, comme il disait dans son

langage pittoresque, — M. Peluche prit le partit d'établir la boite tout ouverte, sur une chaise .près de son bureau. •

Cette affluence toujours croissante, Fadmiration des connaisseurs commençaient à donner à M. Peluche une opinion de son bonheur plus élevée que celle qu'il en avait prise d'abord, sur les éloges de •\I. Pinson, qu'il soupçonnait d'examiner sa marchandise d'im œil non moins partial que M. Peluche avait coutume d'examiner lasienne. Il en résultaque, quoique son fusil n'eût pas cessé d'être sous ses yeux et n'eût subi aucune de ces transformations féeriques qui font l'admiration des intelligents spectateurs du Pied de Mouton et de la Biche au àois^ plus il le montrait, moins il se rassasiait de sa vue. Il lui arriva même, lorsqu'il fut seul, d'ouvrir la boîte pour sa satisfaction particulière, et de considérer son arme avec une curiosité intéressée.

Et puis nous n'annonçons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que M. Peluche n'était poiut parfait ; ce fusil — le maître de la Reine des fleurs le croyait du moins — lui reconstituait une partie de son ancienne supériorité sur Madeleine, supériorité que M. Peluche était forcé de s'avouer, à luimême, avoir complètement perdue depuis Théritage inattendu que son ami avait fait.

Aussi, après être demeuré un jour ou deux assez indifférent, lorsque les doigts des amateurs laissaient leur empreinte sur l'acier brillant des batteries ou sur le damas des canons de son beau fusil, M. Pelu-

che commença-t-il à essuyer soigneusement chacnne de ces souillures; bref, ennuyé de toujours frotter canons et batter les, il finit par prier madame Peluche d'écrire, de sa plus belle écriture» sur une bande de papier, cette recommandation qu'il avait vue figurer à la précédente Exposition de Findustrie :

REGAEDEZ, IfAiS NE TOUCHEZ PAS.

Le soir venu, M. Peluche s'apercevait avec étonnement que les heures s'enfuyaient avec une rapidité prodigieuse ; il n'avait pas eu le temps de bâiller une seule fois, lui qui, depuis quelque temps, se li- Trait à de canvulsifs écartements de la mâchoire.

n hésitait à. attribuer à son fusil Phonneur d'une pareille amélioration dans les maladies morales dont il avait été si péniblement affecté. Cependant, lorsqu'à la fin du troisième jour, il remonta l'arme merveilleuse dans sa chambre à coucher, il y avait une nuance de respectueuse reconnaissance dans les précautions qu'il prit pour placer la boite d'ébène sur le marbre de la commode.

La journée d'un commerçant ne finit pas, comme pourraient le croire les profanes, au moment où il a fermé sa boutique. Après les longues heures de labeur matériel, viennent celles des soucis, des préoccupations, des espérances et des craintes grandes ou petites. Les ambitions ne comportent pas le sommeil, car elles sont à la taille des ambitieux. Dans un ménage bourgeois, la chambre à coucher est le véritable cabinet d'affaires. C'est là que, recueillis dans une aspiration commune — celle du gain —

les deux époux réfléchissent, calculent, supputent, et, l'un par l'autre, se fortifient et s'éclairent pat la réciprocité de leurs impressions.

Selon les us et coutumes de la tradition, M. et madame Peluche ne se disaient jamais bonsoir sans avoir analysé, un à un, tous les incidents delà journée, chiffré les bénéfices réalisés, apprécié ceux que l'on pouvait attendre dételle ou telle opération. C'était dans l'intimité de cette causerie de l'oreiller que le maître et la maîtresse de la Reine des fleuri arrêtaient un regard inquiet sur les clients doateux ou du moins signalés tels par le flair instinctif de la soupçonneuse Athénais, et qui, sur cette vague suspicion, étaient rayés du grand livre du crédit. C'était également le moment que choisissait M. Peluche pour épancher dans le sein conjugal le trop-plein des enivrements qu'excitait en lui une revue de la garde nationale ou un dîner au Château.

Naturellement, le grand événement de la matinée fut, le soir, le lendemain et le surlendemain, le texte des confidences du maître et de la maîtresse de la Fleur des reines.

Pour la première fois de sa vie, M. Peluche se montra contraint et réservé vis-à-vis d'Athénaïs, mariée avec M. Peluche sous le régime de la communauté ; il comprenait que tout n'était point pour lui dans la belle opération commerciale qu'il avait réalisée en échangeant ime pièce de cinq francs contre un objet qui pouvait valoir mille écus oix quatre mille francs. Il pressentait entre cet objet et

lui Texistence de qaelque affinité dont il ne se rendait pas bien compte, mais dont il subissait le prestige à peu près comme le fer subit le prestige de Taimant. Il était heureux d'avoir été violemment arraché à sa mélancolique torpeur, de s'être trouvé' pour un instant^ et comme il le disait dans son langage quelque peu métaphorique, du goût à quelque chose, et, en même temps, son orgueil se révoltait à la pensée qu'il donnerait raison à Madeleine s'il consentait à reconnaître quelque valeur aux futilités dédaignées jusqu'alors. Dans cette situation d'esprit, il redouta qu'un mot imprudent n'éclairât madame Peluche sur l'état de son âme, — et il conserva vis-à-vis d'elle un silence diplomatique.

Mais celle-ci, qui, malgré sa pénétration, ne pouvait soupçonner ce qui se passait dans l'esprit de son mari, alla droit au but.

Nous l'avons dit, quelques prétentions artistiques qu'affichât le chef-d'œuvre de M. Pinson, pour madame Peluche ce mérite ne pouvait se traduire que par un chiffre. Elle avait, comme on l'a vu, douté un instant de l'authenticité du prix élevé qu'on attribuait au fusil devenu la propriété de M. Peluche, ou plutôt de la communauté; mais l'appréciation de tous les visiteurs l'avait rassurée à cet égard, elle ne songeait plus qu'à en tirer le meilleur parti qu'il serait possible, et, avec cette spontanéité des personnes que domine une idée fixe, en une minute elle eut adressé dix questions à son mari, sans lui donner le temps de faire une seule réponse, pour savoir

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de lui la résolution qu'il allait prendre à l'égard de ce fusil.

Un peu étourdi par la locpiacité de sa moitié, M. Peluche hésita; puis il répondit par des lieux communs , comme II faudra voir — Cela vaut la peine d'y penser — Notis avons le temps de décider la question. Si bien qu'il ne fut pas difficile à madame Peluche de traduire ces hésitations par un caprice dont elle ne se rendait pas compte, de conserver im ustensile qu'elle considérait comme parfaitement inutile à leur commerce,

— C'est égal, dit-elle, il faut réfléchir, Peluche. Songe un peu que trois mille francs dans les affaires donnent un minimum de dix pour cent d'intérêts, c'est-à-dire trois cents francs par an; que, trois cents francs ajoutés à trois cents francs font six cents francs, et que six cents francs...

— Et les intérêts composés que tu oublies, femme ! s'écria M. Peluche en se permettant pour la première fois une innocente raillerie vis-à-vis de celle qui avait l'honneur de porter son nom. Mais nous ne sommes donc pas assez riches, bibiche, pour nous permettre une petite fantaisie ?

— On assure. Peluche, dit gravement Athénaïs , qu'un œuf frais mangé tous les matins tue son homme au bout dé l'an; la fantaisie, vois-tu, c'est comme les œufs frais : on s'habitue à déjeuner tous les jours avec une fantaisie , et , au trois cent soixante-cinquième jour, on se réveille à la chambre des faillites.

— Athénaïs, Athénaïs, vous êtes folle! s'écria M. Peluche, qui sentit à ce mot un frisson glacé courir le loDg de son épine dorsale. Songez donc que le dernier inventaire accusait le demi-million. Et puis, vois-tu, ajoutait-il en reprenant le tutoiemeAt conjugal et en cajolant madame Peluche, ma position politique exige que je prodigue quelque encouragement aux beaux-arts. Vois le roi Louis-Philippe, que l'on ne risque rieîi de prendre pour modèle lorsqu'il s'agit d'économies, n'as-tu pas vu dernièrement dans les feuilles publiques que la galerie de Versailles lui coûtait douze millions ? Nous sommes les héritiers constitutionnels des grands seigneurs, vois-tu, bibiche, et noblesse oblige.

Ce dernier argument, on le comprend bien, ne devait point convaincre madame Peluche; aussi revint-elle à la charge avec cet acharnement qui caractérise Tobstination féminine; ime sorte de pressentiment lui faisait considérer comme un germe de malheur l'entrée de cet innocent instrument de carnage dans sa maison.

A cette énergie de l'attaque, M. Peluche, de son côté, opposa une résistance passive qui, toujours flottante entre le oui et le non, devient invincible parce qu'elle reste insaisissable. Il finit ainsi par fatiguer l'assaillant.

De guerre lasse, madame Peluche s'endormit en se promettant une revanche. Elle rêva que ses désirs étaient exaucés; que, M. Peluche, ayant mis son fusil aux enchères et les amateurs s'étant enté-

tés, le chef-d'œuvre de M. Pinson avait monté à douze mille francs; que ces douze mille francs avaient servi à confectionner une immense guirlande de roses qui se déroulait en spirale depuis la base de la tour Saint-Jacques jusqu'à son sommet, et que le gouvernement, qui avait eu Theureuse inspiration do cet embellissement, le payait à la Fleur des reines sur le pied de trois francs la rose- Or, comme il y avait soixante mille roses dans ce chef-d'œuvre de fleuristerie, la communauté Peluche réalisait, sur une mise de fonds de cinq francs, un oénéfice net de 179,995 francs ; ce qui était un fort agréable résultat.

L'ami Madeleine occupa seul la nuit de M. Peluche, Celui-ci le revit dans ses songes, non pas frais, souriant, goguenard, comme il était lors de sa dernière visite à la Fleur des reines , mais pâli par le dépit, jauni par l'envie, et jetant sur l'arme merveilleuse de son ancien camarade des regards obliques, où le sentiment d'une admiration qu'il ne pouvait dissimuler le disputait à celui d'une jalouse convoitise.

Ce rêve eut une influence décisive sur les déterminations de M. Peluche; il lui sembla que ce rêve, sorti par la porte de corne, lui avait fourni la clef de la situation.

Il avait été humilié par le bonheur qu'accusait Madeleine ; il supposa que, s'il parvenait à Thumilier à son tour, il retrouverait la quiétude d'esprit, la sérénité d'âme qu'il avait perdues. Il se pro-

mit de démontrer péremptoirement à son triomphant camarade, gne la supériorité d'un homme tel que lui s'él^ndait à tout ce qu'il lui plaisait d'embrasser, et tout aussi bien à de futiles distractions qu'il avait dédaignées près d'un demi-siècle, qu'aux sérieux travaux qu'il avait poursuivis et qui se proposent pour but la fortune et la gloire.

En se réveillant, il annonça donc à sa femme, d'une voix ferme et qui ne permettait pas la moindre objection, qu'à aucun prix il ne consentirait à se défaire de son arme, avant d'avoir pu l'exposer à l'admiration de Madeleine.

LES SYMPTÔMES s'aGGRAVENT

L'organisation de certaines existences est ainsi faite, qu'il suffit que le moindre rouage se dérange pour que la machine cesse de fonctionner. Nous l'avons vu, la puissance de l'habitude avait à la longue rendu Tinfériorité de Madeleine nécessaire au bonheur de M. Peluche. Le jour où, en dépit de ses prédictions, une espèce de prédilection morale avait soustrait Tex-bimbelotier à l'affectueuse domination de son camarade, un vif mouvement de dépit s'en

était suivi; puis, peu à peu, Tenvie avait succédé au dépit, et ce dernier sentiment n'eut pas plus tôt pénétré dans le cœur du fleuriste, qu'il l'absorba tout entier.

L'influence des petites passions sur les petits esprits est absolue.

A dater du jour où M. Peluche avait entrevu la possibilité d'obtenir sur Madeleine une éclatante revanche, où, avec cette confiance insolente que donne l'habitude du succès, il crut facile de le battre sur le terrain où lui-même il s'était senti battu, il n'eut plus qu'une préocupation, qu'une pensée, celle d'entamer la lutte que devait suivre, selon lui, la plus éclatante des victoires.

Dans les instants de trouble qui avaient suivi sa déconvenue, si les affaires commerciales avaient perdu pour lui leur prestigieux attrait, du moins s'en occupait-il encore en apparence. Depuis qu'il pensait avoir trouvé le remède à ses soucis, il ne prenait même plus la peine de déguiser le dégoût que lui causait tout ce qui ressemblait a une facture.

On eût dit que son fusil lui inspirait une passion étrange, quelque chose de pareil à ce que Pygmalion ressentait pour l'œuvre de son ciseau.

Vingt fois le jour, M. Peluche montait dans sa chambre à coucher.

Arrivé là, il s'arrêtait devant la commode où était déposée la boîte, faisait jouer la clef dans la serrure, et levait le couvercle d'ébène, avec le reli-

gieux respect que Tlndien montre au coffre qui renferme son fétiche.

Pendant une heure, il demeurait en admiration devant le drame cynégétique qui se dessinait à jour et en relief sur la crosse et les batteries de son arme.

La passion suppléait au goût artistique qui lui manquait ; sous la pression de ce sentiment nouvellement éveillé en lui,^il en était arrivé à l'enthousiasme, dont ce délicieux travail était vraiment digne.

Saturé de jouissance contemplative, il passait à la jouissance active.

Il prenait, dans leurs casiers de velours, chacune des pièces de son fusil ; il ajustait les canons sur la crosse, il montait les batteries ; oh ! alors, il se délectait dansTensemble, comme il s'était délecté dans le détail.

Puis il s'enivrait du bruit des ressorts qu'il faisait jouer.

Puis enfin, avec une crânerie empruntée aux meilleures traditions de la milice citoyenne, il jetait l'arme sur son épaule, faisait quelques pas*dans sa chambre en admirant sa tournure dans la glace; et, tout à coup, prenant cette même glace pour objectif, il laissait tomber l'arme dans sa main gauche, ajustait , faisait suivre son mouvement d'un ipaf! qui était destiné à imiter la détonation, et enfin fie détournait, tant son imagination était surexcitée

et avait fait de chemin, se détournait, disons-nous, pour se délecter du désappointement de Madeleine.

Certes, si M. Peluche n'eût pas clos soigneusement pênes et verrous avant d'évoquer l'avenir dans cette pantomime, et que madame Peluche l'eût surpris, la brave dame eût assurément supposé que son mari était complètement fou.

Elle avait, du reste, quelques appréhensions à l'endroit du cerveau du pauvre homme.

Les petites escapades cynégétiques qu'il se permettait sans quitter son foyer domestique, n'étaient pas le seul désordre que Ton eût pu signaler dans ses habitudes.

Des sept merveilles du monde, M. Peluche n'en avait jusqu'alors reconnu qu'une seule vraiment digne de ce titre, et encore celle-là n'appartient-elle pas à la classification antique. Ce que le maître de la Reine des fleurs appelait le chef-d'œuvre de la nature et de la puissance humaine, c'était Paris, que plus familièrement il appelait son beau Paris. Quant aux perspectives grandioses, quant au pittoresque des paysages, il ne les reconnaissait pas comme étant dignes de l'attention d'un homme sérieux. Saint- Germain, Bellevue, Saint-Cloud n'étaient pour lui qu'un chaos toujours confus de bois et de pierres qu'il trouvait bien plus naturel d'admirer lorsque la main de l'homme leur avait donné d'harmonieuses proportions en les convertissant en charpentes et en moellons ; état complémentaire dans lequel ils révélaient, [disait-il, tout à la fois la grandeur du

Créateur et l'industrieuse intelligence de la créature.

Dans son fanatisme pour la ville, M. Peluche se décidait rarement à franchir les murs de l'octroi, même lorsque le far niente du dimanche l'autorisait à conduire sa femme et sa fille à la promenade. Jamais il ne s* était laissé séduire par les captieux récits que lui avait faits Madeleine touchant les charmes des coteaux ombreux, au pied desquels la Seine et la Marne se déroulent en spirales argentées. A peine s'accordait-il une excursion au Jardin des Plantes, au Luxembourg ou aux Tuileries, et c'était toujours en s'efforçant de concentrer l'attention de ses compagnes sur les constructions que l'on entrevoyait entre le feuillage maigre et poudreux des arbres, auxquels il reprochait, avec une certaine amertume, de raccourcir désagréablement le panorama.

Ce fut donc avec une grande surprise que madame Peluche, le dimanche qui suivit le jour où le fusil avait été gagné, s'entendit faire par son mari la proposition d'aller passer une après-midi au bois de Vincennes ; mais sa surprise devint de la stupeur lorsqu'elle vit M. Peluche chercher les allées les plus solitaires, les conduire dans les massifs les plus épais, écouter anxieusement les oiseaux chantant dans la ramée, chercher à les apercevoir à travers les enchevêtrements des branches et des feuilles, les mettre en joue avec sa canne, et reproduire cette même explosion imitative, par laquelle nous l'avons vu également terminer chacune de ses séances dans la chambre à coucher.

Ges prodromes troublèrent tellement madame Peluche, qu'elle fit longtemps causer son mari pour s'assurer qu'il était dans son bon sens. — Mademoiselle Camille ne contribua pas peu sur ce point à rassurer sa belle-mère.

C'est qu'en dépit du proverbe populaire qui veut que bon chien chasse de race, mademoiselle Camille ne comptait aucune des affinités si caractéristiques tîhez son père. L'expression mélancolique de la nature dans les bois, les amoureuses aspirations qui, à chaque pas, se révèlent dans la campagne par les fleurs qui l'émaillent, par les ruisseaux qui la sillonnent, par les bouquets de bois qui la constellent, par les oiseaux qui la peuplent, faisaient doucement vibrer un cœur prédisposé à la tendresse, et réveillaient de vagues mais délicieuses émotions dans un esprit légèrement tourné au romanesque. Aussi, tandis que M. Peluche prenait avec sa canne un avant-goût de sa future adresse, de son côté elle bondissait à la poursuite de quelque papillon ou de quelque libellule. Elle s'élançait pour détacher de sa tige quelque rameau de chèvrefeuille dont les fleurs avaient survécu à la saison ; elle s'ensanglantait les doigts pour faire un bouquet des baies rouges du rosier sauvage, bien que sa belle -mère lui eût répété qu'elle en trouverait de dix fois plus belles, et en bien plus grand nombre, dans les cartons du magasin.

En voyant ainsi son mari et Camille affecter les allures de véritables chevaux échappés, madame Pe-

luche, tout en déclarant tristement que son mari était bien changé, demeura libre de supposer que c'était l'effet normal de Tair des champs sur certaines organisations, et, arrivée à cette rassurante conviction, elle renonça à appeler un médecin à leur aide, comme elle y avait songé tout d'abord.

Ces expéditions se renouvelèrent trois ou quatre fois. Elles embrassèrent les quatre points cardinaux de la banlieue parisienne. '

M. Peluche en était arrivé à attendre le dimanche avec une impatience quf ressemblait presque à de l'anxiété ; car, en rentrant le soir de ces jours bienheureux au magasin, devenu pour lui une espèce de prison, qu'il eût comparée aux plombs de Venise ou au Spielberg, s'il eût lu Casanova et Silvio Pellico, il nombrait la quantité de victimes que son imagination avait abattues, et il songeait dédaigneusement au triste bilan que devait présenter probablement à cette heure le carnier de Madeleine.

Sous l'influence de ces impressions successives, il songea à faire un pas de plus vers le but de ses rêves, en complétant son équipement de chasseur.

Mais cette résolution était si grave, et comportait une dépense telle, que M. Peluche n'y songeait pas sans frissonner et qu'elle s'agita pendant plus de huit jours dans son cerveau, avant qu'il songeât à l'exécuter sérieusement.

Dans son intérieur, M. Peluche affectait de grandes prétentions à une domination absolue ; mais, en réalité, et en supposant que la belle Athénaïs repré-

sentât à elle seule les deux Chambres, jamais monarque constitutionnel u'avait, en régnant, si peu gouverné.

M. Peluche était le maître absolu d'exécuter les volontés de sa femme ; mais, lorsqu'il s'agissait des siennes, il se présentait toujours quelque obstacle qui s'opposait à leur accomplissement.

Or, madame Peluche ayant plusieurs fois renouvelé ses provocations tendantes à la métamorphose du chef-d'œuvre de M. Pinson en espèces monnayées, M. Peluche pressentait qu'eile serait essentiellement réfractaire à ce qui constituerait une prise de possession effective de cette luxueuse fantaisie.

Et, en mari rompu au joug matrimonial, M. Peluche hésitait.

Il se rendit bien une dizaine de fois chez l'armurier, afin de s'enquérir des outils qui lui deviendraient nécessaires lorsqu'il s'agirait de démontrer à son ami Madeleine que les hommes sont tels en tout et partout ; mais dix fois aussi il rentra chez lui sans avoir péché , c'est-à-dire sans avoir cédé aux offres intéressées de l'arquebusier, qui ne tendaient pas à moins qu'à lui mettre sur le dos un échantillon de tous les ustensiles que renfermait son magasin.

Une nouvelle provocation de Madeleine décida de la destinée de M. Peluche.

Une troisième bourriche arriva au magasin de la Fleur des reines, , Celle-là contenait deux perdrix rouges, quatre

perdrix grises, un magnifique cuissot de chevreuil et, comme d'ordinaire, une lettre de l'expéditeur. La lettre était ainsi conçue :

«c Mon cher Anatole,

» Ta cuisinière saura, je l'espère, traiter convenablement les perdreaux; mais les ragoûts qu'elle te fricote, haricot de mouton, veau à la casserole, fricandeau à l'oseille, n'ont certainement pas su l'élever à la hauteur de la grosse pièce que je t'expédie. Soujffre donc que j'y joigne quelques avis. Je ne me consolerais jamais si je t'avais innocemment, et dans un bon motif, fourni l'occasion de te déshonorer aux yeux de tes convives.

» Garde-toi d'appeler ceci ou gigot ou cuisson, ce qui inspirerait une triste opinion de ton éducation cynégétique. On dit gigue ou cuissot. Fais-le parer convenablement, et en te gardant bien de remplacer ses titres de noblesse, c'est-à-dire les pattes, dont tu pourras te faire un pendant de sonnette, par un épouvantable cylindre de plaqué. Fais-le piquer trèsfin avec du gras de lard, le plus frais possible; accorde-lui, pendant une huitaine de jours au moins, un bain de chablis aromatisé par le persil, le thym, le laurier, Tail, les oignons et les carottes, dont tu lui feras litière. Trois quarts dheute de broche, servir chaud, manger dans son jus, et j'ose dire que jamais tu n'auras goûté rien de semblable, même à la table du roi de ton choix.

» Que ne puis je également te faire partager, mon

cher Peluche, l'appétit formidable que je dois, tous ^ les jours, à cinq heures de chasse et de délicieuses émotions I Que ne peux-tu t'asseoir, comme moi et avec moi, en face d'une gigue ou d'un cuissot de chevreuil, le cœur partagé entre les impérieuses aspirations de l'estomac et les délirants souvenirs que l'aspect de ce cuissot ou de cette gigue réveillerait en toi ! Ce serait alors que tu pourrais te vanter de connaître le bonheur.

» Ton ami, qui te plaint bien sincèrement.

» Gassius Madeleine.

» P.'S. — Je n'ai pas besoin de te dire que, s'il te passait jamais Tenvie, comme à un poëte romain,

— que tu ne connais pas, et que je ne connais guère,

— de remettre au lendemain les affaires sérieuses, et de venir passer un jour de bonheur à Vouty, tu serais le bienvenu. Sans compter que je te ferais faire connaissance avec un jeune et beau garçon de vingt-cinq ans, propriétaire de quatre cent cin- <[uante arpents de terre et de cent arpents de forêt, qui, ne chassant pas, me laisse chasser tant que je veux chez lui.

y> Eh ! qui sait ? ma filleule Camille a dix-sept ans, et je t'ai dit que mon beau garçon en avait vingtcihq !...

» On a vu des choses plus extraordinaires. »

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