‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · EXPLOSION · texte numérisé non relu

EXPLOSION

M. Peluche se promenait de long en large dans le magasin, en lisant l'épître de Madeleine, et, quoique Ton prétende que c'est dans le post-scriptum d'une lettre qu'il faut en chercher la partie intéressante, quoique ce post-scriptum ouvrît des horizons pittoresques et inconnus sur le chemin de l'avenir de sa bien-aimée Camille, ce ne fut pas, nous devons le dire, le post-scriptum qui lui entra le plus avant dans le cœur.

Le maître de la Reine des fleurs se promenait donc de long en large dans son magasin, en lisant répitre de Madeleine.

Lorsqu'il l'eut finie, il la froissa entre ses mains avec colère et fit un brusque mouvement pour s'élancer du côté de la caisse.

Mais Athénaïs trônait devant cette caisse, qui était sous sa direction particulière. Elle avait voulu terminer une facture qu'elle établissait avant d'examiner le cadeau de Madeleine, qui était étalé sur le bureau.

M. Peluche continua sa promenade, frémissant d'impatience et la rage dans le cœur, jetant de

temps en temps un regard torve vers sa femme, qui ne bougeait pas plus que la statue du Commerce établissant son doit et avoir.

A chaque pas, il se retournait pour voir si la place était libre, et voyait l'impassible madame Peluche, pointant ses chiffres et recommençant, malgré la sûreté de son arithmétique, deux fois Taddition de chaque colonne pour être sûre de ne pas se tromper.

Enfin elle posa son total.

Pendant tout ce temps, M. Peluche n'avait pu s'empêcher de témoigner, par une violente contraction des muscles faciaux, la contrariété qu'excitait en lui cet obstacle à ses impétueuses volontés. Jamais facture ne lui avait paru si longue à confectionner, et il eût volontiers et sans hésitation sacrifié tous les bénéfices que la Fleur des reines en attendait pour Tabréger de moitié.

Enfin madame Peluche se leva.

Elle n'avait jeté sur le gibier — préoccupée qu'elle était de soucis plus importants — qu'un regard superficiel. Mais le moment lui paraissait être venu de donner à cet important envoi le regard de la ménagère.

Et, en effet, pour madame Peluche, à première vue, le cadeau de Madeleine représentait bien une valeur de trente-cinq à quarante francs.

Tandis que Camille caressait les perdreaux, les embrassant et murmurant : Pauvres petites bêtes ! madame Peluche leur tâtait l'estomac, pour s'assurer que la poitrine était ronde.

Après quoi, elle souleva le cuissot parla patte, estimant son poids comme elle eût pu faire à l'aide du peson le plus exact, et, avec un mouvement des lèvres, elle exprima à son mari toute sa satisfaction. Seulement, elle hasarda un mot sur le vin de Chablis aromatisé, qu'à son avis, on pouvait admirablement et avantageusement remplacer par du vinaigred'Orléans ; ce qui, à bien moindres frais, don^ nerait un bien meilleur goût à la chair du chevreuil.

M. Peluche semblait être, commeGuatimo2in,sur des charbons ardents.

Ëntin Athénaîs ramassa en un seul bloc les perdreaux et la gigue de chevreuil, le tout avec la lenteur méthodique et majestueuse qui caractérisait ses moindres actions comme ses plus importantes, tria les perdreaux qu'elle prit d'une main, le cuissot qu'elle prit de l'autre, ordonna au garçon de serrer le foin qui les avait enveloppés, de mettre à part la bourriche qui les contenait, donna un coup d'oeil au travail de chacune de ses demoiselles de boutique, ordonna à Camille de la suivre, et finit par disparaître dans le couloir qui conduisait i la cave et à la cuisine.

M. Peluche n'y tenait plus ; encore une minute, ^ et il devenait capable de quelque violence, pour s'emparer de l'argent nécessaire à Taccomplissement de ses vœux.

Il suivit à travers les carreaux de la porte vitrée madame Peluche et sa fille, jusqu'à ce qu'elles eussent disparu dans la pénombre du corridor ; puis,

ne les voyant plus» ne les entendant plus, il ne fit qu'un bond jusqu'au comptoir , ouvrit le tiroir violemment, plongea la main dans le casier des pièces de cinq francs, la retira pleine, engouffra toute cette monnaie dans sa poche, et, sans s'inquiéter de la stupeur qui se révélait sur toutes les physionomies des assistants, sans se donner la peine de prendre sa carme et son chapeau, il s'élança dans la rue avec tant de précipitation, que Ton eût pu prendre M. Peluche pour un voleur s'enfuyant après avoir accompli son vol.

Et, en effet, M. Peluche venait de voler la communauté.

Il resta près d'une heiure absent.

Du plus loin qu'il put voir à son retour, il aper eut sa femme sur le seuil du magasin.

Les demoiselles de boutique et les employés l'avaient mise au fait de ce qui venait de se passer, et elle attendait le retour de son mari avec une profonde inquiétude, ajELn de ]lui demiander une explication catégorique.

Elle le suivait de» yeux avec trop d'attention jour ne pas remarquer qu'il était suivi d'un commissionnaire, pliant sous le poids d*UQ volumineux ballot.

Elle ouvrait déjà la bouche pour apostropher son mari à distance, lorsque M. Peluche, afin d'éviter l'explication qu'il redoutait, faisant tout à coup un à-gauche, disparut dans l'allée commune à tous les locataires de la maison, avec la rapidité d'un down traversant une trappe anglaise.

De plus en plus troublée par des procédés qui ressemblaient si peu à ceux auxquels M. Peluche Ta^ vait accoutumée, Âthénals se trouva en proie à une telle émotion, qu'il lui fallut quelques instants pour se remettre.

Enfin, stimulée par le double aiguillon du chagrin et de la jalousie, pensant, bien à tort, qu'il y avait probabement une femme au fond de tout cela, elle monta Tescalier en étoufTant le bruit de ses pas, arriva ainsi à la porte de la chambre h coucher, écouta, et, n'entendant rien que des exclamations qui lui parurent des exclamations de joie , elle ouvrit brusquement la porte.

Le spectacle qui frappa ses regards la cloua sur le seuil et la rendit muette de surprise.

M. Peluche s'était à la hâte débarrassé de ses habits de bourgeois, et, sous les yeux du commissionnaire, qui le regardait avec admiration, il avait pièce à pièce revêtu le costume de chasse qu'il venait d'acheter.

Ce costume parut à madame Peluche aussi fantastique que celui de Méphistophélès.

Et, en effet, M. Peluche, au lieu de sa redingote à la propriétaire, de son gilet de piqué blanc, de son pantalon olive, de ses souliers lacés et de son chapeau à la forme légèrement évasée du haut, M. Peluche était vêtu d'une veste de velours vert à côtes, garrde de boutons dont chacun représentait une scène cynégétique différente. Un gilet de peau de daim descendait majestueusement jusqu'à la nais-

sance de ses cuisses; sa culotte, de velours vert comme la veste, couverte dans sa partie supérieure par le gilet, disparaissait dans la partie inférieure sous une longue paire de guêtres de cuir qui montaient jusqu'aux genoux et emboîtaient des souliers à double semelle. Sa tête était couverte d'une élégante cape de velours noir. Une carnassière gigantesque pendait derrière son dos, et sur sa poitrine se croisaient, comme les buffleteries de la milice citoyenne, des sacs à plomb et des poires à poudre de toutes les formes et de toutes les dimensions.

Il va sans dire qu'il tenait à la main le chef-d'œuvre de l'arquebuserîe parisienne, et faisait devant sa glace de véritables feux de peloton, avec àespifs /des pafs/ éclatant sur tous les tons; on eût dit le grand air de Marcel, au cinquième acte des Huguenots.

Madame Peluche comprit tout, poussa un cri de douleur et cacha son visage entre ses deux mains.

Mais il était trop tard ; sa propre vue dans l'appareil guerrier qu'il avait revêtu avait élevé le respect de lui-même jusqu'à l'enthousiasme; M. Peluche — et c'est ce que nous pouvons dire de plus fort — était dans une disposition d'esprit non moins belliqueuse que celle dans laquelle il s'était trouvé le jour où il avait revêtu, pour la première fois, son uniforme de capitaine de la garde nationale , et où, le 14 mai, il avait marché à la défense de l'ordre public.

Il est vrai qu'aujourd'hui il s'agissait de combattre bien autre chose que les anarchistes; il s'agissait de

lutter contre madame Peluche, et c'était M. Peluche qui, après avoir été jusque-là le défenseur du pou* voir constitutionnel, devenait rebelle au pouvoir conjugal.

Il rappela toute son énergie, pivota sur le talon, et, posant bruyamment la crosse de son fusil par terre :

— Eh bien, après? demanda-t-il.

— Comment, après? s'écria madame Peluche terrifiée.

— Oui, après, que voulez-vous ?

— Je veux vous demander compte, monsieur Peluche, de votre incompréhensible conduite.

— Et le compte sera bientôt rendu, Madame, dit M. Peluche en se redressant. Vous avez dit qu'un fusil de quatre mille francs était un capital improductif; eh bien, je veux essayer de faire produire ce capital.

— Comment cela?

— En faisant ce que fait Madeleine, en tuant des perdreaux, des lapins, des lièvres, des chevreuils.

* — Mais ils vous coûteront plus cher qu'ils ne vous rapporteront.

— Il n'y a pas de spéculation, madame Peluche, sans une mise de fonds première, et ma mise de fonds n'a pas été ruineuse, cinq francs !

— Mais la poudre, mais le plomb, mais cette veste, ces guêtres, ce gilet, cette carnassière ?

— Eh bien, savez-vous combien cela coûte, Athénaïs ? dit M. Peluche en se radoucissant, au moment d'émettre un chiffre. Deux cent cinquante francs.

98 PARISIENS lÎT PROVINCIAUX

— Deax cent cinquante francs I s'écria madame Peluche épouvantée ; croyez-vous donc que cela se trouve dans le pas d'un cheval ?

— Non, madame Peluche ; mais cela se trouve sous une toufie de roses, et, Dieu merci, madame Peluche, les roses naissent sous vos mains.

Madame Peluche ne reconnaissait plus son mari. Il lui apparaissait sous un aspect complètement nouveau. Il était à la fois rebelle et galant.

— Oh ! Anatole ! Anatole 1 fit-elle en levant les yeux au ciel, comme Satan, votre orgueil vous perdra.

— Eh bien, oui, dit M. Peluche, je suis orgueilleux, je l'avoue : ce Madeleine m'humilie, avec son bonheur. Avec ses deux mille cinq cents livres de rente, il m'éclabousse de ses bienfaits, moi qui, en réalisant et en achetant du cinq pour cent, puis me faire vingt-cinq mille francs de rente; car enfin, madame Peluche, le dernier inventaire a réalisé cinq cent vingt-deux mille francs. Je veux me montrer à lui dans toute ma supériorité; si, avec un fusil de cent cinquante francs, il tue des perdreaux, des lapins, des lièvres et des chevreuils, avec un fusil de quatre mille francs, je dois tuer des éléphants et desgirafes.

— Monsieur Peluche, vous devenez fou !

En ce moment, Camille, qui avait entendu quelque bruit dans la chambre paternelle, montait timidement, et apparaissait sur le seuil de la porte.

M. Peluche Taperçut, et sentit que c'était un renfort qui lui arrivait :

— Fou ? dit-il. J'en appelle à Camille.

— A moi, mon père? fit la jeune fille étonnée.

— Oui. Gomment me trouves-tu sous ce costume, mon enfant ? dit M. Peluche en se regardant avec complaisance.

— Magnifique, mon père.

— Eh bien, fit M. Peluche, ce n'est point Tavis de madame.

Et, d*un geste dédaigneux, il montra madame Peluche.

— Comment î dit Camille, est-ce que vous ne trouvez pas que ce costume va mieux à mon père que sa vilaine redingote et que son affreux chapeau ?

— Oui, murmura madame Peluche ; mais deux cent cinquante francs I

— Eh bien, n'êtes- vous pas assez riches, mon père et vous, pour vous passer, quand cela vous convient, une fantaisie de deux cent cinquante francs ?

— Mademoiselle, dit madame Peluche, on n'est jamais assez riche quand on a une fille à marier.

— Madame, dit Camille, si je croyais que de pareils sacrifices dussent être imposés à mon père et à vous pour moi, j'aimerais mieux me faire sous-maitresse dans mon ancienne pension.

— Vous l'entendez, madame Peluche , voilà une leçon de philosophie que vous donne cette enfant.

— C'est très-bien, la philosophie ; mais donnez à

votre fille toute la philosophie du monde en dot» et vous verrez si vous lui trouvez un mari.

— Par bonheur , reprit timidement Camille, le moment où je devrai me séparer de vous est encore loin. Mais , lorsque ce moment sera venu, j'espère qu'il se présentera quelque brave et honnête jeune homme de qui je saurai me faire aimer, sans que quelques sacs d*écus de plus ou de moins entrent ea ligne de compte. Je désire être donnée, Madame, et non pas être marchandée, par mon mari et vendue par vous.

Madame Peluche allait sans doute répondre par un de ces dilemmes qui eussent confondu sa bellefille et son mari, mais la voix de la première demoiselle de magasin se fit entendre.

Elle appelait madame Peluche, vivement réclamée au comptoir par une affaire sur laquelle elle seule ou son mari pouvait donner des éclaircissements.

M. Peluche ne pouvait descendre dans le costume où il était; force fut donc à madame Peluche d'abandonner le champ de bataille à Camille et à son mari.

A «peine vit-elle sa belle-mère disparaître dans la descente de l'escalier, que Camille courut à son père.

— Qu'il y a-t-ildonc, cher papa? lui demandât-elle.

— Il y a, répondit M. Peluche du ton d'un homme qui vient de remporter sa première victoire et qui en sent toute l'importance, il y a, chère enfant, que nous partons ce soir pour faire une visite

à ton parrain Madeleine et que nous restons quinze jours chez lui.

— - Ensemble? demanda timidement Camille.

— Oui, ensemble, nous deux, toi et moi, et personne autre.

— Oh! que vous êtes bon, cher père ! s'écria Camille en jetant ses deux bras au cou de M. Peluche.

Puis, réfléchissant :

— Mais.., ma mère? fit-elle.

— Ta mère ? dit M, Peluche. Elle gardera le magasin; il est dans son organisation d'être sédentaire.

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