‹ Parisiens et provinciauxChapitre 10 sur 18 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

M. Peluche était comme le Sylla de M. Jouy, il

pouvait changer parfois ses desseins, mais ses décrets étaient immuables comme ceux du sort.

Il alla immédiatement, dans le formidable costume qu'il avait adopté, en laissant toutefois son fusil à la maison, retenir deux places à la voiture du Plat d'étain.

Inutile de dire qu'il passa par la porte de l'allée.

Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que la vue, dans toute sa splendeur, de Jupiter-Peluche eût

btupéfait Athénaïs-Sémélé, car le même effet fut produit par lui sur les voisins qui le virent passer et qui se précipitèrent sur le seuil de leur porte en s'écriant, sans cependant être sûrs de ne pas se tromper :

— M. Peluche!

Et cette première exclamation était suivie d'une seconde, qui peignait le degré d'étonnement auquel les voisins étaient arrivés.

— C'est bien lui !

M. Peluche entendait son nom répété comme il avait entendu un jour, en sortant du théâtre de la Porte-Saint-Martin, où l'on jouait Marino Faliero répéter celui de Casimir Delavigne; et, il faut le dire, il conçut quelque fierté d'être si universellement connu dans le quartier.

Il en résulta dans son allure un dandinement inaccoutumé qui indiquait dans celui qui s'y laissait aller la plus haute satisfaction de soi-même, à laquelle un homme fût jamais parvenu.

Pour donner encore plus de désinvolture à sa marche, M. Peluche tira alors de sa carnassière un fouet que le marchand quincaiMier lui avait fait acheter pour corriger son chien, quoique M. Peluche non-seulement n'eût point de chien, mais lui eût manifesté l'irrévocable résolution de ne jamais laisser entrer un quadrupède de l'espèce canine dans le magasin de la Reine des fleurs. Mais le marchand quincaillier, qui tenait à compléter le harnais de chasseur de M. Peluche, avait insisté, en lui faisant

PARISIENS ET PROVINCIAUX 10c

observer que beaucoup d'élégants du commerce portaient le dimanche des éperons à leurs bottes, quoiqu'ils n'eussent pas de chevaux dans leurs écuries; raisonnement duquel il résultait que M. Peluche pouvait bien avoir un fouet dans son carnier, quoiqu'il n'eût pas de chien dans sa niche.

La voiture du Plat d'étain était, à cette époque, le seul service direct qu'il y eût de Paris à Villers-Cotterets. Elle partait tous les soirs de Paris à huit heures, et arrivait à destination tous les matins à huit heures, mettant douze heures à faire dix-huit lieues. De Villers-Cotterets, on se rendait en trois heures à Château-Thierry, patrie de La Fontaine; en une heure à la Ferté-Milon, patrie de Piacine, et en quarante minutes à Vouty, patrie de Madeleine.

M. Peluche retint deux places dans le coupé, une pour lui, une pour Canaille; il déposa majestueusement cinq francs d'arrhes, et promit d'être dans la cour de l'hôtel à huit heures moins dix minutes.

Et, afin d'être sûr de tenir sa parole, il remit sa montre sur l'horloge de la cour.

Puis, s'en allant par un autre chemin, afin de ne point risquer un second effet moindre que le premier, il rentra chez lui, non plus par la porte de l'allée, mais par la porte du magasin, en disant à sa fille, de cette voix résolue et impérative que madame Peluche n'avait jamais entendue et qui n'admettait point la discussion :

— Camille, soyez prête à sept heures et demie ; la voiture part à huit heures précises, et nous de-

vons être dans la cour de l'hôtel à huit heures moins mï quart.

Puis, tirant sa montre :

— Et il est cinq heures, continua M. Peluche. A table !

Le repas fut silencieux. Madame Peluche prit des airs de crucifiée et refusa toute nourriture. M. Peluche, au contraire, mangea comme un ogre de tout et beaucoup.

Après le dîner, M. Peluche monta à sa chambre. Il avait hâte de se revoir devant sa glace et dans toute sa splendeur. Il prit son fusil et recommença ses évolutions.

Gela lui fit passer une heure.

Sept heures sonnèrent.

M. Peluche pensa qu'il était temps de faire son paquet, ou plutôt ses paquets. 11 appela Camille, lui fit mettre dans une serviette six chemises et deux gilets; dans une autre, son habit de capitaine de la garde nationale, pensant judicieusement que , s'il avait des visites à faire en province, où la plupart des citoyens montent leur faction en bizets , son uniforme ferait merveille et lui donnerait une considération qui mettrait bien bas, quelle qu'elle fût, celle dont jouissait Madeleine.

Les préparatifs de Camille furent vite achevés. Un chapeau de paille à larges bords sur lequel elle comptait mettre un assortiment de toutes les fleurs champêtres qu'elle cueillerait dans ses promenades et qu'elle s'obstinait à trouver, d'après les spéci-

PARISIENS hJ PROVINCIAUX 105

mens qu'elle avait vus, bien autrement fraîches et bien autrement élégantes que les fleurs raides et incolores que l'on confectionnait dans le magasin de son père; une robe de voyage qu'elle porterait sur elle et qui serait en même temps la robe des jours de pluie, et enfin deux de ces robes blanchesj à ceinture bleue ou écossaise qui font si bien, vues à travers les troncs gris des arbres et les massifs verts des buissons.

A sept heure et demie, les deux voyageurs et leurs bagages étaient prêts. M. Peluche voulait sortir par la porte de l'allée, non point qu'il craignit sa femme, mais il se craignait lui-même. Au point de résolution auquel il en était arrivé, il était capable de faire un mauvais parti à tout ce qui tenterait de s'opposer à cette résolution.

Mais Camille ne voulait point que des parents pour lesquels, malgré leurs ridicules, elle professait un profond amour filial et une respectueuse tendresse, se quittassent avec un sentiment d'animosité dans le cœur. En fait de querelles amoureuses ou conjugales, on le sait, il n'y a que la première qui coûte.

Au milieu de l'escalier qu'il descendait à tâtons, M. Peluche se sentit donc appréhendé au corps par deux bras bienveillants, et une voix qu'il reconnut pour celle de sa femme lui dit cette phrase, évidemment dictée par Camille :

— C'est la première fois que vous vous écartez de moi et que vous faites à votre volonté. Dieu vous

conduise. En votre absence, je veillerai à nos intérêts communs I

M. Peluche, au soufîle qui effleurait son visage, sentit la colère se fondre en lui comme la neige au soleil de mai, et, s'il n'eût point songé à la peine que son changement de résolution ferait à Camille, il eût à l'instant même déposé sa veste de chasse, son gilet de buffle, ses grandes guêtres, sa poire à poudre et son sac à plomb, pour reprendre sa redingote à la propriétaire, son chapeau évasé, son pantalon marron, ses souliers lacés, et sa place devant son registre à factures sur son tabouret de velours d'Utrecht.

Madame Peluche comprit le combat qui se livrait dans le cœur de son mari, et elle alla elle-même au-devant de sa réponse.

— Vous avez besoin de distraction, mon ami, dit-elle, et vous avez promis ce plaisir à Camille, qui est une sainte, que Dieu bénira parce qu'elle nous aime et nous respecte. Allez donc chez votre ami Cassius ; amusez-vous bien. Je me suis placée sur votre chemin pour vous faire ce souhait, et pour qu'aucun remords ne vous tourmente. Seulement, promettez-moi de n'être pas plus de quinze jours. Je ne pourrais supporter une plus longue absence.

— Non, non, madame Peluche, non, je vous le promets, s'écria le rebelle, d'une voix étouffée par son émotion. Saperlotte! vous êtes un trésor, Athé-

naïs! — Embrasse ta mère, Camille, et demande-lui pardon pour moi.

Les trois têtes se joignirent dans l'obscurité en un seul groupe. Et les trois cœurs se confondirent dans une seule étreinte et dans un triple baiser.

L'horloge de l'église voisine fit entendre sa stridente vibration.

— Huit heures moins un quart! s'écria M. Peluche.

— Allons, partez! dit madame Peluche; puisque le voyage est décidé, il est inutile de le remettre à demain et de perdre cinq francs d'arrhes.

On s'embrassa une dernière fois ; M. Peluche et Camille s'élancèrent dans la rue et se dirigèrent rapidement vers le Plat d'étain, tandis que madame Peluche, de la porte de l'allée, tout en versant un torrent de larmes, leur faisait avec son mouchoir des signes aussi tendrement désespérés que s'ils partaient pour un voyage autour du monde.

A QUOI SONGEAIT MADEMOISELLE CAMILLE DANS LE CODPÉ DE LA DILIGENCE, TANDIS QUE M. PE- LUCHE DORMAIT

M. Peluche et Camille, doublement heureuse et du voyage qu'elle faisait, et de faire ce voyage,

pressèrent le pas de telle façon, qu'ils arrivèrent dans la cour du Plat d'étain à huit heures moins cinq minutes.

Le conducteur grogna d'abord; mais, voyant le peu de bagages des deux voyageurs, et flatté de la confiance que lui montrait M. Peluche en lui consignant son bonnet à poil et son sabre, c'est-à-dire ce qu'il avait de plus cher au monde après sa femme et sa fille, et de plus sacré sur la terre après son grand-livre, il s'adoucit, et annonça en manière de bonne nouvelle, au maître du magasin de la Reine des fleurs, qu'il avait pour compagnon de voyage un jeune homme charmant.

A cette annonce d'un jeune homme charmant, M. Peluche fronça le sourcil et regarda Camille de façon à lui faire comprendre qu'elle ne devait, quoique enfermée dans la même boîte que lui, avoir aucun contact avec le jeune homme charmant.

M. Peluche s'y était pris un peu tard pour retenir ses places, de sorte qu'au lieu d'avoir la première et la seconde place, il avait tout simplement la seconde et la troisième, c'est-à-dire la place du coin du côté de la portière et la place du milieu.

Au moment où M. Peluche se demandait, problème assez difficile à résoudre, comment il arrangerait les choses pour garder le coin et empêcher que Camille ne fût en contact avec le jeune homme charmant, le jeune homme charmant arriva.

C'était, en effet, un élégant et beau cavalier de vingt-cinq à vingt-six ans, en tenue irréprochable

de voyage, portant veste, pantalon, gilet et casquette de la même étoffe anglaise grise, teintée de rouille. Sous ses guêtres, de la même étoffe, on voyait luire le cuir verni d'un soulier parisien. Il avait de magnifiques cheveux noirs qui garnissaient ses tempes de leur riche fourrure ; de légères moustaches noires comme ses cheveux, des sourcils bien dessinés, des yeux dont,, à cause de l'obscurité, il était difficile de reconnaître la couleur, mais qui, évidemment, devaient compléter l'ensemble d'un visage sympathique et distingué.

En s'approchant de la portière du coupé et en apercevant une femme, sans savoir si elle était jeune ou vieille, laide ou jolie, il jeta loin de lui son cigare, et, tirant un mouchoir de sa poche, il s'essuya les lèvres, les moustaches et les cheveux, pour écarter de lui cette odeur nauséabonde que répandent avec tant de prodigalité autour d'eux les fumeurs, même lorsqu'ils ne fument plus.

Un parfum pénétrant de verveine parvint jusqu'aux narines de M. Peluche, qui mâcha entre ses dents le mot de muscadin, quoique le parfum ré-< pandu par l'agitation du mouchoir n'eût aucune analogie avec celui du musc.

Le jeune homme mit alors la main à sa casquette, et, saluant le maître du magasin de la Reine des fleurs :

— Monsieur, lui dit-il, en ma qualité de premier inscrit, je me trouve avoir la meilleure place du coupé.

— Je le sais, Monsieur, répondit M. Peluche.

— C'est, continua le jeune homme, une faveur du hasard, qui me permet de l'offrir à madame ou à mademoiselle, et je serai heureux si elle me fait la grâce de l'accepter.

Camille ouvrit la bouche pour remercier le jeune homme, mais M. Peluche ne lui en laissa pas le temps.

— Non, Monsieur, dit-il, ma fille prendra le coin et je me mettrai au milieu; ma fille et moi n'avons point l'honneur de vous connaître assez pour contracter envers vous des obligations.

— On ne contracte aucune obligation, Monsieur, envers un voyageur qui accomplit le devoir d'un homme bien élevé, en offrant sa place à une femme. Veuillez doL3 monter, Monsieur, et vous placer comme il vous conviendra; la place que vous laisserez sera la mienne.

Puis, se retournant vers le conducteur :

— Le garçon de l'hôtel vous a apporté mon portemanteau, Levasseur? luidemanda-t-il.

- Oui, monsieur Henri, répondit celui-ci, soyez tranquille.

— Merci, mon ami, dit le jeune homme.

— Oh ! il ne faut pas de remercîments pour cela; servir les autres, c'est un devoir; mais vous servir, vous, monsieur Henri, c'est un plaisir.

— Ce jeune homme, murmura M. Peluche, porte le nom du prétendant Ce doit être quelque aristocrate.

PAUlSIENS ET PROVINCIAUX 111

— Mon père ! fit Camille craignant que le jeune homme n'entendît ces paroles, et en serrant le bras de M. Peluche contre le sien.

Mais le jeune homme n'entendit point ou fit semblant de ne pas entendre.

— En voiture, messieurs les voyageurs pour Viliers-Cotterets ! En voiture !

— Montez, ma fille, et prenez mon coin, dit majestueusement M. Peluche.

Camille monta en jetant sur le jeune homme un regard timide qui semblait lui demander grâce pour le peu d'urbanité de son père.

Celui-ci sourit et s'inclina légèrement.

M. Peluche monta le second, trouva Camille installée dans la place qui lui était désignée et prit celle du milieu.

— Allons, monsieur Henri, montez, s'il vous plaît, dit le conducteur s'apprêtant à refermer la portière derrière lui et à monter à son tour dans le cabriolet qui couronnait la diligence.

— As-tu une place près de toi, Levasseur ? demanda le jeune homme.

— Comment, là-haut, dans mon cabriolet? demanda le conducteur étonné.

— Oui, là-haut.

— Certainement qu'il y en a une, et il n'y en aurait pas, qu'on vous en ferait 1 Comment donc, monsieur Henri...

— Eh bien, mon cher Levasseur, ferme la portière, dit le jeune homme en saisissant les courroies à

l'aide desquelles on parvenait à l'étage supérieur de la voiture; ton coupé est étroit, et je ne veux gêner personne.

Et, à ce dernier mot, il escalada les étroits escaliers de fer implantés dans la diligence , avec une dextérité et une prestesse qui indiquaient une étude approfondie de la gymnastique.

Le conducteur referma la portière.

— Vous conviendrez, mon père, dit Camille à M. Peluche, qui s'accommodait sans façon du coin laissé libre par l'ascension du troisième voyageur à l'étage au-dessus du sien; vous conviendrez que voilà un jeune homme d'une rare complaisance.

— Bon! dit M. Peluche; il ne faut pas lui en être reconnaissant, c'est pour fumer tout à son aise.

Camille eût bien voulu prendre la défense du jeune homme charmant, — qu'elle trouvait charmant, en effet; — mais, comme M. Peluche ne paraissait pas, sur ce point, être disposé à se rapprocher le moins du monde de son opinion, elle jugea qu'il était plus prudent de garder le silence.

D'ailleurs, que lui importait l'opinion que son père avait conçue et garderait, avec la ténacité qui lui était habituelle, de ce jeune homme qu'elle n'avait faii qu'entrevoir, et qu'elle ne reverrait probablement jamais, une fois qu'en abandonnant la voiture, elle se serait séparée de lui ?

Camille garda donc le silence, et, comme la nuit était belle, la brise fraîche mais douce, elle ouvrit la

glace, appuya son coude sur l'encadrement et se mit à rêver.

Mademoiselle Camille était une de ces hybrides devant lesquelles le jardinier s'arrête étonné et joyeux, en lui découvrant des qualités inattendues, des finesses de nuance inespérées. Placée dans une bonne pension, elle avait reçu, non-seulement une excellente éducation élémentaire, mais encore, toujours au point de vue commercial, on lui avait fait apprendre l'anglais et le dessin. Or, cette étude de l'anglais, qui eût dû se borner à une pratique suffisante de la langue pour parler couramment le patois du Times ou du Morning-Post, avec les jeunes misses et les élégantes ladies que le hasard pouvait conduire au magasin de la Reine des fleurs, Camille l'avait étendue à la lecture des poètes anciens et modernes de la Grande-Bretagne : Gray, Coleridge, Southey, Thomas Moore, et surtout Byron, dont, vers 1840, les œuvres étaient encore fort à la mode en France, lui étaient devenus familiers, et les romans deWalter Scott tenaient le premier rang, après les poètes que nous venons de nommer, dans sa petite bibliothèque. Quant au dessin, qui devait se borner, toujours dans un but commercial, à l'étude des fleurs, Camille lui avait donné une plus complète extension en ne faisant de la fleur qu'un détail, et en les encadrant toujours dans un cadre de son imagination, dont l'idée première lui était fournie soit par quelque description pittoresque de son romancier favori, soit par quelque création poétique de ses lakistes bien-aimés. Or,

comme ce n'était point cela qu'on demandait d'elle, Camille instinctivement, avait toujours caché, à ses maîtres d'abord, à ses parents ensuite, ce côté mystérieux de ses études. M. et madame Peluche avaient vu avec admiration Camille, à son retour de la pension, non-seulement dessiner les fleurs qui existaient, mais encore en inventer qui n'existaient pas; et leur admiration avait été jusqu'à l'enthousiasme, lorsqu'ils l'avaient entendue s'escrimer avec les rares visiteurs d'outre-Manche que la réputation de M. Peluche attirait vers le magasin de la Reina des fleurs, dans une langue que ni l'un ni l'autre n'entendaient, et cela, avec une facilité qui indiquait l'étude approfondie que Camille avait faite de cette langue. Il en résultait que tout ce que Camille demandait, au nom de son dessin et de son anglais, livres et papier-bristol , lui était accordé sans conteste, et que Camille n'avait qu'à dire, à quelque heure de la matinée ou de l'après-midi que ce fût : « Père, je vais étudier mon anglais ; mère, je vais étudier mon dessin, » en accompagnant cette annonce d'un baiser, toute vacance lui était accordée, et il n'y avait pas d'exemple que M. ou madame Peluche se fût inquiétée si Camille montait réellement pour la cause qu'elle avait dite ou pour tout autre raison.

Notre conscience d'historien nous force à dire une chose dont ne se doutaient point les parents de Camille : c'est que, la plupart du temps, la jeune iilie tirait du carton une feuille de bristol, taillait son

crayon dans l'intention de dessiner, et ne dessinait pas; ou choisissait un livre dans sa bibliothèque, ouvrait ce livre, et ne lisait pas.

Que faisait-elle donc?

Elle rêvait.

C'était encore un des points par lesquels la graciouse Camille s'écartait de son père et de sa bellemère, qui n'avaient jamais rêvé qu'en dormant, tandis qu'elle rêvait surtout tout éveillée.

A quoi rêvait-elle ?

Question insoluble. Il faudrait avoir seize ans soimême pour vous dire à quoi rêve une jeune fille de seize ans ; elle rêvait à ces paysages fantastiques dessinés dans son cerveau par la main vague de la fantaisie ; elle rêvait à ces massifs de fleurs idéales qui s'ouvrent fraîches et parfumées dans les jardins féeriques de l'imagination ; c'étaient chaque jour des Kdens nouveaux éclairés par des aurores dorées ou des crépuscules bleuâtres, tout frais éclos de la main de Dieu, qui n'y avait encore semé que les papillons et les oiseaux, et auxquels manquait le roi de la création, c'est-à-dire l'homme.

Et, en effet, quel homme parmi tous ceux qu'avait vus Camille, soit à sa pension, soit au magasin de la rue Bourg-l'Abbé, soit même dans ses promenades au bois de Vincennes ou à Romainville , quel homme eût été digne d'entrer dans ce paradis terrestre, de fouler ce gazon virginal, de respirer cette atmosphère fluide et transparente? aussi TÉden restait-il vide, etiamais, dans les paysages par lesquels

Camille essayait de matérialiser ses rêves, jamais une forme humaine n'était entrée.

Et maintenant, le lecteur ne sera pas étonné quand nous lui dirons, pour la seconde fois, que, tandis que M. Peluche s'accommodait pour dormir du mieux qu'il lui était possible dans son coin, Camille ouvrait la glace de son côté, passait son coude dans l'ouverture, appuyait sa tête sur sa main et se mettait à rêver.

A quoi rêvait-elle ? Créait-elle quelque Éden nouveau? Évoquait-elle quelque paradis inconnu?

Non ; elle se demandait tout simplement si M. Henri avait les yeux bleus ou noirs, et cette importante demande absorbait non-seulement toute son attention, mais encore toutes ses facultés.

M. Peluche, à qui la couleur des yeux de M. Henri était parfaitement indifférente, et qui probablement même avait complètement oublié M. Henri, M. Peluche, ayant trouvé une position confortable, dormait les poings fermés, et répondait par un ronflement sonore et uniforme aux hennissements variés des trois percherons gui traînaient la diligence.

COMMENT M. PELUCHE VIT, POUR LA PREMIERE FOIS, DES LAPINS DANS LA BRUYÈRE, DES PER- DRIX DANS LES CHAUMES ET DES ALOUETTES DANS LE CIEL

Nous ne saurions dire précisément jusqu'à quelle heure rêva Camille ; mais nous pouvons affirmer que M. Peluche ne se réveilla qu'au moment où les premiers rayons du soleil, passant au travers de la glace de la portière, vinrent se jouer sur ses paupières fermées.

Il pouvait être de einq à six heures du matin, c'est-à-dire l'heure à laquelle M. Peluche, en se réveillant, poussait le hum ! matinal avec lequel il réveillait quotidiennement madame Peluche.

Il n'y avait donc rien de changé aux habitudes du maître du magasin de la Reine des fleurs. Il avait dormi tout d'une traite, dans son coupé, les sept heures de sommeil qu'il avait l'habitude de dormir dans son lit, et qui, selon l'hygiène populaire, sont nécessaires à la santé de l'homme.

Si M. Peluche eût nourri sa veille des mêmes idées poétiques dont Camille avait bercé la sienne, il eût pu se croire, en se réveillant, dans un de ces

jardins enchantés qu'il avait entrevus dans ses fantastiques rêveries.

En effet, la brise matinale passait par fraîches bouffées, toute chargée des acres senteurs du thym, de la bruyère et du serpolet dont la terre était couverte, et aux branches élégantes desquels des gouttelettes de rosée tremblaient comme des millions de diamants dans chacun desquels le soleil levant allumait une paillette d'or. Au milieu de ce vaste tapis qui s'étendait comme un manteau violet sur la déclivité d'une colline, s'élevaient des touffes de genêts balançant leurs panaches jaunes, et des massifs de bouleaux aux feuilles tremblotantes et aux écorces argentées; plus loin, la forêt étendait le rideau de ses grands hêtres et de ses chênes touffus, à travers le feuillage desquels les rayons du jour n'avaient point encore pénétré.

M. Peluche, qui ne se rendait pas bien compte du lieu où il se trouvait, ouvrait de grands yeux ébahis qui témoignaient, par leur expression d'étonnement, de son hommage involontaire à cette virginité de la nature qui, pareille à celle des houris, renaît plus fraîche chaque matin.

Mais ce qui lui tirait surtout les yeux d'une façon toute particulière, c'étaient des quadrupèdes gris, avec de longues oreilles couchées sur leurs épaules et des queues blanches relevées sur le dos, qui sillonnaient ces bruyères, passant des touffes de genêts aux massifs de bouleaux, et vice versa, avec la rapidité de l'éclair. De temps en temps, l'un d'eux s'ar-

rêtait sur un tertre plus élevé, s'asseyait sur son derrière, redressait les oreilles, regardait passer la diligence et, s'effrayant probablement sans cause comme il s'était arrêté sans motif, frappait la terre du pied, et s'engouffrait dans un trou béant à la surface du sol.

Ces animaux, à la fois si alertes, si effrontés, si timides, M. Peluche finit par soupçonner que c'étaient des lapins, et Camille, qu'il consulta à ce sujet, le confirma dans son opinion.

M. Peluche, qui n'avait vu jusque-là que le lourd lapin de clapier, venait de voir, pour la première fois, cet éclair de chair et d'os qu'on appelle le lapin de garenne.

Cette vue le plongea à son tour dans une profonde rêverie; il se demanda comment le chasseur pouvait suivre ces mouvements si agiles avec assez de prestesse pour lâcher son coup de fusil, juste au moment où se trouvaient sur la même ligne le rayon visuel, le point de mire et le lapin.

Au bout de quelques instants de cette rêverie muette, M. Peluche secoua involontairement la tête, ce qui était un aveu tacite qu'il reconnaissait la difficulté du tir au lapin, surtout pour un homme qui commence à se livrer à cet exercice à l'âge de cinquante ans,

La voiture roulait rapidement, grâce à la pente

inclinée qu'elle suivait, et, laissant les bruyères

::ère elle, elle se trouva bientôt en plaine,

ou, pour mieux dire, sur une route bordée

d'arbres, ayant à sa gauche une plaine qui n'avait de limites que l'horizon, à sa droite, une autre plaine qui n'avait de limites que la forêt.

Cette plaine paraissait non moins sensible que le bouquet de bois et de bruyères que l'on venait de traverser, au réveil de la nature ; de longs carrés de sainfoin aux pyramides roses , de trèfle aux feuilles étoilées, de colza aux fleurs d'or se déroulaient sous les yeux des voyageurs, séparés les uns des autres par des champs moissonnés, dans lesquels il ne res- "liit que cette portion de la tige du froment, du seigle ou de l'avoine, qu'on appelle le chaume. Parmi ces tiges, coupées en brosse à six pouces de terre, M. Peluche vit, se hâtant de passer d'un carré de prairie artificielle dans l'autre, des bandes de cinq ou six oiseaux qui couraient avec une si merveilleuse agilité, que M. Peluche se refusait à croire que de simples bipèdes pussent arriver à cette vitesse de locomotion; et, comme pour les mieux voir, M. Peluche sortait non-seulement la tête, mais tout l'avant-corps, par l'ouverture de la portière, et que ces oiseaux, effrayés, s'envolèrent, et en quelques secondes disparurent à ses yeux, il s'avoua tristement à lui-même que, si la chasse au lapin lui paraissait difficile, la chasse à la perdrix lui paraissait impossible, même avec un fusil de quatre mille francs .

De temps en temps, l'attention de M. Peluche était détournée par une alouette en retard pour faire son harmonieuse prière, et qui, réparant le

temps perdu, s'élançait tout à coup de la terre et montait verticalement en battant des ailes et en chantant à gorge déployée, jusqu'à ce quelle ne parût plus qu'un point lans l'éther, que son chant ne fût plus qu'un faible gazouillement, et qui tout à coup retombait, plus rapide encore qu'elle ne s'était élevée, ne retrouvant pour ainsi dire ses ailes qu'à trois ou quatre pieds du sol, où elle disparaissait entre deux mottes de terre, grises comme elle.

M. Peluche, pour qui tout cela était nouveau, cmi n'avait franchi les barrières de Paris qu'avec sa fille et dans les courtes promenades que nous avons signalées, s'étonnait à tous les signes que la nature donnait de sa vie multiple et de sa féconde et incessante animation. Dans son naïf étonnement, il montrait à Camille les perdreaux piétant dans les chaumes et les alouettes se perdant dans les nues, comme il lui avait montré les lapins jouant aux quatre coins avec les massifs et les buissons ; et chacune de ces démonstrations était suivie de ces mots menaçants dont M. Peluche, dans son for intérieur, ne se dissimulait point la forfanterie :

— Ah! si mon fusil n'était pas dans sa boîte!

Quant à Camille, elle suivait les démonstrations de son père et écoutait ses doléances avec une distraction qui prouvait, malgré le sourire complaisant sous lequel elle essayait de la dissimuler, que son esprit était préoccupé de tout autre chose que les lapins, les perdreaux et les alouettes qui mettaient M. Peluche hors de lui.

Au milieu de ces émotions, on arriva au fond de la vallée de Vauciennes, d'où l'on ne peut sortir qu'en gravissant une montagne assez rapide pour que le conducteur, autant pour le soulagement de ses chevaux que pour le dégourdissement des jambes des voyageurs, ne manque point de proposer à ces derniers d'accomplir l'ascension à pied.

Levasseur vint donc faire à M. Peluche et à Camille la proposition accoutumée ; mais M. Peluche, se rappelant le jeune homme charmant et ne doutant point qu'il ne profitât de l'occasion pour essayer de renouer avec Camille une conversation qu'il avait, à son avis, si prudemment interrompue, répondit aigrement qu'il avait payé seize francs pour que lui et sa fille fissent la route en voiture et non à pied. Le conducteur salua, et, comme on approchait du lieu de destination, ainsi qu'on le dit en style de vovage, et que c'est au lieu de destination que se distribuent les pourboires, il se contenta de dire :

— Oh ! comme il vous plaira ; on ne force personne; d'ailleurs, du haut de la montagne, vous pourrez voir Villers-Cotterets : nous arrivons.

Tant mieux, fit majestueusement M. Peluche.

Puis, tirant sa montre :

— C'est notre droit, dit-il, attendu que nous devons être à Villers-Cotterets à huit heures et qu'il est sept heures un quart.

Et il se renfonça dans son coin, sans faire attention au désappointement de Camille, qui espérait

PARISIENS ET PROVINCIAUX l'23

Lien profiter de l'occasion pour s'assurer si M. Henri avait les yeux noirs ou les yeux bleus.

La voiture gravit la montagne comme si elle eût Clé traînée par des bœufs, et Camille, pendant cette montée, se laissa distraire un moment de sa préoccupation en admirant l'adorable paysage qui se déroulait sous ses yeux. En effet, elle avait au premier plan toute la vallée de Vauciennes, couverte d'aunes rougissant aux premières brises de l'automne, et sillonnée par une petite rivière qui, au milieu de cette pure atmosphère du matin, tordait son cours limpide et gracieux, s'assombrissant lorsqu'il passait sous le feuillage épais des arbres de la rive, et se dorant et s' empourprant, au contraire, lorsqu'il se trouvait en contact avec les rayons du soleil. Au second plan s'étendait l'étang de Wualu, couvrant toute la largeur de la vallée et s'allongeant, comme un lac d'argent en fusion, sur une longueur d'un quart de lieue, avec son moulin pittoresque qui semblait sortir de l'eau d'un côté , du feuillage de l'autre, et lui servir de digue, tandis qu'à l'horizon courait une chaîne de petites collines couronnées par l'extrême masse verte de la forêt, et dont l'une portait, comme une aigrette de granit, la fière et pittoresque tour de Vez, débris féodal du xve siècle.

Cette vue fit une telle impression sur l'esprit de Camille, qu'au milieu de ses paysages rêvés, elle examina pour la première fois jusque dans ses moindres détails ce paysage réel, mais qui, pour être le fils de la nature, n'en était pas moins digne de

prendre place parmi les enfants de son imagination.

On arriva enfin au sommet de la montagne, et, tandis que la voiture s'arrêtait pour laisser souffler les chevaux et donner aux voyageurs le temps de reprendre leurs places un moment abandonnées, Camille et M. Peluche purent, en effet, distinguer à l'horizon la petite ville, terme momentané, ou plutôt avant-dernière étape de leur voyage, qui semblait un nid de maisons blanches au milieu d'une immense touffe de verdure.

— Ah! dit Camille, voilà sans doute Villers- Cotterets, la patrie de Demoustier.

— Qu'est-ce que c'est que cela, Demoustier ? demanda M. Peluche.

— L'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie, un poëte.

M. Peluche ne répondit rien; mais il allongea les lèvres de manière à faire comprendre à sa fille que, si| Villers-Cotterets n'avait point d'autres titres à sa considération, ce n'était pas la patrie de l'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie qu'il choisirait pour sa résidence quand le moment serait venu pour lui de se retirer des affaires.

Après cinq minutes de repos, la voiture se remettait en route.

Nous sommes obligé de la devancer, attendu qu'au moment même où elle se remettait en route, il se passait à l'hôtel de la Croix d'or, où elle était attendue à huit heures précises, une scène dont nous

avons besoin de dire ici quelques mots, pour ne point entraver plus tard notre récit, par des détails qui sembleraient peut-être faire longueur, n'étant point à leur place.

Disons donc, hic et nunc ce qui se passait à l'hôtel de la Croix d'or.

COMMENT LA GOURMANDISE PEUT AMENER LES ACCIDENTS LES PLUS GRAVES ET TERNIR LES PLUS BELLES QUALITÉS

L'hôtel de la Croix d'or, situé à l'extrémité de la rue de Soissons, du côté de la ville opposé à celui par lequel arrivait la diligence de Paris, était tenu par un brave et excellent homme nommé Martineau, fort connu par des talents culinaires qu'appréciaient à leur mérite les voyageurs qui, faisant la route de Paris à Laon et de Laon à Paris, s'arrêtaient chez lui pour déjeuner à onze heures du matin, ou pour dîner à cinq heures de l'après-midi.

Mais, quelle que fût l'exactitude des conducteurs de ces deux respectables pataches, elles étaient moins précises à s'arrêter à la porte de l'hôtel de la Croix d'or, que n'était exact à paraître sur son seuil un grand chien braque, au poil marron, à la jambe fine

et musculeuse, aux longues oreilles pendantes, aux yeux pleins de flammes, étincelant dans la demiteinte comme des émeraudes. En effet, à peine la dernière vibration de l'horloge de la cuisine s'étaitelle éteinte, que maître Figaro — c'était son nom — entrait calmement dans la cuisine, jetant un regard oblique sur la broche et se glissant de biais dans la salle à manger où la table était dressée pour les voyageurs.

à, il attendait, humblement caché dans le coin le plus obscur.

Lorsque les voyageurs, descendus de la diligence, étaient entrés à leur tour dans la salle à manger et avaient pris leur place autour de la table, on voyait Figaro portant à sa gueule un petit paillasson de nattes taillé en rond, qu'il déposait à terre à une certaine distance des convives et sur lequel il s'asseyait avec une suprême gravité, s'arc-boutant sur ses jambes de devant, aussi immobile que le sphinx du mont Cythéron, prêt à poser sa mortelle énigme aux touristes antiques qui se rendaient de Delphes à Thèbes.

Cette marque de bonne éducation et de courtoise déférence manquait rarement de prévenir les touristes modernes en faveur de Figaro. On lui faisait quelques avances auxquelles il répondait par un petit grognement et en passant une langue de quinze centimètres sur son nez et sur ses lèvres, puis commençait avec les nouvelles connaissances un marivaudage qui avait pour résultat final que tous les os

PARISIENS ET PROVINCIAUX i 27

de poulet et de lapin, toutes les assiettes et tous les plats mal nettoyés étaient offerts à Figaro, lequel se gardait de rien refuser, et, les yeux pleins de tendresse, le ventre rebondi, riant du rire des chiens, la queue agitée du frémissement de la reconnaissance, reconduisait les voyageurs jusqu'à la voiture et leur souhaitait un hon voyage par des aboiements réitérés.

Cette petite comédie se renouvelait deux fois par jour, c'est-à-dire, comme nous l'avons indiqué, de onze heures à midi et de cinq à six heures du soir, sans que jamais M. Martineau ou son fils Auguste se fût aperçu que Figaro eût manqué aux devoirs de l'hospitalité.

Mais, excepté dans cette bonne maison de l'hôtel de la Croix d'or, où il trouvait une si bienfaisante et si grave réception, et où il avait, nous ne dirons pas la délicatesse, mais l'intelligence de tout respecter, gigots tournant à la broche, poulets courant sur le fumier, oies et canards barbotant dans la mare, Figaro, disciple de Babeuf et de M. Proudhon, n'avait aucune idée morale de la propriété. Pour combler cette lacune de sa conscience, les plus sévères corrections avaient été impuissantes. Et remarquez bien que nous ne parlons pas seulement des corrections paternelles que lui administrait son maître, neveu de Martineau, et qui se bornaient à une quantité plus ou moins nombreuse de coups, plus ou moins vigoureusement appliqués, selon la gravité de la faute, mais encore des accidents auxquels l'ex-

posait cette vie plus que vagabonde, et des représailles terribles qu'exerçaient parfois contre lui les personnes lésées dans leurs intérêts par son insatiable gloutonnerie.

Ainsi, Figaro, plein de qualités cynégétiques, Figaro arrêtant comme un pieu, rapportant un œuf sans le casser, ramassant sur le parquet le mieux ciré une pièce de six liards, Figaro, par suite de la boulimie dont il était atteint, n'avait jamais pu s'habituer à rapporter la première pièce de gibier que tuait son maître : si cette pièce était une bécassine, une caille ou un perdreau, elle était avalée sur place, et le chasseur, tant la chose était faite lestement, n'avait pas même la consolation d'entrevoir le bout de la queue; si c'était un lapin ou un lièvre, Figaro se précipitait sur lui, l'emportait à fond de train dans quelque pli du sol, dans quelque garenne impénétrable, dans un fourré quelconque, enfin, assez éloigné de son maître pour avoir dévoré le lapin tout entier, ou la moitié du lièvre au moins, avant que le fouet vengeur eût eu le temps de se mettre en communication avec ses côtes ; puis, reconnaissant qu'il avait commis une faute, il venait, après mille tours et détours, offrir son échine au châtiment mérité. — Ce premier mais inévitable épisode de la chasse accompli, tout se passait à merveille, et Figaro rapportait la seconde pièce de gibier avec une rare délicatesse de gueule si c'était un oiseau, et n'en détachait pas un poil si c'était un lièvre ou un lapin. Or, nous avons dit que la gloutonnerie de Figaro

lui avait valu de graves accidents ressortant de son propre vice, et de sévères corrections de la part de ceux aux dépens desquels ce vice s'exerçait.

Ainsi une fois qu'il chassait avec son jeune maître dans ces mêmes marais de Wualu, que Camille avait entrevus en passant et qui avaient fait son admiration, le premier coup de fusil que le chasseur eut 1 occasion de tirer fut sur une bécassine, qui tomba derrière un tas de fagots haut d'un mètre et long de trois, provenant d'une coupe d'aunes que le meunier de Wualu venait de faire , et contre lequel un faucheur, qui était allé prendre son repas, avait laissé sa faux, dont on voyait le manche dépasser le sommet.

Un chien moins leste, moins vigoureux et surtout moins glouton que Figaro eût pris la peine de faire de tour des fagots; mais lui ne connaissait point ces sortes de tempéraments. Il prit son élan et sauta par-dessus l'obstacle comme un cheval de course, dans un steeple-chase, saute par-dessus une barrière.

Mais à peine l'imprudent sauteur eut-il disparu derrière les fagots, qu'il poussa un cri de douleur, et son maître, à son grand étonnement, ne lui vit point relever la tête.

Il courut aussitôt au tas de fagots ; mais, plus prudent que Figaro, il le contourna.

La malheureuse bête était tombée sur la pointe de la faux qui lui avait percé le cou de part en part ; heureusement, les muscles seuls étaient offensés ;

l'artère était sauve, et ni le larynx ni l'œsophage n'étaient atteints.

A trois pouces de son museau était la bécassine tuée, que Figaro, à son grand regret, ne pouvait atteindre, et sur laquelle il fixait un œil flamboyant plus encore de convoitise que de douleur, quoique de sa blessure le sang ruisselât comme d'une fontaine.

Le maître du chien commença par ramasser l'oiseau et par le mettre dans son carnier, opération qui fit faire à Figaro un tel mouvement de dépit, qu'en relevant la tête, il se désembrocha tout seul. Gomme Épaminondas, il avait arraché lui-même le fer de sa blessure.

Le pansement dès lors devint parfaitement facile : Figaro fut lavé à l'eau fraîche de la rivière voisine ; le mouchoir de poche de son maître lui servit de tampon, sa cravate de bandage, et il continua de chasser tout le reste de la journée comme si aucun accident ne lui fût arrivé.

Inutile de dire que sa blessure, si grave qu'elle fût, n'avait nullement influé sur son appétit, et que la première pièce, qui, comme nous l'avons dit, était une bécassine, lui ayant échappé, la seconde, qui était un râle de genêts, passa comme une lettre à la poste.

ne autre fois, ayant vu à la porte d'un boucher nommé Mauprivez — c'était particulièrement avec les bouchers et les charcutiers que Figaro faisait ses plus mauvaises affaires — ayant vu, disons-nous, à

parisiens et provinciaux 13i

la porte d'un boucher ua cœur de mouton pendu à un croc, sans plus songer au croc auquel était attaché ce cœur que le poisson ne -songe à l'hameçon auquel se tord le ver, l'imprudent avait sauté sur le morceau de viande convoité et était resté pendu au croc par le palais.

Le boucher, aux cris poussés par le patient, était sorti avec une lanière, et, jugeant la punition du croc insuffisante, il avait fustigé d'importance le pendu; après quoi, il l'avait, en le soulevant à brasle-corps, dépendu et remis sur ses pattes.

Mais, en le soulevant, il avait fait tomber du même croc le cœur de mouton, cause première de l'événement.

A peine sur ses pattes, Figaro s'était précipité sur le cœur de mouton et l'avait emporté, laissant le boucher si ébahi, qu'il n'avait pas même songé à le poursuivre.

Ces désagréments, qui retombaient presque toujours sur le père Martineau, dans l'hôtel duquel se réfugiait le coupable à chaque nouveau délit qu'il commettait, comme dans un lieu d'asile inviolable, avaient poussé le maître de la Croix d'or à exiger, de son neveu Georges Martineau, le sacrifice de son chien. Martineau le neveu, en conséquence, tout en regrettant dans Figaro des qualités essentielles à l'endroit de la chasse, avait autorisé son oncle à traiter, pour lui et en son nom, de la vente de Figaro avec le premier amateur qui se présenterait, le lais-

sant absolument maître des conditions et du prix de cette vente.

Or, cette digression, qui nous paraissait absolument nécessaire, étant terminée, nous croyons utile de revenir à la diligence et aux voyageurs qu'elle contenait, sans toutefois abandonner Figaro avec lequel nous sommes loin d'en avoir fini.

Donc, au moment même où, après avoir gravi la montagne de Vauciennes, et avoir laissé un instant souffler ses chevaux, Levasseur, d'un vigoureux coup de fouet, remettait en branle sa lourde machine, Figaro, poursuivi cette fois non plus par un boucher, mais par un charcutier, se précipitait dans la cuisine de la Croix d'or, tenant un jambonneau entre ses dents, et emportant dans le gras de sa cuisse un couteau que le charcutier lui avait lancé dans sa fuite et dont le manche et la moitié de la lame tremblaient hors de la blessure.

Figaro s'élança dans la chambre à coucher, se glissa sous le lit et se mit à y dévorer son jambonneau, sans plus s'inquiéter de son train de derrière que s'il eût été piqué par une épine de rose.

Un instant après, le charcutier apparut tout essoufflé sur le seuil de la cuisine.

— Eh bien, dit-il en se croisant les bras et en regardant le père Martineau, qui, d'un air innocent, piquait un fricandeau, en voilà une canaille finie que votre Figaro ! Gomment ! ce n'est point assez de m'emporter mes jambons, il m'emporte aussi mon couteau ! Ah I mais, ah ! mais c'est trop fort, cela 1

— D'abord, dit d'une voix conciliante Martmeau, qui tenait à se mettre hors de cause, d'abord, compère Baccuet, Figaro n'est point à moi, c'est à mon neveu Georges.

— Allons donc ! allons donc ! Pourquoi ne se sauve-t-il pas chez votre neveu Georges, alors? pourquoi se sauve-t-il ici ? Les chiens, cela a de la connaissance, voyez- vous; cela se sauve chez ceux qui les protègent. Or, vous ne direz point que Figaro n'est pas chez vous, compère. Je l'y ai vu entrer, le filou!

— Je ne nie rien, mon cher Baccuet, dit le père Martmeau. Je ne nie rien, et la preuve, c'est que je vais reprendre votre tranche-lard à Figaro et vous le rendre.

— Et mon jambonneau, me le rendrez- vous ?

— Ça, je ne puis pas vous en répondre, car il ne doit pas en rester grand'chose à cette heure; mais je puis vous le payer.

— Me le payer ! me le payer I on n'est point à cela près d'un jambonneau, compère. Non, répliqua le charcutier, vous payerez une bouteille de bon vin de Bourgogne, et tout sera dit. Des jambonneaux, il y en a encore à la maison, Dieu merci ! et même des jambons.

— Puisque vous le prenez comme cela, compère, — c'est-à-dire en bon garçon, — je vous dirai, comme je le dirais en confession à notre pauvre abbé Grégoire, s'il vivait encore, que j'en ai par-dessus la tête, de cegredin de Figaro. Ce n'estpas qu'il vole jamais

rien ici, non. On croirait, comme vous le disiez tout

à l'heure, qu'il a la connaissance, quoi !

— Il l'a, compère, il l'a !... Ne croyez point qu'il ne sait pas ce qu'il fait, le gueusard ; il le sait bien, allez ; et la preuve, c'est qu'il se cache. Un chien qui n'a rien à se reprocher, c'est comme un honnête homme, cela ne se cache pas ! Où est-il, je vous le demande ?... — Figaro ! Figaro î mon petit Figaro î... — Oh ! il n'y a pas de danger qu'il montre le bout de son nez seulement !

— Attendez, compère, attendez. Tandis qu'Auguste descendra à la cave pour nous chercher une bouteille de vieux beaune, je vais tâcher de vous rattraper votre couteau d'abord. — Tu entends, Auguste? une bouteille de beaune première.

Et le père Martineau entra dans la chambre où s'était, comme nous l'avons dit, réfugié Figaro.

— Tu entends, Auguste? répéta le compère Baccuet.

— Oui, papa, oui, compère, répondit un jeune homme d'une vingtaine d'années qui, debout devant les fourneaux, le bonnet de coton sur l'oreille, le tablier coquettement relevé et le couteau passé dans la ceinture, tournait un roux exhalant déjà un parfum d'oignon du meilleur augure pour la sauce dont il devait être le principal condiment. Aussitôt que j'aurai mouillé mon roux, j'irai. Vous savez bien, compère Baccuet, qu'on ne laisse pas sur le fourneau un roux à moitié fait.

— Oui, mon garçon, oui, je sais cela, répondit le charcutier. Et tu seras le digne fils de ton père.

— Faut espérer, compère Baccuet, faut espérer, fit en se rengorgeant le jeune émule de Vatel et de Carême.

— Auguste ! cria le père Martineau de sa chambre à coucher, est-ce que tu ne peux pas m'envoyer Tom Pouce?

— Pour quoi faire, papa ?

— Pour s'allonger sous le lit et aller chercher le couteau du compère Baccuet.

— Impossible, papa! Il tient le cheval de M. Henri de Norloy, qui est tout attelé au tilbury, et ce n'est pas un bidet qu'il faut laisser seul, celui-là.

En effet, par l'encadrement de la porte, on voyait dans la cour un groom gros comme le pGing, qui, en se haussant sur la pointe de ses bottes à retroussis, tenait par le mors un beau cheval bai attelé à un élégant tilbury.

L'exiguïté de sa taille lui avait valu de la part du facétieux père Martineau le sobriquet de Tom Pouce.

— Et bien, dit Baccuet, qui tenait à rentrer dans la possession de son couteau, et qui, d'ailleurs, était d'un naturel obligeant, je vais le tenir, moi, le cheval de M. Henri.

Et, descendant les quatre marches qui conduisaient de la cuisine dans la cour :

— Allons, jeune groom, dit-il en prononçant le mot comme il s'écrit, allez donner un couo de main à M. Martineau qui vous appelle.

— Oui, corne hère! dit le père Martineau, qui avai* entendu le maître de l'enfant l'appeler ainsi, et qui, à ces deux mots, avait vu l'enfant se hâter d'accou rir.

— Hère 1 am, sir, répondit gaiement le petit bonhomme en abandonnant la bride du cheval au compère Baccuet.

— Toi, tirer couteau de la cuisse à Figaro, dit celui-ci, qui était au bout de son anglais et qui lui substituait le patois nègre.

— I do not understand, répondit le groom en regardant le père Martineau de son œil intelligent mais interrogateur.

— Tom vous dit qu'il ne comprend pas ce que vous lui demandez, papa, cria de son fourneau, et en continuant de tourner son roux, Auguste, lequel avait retenu quelques mots d'anglais interceptés à des voyageurs d'outre-Manche qui n'entendaient pas le français.

Puis, au groom:

— Under the betl cria-t-il.

Tom comprit que cela voulait dire : Sous le lit, quoique Auguste, dans son anglais fantaisiste, eu* substitué un t au d, dernière lettre du mot bed.

Il se fourra en conséquence sous le lit, vit un cou teau qui sortait à moitié de la cuisse de son ami Figaro, avec lequel il était dans les meilleurs termes, jugea que la cuisse d'un chien n'était pas la gaine naturelle d'un couteau, prit l'arme par le manche e

tira à lui, en poussant ce cri de triomphe que le jockey anglais répète à tout propos:

— AU right!

Figaro répondit à ce cri de triomphe par un gémissement de douleur, mais n'en continua pas moins de ronger l'os de son jambon, dont la chair avait déjà disparu.

Le père Martineau prit le couteau de la main de Tom, qui, de son côté, alla, en s'époussetant, reprendre la bride de la main du compère Baccuet.

— Voilà votre tranche-lard, compère, dit le maître de l'hôtel de la Croix d'or, en rendant au charcutier son couteau, après l'avoir consciencieusement et au préalable essuyé à son tablier de cuisine.

— Et voici la bouteille de beaune première, dit Auguste en posant, en effet, une bouteille de vin de Bourgogne et deux verres sur la table de cuisine.

— Par ma foi! dit Baccuet en passant son couteau dans le cordon de son tablier, tandis que le père Martineau, versant le vin, emplissait le verre de son compère bord à bord et le sien seulement à moitié; par ma foi! puisque vous êtes disposé à vous défaire de Figaro, vous devriez bien le colloquer à M. Henri; c'est un bon jeune homme qui en aurait bien soin, de votre Figaro, si vieux qu'il soit.

— Vous savez bien que M. Henri n'est pas chasseur, compère.

— Et bien, alors, à M. Madeleine; vous ne direz point qu'il n'est pas chasseur, celui-là, un gaillard

qui vous coupe à balle franche un écureuil en deux, au moment où il saute d'un arbre sur un autre.

— Je lui en ai déjà parlé; mais il le connaît, le brigand ! ce qui ne l'aurait pas empêché de le prendre, s'il n'avait déjà toute une meute, car il sait qu'au bois et à la plaine, c'est une crâne bête. Eh ! tenez, l'autre jour, continua le père Martineau en baissant la voix, est-ce qu'il n'a pas, en chassant tout seul la nuit, étranglé un chevreuil magnifique? Il est venu ici tout couvert de sang. J'ai dit à Auguste : « Il aura fait quelque coup dans la forêt, suisle. » Auguste l'a suivi ; il l'a mené droit au chevreuil, dont il n'avait mangé que le cou et une épaule, de sorte que l'on a pu en sauver le filet, une gigue de devant et les deux cuissots de derrière. C'était sur la garderie du père Bochet, qui en a eu vent et qui m'a prévenu que, s'il trouvait Figaro chassant dans la forêt , seul ou accompagné , il tirerait dessus comme sur un loup enragé. — Tu entends cela, Figaro, te voilà prévenu. Tiens-toi bien !

A ce moment, on entendit des claquements de fouet annonçant que la diligence attendue était en train de tourner l'angle de la rue de Soissons.

A ce bruit, le père Martineau s'empressa de trinquer avec le compère Baccuet, et de vider son verre, tandis que Tom, sortant de la cour avec le tilbury, allait se ranger contre la muraille de la rue, laissant tout le pavé libre au pesant véhicule oui, avec un bruit assourdissant de fouet, de roues

et de chaînes, vint stopper devant la porte de l'hôtel de la Croix d'or.

A peine la voiture arrêtée. Levasseur descendit du cabriolet pour ouvrir la portière du coupé de la diligence à M. Peluche et à mademoiselle Camille.

Derrière lui descendit M. Henri, salue par les hourras joyeux de Tom.

Le jeune homme se trouva, soit hasard, soit calcul, toucher terre juste au moment où Camille, voyant s'ouvrir la portière de son côte, sautait guR le pavé légère comme une bergeronnette, mais confuse de se trouver face à face avec le jeune homme dont le souvenir l'avait préoccupée toute la nuit; elle se retourna vivement. M. Henri s'avança pour aider M. Peluche, moins léger qu'elle, à descendre à son tour.

Cette courtoisie du jeune homme, on a déjà pu le voir, n'était point du goût de M. Peluche; aussi descendit-il en grommelant; ce que voyant, M. Henri salua respectueusement les deux voyageurs, et, convaincu — à son grand regret — qu'il n'y avait pas moyen de lier conversation avec cet ours, que le hasard avait fait père d'une gazelle, il se retourna vers Tom en demandant en anglais :

— AU are well down there?

— Yessir, répondit l'enfant, ail rightl

— And so let us aicay, continua le jeune homme en prenant les guides des mains du groom et s'asseyant près de lui avec un mouvement visible de dépit

Et, levant sa casquette pour saluer une dernière fois les deux voyageurs, il excita par un petit clappement de langue son cheval, qui partit au grand trot et prit la route qui, bifurquant à un demi-kilomètre de l'hôtel de la Croix d'or, conduit par l'un de ses embranchements à la maison neuve du chemin de Soissons et par l'autre au village de Dampleux, et subséquemment au hameau de Vouty, où M. Peluche se rendait incognito pour surprendre son ami Madeleine.

— Qu'a donc dit en anglais ce monsieur à son domestique? demanda M. Peluche à Camille.

— Il lui a demandé si tout le monde se portait bien là-bas!

— Où, là-bas?

— Je n'en sais rien, mon père

, — Et le domestique, qu'a-t-il répondu?

— Il a répondu : Oui, monsieur, tout va bien.

— Il me semble qu'il a encore dit autre chose?

— Il a dit : Alors, en avant! Et il est parti.

— Hum! fit M. Peluche en jetant un regard de côté sur le tilbury, qui s'éloignait rapidement en soulevant un nuage de poussière.

— Il avait les yeux bleus! murmura Camille, dont les doutes étaient enfin fixés, et qui trouvait que rien n'était plus beau au monde que des yeux bleus sous des sourcils et des cheveux noirs.

OU M. PELUCHE OBTIENT LES MEILLEURS REN- SEIGNEMENTS SUR MADELEINE ET SUR M. HENRI

En voyant M. Peluche dans une tenue de chaise si complètement fashionable, et en ne lui voyant pas de chien, le père Martineau et le compère Baccuet échangèrent un signe d'intelligence.

L'hôtelier , comme c'était son devoir , mit son bonnet à la main, et, s'approchant de M. Peluche :

— Y a-t-il quelque chose pour le service de monsieur et de mademoiselle? demanda-t-il.

— Beaucoup de choses, répondit M. Peluche avec le ton rogue que lui avait inspiré les attentions de son compagnon de voyage pour Camille. Beaucoup de choses!

— Une seule, dit en souriant la jeune fille.

— Alors, dit le père Martineau, nous allons d'abord servir mademoiselle. Que désire-t-elle?

— Une chambre et de l'eau pour réparer les désordres d'une nuit de voiture, Monsieur.

— Marguerite, cria le père Martineau, le numéro 1 à mademoiselle.

— As-tu faim? demanda M. Peluche à sa fille.

— Moi, mon père? répondit Camille. Je ne sais pas.

— Comment, tu ne sais pas?

— Pardon, mon père; mais j'étais distraite, je n'ai pas entendu ce que vous me demandiez.

— Je te demande si tu as faim?

— Ne nous a-t-on pas dit que nous arriverions pour le déjeûner?

— Oui ; mais il y a, nous a-t-on dit aussi, Jne heure de voyage au moins ; puis il faut se procurer une voiture, débattre le prix, attendu qu'en province, on croit que c'est pain bénit de voler les Parisiens ; cela nous prendra bien une autre heure, et je crois qu'il ne serait pas mal de nous garnir l'estomac d'une bonne tasse de café.

— Eh bien, va pour une tasse de café, père.

— Tu ne te feras pas attendre, Camille»

— Non, père, sois tranquille.

Et Camille disparut dans l'escalier.

— Hum! fit M. Peluche se retournant vers l'hôtelier, je disais donc...

— Vous disiez que vous aviez une heure de voyage au moins; il paraît que monsieur va dans nos environs.

— Je vais au village de Vouty. Connaissez- vous cela, monsieur l'hôtelier ?

— Je crois bien que je connais cela ! c'est à une demi-lieue d'ici; mais, comme il y a beaucoup à monter, oui, il vous faut une heure et une bonne heure.

— Alors, si vous connaissez le village, vous de vez connaître ceux qui l'habitent.

— Depuis le garde champêtre jusqu'au maire, et. si je peux vous renseigner. ..

— Connaissez-vous un nommé Madeleine ?

— M. Gassius?

— Justement, M. Cassius.

— Si je le connais; je le crois bien ! Oui, Monsieur; oui, Monsieur, j'ai cet honneur-là, de le connaître.

— Diable ! il paraît qu'il est considéré dans le pays, le sieur Cassius!

— Oh! quant à cela, Monsieur, oui, et il le mérite grandement, d'être considéré. Aux dernières élections, il a refusé d'être maire.

- D'être maire ?

— Oui, Monsieur, d'être maire.

— Vous ne m'étonneriez point alors, dit M. Peluche en jetant un regard de côté sur son bonnet à poil et sur son sabre, vous ne m'étonneriez point en me disant qu'il occupe un grade dans la garde nationale.

— Ah ! s'il n'occupe pas un grade dans la garde nationale, c'est qu'il n'a pas voulu. 11 n'a qu'à dire un mot, il sera commandant de la garde nationale de tout l'arrondissement ; est-ce pas vrai, compère? lit Maitineau se retournant vers le charcutier, qui écoutait la conversation debout et immobile contre la table de la cuisine.

— C'est si vrai, répondit le compère Baccuet, que, quand notre capitaine, M. Jules Creton, a été nommé, il a dit: « C'est bon, j'accepte, mais c'est si

M. Cassius refuse. » C'est pourtant un rude capitaine que M. Jules Creton ; il nous laisse faire tout ce que nous voulons !

— Eh bien, mon ami, dit M. Peluche, qui vit qu'il pourrait se risquer et que son honorabilité n'aurait point à souffrir de la connaissance de Madeleine, je ne vous cacherai pas plus longtemps que c'est chez M. Cassius que je vais.

— Alors, bon ! vous en avez pour quelque temps a être des nôtres. C'est un charmeur, M. Cassius. On sait quand on entre chez lui, on ne sait pas quand on en sort.

— Eh bien, je serai donc plus savant que les autres, moi, et je puis vous dire d'avance, mon cher monsieur, que, dans quinze jours, vous me verrez repasser.

Le père Martineau secoua la tête, geste dénégateur qui fut imité par le compère Baccuet.

— Messieurs, fit orgueilleusement M. Peluche, quand on est dans le haut commerce et que l'on fait pour plus d'un million d'affaires par an, on ne peut donner plus de quinze jours à ses plaisirs; d'ailleurs, ajouta M. Peluche en allongeant dédaigneusement les lèvres, je doute que les plaisirs que je goûterai chez mon ami Madeleine me fassent oublier les plaisirs de la capitale du monde civilisé.

— Vous êtes chasseur, n'est-ce pas, Monsieur? demanda le père Martineau.

M. Peluche fit un mouvement de tête et d'épaules

etjeta un regard sur son accoutrement, qui voulait dire : « Il me semble que cela se voit de reste. »

— Vous êtes pêcheur ï

— Je puis le devenir... J'ai de grandes aptitudes à tous les exercices du corps.

— Vous êtes cavalier?

— Hum! hum!... c'est-à-dire je l'ai été dans ma jeunesse. Nous avons, à côté de Paris , un village nommé Montmorency, qui a été habité, vous ne l'ignorez point, par le philosophe de Genève, par le grand Jean- Jacques Rousseau, et où j'allais quelquefois le dimanche.

— Et c'est là que vous avez pris des leçons d'équitation ?

— Justement.

— Eh bien, chasse, pêche, chevaux, continua l'hôtelier de la Croix d'or, vous trouverez tout cela chez M. Madeleine.

— Gomment! s'écria M. Peluche, qui marchait d'étonnement en étonnement, avec quinze cents francs de rente, deux mille tout au plus, Madeleine a des chasses, des pêches, des chevaux?

— S'il n'en a pas, ses amis en ont ; c'est absolument la même chose.

— Madeleine a des amis qui ont des chevaux, des terres et des étangs ?

— Sans doute. Ainsi, par exemple, ce jeune homme qui est venu avec vous dans ma diligence...

— C'est à vous la diligence ? interrompit M. Peluche. Je vous en fais mon compliment.

— Oui; n'est-ce pas qu'elle secoue bien? Mais il faut ça pour l'hiver, dans les mauvais chemins, c'est solide. Eh bien, ce jeune homme qui est venu avec vous dans ma diligence, et qui était attendu ici par son groom, son tilbury et son cheval, c'est un ami de M. Madeleine.

— M. Henri ! s'écria Camille, qui, ayant fini sa toilette, était descendue de sa chambre, s'était approchée du groupe de causeurs sans être remarquée, et qui venait d'entendre ce qu'avait dit le père Martineau ; M. Henri est un ami de M. Madeleine ?

Puis, s'apercevant qu'elle avait peut-être mis un peu trop de feu dans la question :

— Ne trouves-tu pas, père, ajouta-t-elle d'une voix de laquelle elle essayait inutilement de chasser l'émotion, ne trouves-tu pas que c'est très-extraordinaire que nous ayons fait justement la route avec un ami de notre meilleur ami?

M. Peluche demeura un instant pensif, l'index de sa main droite replié et appuyé contre ses lèvres.

Puis, se parlant à lui-même tout en regardant Camille :

— Est-ce que, par hasard, M. Henri serait ce beau garçon de vingt-cinq ans dont Madeleine me parlait dans le post-scriptum de sa lettre? Hum 1 hum!

Camille baissa les yeux sous le regard de M. Peluche et rougit jusqu'aux oreilles. Elle était sûre que c'était lui.

— Oh ! fit le père Martineau, si M. Cassius vous a

parlé, dans le post-scriptum de sa lettre, d'un beau garçon de vingt-cinq ans, c'est probablement de M. Henri qu'il s'agissait, car c'est à coup sûr le plus beau garçon du département. N'est-ce pas, compère? continua le propriétaire de la Croix d'or s'adressant au charcutier.

Baccuet fit de la tête un signe affirmatif.

— Mais, demanda M. Peluche en crispant de plus en plus son index, ce qui était chez lui un signe de grande préoccupation, pour avoir un tilbury, un groom, des chevaux, il faut que ce M. Henri soit riche.

— Il l'est donc, répondit Martineau, et comme un seigneur encore 1 Mais vous ne savez donc pas que c'est le fils adoptif d'un vieux noble, qui lui a laissé plus d'un million en terres ? Toute la commune de Vouty lui appartient. Ah ! quand il aura l'âge, il ne tiendra qu'à lui d'être député, ce n'est point le cens qui lui manquera .

— Vous dites, continua M. Peluche suivant son idée, que c'est le fils adoptif d'un vieux noble ?

— Quand je dis fils adoptif, mon avis à moi, et celui de beaucoup d'autres, n'est-ce pas, compère Baccuet?... — Le charcutier fit un signe affirmatif. — Mon avis est que M. Henri pourrait bien être son vrai fils ; car enfin, vous comprenez bien, mon cher monsieur, on ne laisse pas comme cela son nom, son titre et sa fortune à un étranger.

— Mais M. Henri a donc un titre ? demanda M. Peluche, qui prenait de plus en plus intérêt à la con-

versation, tandis que, de son côté, Camille n'en perdait pas un mot.

— Sans doute, il a un titre, répondit Martineau, puisqu'il est comte.

— Comte ! Comte de quoi ?

— Comte de Noroy, la belle terre de Noroy, une terre de cinq cents arpents, qui rapporte douze bonnes mille livres de rente. C'est à lui, et elle ne doit pas un sou à personne, sans compter trois ou quatre cents autres arpents de bois, d'étangs et de marais, qu'il a par-ci, par-là. Tenez, savez-vous ce qu'il vient de faire à Paris, par exemple?

— Non; car peut-être ai-je eu tort, mais je n'ai point parlé à ce jeune homme. Vous êtes père, monsieur Martineau ; — je sais votre nom, l'ayant vu écrit sur la porte de votre hôtel; — vous êtes père, je ne vous dis que cela.

— Et cela suffit, Monsieur. Il est vrai que je ne suis père que d'un garçon, ce qui n'est pas tout à fait la même chose que si j'étais père d'une jolie demoiselle comme la vôtre... Mais que disais-je donc quand vous m'avez interrompu ?

— Vous me demandiez si je savais ce que M. Henri était allé faire à Paris.

— C'est vrai. Eh bien, il y était allé acheter le bois de Gaine, un bois de quatre-vingts arpents, situé entre le petit port et Ancienville. M. Madeleine était toujours disant : a C'est ennuyeux d'avoir au milieu de notre propriété, — car il regarde la propriété de M. Henri comme la sienne; — c'est ennuyeux d'avoir

au milieu de notre propriété un bois plein de lapins et de chevreuils, dans lequel on ne peut pas chasser. » Un beau jour, M. Henri lui a dit : « Cela vous ennuie donc beaucoup, de ne pas chasser dans le bois de Gaine? — C'est-à-dire que cela m'exaspère, a répondu M. Cassius. — Eh bien, ne vous exaspérez pas pour si peu ; dans huit jours, vous y chasserez, parrain, » lui a dit M. Henri. Et il lui a tenu parole.

— Comment ! s'écria Camille, M. Madeleine est le parrain de M. Henri?

— Oui. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, ma belle demoiselle ?

— Mais c'est qu'il est mon parrain aussi, à moi. Voyez donc comme c'est curieux, mon père.

— Curieux, très-curieux, en effet, murmura M. Peluche. Et alors, M. Henri, dites-vous, a acheté le bois de Gaine ?

— Trente-sept mille cinq cents francs ! L'acte a été passé avant-hier chez M. Aumont-Thiéville, l'argent versé hier ; de sorte qu'aujourd'hui M. Madeleine vous fera manger à dîner des lapins de la nouvelle acquisition de M. Henri, et peut-être demain ou après des sangliers; car il y vient du sanglier de la forêt, dans le bois de Gaine.

— Malepeste ! s'écria M. Peluche sortant de son caractère à l'idée de devenir l'égal de Méléagre, je donnerais bien quelque chose pour tuer un sanglier.

— Vous n'avez jamais chassé le sanglier î demanda M. Marti neau.

— Jamais, répondit M. Peluche ; mais, s'il y en a dans le bois de Gaine, je m'en passerai la fantaisie.

— Vous savez, dit Martineau, la chasse aux sangliers, ce n'est point tout roses.

— Pourquoi cela ?

Le sanglier, cela revient sur le chasseur.

— Tant mieux, répliqua M. Peluche, qui n'avait pas très-bien compris la signification du mot. Il n'en est que plus facile à tuer, s'il revient sur le chasseur.

— Allons , allons, fit le maître de la Croix d'or, il paraît que vous êtes un dur à cuire. D'ailleurs, avec M. Madeleine, il n'y a pas de danger. Diteslui de vous placer près de lui, et visez la bête au défaut de l'épaule. N'est-ce-pas, compère Baccuet?

Le charcutier fit signe que c'était là, en effet, qu'il fallait viser.

— Mais, reprit le père Martineau, je bavarde, je bavarde, et je m'aperçois que votre café est servi depuis longtemps. Le café de l'hôtel de la Croix d'or a une réputation à conserver; mais, pour cela, il ne faut pas le prendre froid.

— Vous avez raison, Monsieur. Viens, Camille. Et M. Peluche, après avoir fait un salut protecteur aux deux amis, passa dans la salle à manger.

OtJ LE FUSIL DE M. PELUCHE EST APPRECIE A SA JUSTE VALEUR

La table de l'hôtel de la Croix d'or était servie avec cette propreté qui est la coquetterie de la campagne; la nappe et les serviettes qui la couvraient étaient de fine et blanche toile ; les assiettes étaient de porcelaine , et l'argenterie , qui comprenait les cuillers, les fourchettes, la cafetière et le pot au lait était d'argent : chose déjà rare à cette époque, où le christofle commençait à s'introduire dans les meilleures maisons. Enfin, le beurre venait d'être battu, les radis sortaient de terre, les œufs étaient frais pondus, le pain avait été cuit pendant la nuit, et la crème, recueillie à l'instant même sur du lait trait de la veille au soir, était jaune et épaisse comme du beurre.

Camille, appréciatrice des qualités morales du déjeûner, bien plus que de ses qualités matérielles, fit un signe d'approbation au père Martineau, qui suivait ses voyageurs la serviette sous le bras, le bonnet de coton à la main.

M. Peluche et Camille prirent place à la table, et M. Peluche, en examinant le déjeûner sous son

côté matériel, en parut aussi satisfait que Camille l'avait été du côté moral.

Mais, au premier bruit de chaises qu'il entendit, un personnage auquel personne ne pensait, excepté peut-être le père Martineau, qui ne perdait pas plus son idée de vue que M. Peluche la sienne, quoique ce ne fût l'heure habituelle ni du déjeuner ni du dîner, pensa, que, du moment que l'on se mettait à table, il avait le droit d'assister au repas.

En conséquence, on vit sortir de dessous le lit Figaro, qui exactement comme si rien ne s'était passé et ayant pansé lui-même sa blessure avec sa langue, alla chercher son paillasson, l'apporta entre M. Peluche et Camille, le déposa à une distance respectueuse de la table et s'assit dessus sans rien demander, discrétion que lui rendait facile le déjeuner préparatoire qu'il avait fait aux dépens du compère Baccuet?

Camille le regarda faire avec étonnement et M. Peluche avec admiration.

Figaro, comprenant qu'il était examiné avec attention par les deux voyageurs , se passa la langue sur le nez et cligna les yeux amoureusement, mais sans faire aucune demande indiscrète.

— La canaille ! murmura le compère Baccuet, qui s'était rapproché de la porte, voyez si on ne lui donnerait pas le bon Dieu sans confession !

Martineau, d'un clin d'oeil, implora le silence du charcutier.

Celui-ci leva la main en signe que son compère n'avait rien à craindre.

— Voilà, par ma foi, dit M. Peluche en trempant dans son œuf une mouillette longue de vingtcinq centimètres, voilà un chien bien élevé.

■ — Et comme il est discret ! voyez, mon père, dit Camille en passant sur la tête de Figaro sa main blanche et fine.

— Pour discret, dit le père Martineau, je puis dire hardiment que Figaro n'a pas son pareil.

— Oh! papa, fit Camille, il s'appelle Figaro; quel joli nom! Mais c'est qu'il ne demande même pas.

— Je crois bien qu'il ne demande pas, murmura le charcutier; il n'a pas la peine de demander, le gueusard ! il prend.

— Compère! fit Martineau.

— Le fait est, dit Baccuet voulant réparer le mal qu'avait pu faire son aparté, — lequel, au reste, n'avait été entendu que de Martineau, — le fait est, comme le disait mon compère, qu'il n'a pas son pareil pour la discrétion.

— Et pour la chasse, dit le maître de la Croix d'or.

— Ah ! ah ! il chasse ? fit M. Peluche. Tu es chasseur, mon ami ?

— C'est-à-dire qu'il n'y en a pas un, à trois lieues à la ronde, excepté le Mandrin de M. Madeleine, pour arrêter comme ce gaiilard-là.

— Comment ! il arrête? demanda M. Peluche.

— S'il arrête! fit Martineau. Dites donc, compère, monsieur demande si Figaro arrête !

— Comme un gendarme, répondit le charcutier enchanté de placer un mot qu'il avait entendu faire devant lui, et qu'il trouvait on ne peut plus spirituel.

— Et qu'arçête-t-il ? demanda M. Peluche continuant sérieusement la plaisanterie du compère Bao cuet, les vagabonds , les voleurs ?

— Ah ! fit en riant le père Martineau, non ; je dois dire que cela ne va point jusque-là; il arrête les lapins.

— Gomment ! il arrête les lapins ?

— Gomme un piquet.

— Bon ! ces diablesses de bêtes que j'ai vues ce matin dans la bruyère...?

— Dans la bruyère de Gondreville.

— C'est possible... J'ai reconnu que c'était de la bruyère, parce que c'est un article très-demande dans les fleurs; mais je ne sais pas si cela s'appelle de la bruyère de Gondreville. — Comment ! votre chien, votre Figaro, — c'est ainsi que vous l'appelez, je crois, — arrêterait ces animaux qui couraient bien comme mille diables ?

— Ils les arrêterait !

— Et les perdrix, il les arrêterait aussi ?

— Oh! les perdrix, dit le charcutier, c'est son fort.

— Ah çà! mais il n'y a pas tant de mérite qu'on le dit à tuer le gibier, quand on a un chien qui arrête.

— Le fait est, dit Martineau, que ça facilite beau-

coup. On dit que c'est le chasseur qui fait le chien ; eh bien, moi, je retourne le proverbe, et je dis : c'est le chien qui fait le chasseur.

— Et je crois que vous avez raison, Monsieur, dit Peluche en se renversant en arrière. Avec un chien qui arrêterait le gibier, je me fais fort de tuer autant de lapins et de perdrix que mon ami Cassius luimême. Seulement, Figaro arrête-t-il le gibier comme vous dites ?

— Voulez- vous le voir travailler ?

— Comment, le voir travailler ?

— Oui, voulez-vous le voir à l'œuvre?

— Si cela ne nous prenait pas trop de temps, et s'il ne fallait pas aller trop loin...

— Ah! mon Dieu, c'est l'affaire de cinq minutes, et il ne s'agit que d'aller dans le jardin.

— Allons-y, morbleu ! allons-y! dit M. Peluche en se levant.

— Et votre café, mon père? demanda Camille.

— Nous le prendrons en revenant, notre café. M. Martineau aura la bonté de le maintenir chaud.

— C'est l'affaire d'Auguste; moi, je vais avec vous. Voulez-vous prendre le fusil d'Auguste? Il est tout chargé.

— Oh I fit M. Peluche , j'ai le mien, Monsieur, j'ai le mien.

Et, tirant sa clef de sa poche, M. Peluche se mit en mesure d'ouvrir sa boîte et de montrer son arme.

Un fusil qui vient de Paris est toujours une curiosité pour des chasseurs provinciaux, et, comme

tout le monde est chasseur en province, Baccuet s'approcha quittant sa porte, Auguste s'approcha quittant ses fourneaux, pour voir quelle sorte de chef-d'œuvre allait sortir d'un si bel écrin.

Il n'y eut pas jusqu'à Figaro qui, devinant de quoi il était question, ne se levât de son tapis et ne vînt se dresser contre la commode sur laquelle la boîte était posée en y appuyant ses deux pattes.

— Voyez-vous le fin limier, dit Martineau, il devine de quoi il retourne. — Oui, mon chien, oui; nous allons montrer à un chasseur de Paris ce que nous savons faire.

— Excusez, dit le compère Baccuet envoyant les différents morceaux de l'arme précieuse enfermés dans la boîte prendre peu à peu, en se soudant les uns aux autres, la forme d'un fusil, excusez, en voilà du luxe!

— Ah ! pour un beau fusil, parlez-moi de cela, dit Auguste.

— Le fait est, dit Martineau renchérissant sur le tout, que je n'ai jamais rien vu de pareil : oh! non, jamais, jamais, au grand jamais !

— Voulez-vous l'examiner de près? dit le propriétaire, tout gonflé d'orgueil, à Auguste.

— Ça me fera plaisir, je vous l'avoue.

— Eh bien, le voilà, je vous le confie, jeune homme.

Et il lui présenta le fusil.

Auguste essuya ses mains à son tablier avant de le prendre, et en fit immédiatement jouer les batte-

ries en amateur consommé, ce que n'avait jamais pu faire M. Peluche.

— En voilà du liant ! dit-il, et en joue! continuat-il en portant le fusil à son épaule. Celui qui ne tue pas les trois quarts de ses coups avec ce fusil-là est une mazette : voilà mon opinion.

— Sans indiscrétion, demanda le compère Baccuet, combien ça coûte-t-il, un fusil comme celui-là?

— Un fusil comme celui-là..., dit Auguste en tournant et en retournant l'arme.

— Devinez ! fit Peluche.

— Un fusil comme celui-là, répéta Auguste, si vous l'avez eu pour trois billets de mille, eh bien, ce n'est pas cher.

— Monsieur Auguste , l'ouvrier qui l'a fait prétend qu'il lui revient à près de quatre mille francs.

— Oh! cela ne m'étonne pas, dit Auguste.

— C'est égal, fit Baccuet, c'est beau, c'est magnifique ; mais il faut avoir de l'argent mignon pour mettre trois mille cinq cents francs à un fusil.

— Monsieur, dit majestueusement le maître de la Reine des fleurs, quand on occupe une position dans la société et un rang dans l'industrie, il faut encourager les artistes !

— Dame ! quand on le peut, dit Baccuet, on fait bien ; mais il faut le pouvoir. Moi, je le voudrais, que je ne le pourrais pas.

M. Peluche accorda un sourire protecteur au charcutier.

— Allons! allons! dit le père Martineau, au lapin !

Puis, à demi-voix, à son fils :

— Tu es sûr qu'il y est toujours ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Auguste sur le même ton. Bastien l'a vu ce matin dans le carré de choux.

— Au lapin ! répéta Baccuet.

— Au lapin 1 répéta M. Peluche, dont le coeur battait comme à un début. — Viens-tu , Camille ?

— Si vous le permettez, mon père, dit Camille, je remonterai dans ma chambre. Je n'aurai jamais le courage d'assister à l'exécution de cette pauvre bête.

— Camille, dit M. Peluche avec dignité, ces émotions-là sont indignes de la fille d'un chasseur.

Et M. Peluche, ayant glissé deux cartouches dans le canon de son fusil , prit gravement la tête de la colonne, descendit dans la cour, et, guidé par le père Martineau, s'avança vers le jardin.

Quant à Camille, elle remonta dans sa chambre, s'accouda à sa fenêtre, et, le regard perdu dans la longue allée d'arbres qui conduisait à la route de Vouty, elle se mit à penser à cette étrange combinaison du hasard ou plutôt de la Providence, qui avait donné à M. Henri le même parrain qu'à elle, et tout bas elle murmura :

— Cher, bien cher parrain Madeleine!

OU LE MAITRE DE l'hOTEL DE LA CROIX D'OR TROUVE LE PLACEMENT DE FIGARO

Comme l'avait dit le père Martineau, c'était l'affaire de cinq minutes, et il ne s'agissait que d'aller au jardin.

Le carré de choux dans lequel devait se trouver le lapin fugitif, carré magnifique , grand d'un demiarpent, s'épanouissait au milieu des triangles d'oignons et des losanges de carottes.

A peine entré dans le jardin, Figaro se mit en quête.

— Voyez-moi cela, dit le père Martineau ; une vraie navette de tisserand, et sous le canon du fusil, il n'y a pas à dire, à vingt pas du chasseur ! jamais plus. Tenez, le voilà qui rencontre...

— Que rencontre-t-il? demanda M. Peluche.

— Tiens, pardieu, le lapin !

— Le lapin! s'écria M. Peluche; où est-il, le lapin ?

— Attendez ! attendez ! puisqu'il l'arrêtera, il n'y pas à vous presser.

— C'est vrai, c'est vrai, dit M. Peluche ; c'est étonnant, l'effet que cela me fait.

— Comment! ça vous fait de l'effet, pour un mauvais lapin de choux ? Mais que sera-ce donc quand vous aurez affaire à un chevreuil ou à un sanglier? Tenez, tenez, continua le père Martineau, il vous y mène tout droit. La, ça y est.

Et, en effet, Figaro s'était arrêté court, le cou allongé, la queue raide, l'œil brillant, la patte en l'air.

— Le voyez- vous? le voyez-vous ? continua le père Martineau.

— C'est à payer sa place pour le voir, dit le compère Baccuet.

— Que fait-il donc là? demanda M. Peluche.

— Mais vous le voyez bien, jour de Dieu ! il arrête.

— Quoi ? qu'arrête-il ?

— Le lapin, donc!

M. Peluche regarda de tous ses yeux.

— Mais je ne le vois pas, le lapin, dit-il.

— Ni lui non plus, il ne le voit pas.

— Comment donc peut-il l'arrêter, s'il ne le voit pas?

— Il le sent.

— Il le sent, dit M. Peluche ; mais, moi qui ne le sens pas, je voudrais bien le voir.

— Oh ! c'est bien facile : en faisant un demi-cercle et ensuivant la direction des yeux du chien, nous le découvrirons. D'ailleurs, tenez, tenez, voilà Figaro qui rapproche.

En effet, Figaro se glissait presque sur le ventre

entre les choux d'un mouvement presque imperceptible, mais plein de souplesse et de grâce.

Tout à coup il s'arrêta, se redressa lentement, remit la patte en l'air et redevint immobile.

— Tout beau, Figaro ! fit le maître d'hôtel de la Croix d'or.

Figaro remua légèrement la queue.

— Il le voit, dit le père Martineau.

— Et moi aussi, dit Baccuet, je le vois

— Et moi aussi, dit Martineau.

M. Peluche ouvrait des yeux énormes.

— C'est étonnant 1 moi, je ne le vois pas, dit-il.

— Tenez, là, là, dit Martineau montrant le lapin du doigt.

— Vous voyez un lapin, là?

— Là ! dit Baccuet, dans la direction de cette folle avoine ; vous savez ce que c'est que la folle avoine?

— Ah ! je crois bien, dit M. Peluche, j'en ai assez vu sur les chapeaux.

— Vous avez vu de la folle avoine sur les chapeaux? fit Baccuet, qui ne comprenait rien à la réponse du maître de la Reine des fleurs.

— Je vois le lapin 1 cria M. Peluche en portant son fusil à son épaule.

— Bon! dit Martineau en relevant le fusil, attendez donc; ce n'est pas comme cela que vous jugerez Figaro. Mettez votre fusil sous votre bras et prenons une prise. — Tout beau, Figaro ! tout beau, mon chien!

Figaro resta aussi immobile que s'il eût été changé en pierre comme le chien de Céphale.

M. Peluche et le compère Baccuet prirent chacun une prise dans la tabatière du père Martineau, qui en fit autant, et tous trois savourèrent la poudre si chère à Sganareile.

— Maintenant, dit le père Martineau, avez-vous votre journal?

— Non.

— Si vous l'aviez, vous pourriez le lire, f ,* le feuilleton avec. Avez-vous une visite à faire, faitesla, et, à votre retour, vous retrouverez Figaro et le lapin, à la même place.

— C'est merveilleux ! dit M. Peluche. Puis-je approcher?

— Tant que voudrez. Seulement, ne faites pas un pas plus vite que l'autre, ou, sans cela, je ne réponds de rien.

M. Peluche s'avança pas à pas jusqu'à trois mètres à peu près de l'animal. Figaro resta immobile.

— La, maintenant, dit Martineau, le tour est fait, n'est-ce pas? vous êtes content?

— Enchanté ! dit M. Peluche.

— Eh bien, maintenant, mouchez-moi ce gaillard-là, et que tout soit fini.

— Que je mouche, dit M. Peluche, qui cela?

— Nous appelons moucher un lapin, lui couper le bout du nez avec le coup de fusil. Vous comprenez que, si vous le tirez d'ici, et que vous visiez dans le corps, votre coup fera balle, et vous la mettrez en capilotade, la pauvre bête.

— Je comprends, dit M. Peluche, je comprends; c'est entendu.

— Bravo !

— Ainsi, le moment est venu?

— Oui.

— Je le mouche, dit M. Peluche en mettant son fusil à son épaule; je vous préviens que je le mouche

— Mouchez-le, et qu'il n'en soit plus question.

— Rien que le bout du nez, n'est-ce pas ?

— Rien que le bout du nez.

- Allons donc ! s'écria le charcutier, ne le faisons pas languir, ce pauvre animal. En joue, feu !

M. Peluche fit feu ; mais, au lieu de lui moucher le bout du nez, il lui enleva toute la tête.

Le lapin resta sur place, foudroyé.

Figaro se précipita sur lui, s'en empara, fit un petit tour pour montrer la grâce avec laquelle il rapportait, et revint s'asseoir aux pieds de M. Peluche son lapin à la gueule.

M. Peluche le regardait avec admiration.

— Vous voyez, dit Martineau, avec un chien comme celui-là, on n'a à s'occuper qu'à charger et à décharger son fusil ; seulement, vous l'avez drôlelement mouché, le lapin.

— Oui, dit Baccuet, voilà ce qui s'appelle couper le nez aux gens au ras des épaules.

M. Peluche prit le lapin par les pattes de derrière et le regarda comme un apprenti chasseur regarde sa première pièce de gibier; après quoi, le fourrant dans son carnier :

— Monsieur Martineau, dit-il, vous mettrez le lapin sur mon compte; je ne veux pas arriver chez mon ami Madeleine la poche vide.

Puis, après un instant d'hésitation , paraissant céder à la pression irrésistible d'une passion immodérée:

— Monsieur Martineau, dit-il en se redressant et en s'appuyant sur la crosse de son fusil, votre chien est-il à vendre?

— Mon frère me demanderait mon chien, répondit Martineau, que je le lui refuserais, Monsieur; mais à un ami de M. Madeleine, je n'ai rien à refuser.

— Gomment, compère ! s'écria Baccuet, vous consentiriez à vous défaire de Figaro? Oh! si j'avais su cela, Figaro n'eût pas été à un autre que moi. Je vous le jure, foi de Baccuet.

— Et puis, continua Martineau, j'ai un certain orgueil à montrer aux chasseurs parisiens comment nous dressons les chiens en province.

— Il me reste, dit M. Peluche, à vous demander le prix de Figaro.

— Par malheur, Figaro n'est pas tout à fait à moi.

— Et à qui est-il donc?

— A mon neveu. De sorte que je suis obligé de consulter le jeune homme. Sans cela, Monsieur, je serais trop heureux de vous l'offrir.

— Compère, votre neveu est un garçon qui se dérange pour la chasse, et, à mon avis, ce serait un service à lui rendre que de vendre Figaro sans lui en parler.

— Prenez- vous vis-à-vis de lui la chose sur vous,

compère ? demanda le propriétaire de la Croix d'or.

— Je la prends, répondit résolument Baccuet.

— Lui direz-vous que c'est vous qui m'avez donné ce conseil ?

— Je le lui dirai.

— Eh Lien, Monsieur, dit Martineau, donnez-moi cent francs et Figaro est à vous.

— Cent francs! s'écria M. Peluche; y songezvous, cent francs, pour un chien !

— Il me semble, répondit Martineau, que, quand un chasseur met quatre mille francs à un fusil, il peut bien mettre cent francs à un chien.

— Monsieur, dit M. Peluche en secouant la tête de haut en bas, j'ai vu un caniche qui montait la garde, fumait sa pipe, sautait pour le roi Louis-Philippe, et tournait la broche, et l'on n'en demandait que vingt francs.

— Vous avez eu tort de ne pas l'acheter, Monsieur. Rien que pour tourner la broche, moi que vous voyez, je vous l'aurais payé quarante. — Où ellez-vous, compère?

— Ne faites pas attention, répondit Baccuet en courant à toutes jambes vers la porte. Je vais chez moi, et je reviens.

— Qu'allez- vous faire chez vous ?

— Je vais vous chercher vos cent francs et une laisse pour emmener Figaro.

— Un instant, un instant, monsieur Baccuet! fit M. Peluche. Je n'ai pas dit mon dernier mot, ni M. Martineau non plus.

— Oh! quant à moi, dit Martineau, c'est à prendre ou à laisser

— Eh bien, moi, je prends, fit le charcutier. Et il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

— Attendez, attendez donc, que diable! dit M. Peluche.

— Oui, attendez, dit le père Martineau, monsieur ne sait pas encore tout ce que peut faire Figaro. Vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, jeter mon mouchoir dans le carré de choux?

— Non, je ne vous ai pas vu.

— Figaro non plus.

— C'est probable.

— Eh bien, vous allez voir.

Se tournant alors vers le chien :

— Figaro, mon pauvre Figaro, dit le père Martineau d'un air désespéré, j'ai perdu...

Figaro regarda son maître, parut comprendre la cause de son désespoir, et partit le nez contre terre et suivant sa piste, ou plutôt son contre-pied.

— Où va-t-il, comme cela? demanda M. Peluche.

— Il va me chercher mon mouchoir.

— Et il vous le rapportera 't

— S'il me le rapportera ! Il aimerait mieux se noyer dans la citerne que de ne pas me le rapporter.

— Ah ! s'il fait cela..., dit M. Peluche.

— Tenez, tenez, le voyez-vous quêter? Le voilà dans les carottes... Le voilà dans les oignons... Le voilà définitivement dans les choux... Regardez...

regardez... il le tient... Viens ici, mon Figaro!... viens !...

Figaro rapporta triomphalement le mouchoir.

— C'est commode, un chien comme cela, ditBaccuet; vous perdez votre bourse, vous vous en apercevez une heure après, vous dites ; « Figaro, j'ai perdu ! » il vous la rapporte. C'est pour cela que je tiens à avoir votre chien, et je l'aurai, compère, quand je devrais surenchérir sur monsieur.

— Eh bien, voyons, monsieur Martineau, dit M. Peluche, qui sentait le chien près de lui échapper, faisons une cote mal taillée : je vous donnerai vos cent francs, mais il ne sera question ni du déjeûner ni de la voiture qui nous conduira, ma fille et moi, à Vouty.

— Oh ! quanta cela, Monsieur, dit le maître de la Croix d'or, je serai trop heureux d'avoir reçu chez moi un ami de M. Madeleine pour chicaner là-dessus. C'est chose dite, Monsieur.

— Eh bien, dit Baccuet, vous pouvez vous vanter d'avoir un fier chien. Il vous a étonné, n'est-ce pas?

— Je l'avoue, dit M. Peluche.

— Eh. bien, vous n'êtes pas au bout.

— Au bout de quoi, Monsieur ?

— Au bout de vos étonnements. Je ne vous dis que cela.

— Mais..., demanda M. Peluche, votre chien voudra- t-il me suivre ?

— Un chasseur comme vous? dit le père Martineau. Allons donc ! D ailleurs, c'est Bastien qui vous

conduira à Vouty, et il connaît Bastien. — N'est-ce pas, Figaro, que tu connais Bastien?

Figaro répondit par un bond joyeux et quelques abois.

— Ah ! Monsieur, dit avec un soupir le charcutier au maître de la Reine des fleurs , vous pouvez vous vanter d'avoir un chien auquel il ne manque que la parole.

— Oui, dit M. Peluche en jetant son fusil sur son épaule d'un air dégagé et en reprenant la tête de colonne ; oui, je crois que maintenant je suis un chasseur complet.

Les deux compères restèrent derrière.

— Allons ! allons ! dit le compère Baccuet au compère Martineau en clignant de l'œil et en le touchant du coude : foi d'homme, les Parisiens ne sont pas encore si difficiles à enfoncer que je le croyais 1

OU, APRÈS AVOIR FAIT CONNAISSANCE AVEC MA- DELEINE, ON FAIT CONNAISSANCE AVEC LA MAISON QU'IL HABITAIT

M. Peluche fut obligé d'appeler deux fois Camille, tant elle était absorbée dans la contemplation d'une route parfaitement solitaire et où, par conséquent,

il chercha en vain l'objet qui pouvait attirer son attention.

Camille tressaillit au second appel et se hâta d'accourir, rouge et confuse, comme si elle eût été prise en flagrant délit de quelque grosse faute.

On se rappelle que le café restait à prendre, et M. Peluche tenait d'autant plus à le boire jusqu'à la dernière goutte, qu'il était compris dans le marché. Pendant ce temps, Bastien préparait le char à bancs.

M. Peluche annonça d'un air triomphant à Camille l'acquisition qu'il venait de faire, et à laquelle Camille applaudit de tout son cœur. Il restait bien la question de présenter Figaro à madame Peluche et de lui créer un domaine quelconque dans ces magasins, ces arrière-boutiques et ces entre-sols de Paris, où il y a à peine de la place pour les gens ; mais Camille leva la difficulté, en faisant observer à son père qu'il ne chasserait probablement jamais que chez Madeleine, et qu'en laissant Figaro chez Madeleine, il l'y trouverait toutes les fois qu'il en aurait besoin; ce qui le dispenserait de s'occuper de mi, dans les entr'actes qu'il jugerait à propos de mettre entre une chasse et l'autre.

M. Peluche adopta cet avis avec d'autant plus d'enthousiasme, qu'il réfléchit que, grâce à cette combinaison, sa dépense à l'égard de Figaro se bornerait au prix d'achat, supposant bien qu'un homme aussi dépensier et aussi prodigue que l'était Madeleine n'aurait pas la bassesse de faire payer à un ami la nourriture de son chien.

M. Peluche, sans lui en développer toutes les conséquences, embrassa Camille pour la bonne idée qu'elle avait eue.

Après quoi, il compta au père Martineau ses cent francs ; sur l'observation d'Auguste, qu'en traversant la forêt de Villers-Cotterets dans toute sa largeur on pourrait bien voir passer quelques pièces de gibier, il remit une cartouche dans son fusil, et se plaça avec Camille sur la banquette, tandis que Bastien s'asseyait modestement sur le brancard, et que le compère Martineau et le compère Baccuet soulevaient Figaro et le plaçaient dans l'espace vide quÀ s'étendait de la banquette à l'arrière de la voiture.

Bastien fit claquer son fouet et l'on partit au petit trot.

Au bout de cinquante pas, Figaro, qui ne trouvait probablement pas la voiture assez douce, sauta à bas du char à bancs, et, retenu probablement par la présence de son ami Bastien, au lieu de retourner à Villers-Cotterets, comme l'avait craint un instant M. Peluche, se mit à courir devant la voiture, en fouettant l'air de sa queue, à laquelle, contre les préjugés de certains chasseurs routiniers, on avait laissé le magnifique développement que lui avait donné la nature.

On arriva à la montagne de Dampleux, montagne assez rapide et qui n'est pas, précisément pour sa pente, dans les conditions établies par les règlements des ponts et chaussées. Tandis que M. Peluche racontait à Camille, qui faisait semblant de l'écouter

les faits et gestes de Figaro, et l'adresse sans pareille avec laquelle il avait mouché le lapin, Bastien mettait son cheval au pas et sifflait un de ces airs sans iin, comme en sifflent les conducteurs de voitures habitués à faire de longues traites. A ce moment, Figaro, qui n'avait aucunement l'air de penser à mal, disparut dans le taillis, fort touffu en cet endroit.

Bastien interrompit son air.

— Faudrait vous méfier, dit-il à M. Peluche.

— De quoi? demanda celui-ci.

— De Figaro, donc!

— De Figaro?

— Oui ; il est entré dans la forêt comme s'il rencontrait quelque chose. Et tenez!

Au même moment, on entendit des abois pressés, un grand froissement de feuilles, un magnifique brocard s'élança par-dessus le fossé, et en trois élans traversa la route, suivi de Figaro, qui lui soufflait au poil.

— Tirez donc! mais tirez donc! cria Bastien, braconnier de naissance, comme les habitants limitrophes des forêts.

— Quoi? que je tire? demanda M. Peluche, qr.i n'avait pas même songé à épauler.

— Quoi? vous demandez quoi? Un chasseur! Eh! le chevreuil, mille dieux ! Ah! le beau brocard, nu n d'une pipe, si j'avais eu votre fusil !

— Comment! s'écria M. Peluche, c'est un chevreuil qui vient de passer là?

— Un peu, mon neveu; et même Figaro le chasse raide. Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir là un rude chien.

Tout à coup, on entendit une détonation suivie de deux ou trois abois plaintifs.

— Sacristi ! dit Bastien, c'est bien heureux tout de même que vous n'ayez pas tiré.

— Comment, demanda M. Peluche qui n'y comprenait plus rien, comment est-ce bienheureux maintenant, quand c'était malheureux tout à l'heure?

— Vous ne comprenez donc pas, répondit Bastien, que le père Lajeunesse était là?

— Qu'est-ce que le père Lajeunesse?

— Le garde du canton.

— Ah! ah! Et il aurait dit quelque chose?

— Je crois bien ! Il vous eût fait un procès- verbal et vous en aviez pour vos cent écus au moins.

— Peste! cent écus. Tu entends, Camille?

— Oui, mon père, répondit Camille, qui n'avait pas entendu.

— Et, continua M. Peluche, c'est lui qui a tiré sur le chevreuil?

— Non pas sur le chevreuil, mais sur votre chien.

— Comment, sur mon chien? sur Figaro?

— Eh! tenez, tenez, le voyez-vous revenir la queue dans les jambes. C'est bien fait, c'est bien fait, garçon! On t'avait prévenu et tu n'as que ce que tu mérites.

Et, en effet, Figaro revenait à toutes jambes, la partie postérieure de son corps criblée de plomb à

lapin; il ne fit qu'un bond du revers de la grande route dans cette partie du char à bancs où il n'avait pas vouîr, rester, et s'y aplatit littéralement.

— Mais, dit M. Peluche, je ne me trompe pas, mon chien est tout couvert de sang; regarde donc, Camille.

— Oh ! malheureuse bête ! dit celle-ci. Derrière Figaro apparut, à la lisière de la forêt,

le garde du canton.

M. Peluche, qui, comme capitaine de la garde nationale parisienne, se croyait au-dessus de toutes les lois, et qui s'imaginait avoir vu, je ne sais où, que le ruban de la Légion d'honneur donnait le droit de chasse en tout lieu, allait interpeller le garde sur l'état dans lequel il avait mis Figaro, lorsque Bastien, qui flairait un procès-verbal, tira M. Peluche par la manche.

— Pas un mot, lui dit-il, et laissez-moi faire. Seulement, cachez votre fusil.

Puis, se retournant vers le garde :

— Eh bien, père Lajeunesse, lui dit-il, ce gueusard de Figaro, il a donc encore fait des siennes?

— Où est-il? où est-il, cria le vieux garde furieux, que je l'achève, le Cosaque? où est-il?

— Ah bien! il est loin, maintenant, père Lajeunesse, s'il court toujours. Tenez, tenez, le voyezvous là-bas? Ah! comme il galope du côté du chenil !

— Par malheur, dit Lajeunesse, qui avait pu mé» riter autrefois ce nom, mais qui, depuis plus de

trente ans, n'avait certes plus le droit de le porter, par malheur, je n'avais que du trois dans mon fusil. Mais, en l'honneur de ce Cosaque de Figaro, j'aurai toujours à l'avenir un coup chargé à triple zéro.

Le père Lajeunesse avait vu les Cosaques dans sa jeunesse, et l'on prétendait même qu'il leur avait fait, lorsqu'ils se hasardaient à marauder dans les villages voisins de la forêt, une guerre assez acharnée. Cet on dit reposait sur la vente qu'il avait faite, au retour de l'empereur, en 1815, d'une douzaine de montres à M. Dugué, orfèvre, sans que personne eût jamais entendu dire que Lajeunesse eût hérité d'un parent horloger.

Il en résultait que l'épithète de Cosaque était pour le patriote Lajeunesse la plus grosse injure qu'il pût jeter non-seulement à la face d'un homme, mais à la tête d'un chien...

— Oh! répondit Bastien à cette terrible menace de triple zéro, vous ferez bien, père Lajeunesse; mais, soyez tranquille, vous l'avez salé comme un jambon, il n:y reviendra plus. Avez- vous quelque chose à faire dire chez M. Madeleine? Nous y allons, et voilà monsieur, qui est son meilleur ami, qui se chargera de lui porter vos paroles d'amitié.

— Dites de respect, Bastien, dites de respect. Non, je n'ai rien à lui faire savoir, sinon que M. Savoie, l'inspecteur de la forêt, dimanche dernier, au rapport, m'a dit : « Bochet — c'était le vrai nom du garde, Lajeunesse n'étant qu'un sobriquet de fantai-

sie., — Bocbet, vous savez, quand M. Madeleine voudra chasser un lapin et même un lièvre sur votre garderie, faites-lui-en les honneurs. Je prends sur moi la chose. » Oh! c'est un homme bien considéré que M. Cassius, et dont les chiens, quoiqu'ils s appellent Cartouche et Mandrin, ne feraient jamais, au grand jamais, ce que vient de faire ce Cosaque de Figaro!

Et, tournant son poing fermé vers Villers-Cotterets, où il croyait que s'était réfugié le fugitif, le vieux garde poursuivit Figaro d'une suprême imprécation et d'une dernière menace.

Puis il disparut dans la forêt, dont il n'avait point quitté la lisière.

— Maintenant, dit Bastien s'adressant à M. Peluche, tenez, mon bourgeois, voici un bout de corde; si vous m'en croyez, vous attacherez Figaro de court à quelque chose de solide, ou, sans cela, avant d'être arrivé à Vouty, vous en aurez du désagrément.

— Merci, merci, monsieur Bastien, dit M. Peluche; je vais l'attacher à ma jambe, de sorte qu'il ne pourra faire un mouvement, que je ne le sente.

— Ah! par exemple, en voilà une idée, et une idée de chasseur. Faites, notre bourgeois, faites.

Pendant que M. Peluche attachait par son collier Figaro à sa jambe, Camille épongeait avec son mouchoir les gouttelettes de sang qui sortaient de sa blessure.

— Ah! voyez donc, mon père, dit-elle, voyez l'état où ce méchant homme a mis le pauvre Figaro 1

— Ah bah! dit Bastien en fouettant son cheval, il en a vu bien d'autres, le brigand. S'il faisait du soleil, ça serait déjà séché.

Et, comme on était arrivé au haut de la montagne de Dampleux, le char à bancs reprit son chemin au petit trot.

— La, dit M. Peluche, qui venait de serrer audessus de son mollet un nœud à la marinière, si M. Figaro défait celui-là, il sera malin.

Gomme dans une quarantaine de minutes à peu près les voyageurs arriveront au terme de leur voyage, voyons ce qui se passait chez le parrain Madeleine, où ils étaient loin d'être attendus.

Lorsqu'il s'était agi de choisir un ermitage dans lequel il comptait passer le reste de ses jours, Madeleine, consultant à la fois la mystérieuse tendresse qu'il avait toujours portée à Henri de Noroy, dont, comme nous l'avons dit, il était le parrain, et ses appétits de chasse et de pêche, avait laissé de côté la question du pittoresque, et s'était décidé pour le Soissonnais.

C'était donc au hameau de Vouty, dépendant de la commune de Noroy, qu'il s'était décidé à planter sa tente.

Il avait justement trouvé à acheter là une espèce de petite ferme, avec jardin potager et une trentaine d'arpents de cultures pour la somme de quarante mille francs.

Ce qui l'avait particulièrement décidé à cet achat,

c'est qu'il n'était qu'à cinq minutes du chemin du château.

C'était ainsi que l'on appelait une charmante petite fabrique du temps de Louis XIII, bâtie en pierre, avec les fenêtres et les angles encadrés de briques, et son toit pointu d'ardoises.

Ces petits châteaux tricolores que l'on retrouve encore assez fréquemment dans la Normandie, dans la Picardie et dans cette partie de l'Ile-de-France où nous conduisons nos lecteurs, ces petits châteaux, disons-nous, perdus au milieu d'un massif d'arbres de toutes nuances, font admirablement bien dans le paysage.

Mais ce n'était pas au point de vue artistique que Madeleine avait, en achetant la petite ferme de Vouty, fait entrer ce château dans son horizon. C'est que ce château s'appelait le château de Noroy et était la demeure de Henri.

Le château, et par conséquent la petite ferme qui en avait été autrefois une dépendance, étaient situés sur les limites méridionales de la forêt de Villers- Cotterets, dans sa partie la moins accidentée, il est vrai, mais aussi la plus giboyeuse et la plus abondante en poisson.

Le château de Noroy, distant d'un kilomètre du village, forme le sommet d'un triangle dont les deux villages de Faverolles et d'Ancienville sont les angles de base. La surface du triangle lui-même consiste en une plaine d'une centaine d'arpents, aboutissant d'un côté à la forêt de V'Uers-Ootterets, de l'autre à

ce que l'on appelle dans le Soissonnais des larris, c'est-à-dire des pentes rapides descendant jusqu'au fond de la vallée. Au pied de ces larris, coule la petite rivière d'Ourcq, qui, canalisée un peu pLis loin, sert de communication entre le Soissonnais et Paris.

Cette plaine ou plutôt cette lande qui domine la vallée, forme un grand terrain inculte où pousse une immense couche de bruyère dénonçant, ainsi que huit ou dix bouquets de bois ou plutôt de buissons, le peu de profondeur de la terre végétale; les quatre ou cinq cents arpents de culture formant le reste de la propriété sont situés du côté opposé, c'est-à-dire sur Chouy et Ancienville.

Mais c'était l'aridité même de cette terre inculte, c'était l'impraticabilité de ses ronces et de ses broussailles qui faisaient son principal mérite aux yeux de Madeleine, attendu que ces hautes bruyères et ces buissons fourrés faisaient de merveilleuses remises au gibier de la forêt, qui profitait de leur couvert pour s'avancer au gagnage des cultures.

Là, en effet, le Jean-Sans-Terre de la civilisation, le chasseur sans apanage, le Mohican de l'Europe enfin, peut, si le grand saint Hubert le favorise, se procurer de loin en loin cette illusion qu'il prend ses ébats dans quelque tiré princier ; tantôt c'est un faisan au plumage de pourpre et d'or qui s'enlève à grand bruit d'un buisson de genévriers où l'on cherchait l'humble lapin ; tantôt c'est un chevreuil qui glisse comme un trait à travers les cimes roses de la

bruyère, où le chasseur étonné ne croyait relever qu'une compagnie de perdrix ; quelquefois même c'est le roi de la forêt, le grand cerf au massacre couronné d'andouillers , qui, débûchant d'un buisson, fuit comme le plus humble de la hiérarchie cynégétique au recri d'un basset, et qui tombe sous le plomb d'un va-nu-pieds : exemple palpitant de la vanité des grandeurs, mais exemple perdu pour la gent bestiale, comme les prosopopées de Bossuet furent perdues pour les têtes couronnées auxquelles elles s'adressaient.

Quoi qu'il en soit, et laissant la philosophe à part, ces surprises n'en constituent pas moins le plus puissant des attraits pour le chasseur, et Madeleine, dont vingt ans de bimbeloterie n'avaient point atténué les souvenirs d'enfance , avait judicieusement déterminé le théâtre de ses futurs plaisirs d'après les émotions que ces souvenirs lui rappelaient.

Il avait donc, comme nous l'avons dit, acheté ce que Ton appelait la petite ferme de Vouty,

C'était une de ces maisons demi- bourgeoises, demi-champêtres , qui ont de la ferme la structure massive, l'unique étage, les petits carreaux aux fenêtres, la cour rustiquement pavée et pleine de fumier abandonné aux poules ; la mare, domaine des oies et des canards; l'étable d'où s'échappe la salutaire odeur de la vache bonne laitière ; les murailles tapissées d'instruments aratoires et qui tiennent de la maison bourgeoise et presque féodale, par l'élévation de leur pignon , les débris de l'antique gi-

remette et les vestiges d'un écusson sur lequel 93 a promené son marteau.

Ces maisons-là sont communes dans tous les pays de petite culture, où ce même 93, en amenant le partage des biens, a fait passer aux mains des paysans ces bâtisses bien connues , et parfaitement caractérisées sous le nom de gentilhommières.

Du temps où il y avait une noblesse en France, cette noblesse avait ses déshérités, comme la nation elle-même, et ces déshérités étaient ceux-là justement qui avaient voué leur existence à la défense de la patrie , et payé le seul impôt que le gentilhomme consentît à payer — l'impôt du sang.

Lorsque le cadet d'une famille noble, celui que de fondation on appelait le chevalier, bien que le plus souvent il n'appartînt point à l'ordre de Malte, atteignait l'âge de seize ans, le père lui ceignait une épée, en lui adressant une petite mercuriale qui avait sa bénédiction pour appoint.

La mère, de son côté, glissait dans la poche de son pauvre enfant — souvent le plus aimé — un modeste rouleau de louis, et, avec cette seule part dans le patrimoine, il gagnait quelque ville de garnison où l'attendait une place de cornette ou d'enseigne. Dès lors, quel que fût son mérite, quelle que fût sa bravoure, sa destinée était irrévocablement fixée, sa pauvreté et la vénalité des charges l'enchaînaient aux grades inférieurs. Quand la munificence de l'aîné ne lui venait point en aide, il les gagnait lentement, péniblement ; mais, dans un cas comme dans l'autre,

un commandement de compagnie, la croix de Saint- Louis, bien oubliée à cette heure, étaient les seuls buts de ses ambitions. Lorsqu'il les avait atteints l'un et l'autre, lorsqu'il avait versé un peu de son sang sur tous les champs de bataille qui, à aucune époque de son histoire, n'ont manqué à la France, alors, si l'heure du repos sonnait pour lui , il regagnait sa terre natale aussi dénué, aussi obscur qu'il en était parti, et cependant fier d'avoir servi le roi ; s'il était parvenu à réaliser quelques économies, si un oncle lui avait légué quelques milliers d'écus, il achetait vingt-cinq ou trente arpents de terre et faisait construire une maisonnette semblable à celle que je viens de dépeindre, se mariait bien rarement et finissait ses jours en vivant de maigres pensions et en partageant son temps entre l'agriculture, la chasse et les visites aux gentilshommes du voisinage.

Nous ne connaissons pas positivement l'histoire de la maison habitée par Madeleine, mais nous croyons pouvoir répondre qu'elle devait avoir de grandes analogies avec celle que nous venons de raconter.

Au reste, l'intérieur de la maison de Madeleine ne démentait point son austérité extérieure.

Elle se composait au rez-de-chaussée de deux pièces, hautes et vastes, ouvrant l'une dans l'autre, et donnant, l'une sur la cour, l'autre sur le jardin.

Le vieux gentilhomme qui, après vingt-cinq ou trente années de services peut-être, avait construit cet édifice, ne soupçonnait évidemment aucun des raffinements de l'architecture moderne.

La cuisine, qui donnait sur la cour et à l'entrée de laquelle les poules, les oies, les canards, les chiens et les pigeons avaient le même droit que les commensaux et les amis de la maison, malgré ses murs et ses solives noircis par la fumée, avait un aspect monumental : une large cheminée occupait une bonne moitié du mur, qui, à droite en entrant, formait l'extrémité méridionale de la cuisine. Cette cheminée, exhaussée relativement au parquet de vingt-cinq à trente centimètres, était ornée de deux supports en pierres de taille, sur lesquels on apercevait encore des sculptures, et qui soutenaient un étroit chambranle élevé au moins de cinq pieds audessus du sol. Un énorme fagot pouvait y brûler à l'aise; un mouton tout entier pouvait rôtir à son tournebroche, et, dans l'intérieur de la cheminée et devant ce tournebroche , pouvaient se ranger une douzaine de chasseurs et autant de chiens.

Au-dessus du chambranle de la cheminée étaient suspendus les deux fusils de Madeleine, — l'un, une canardière, l'autre, un fusil à deux coups, — soigneusement enveloppés de leurs fourreaux de cuir.

En face de la porte de la cour s'élevait un fourneau non moins gigantesque que la cheminée; — aux deux côtés du fourneau, deux portes percées conduisant, l'une dans la laiterie, l'autre dans le fournil.

En face de la cheminée et dans le mur opposé s'ouvrait la porte d'une autre pièce qui servait de salon et de salle à manger dans les grandes occasions. Dans les temps ordinaires, Madeleine man-

geait sur la table de cuisine où mangeaient les gens, quelquefois, le plus souvent même, avouons-le, avec eux, côte à côte, et sans même, comme faisaient les vieux seigneurs féodaux, se réserver le haut bout.

Le salon que nous avons dit être la pièce d'honneur n'avait rien de particulier qu'un portrait placé au-dessus de la cheminée dans un cadre peint er blanc, comme lé reste de la pièce entièrement lambrissée. Ce portrait représentait un amiral en grand costume de cérémonie, dont la tradition orale n'avait point conservé le nom, et qui était probablement le grand-père ou le grand-oncle de celui qui avait fait bâtir la maison et qui, ayant émigré en 90, était, selon toute probabilité, mort à l'étranger, puisqu'il n'avait jamais rien réclamé de ses biens vendus par la nation, ni du milliard accordé en indemnité par les Chambres de la Restauration.

Madeleine avait respecté le portrait de ce Jean- Bart inconnu, qui, du reste, était le seul ornement de la pièce.

Il fallait sortir de cette pièce, qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait sur le jardin, pour trouver l'escalier extérieur, à l'aide duquel on montait au premier étage.

Ce premier étage était composé de trois chambres à coucher et d'un grand cabinet, servant, lui aussi, de chambre à coucher au maître Jacques femelle qui cumulait, dans la maison del'ex-bimbelotier, les triples fonctions de cuisinier, de valet de chambre et de garçon de chenil .

Quant aux trois chambres, l'une était celle de Madeleine, et celle-là avait conservé le classique lit de serge verte et les fauteuils non moins classiques de velours d'Utrecht jaune. Un trophée de sacs à plomb, de poires à poudre, de gourdes de chasse de toute espèce et de toute dimension sur lesquels se croisaient deux fleurets, deux sabres, et que complétaient deux masques d'escrime, en faisaient, avec un certain nombre de pipes plus ou moins culottées, le principal ornement.

Les deux autres chambres avaient été de tout temps, à partir du jour même de l'achat de la maison, destinées à M. Peluche et à Camille.

Il sera temps de les décrire lorsque nous y introduirons les hôtes tant désirés par Madeleine, qui sont près d'accomplir son désir le plus cher, et que cependant il est bien loin d'attendre !

Page 1