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LES CONVIVES DE MADELEINE

Le 5 septembre, c'est-à-dire le lendemain du jour où M. Peluche, ayant rompu avec toutes les traditions de la soumission conjugale, s'était livré aux acquisitions excentriques que nous avons racontées,

tout était en rumeur dans la joyeuse maison que nous venons de décrire.

Les fenêtres de la cuisine flamboyaient comme des soupiraux de l'enfer, et, à travers leurs rouges reflets, on voyait passer et repasser les silhouettes de Madeleine, de sa servante Marguerite et de Louison, une grosse fille que, dans les grandes circonstances, il lui accordait pour aide.

La grande table sur'laquelle Madeleine et ce que, par tradition de la loi romaine, on appelle encore en province la famille, mangeaient habituellement, avait été transportée de la cuisine dans le salon, transformé en salle à manger, et huit couverts largement espacés y étaient placés; sur une autre table plus petite, qui avait été convertie en dressoir et appuyée à la muraille, se trouvaient trois files de bouteilles qui prouvaient que l'amphitryon n'avait point l'intention d'exposer ses convives aux horribles tourments de la soif.

Madeleine allait et venait d'un air affairé et joyeux, de la cuisine, où il donnait ses ordres pour le déjeuner qui se préparait, à la salle à manger, où il remettait une salière à sa place, et où il faisait rentrer dans les rangs une bouteille qui avait eu l'indiscipline d'en sortir.

Puis, de temps en temps, l'impatience semblait l'emporter chez lui sur toute autre pensée et absorber tout autre sentiment ; alors, il descendait les trois marches du perron, traversait la cour, sortait par la grande porte, montait sur une butte qui do-

minait la route, se faisait un abat-jour de sa main et considérait la longue ligne grisâtre qui, entre une double rangée d'arbres, se perdait d'abord dans un premier bouquet de bois, puis, traversant le village et la plaine de Dampleux, allait se perdre de nouveau sous la masse sombre de la forêt.

Et, à chaque fois, il murmurait :

— Imbécile que je suis, il n'est pas encore temps; il est impossible qu'il soit ici avant neuf heures et demie.

Inutile de dire que c'était celui qui partageait avec Camille toutes les affections de Madeleine, c'est-àdire M. Henri de Noroy, qui provoquait cette grande impatience, et qui inspirait à Madeleine cette judicieuse réflexion , qu'il était un imbécile d'attendre les gens une heure avant celle où ils devaient arriver.

Mais à la place de Henri de Noroy arrivaient les autres convives invités pour cette solennité de son retour, qui devait être suivie de l'ouverture de la chasse dans ce fameux bois de Gaine qui avait donné à Madeleine tant d'insomnie la nuit et tant d'impatience le jour.

Le premier arrivé, qui, malgré la chaleur que promettait la journée, se chauffait au feu de la cuisine, lequel n'attendait pour être utilisé en rôtissant un quartier d'agneau, un lièvre et six perdrix qui sollicitaient le moment d'être mis à la broche, que l'apparition de M. Henri, et qui consumait avec la prodigalité provinciale fagots sur fagots en at-

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tendant, était un vieux bonhomme de soixante-cmq à soixante-huit ans, nommé communément le père Miette, — la bouche du paysan ayant grand'peine à s'ouvrir au mot monsieur, quand il s'agit d'un paysan comme lui.

Et, en effet, le père Miette était lui-même le type le plus complet du paysan que nous ayons jamais vu, car nous n'étonnerons pas nos lecteurs et surtout nos compatriotes de Villers-Cotterets, lorsque nous leur dirons que nous avons connu quelquesuns des principaux personnages qui jouent un rôle dans cette histoire, et qu'ils reconnaîtront eux-mêmes certainement à la description que nous allons en tracer, pour que le lecteur, qui a quelques heures à passer avec eux, ne se trouve pas avec des personnages çmi lui soient tout cà fait étrangers.

Disons quelques mots du père Miette d'abord, puisque c'était lui qui était arrivé le premier.

Nous avons dit son âge, essayons de faire de sa personne une ressemblante esquisse physique et morale.

Il était coiffé d'un bonnet de coton qui semblait trop étroit et trop court pour lui, de sorte que la houpe, au lieu de retomber coquettement sur l'oreille, comme il arrive aux bonnets de coton ordinaires, se tenait raide et debout. Ce bonnet couronnait une tête qui, en vieillissant et en se ridant, semblait s'être rapetissée d'un tiers. Cette tête était, au-dessous d'un front bas et de deux sourcils en broussailles, trouée de deux petits yeux gris en-

foncés dans leurs orbites et doués d'une vivacité juvénile et d'une intelligence profonde, quand leur propriétaire ne jugeait pas à propos de voiler cette intelligence et d'éteindre cette vivacité par un clignotement de paupières qui ressemblait à celui du hibou au grand jour. Elle avait pour trait principal un nez en bec d'oiseau de proie, aux narines étroites. Au-dessous de ce nez, une espèce de rictus à peine visible , indiquait une bouche aux lèvres minces et constamment fermée, laquelle ne s'ouvrait jamais pour dire ni oui ni non, mais : « On verra, — c'est à y penser, — peut-être bien que cela se peut faire, » et toutes phrases évasives du même genre à l'usage du paysan matois et qui ne constituent jamais une réponse positive. Au-dessous de cette bouche discrète et sans lèvres visibles s'avançait un menton proéminent, signe incontestable d'une volonté allant jusqu'à l'entêtement. Elle était ornée aux tempes de quelques boucles de cheveux gris que la rigidité de sa coiffure collait le long de ses joues, et portait pour appendice une queue à laquelle le ruban noir dont elle était revêtue, donnait l'apparence d'un long et grêle salsifis. Sa base disparaissait dans le col d'une chemise de grosse toile renouvelée seulement les jours de barbe, et qui, libre d'habitude, était serré ces jourslà par une cravate de toile de couleur, et redressé furieusement jusqu'aux oreilles; ce jour-là aussi, à la blouse de toile bleue , au pantalon de la même étoffe et de la même couleur, aux sabots garnis de

paille , protégeant des pieds nus, succédaient une veste bleue coupée en rond, un gilet d'indienne à fleurs, taillé dans quelque casaquin de feue madame Miette, une culotte de velours verdâtre, blanchissant aux endroits où la peau des singes change de couleur et serrant, à l'endroit de la jarretière, de gros bas de laine grise à côtes, protégeant des jambes dont toute la chair semblait avoir disparu, et dont les longs pieds allaient se perdre dans d'immenses souliers de veau, ornés d'une large boucle d'étain.

Cet homme, à qui nul n'avait jamais vu tirer un sou de sa poche, même pour payer sa chaise à l'église, où il entendait régulièrement la messe tous les dimanches, mais où il se tenait debout, était, après M. Henri de Noroy, le plus riche propriétaire des environs.

Par quel miracle d'avarice et d'usure avait-il, bribe à bribe, perche à perche, arpent à arpent, réuni dans sa main décharnée comme celle du Temps les cent cinquante ou deux cents hectares de terre qu'il possédait, disséminés sur les territoires d'Ancienville, de Faverolles et de Noroy, à la vallée, à la plaine, à la montagne, partout ? C'est ce que nul ne pouvait dire, et ce que M. Dericourt, notaire à la Ferté-Milon , détenteur des mille ou douze cents actes à l'aide desquels le père Miette en était devenu propriétaire, pouvait seul constater.

Pour qui l'avare paysan accomplissait -il cette œuvre , devant laquelle , proportion gardée , eût reculs la plus laborieuse abeille ou la fourmi la

plus 0Dstini'e? On eût pu croire que c'était pour sa fille Angélique, si la pauvre créature eût joui plus que son père de cette fortune si laborieusement amassée; mais non, Miette aimait la terre pour la terre, comme un autre genre d'avare aime l'or pour l'or, et Angélique Miette, qui devait être héritière déplus d'un demi-million, véritable Cendrillon sans marraine chatte et fée, n'avait jamais eu la disposition d'un centime. Coiffée d'une marmotte toute la semaine, d'un bonnet de quinze sous le dimanche, vêtue l'hiver d'une jupe de molleton, l'été d'une robe d'indienne de Rouen, elle était à la fois la pourvoyeuse de bois, la femme de ménage et la cuisinière de la maison. Il est vrai que cette dernière charge lui donnait peu d'occupation, l'ordinaire du père Miette, et par conséquent de sa fille Angélique, se composant, en semaine, de pommes de terre récoltées par lui, et de châtaignes ramassées par Angélique ; le dimanche , d'une soupe aux choux , d'un morceau de lard, de quelques œufs pondus par des poules qui trouvaient leur nourriture chez les voisins, et d'une salade assaisonnée d'huile de faîne, recueillie par cette même Angélique, aux mois de septembre et d'octobre dans la forêt deVillers-Cotterets. Malgré cette fortune dont la pauvre fille ellemême n'avait pas une idée bien exacte, elle était bien certainement la créature la plus malheureuse du village. Les servantes, les simples moissonneuses, les filles de ferme, avaient au moins, soit le dimanche, soit les jours de grande fête, quelques

i ostants de repos et de plaisir ; elles dansaient sous 1 îs tilleuls, où le ménétrier vendait sa musique un Lûu la contredanse; elles avaient un fiancé, un amoureux, au moins, avec lequel, le soir veim et l'ouvrage fini, elles prenaient le chemin de la forêt, en écoutant quelques paroles d'amour; elles avaient, à défaut de fiancés ou d'amoureux, quelque chat, un chien, un oiseau qui les aimait et qu'elles aimaient. Angélique n'avait rien de tout cela; elle n'aimait rien, et rien ne l'aimait. Son père était un tyran, elle était une victime, et le lien de la famille, si doux pour cette pauvre humanité, dont il est parfois le seul bonheur, était pour elle la chaîne du forçat.

Madeleine, qui, pour avoir le droit de chasser sui les trois ou quatre cents arpents de terre du père Miette, faisait bonne mine au vieil Harpagon, avait eu pitié de sa fille Angélique, et, en voyant son air triste et souffrant, l'avait invitée avec son père ; mais le bonhomme Miette avait craint , s'il acceptait l'invitation , un surcroît de dépense que ne compenserait point la nourriture qu'Angélique, en la prenant chez Madeleine, ne prendrait point chez elle, et il avait refusé.

Mais le bon cœur de Madeleine s'était gonflé à l'idée que, pendant que le père Miette faisait grasse chère et buvait de bon vin à sa table, sa fille, restée seule à la maison, buvait de l'eau, mangeait des pommes de terre cuites dans les cendres et des châtaignes bouillies, et à peine voyait-il le père Miette

qui ne voulait pas même perdre l'odeur et la umée du repas qu'il venait prendre et dont il tirait à lui sa bonne part, assis au feu de la cuisine, qu'il chargeait la grosse Louison de porter en cachette à Angélique un bouteille de vin, un morceau de bœuf de la veille et un quartier de fromage de Marolles, dont l'héritière affamée cachait soigneusement les restes qui s'étendaient comme une douceur inattendue sur les jours suivants.

De son côté, le père Miette aimait et considérait fort Madeleine, qui ne chassait point gratis sur ses terres, mais qui, en reconnaissance de son droit de chasse, lui envoyait tantôt un lièvre, tantôtune couple de perdrix, tantôt, enfin, une épaule de chevreuil que le père Miette se gardait bien de manger, mais qu'il envoyait vendre par Angélique à l'hôtelier de la Croix d'or. Lorsque cette bonne aubaine arrivait au vieux richard, sa fille devait partir à pied à trois heures du matin, et être de retour à sept, pour que rien ne bronchât dans la maison ; et, quand par hasard Madeleine demandait au voisin Miette : « Eh bien, voisin, mon lièvre était-il bon? mes perdrix étaient-elles bonnes ? mon épaule de chevreuil était-elle tendre? » Miette abaissait ses paupières clignotantes sur ses petits yeux gris, passait le bout de sa langue sur ses lèvres absentes et, grimaçant un sourire, répondait :

— Ne m'en parlez pas, monsieur Madeleine, Angélique a manqué en avoir une indigestion, et, moi, je m'en pourléche encore.

Aussi, comme nous l'avons dit, le père Miette, qui, en vertu de la grande considération qu'il avait pour Madeleine, s'était persuadé qu'il était de la politesse d'un homme bien élevé de ne pas se faire attendre, était arrivé à huit heures du matin, quoique le déjeuner ne fût que pour dix heures et demie ou onze heures, s'était assis sur un escabeau près de la cheminée, et, chaque fois que Madeleine, dans les mille allées et venues que lui faisait faire son impatience, passait près de lui, il soulevait son bonnet de dessus sa tête et son derrière de dessus son tabouret.

La première voiture que Madeleine vit poindre sur la route , mais qu'il reconnut bien vite pour ne pas être l'équipage de son filleul, était une petite carriole à deux places et dans laquelle, au trot d'un vigoureux cheval, s'avançaient deux personnages d'aspect et de caractère complètement opposés.

Celui qui tenait les rênes, et qui, de temps en temps, caressait son cheval d'un coup de fouet tout paternel, mais auquel l'animal n'avait point l'air de se fier entièrement, était un joyeux garçon de trentehuit à quarante ans, aux cheveux blonds commençant à grisonner ; à la moustache blonde et grisonnante comme ses cheveux, à l'air vif, spirituel et railleur, à la figure pleine, plus large, grâce au développement extérieur de ses joues, du bas que du haut; à la bouche gourmande, garnie de belles dents, qui se montraient dans un rire franc et de bon aloi, et surmontant un triple menton dont celui

qui servait de base aux deux autres allait se perdre dans un col de chemise non boutonné et dans une cravate flottante ; — son torse comme son visage allait s'élargissant au fur et à mesure qu'il descendait vers l'abdomen que son propriétaire avait inutilement tenté de fixer au majestueux, et qui avait atteint des proportions hors de mesure ; si bien que sa base, qui peu à peu s'était étendue, avait fini par remplir à peu près exactement la capacité de la voiture, dans laquelle on le voyait ordinairement arriver seul, quoiqu'il L'eût primitivement fait faire pour deux ; et, chose étrange ! cette rotondité qui eût fait paraître tout autre difforme ou grotesque, et sur laquelle, d'ailleurs, il plaisantait tout le premier, lui allait, à lui, émerveille et ne semblait pas trop le gêner dans ses mouvements. Il était vêtu en chasseur, d'une veste, d'un pantalon et de guêtres de toile grise, portait une carnassière en bandoulière, tenait son fusil entre ses jambes, posait ses deux pieds sur un magnifique chien braque, qui n'avait d'autre défaut que de suivre l'exemple de son maître en marchant à une précoce obésité, et qu'il avait nommé Valdin, du nom de l'ami qui lui en avait fait cadeau.

C'était Jules Greton, ce fameux capitaine de la garde nationale de Villers-Cotterets qui laissait faire à ses hommes tout ce qu'ils voulaient, et qui, dénoncé, on se le rappelle, par le compère Baccuet à M . Peluche, avait fait froncer les sourcils olympiens de celui-ci.

Son compagnon de voyage qui avait dû à des qualités, ou, si on le veut, à des défauts physiques complètement opposés à ceux de Jules Oeton, l'avantage d^ faire en voiture le chemin de Vouty au lieu de le faire à pied, était un long et mince garçon de trente-quatre à trente-six ans, qui avait, dans l'espoir frustré j usque-là de faire un mariage avantageux, la coquetterie de s'en donner dix de moins. 11 avait les cheveux d'un blond tirant sur le jaune, et les favoris, d'un blond tirant sur le rouge, des sourcils à peine marqués, des yeux bleu-faïence qu'il essayait de rendre langoureux, le nez déviant légèrement de la ligne droite , la bouche hébétée par un sourire continuellement approbateur. Il portait le col de sa chemise rabattu à la Colin, sa cravate passée dans une bague à chaton de topaze, un chapeau de paille avec un long ruban flottant de la couleur du chapeau, et un vêtement complet couleur fleur de pêcher sortant évidemment d'un magasin de confection de province.

Il se nommait Benoît Giraudeau. Mais, ne trouvant pas une distinction suffisante dans le nom du fondateur de l'ordre des bénédictins, que ses braves parents lui avaient donné sur les fonts de baptême, il l'avait changé en celui de Bénédict, qui lui paraissait d'une nuance aristocratique.

M. Béûédict Giraudeau était un percepteur des contributions du canton dontVillers-Cotterets est le chef-lieu. Invité à venir déjeuner chez Madeleine, il s'était mis en route à pied; mais, au bas de la

montagne de Dampleux, il avait été rejoint par Jules Creton, qui, jugeant que, si exiguë que fût la place laissée par lui dans sa carriole, elle suffirait a loger la mince personnalité physique de maître Bénédict Giraudeau, lui avait offert de monter dans sa voiture, ce que le percepteur avait accepté avec reconnaissance.

Ajoutons que la plus agréable flatterie que l'on pût faire au percepteur, c'était de l'appeler M. Bénédict, tout court, c'est-à-dire de latiniser son nom de baptême et de supprimer son nom de famille. Ce que sachant, Jules Creton ne manquait jamais de l'appeler soit Benoît, soit Giraudeau, et quelquefois même, doublant la vulgarité de ces noms en les accolant, Benoît Giraudeau.

M. Bénédict affectait de grandes prétentions à l'élégance ; malheureusement, sa longue taille, ses longs bras, auxquels étaient emmanchées de longues mains; ses longues jambes, qui reposaient sur de longs pieds, résistaient énergiquement à ses aspirations et le classaient, parmi les bipèdes nommés hommes, dans la catégorie où les ornithologues placent, parmi les volatiles, les cigognes et les hérons, c'est-à-dire parmi les échassiers.

Nous avons donc eu raison de dire qu'au physique et au moral, le long, mince et mélancolique Benoît Giraudeau faisait, placé dans le même cadre, une opposition frappante avec le court, obèse et joyeux Jules Creton.

Aussi, du plus loin que Jules aperçut son hôte, et dès qu'il put se croire à la portée de sa voix :

— Eh ! Gassius ! lui cria-t-il, Cassius, sais-tu pourquoi je fouette mon cheval ?

— C'est, je le présume, répondit Madeleine, pour arriver plus tôt.

— Oui, certainement. Mais sais-tu pourquoi je veux arriver plus tôt ?

— Pour me serrer la main plus vite.

— Il y a de cela encore ; mais ce n'est pas tout : je veux être le premier à te raconter un joli mot du garde-champêtre de Dampleux.

— Taisez- vous donc, monsieur Jules, fit Giraudeau en touchant son camarade du coude.

— Que je me taise ! j'en serais bien fâché.

— Voyons le joli mot, dit Madeleine en prenant la bride du cheval, pour donner au narrateur la facilité de descendre.

— Il a dit, en voyant Giraudeau à côté de moi et en me voyant à côté de Giraudeau : « Quel malheur que. le roi Louis-Philippe ait aboli la loterie, je mettrais cent sous sur le numéro 10; le voilà qui passe ! »

Madeleine se mit à rire, encore moins du mot du garde-champêtre que de la mine dépitée de Giraudeau.

— Et lui as-tu fait compliment au moins sur son esprit, au garde-champêtre ?

— J'ai fait mieux que cela ! je lui ai jeté cent sous en lui disant : « Tenez ; père l'Espérance . si la lo-

terie revient, voilà votre mise. Combien a-t-il comme garde-champêtre de Dam pieux, ce bonhomme-là?

— Deux cents francs par an, je crois.

— Il faut que je lui en fasse avoir deux cent cinquante. Je parlerai de cela à son maire, mon ami Mélage. — Bonjour, Cassius.

Et, comme, tout en dialoguant, ou plutôt en monologuaat, il était descendu de voiture plus rapidement qu'on ne l'aurait cru, il serra cordialement la main de Madeleine, tandis que Benoît Giraudeau le saluait avec des cérémonies qu'il croyait empruntées à cette bonne société dont il parlait sans cesse, et sur laquelle il avait la prétention de se modeler.

Valdin descendit de son côté, non pas en sautant de voiture, comme eût fait son congénère Figaro, plus jeune et plus ingambe que lui, mais en appuyant ses pattes sur le marchepied ; après quoi, il vint chercher près de Madeleine cette flatterie de la main que le chasseur ne refuse jamais au chien qui la sollicite.

— Tu n'as pas amené Louis ? demanda Madeleine cherchant quelqu'un pour tenir à sa place la bride du cheval.

— Louis le fainéant, sais-tu ce qu'il fait? Il engraisse ; de sorte qu'il ne veut plus venir, ou plutôt il ne peut plus tenir avec moi dans la voiture. Il prétend que je l'opprime. — Vous ai-je opprimé, Giraudeau ? Voyons, soyez franc !

— Aucunement, monsieur Jules, aucunement.

— Heureusement, continua le joyeux capitaine,

que j'ai trouvé quelqu'un qui le remplace : c'est Valdin.

— Gomment, Valdin?

— Oui, Valdin. Il engraisse aussi, l'animal ! Je ne sais pas comment cela se fait ; à peine entre-t-on à la maison, qu'on engraisse ! Aussi, j'offrais en Toute, à Giraudeau, de le prendre en pension; si .•écalcitrante que soit sa nature, je réponds que j'en triompherais.

— Merci, merci, dit le percepteur en riant du bout des lèvres, je me trouve très-bien comme je suis.

— Trop bien, même, je sais cela , vous n'avez pas besoin de me le dire. Donc, pour en revenir à Valdin, qui ne se plaint pas que je l'opprime et qui m'est commode parce que je mets mes pieds sur lui, je l'ai dressé à remplacer Louis.

— Bon ! fit Madeleine.

— Oui ; quand j'ai affaire dans la forêt pour parler à mes ouvriers et que je descends de voiture, je lui mets la bride de la Biche, entre les dents.

— Elle engraisse aussi, la Biche, interrompit Madeleine.

— Puisque je vous dis que tout le monde engraisse autour de moi. Vous connaissez bien Tournemolle, n'est-ce pas? sec comme un clou; je l'ai nommé mon fourrier ; il tient mes registres de garde nationale. Je lui donne quarante francs par an pour cela. Ce n'est pas avec quarante francs de plus par an qu'on engraisse. Il y a un an qu'il est entré en fonctions. Je

l'ai pesé le jour où il a pris la plume, il pesait trente-six kilogrammes. Hier, je lui dis : « Tu engraisses , Tournemolle ; prends garde !» Il me répond : a Je ne crois pas , monsieur Jules. » Je le mets dans la même balance avec les mêmes poids : trente-neuf kilogrammes. Il avait engraissé de six livres 1 Je te dis, ça, c'est immanquable.

— Pardon, je t'ai interrompu. Tu disais que tu mettais la bride entre les dents de Valdin.

— Je mets la bride entre les dents de Valdin , il s'assied et il garde la Biche. Tu vas voir, nous n'avons qu'à les laisser faire tous les deux. Il y a, ma parole d'honneur, des bêtes si intelligentes, que cela fait honte aux chrétiens.

Et Jules Greton , prenant la bride qu'il avait négligemment jetée dans la voiture, la mit entre les dents du chien, qui se trouva attelé en arbalète.

— A l'écurie, Valdin, lui dit-il, à l'écurie, le bon chien. — Hue î la Biche.

Et Valdin prit le chemin de la ferme, suivi de la Biche tirant à elle la voiture ; et tous trois, chien, cheval et voiture, entrèrent par la grande porte dans la cour de la ferme, sans rien accrocher.

— Quand je te le dis, fit Jules enchanté, sans ce brigand de Figaro, Valdin serait le chien le plus fort de tout le département.

— Le fait est, reprit Giraudeau, qu'il ne lui manque que la parole.

— On la lui a offerte, dit sérieusement Jules ; il l'a refusée.

— Pourquoi cela? demanda naïvement le percepteur des contributions.

— Pour ne pas dire de bêtises.

Puis, se retournant vers Madeleine :

— Je parie que ce n'était pas moi que tu attendais?

— Je t'attendais, puisque je t'ai invité.

— Alors, je m'explique : je parie que ce n'était pas pour moi que tu étais là.

— J'y étais un peu pour Henri, c'est vrai.

— Je suis parti de Villers-Cotterets à sept heures, la voiture n'arrive qu'à huit, il en est neuf ; il ne peut pas être ici avant vingt minutes.

— Sais-tu si le père Giraux sera des nôtres?

— Il n'a garde d'y manquer. Je lui ai promis une andouille de Baccuet, — ça me fait penser qu'elle est dans le coffre de ma voiture, — et une salade au lard; avec cela, on le ferait aller au bout du monde.

— Pourquoi ne l'as-tu pas amené ?

— Sur mes genoux? Ils sont trop courts. Sur ceux de Giraudeau? Ils sont trop pointus. Non, il vient sur le cheval de Flobert ; c'est ce qu'il lui faut. Il ne s'emportera pas. Eh ! tiens, tiens, le voilà qui débouche, — piano, piano, comme dit ma fille, qui apprend la musique italienne, et qui me déchire toute la journée les oreilles avec les croches et les doubles-croches de M. Verdi.

— Une jeune personne charmante, murmura le percepteur.

— Oui, mais ce n'est pas pour vous, Giraudeau.

— Pourquoi cela? pourquoi cela?...

— Parce qu'elle n'épousera que quelqu'un qu'elle aimera, et qu'elle ne vous aimera jamais... ■

— Toujours farceur, ce bon monsieur Jules.

Sur ces entrefaites, le père Giraux avait rejoint le groupe sans le voir, attendu qu'il profitait de la placidité de sa monture pour lire le journal. Son cheval s'arrêta ; étonné de cette halte, il leva la tête et vit qu'il se trouvait en face de son hôte et de deux de ses concitoyens.

— Tiens ! tiens ! tiens ! vous voilà, vous ! dit-il.

— Certainement que nous voilà, nous, répondit Madeleine .

— Je suis donc arrivé ?

— Gela m'en fait l'effet.

— C'est étonnant, c'est étonnant ! dit le père Giraux en pliant soigneusement son journal et en le mettant dans sa poche.

— Comment ! fit Giraudeau, vous lisez le Siècle, monsieur Giraux! vous êtes donc de l'opposition?

— Moi ! de l'opposition? Je suis, comme Basile, maître de musique et organiste. Ce n'est pas le Siècle que je lis.

— Qu'est-ce que vous lisez donc ?

— Son feuilleton ; c'est de Dumas, un de mes élèves. '

— Un de vos élèves ? dit Cassius.

— Je crois bien ! lit Jules. Moi, aussi, je suis un de vos élèves, père Giraux.

— Vous avez appris le violon à Dumas ?

— C'est-à-dire que j'ai essayé; mais je n'ai jamais vu de tête plus dure à la musique. Je m'y entêtais ; ce n'est pas pour le gain que j'y faisais. Sa mère, qui avait sa chauffe1, comme veuve d'un général, me payait en copeaux ; mais c'était pour la difficulté vaincue. Enfin j'y ai renoncé ; au bout de trois ans, il ne pouvait pas mettre son violon d'accord. Un beau matin, je lui ai dit : « Va-t'en au diable, et fais ce que tu voudras. » Il a été à Paris, et il a fait des romans.

— Et je crois qu'il a bien fait, dit Jules. Mais, puisqu'il est convenu que nous attendons Henri, nous pourrions nous asseoir, au lieu de nous tenir debout.

Et, joignant l'exemple au précepte, Jules Creton ne s'assit pas seulement, mais se coucha ; Cassius s'assit près de lui; Giraudeau s'obstina à rester debout, et le père Giraux conduisit son cheval à Louison , promettant de revenir dès qu'il aurait vu sa monture convenablement installée près de son amie la Biche !

1. Ma mère, comme veuve d'un officier général, avait, en effet, son chauffage gratuit dans la forêt de Villers-Cotterets; pendant trois ans, elle en donna une partie à mon maître de violon pour ma faire apprendre à jouer de cet instrument.

OU M. PELUCHE ET FIGARO FONT LEUR ENTRÉE TRIOMPHALE DANS LA COUR DE LA FERME

Le père Giraux, que tous ses compatriotes reconnaîtront, — malgré le léger changement que les convenances m'imposent la nécessité de faire à son nom, — était un des hommes les plus originaux que j'aie connus. Né vers 1774 et jouissant d'une admirable vieillesse que lui avait valu une conscience pure dans un corps sain, il était un spécimen vivant du xvme siècle transporté dans le xixe ; c'était un beau vieillard de soixante et dix à soixante et douze ans, marchant droit et ferme, tenant tête à quiconque, la fourchette et le verre à la main, déjeunant voluptueusement avec une andouille et une salade au lard, genre de comestible qui donnerait une indigestion à la plupart des estomacs de vingt ans que nous connaissons aujourd'hui. Jouant du violon tous les jours pour son propre plaisir, de l'orgue tous les dimanches pour l'édification des fidèles; célébrant des pieds et des mains sur son instrument tous les baptêmes et tous les mariages; ne donnant pas une note de moins pour le pauvre qui le payait d'un simple remercîment que pour le riche qui lui mettait deux louis dans la main. C'était à la fois un

gai convive et tin charmant conteur ; neveu du prieur du couvent de prémontrés qui habitait le monastère de Bourg-Fontaine, situé à une lieue de Villers-Gotterets, c'est de lui que je tiens, comme on le verra si l'on veut prendre la peine de feuilleter mes Mémoires, toutes les histoires monacales et rabelaisiennes que j'y raconte. Son excellent caractère le faisait le héros de toutes les plaisanteries provinciales, qu'on ne s'épargne pas dans la vie de campagne et de château. Tantôt on lui donnait pour compagnon de lit un hérisson ou une anguille ; tantôt on enfermait dans une armoire de sa chambre un coq qui lui sonnait toutes les heures de la nuit ; tantôt, enfin, sa porte s'ouvrait à minuit malgré le soin qu'il avait eu de la fermer en dedans, et un fantôme vêtu d'un long drap et traînant des chaînes venait ouvrir les rideaux de son alcôve. A. toutes ces agressions, il avait ou feignait d'avoir les terreurs les plus comiques; de sorte que, grossissant par le récit, se multipliant au fur et à mesure qu'elles s'éloignaient, toutes ces histoires avaient fini par faire du père Giraux un personnage légendaire qui, dans les mains d'Hoffmann, fût devenu le pendant de Goppelius ou de maître Floq.

Son physique eût offert, en outre, au fantastique auteur du Majorât et du Violon de Crémone, un de ces personnages qu'il décrivait avec une plume qui, entre ses mains, se changeait en pinceau. Chauve comme un genou , il portait sur sa tête une petite perruque châtain clair à poil ras, qui était placée là h 12

bien plus pour l'hygiène que pour l'ornement. Cette perruque était recouverte d'un bonnet de soie noire, auquel elle adhérait bien plus fidèlement qu'au crâne. Aussi, été ou hiver, le maître organiste gardait-il obstinément cette double coiffure à laquelle, dans les grandes circonstances, c'est-à-dire lorsqu'il s'agissait d'une visite, d'un dîner en ville ou d'un voyage à la campagne, il superposait un chapeau à grand bord, que jamais personne ne lui avait connu ni neuf ni vieux, mais qu'on lui avait toujours vu dans le même état. -

La ligure que protégeait ce triple produit de l'industrie humaine, était maigre, osseuse et colorée; son expression habituelle était la bonne humeur ; quand sa joue s'appuyait à la base de son violon que sa main gauche démanchait avec la facilité de l'habile exécutant, et que son petit doigt s'étendait sur la chanterelle de manière à laisser à peine place à l'archet entre lui et le chevalet, son visage alors prenait une expression de béatitude et son œil un caractère de poésie qui eussent fait croire que les sons tout terrestres qu'il tirait de son instrument le mettaient en communication avec les chœurs célestes, avec les chants des anges et des archanges.

Le reste de sa mise était celle d'un quaker à peu près. Il portait la cravate, le gilet, la chemise et le jabot blancs, une redingote marron, une culotte de ratine et des bas de laine noire qui allaient se perdre dans des souliers à boucle d'argent toujours parfaitement cirés.

Le père Giraux n'était ni riche ni pauvre ; il n'atteignait pas la médiocrité dorée d'Horace, mais il n'était point au-dessous de ses affaires. Il avait, avec sa place d'organiste, les quelques leçona qu'il continuait de donner aux jeunes gens de la ville, et cinq ou six billets de mille francs que lai faisait valoir Me Niguet, notaire, une douzaine de cents livres de rente avec lesquelles il vivait heureux comme Épicure et vénéré comme Nestor.

Au moment où il sortait de la ferme, en époussetant les poils blancs laissés par sa monture à sa redingote marron, en s'acheminant vers le monticule où Jules était couché, Madeleine assis et Giraudeau debout, Madeleine poussa un cri de joie. Il venait d'apercevoir le tilbury de son filleul, Henri de Noroy, sortant du bois de Vouty.

En une seconde, Madeleine fut sur pied, et, comme, en même temps qu'il était vu de son parrain, le jeune homme de son côté l'apercevait, il surexcita d'un clappement de langue plus accentué son cheval, qui en un instant franchit les quelques centaines de pas qui séparaient les deux amis , et s'arrêta au pied du monticule où l'attendait déjà Madeleine.

Henri jeta la bride aux mains de Tom, sauta à terre avec l'adresse et la légèreté d'un gymnaste consommé, et se trouva dans les bras de Madeleine.

— Ah! te voilà donc, enfin, méchant enfant! lui dit Cassius en essuyant une larme. Eh bien ?

— Eh bien, je vous dirai, non pas ce que don Rodrigue disait à don Diègue, après avoir tué don Gormas : « Mangez, mon père! » mais je vous dirai; « Chassez, parrain! »

— Le bois de Gaine est donc à nous ? demanda Madeleine.

— A nous en toute propriété , à partir d'hier, acheté, vendu, payé. Vous pouvez y tuer tout ce qu'il renferme : lièvres, lapins, chevreuils, personne n'aura plus rien à vous dire.

— Fanfares, alors ! cria Madeleine ; et nous l'étrennerons dès aujourd'hui, tu entends, Jules.

— Oui, j'entends ; mais tu comprends bien que je ne vais pas m'amuser à entrer dans un fourré pareil ; c'est bon pour une lame de couteau comme toi, ou pour une anguille comme Giraudeau. Vous l'attaquerez à bon vent, je me mettrai du côté opposé, commodément assis sur une borne, et ce que vous ferez sortir : pan !

— Vous le tuerez ? dit Giraudeau.

— Ou je le manquerai, répondit Jules. Je n'ai pas la prétention , comme Madeleine, de tuer dix-sept bécassines sur dix-sept coups. Il n'y a plus de plaisir quand on tire comme cela. — Bonjour, monsieur Henri ; vous vous portez bien , moi aussi, deux choses qui me font grand plaisir. Me voilai me voilà !

Et, se laissant dévaller, selon l'expression pittoresque du pays, du haut du petit monticul^ ers

Madeleine et M. Henri, il vint tomber sur eux les bras ouverts ; tous deux lui barrèrent le passage.

— Vous avez bien fait de m'arrêter, dit-il, avec sa joyeuse humeur toujours prête à s'exercer aux dépens de lui-même, ce qui lui permettait de l'exercer aux dépens des autres; sans cela, j'étais capable d'aller rouler jusque dans les fonds de Dampleux.

Henri serra cordialement la main de Jules, pour lequel il avait non-seulement une profonde estime, comme honnête homme et comme marchand loyal, mais encore une grande amitié comme bon garçon.

— Ah! vous voilà arrivé, continua Jules; on va pouvoir s'occuper sérieusement de déjeuner, n'estce pas, Cassius ? Ce n'est pas pour ce que je mange. Je ne fais plus que boire : on dit même que cela se voit à mon nez.

— Le fait est que votre nez tourne à la [rose-pompon, monsieur Jules, dit Giraudeau.

— Bon ! il a encore du chemin à faire avant d'arriver au ton de celui de mon père. Tu ne l'as pas connu, Cassius, mon pauvre père , c'est celui-là qui t'aurait fait rire ! Non, ce n'est pas pour ce que je mange, c'est pour être à table avec des amis. Etesvous fatigué du voyage, monsieur Henri ?

— Non, je suis venu sous la bâche avec mon manteau sous la tête et une botte de paille sous les reins.

— Tiens , c'est une idée, ça. A mon dernier voyage, j'ai cru que j'étoufferais... pas moi, mes voisins. Imaginez donc que je dis au garçon de

l'hôtel d'aller, comme d'habitude, me retenir deux places, à la voiture; avec deux places, je m'en tire encore. Mon homme revient et me dit : a Vous avez votre affaire. » Je lui donne son pourboire. A huit heures, j'arrive au Plat d'étain, je réclame mes deux places à Levasseur, je lui donne mon bulletin, que je n'avais pas même regardé ; l'imbécile m'avait retenu une place dans le coupé, l'autre dans la rotonde.

— Je ne demande pas mieux que de nous mettre à table le plus tôt possible, dit Madeleine; mais cela dépend de Henri. A quelle heure seras-tu prêt, mon garçon ?

— Le temps de changer de linge et de prendre un bain qui doit m'attendre.

— Nous te donnons une heure ; est-ce assez?

— Parfaitement.

— Eh bien, alors, à cheval 1 II est neuf heures et demie; à dix heures et demie, heure militaire.

Henri embrassa encore une fois Madeleine, donna des poignées de main à Jules et au père Giraux, salua Giraudeau, sauta dans son tilbury, et s'achemina au grand trot vers le château de Noroy.

Comme Madeleine n'attendait plus que des voisins qui , comme Henri, devaient arriver à l'heure militaire, on s'achemina vers la ferme, où l'ordre fut donné à l'instant même, à la grande satisfaction du père Miette, qui, pour ne pas gâter son déjeuner, n'avait rien pris de la matinée, de mettre les grosses pièces à la broche.

Une demi-heure à peu près s'était écoulée au mi-

PARISIENS ET PROVINCIAUX 2iî.

lieu des récits rabelaisiens du père Giraux, des nlaisanteries de Jules Creton sur les autres et sur luimême, et des susceptibilités de Giraudeau toujours près de se fâcher, mais toujours ramené à la bonne humeur par la franche gaieté de Jules, lorsqu'on entendit ces claquements de fouet précipités et éclatants qui annoncent l'arrivée d'un convive sûr de sa bonne réception.

Presque aussitôt une voiture parut dans l'encadrement de la grande porte de la ferme. Madeleine, qui, le manche d'une casserole à la main, faisait sauter une gibelotte, poussa un cri, posa la casserole sur le fourneau, courut à la porte de la cour, sauta les trois marches et se précipita au-devant des nouveaux venus, qui n'étaient autres que son ami Peluche et sa filleule Camille.

Les autres convives, attirés par le cri joyeux de Madeleine, se groupèrent sur le seuil de la porte pour assister au débarquement de ces deux personnages qui leur étaient complètement inconnus.

Il était évident que les deux voyageurs étaient aussi pressés d'arriver à Madeleine que Madeleine paraissait l'être d'arriver à eux ; mais la descente, quoiqu'elle parût ce qu'il y avait de plus simple et de plus naturel aux acteurs et aux spectateurs, ne s'opéra point sans difficulté ni même sans accident.

Outre Bastien, assis sur le brancard et qui avait sauté à terre en entrant dans la cour de la ferme, M. Peluche et Camille, aménagés dans la voiture, le char à bancs contenait un troisième personnage

qui, pendant les deux derniers tiers de la route, s'était fait oublier, mais qui, dès que la voiture eut cessé de rouler, révéla sa présence par de tumultueux abois.

C'était Figaro, que M. Peluche, on se le rappelle, à la suite de son aventure avec le père Lajeuiiesse, avait attaché, au-dessus de son mollet et au-dessous de son genou, avec une corde que lui avait prêtée Bastien, et qui, depuis qu'il avait avisé les poules qui picotaient le fumier, et guigné les canards qui barbotaient dans la mare, paraissait possédé du désir ou plutôt du vertige de descendre au plus vite.

M. Peluche, qui, voyant l'œil enflammé de Figaro, craignait pour les poules et les canards de son ami Madeleine, s'efforçait de réprimer ces ardeurs en le retenant par son collier.

Figaro tirait en avant, M. Peluche tirait en arrière, et c'était en vain que, par-dessus les combattants, Camille tendait les bras à son parrain.

Malheureusement, M. Peluche, chargé de tous ses ustensiles de chasse, n'avait point la liberté de ses mouvements. Au moment où il criait à Madeleine : « Prends garde à tes poules et à tes canards ! » le collier lui échappa de la main . Figaro s'élança, et M. Peluche, violemment attiré au dehors, perdit l'équilibre, et fit son entrée en exécutant une culbute qui, au Cirque, eût soulevé des tonnerres d'applaudissements.

Mais on était à Vouty, et M. Peluche n'avait ni la souplesse ni l'élasticité d'un clown, de sorte que

sa gymnastique involontaire fut accueillie par les cris de terreur de Camille, de Madeleine et des autres assistants.

Pour compliquer la situation, Valdin, qui nourrissait de vieilles rancunes contre Figaro, le voyant empêché par sa corde, s'élança sur lui et lui livra un combat dont le corps de M. Peluche devint le théâtre.

Par bonheur, Jules Creton s'élança d'un côté, Madeleine s'élança de l'autre ; Jules prit Valdin par la peau du cou et tira de son côté, Gassius prit Figaro par son collier et coupa la corde avec sa serpette. Plus heureusement encore, une couche épaisse de fumier s'étendait par toute la cour et avait amorti la chute de M. Peluche. Les chiens s'étaient mordus l'un l'autre, mais avaient respecté le marchand de fleurs, de sorte que celui-ci se releva furieux, mais sans autres dommages que quelques souillures à sa veste de velours et à son gilet de buffle.

Camille était presque évanouie de terreur, et Madeleine avait passé la corde de Figaro à la main du percepteur, en lui criant : « Tenez ferme, » et s'était élancé pour porter secours à sa filleule.

Maist une fois M. Peluche remis sur pied, et chacun bien convaincu, lui tout le premier, qu'il n'avait ni bras ni jambe cassés, la bonne humeur revint à tout le monde, même à la victime de l'accident.

— Eh bien, dit M. Peluche en se campant fièrement sur le fumier, me voilà. Tu ne m'attendais

pas, j'en suis sûr. Comment me trouves-tu? que dis-tu de mon costume, et que te semble-t-il de ce fusil? Tu vois que je n'ai point lésiné pour te faire honneur. Ce n'est pas que je me soucie plus de la chasse que d'une partie de dominos ; mais je tiens "^our principe que, lorsqu'on a démontré que l'on n'était pas précisément un imbécile, lorsque de zéro on a fait quelques centaines de mille livres par la seule puissance de son génie, lorsqu'on a l'honneur enfin de commander une compagnie de la garde nationale parisienne, je tiens pour principe, dis-je, qu'il importe de conserver sa supériorité dans tout ce que l'on entreprend, aussi bien aux champs qu'à la ville.

Et, ayant formulé cette profession de foi, M. Peluche se décida à serrer la main que lui tendait son ami.

— Tu as, par ma foi, raison, mon cher Anatole, et, si j'attendais quelqu'un, ce n'était pas toi. Mais je suis si heureux de te voir, que j'aurais mauvaise grâce à te quereller sur le retard que tu as mis à me faire visite. Je regrette seulement que madame Athénaïs ne se soit pas décidée à t'accompagner.

— Y penses-tu, Cassius? répondit M. Peluche en rentrant son menton dans sa poitrine. Une maison comme la nôtre peut-elle se passer à la fois des deux intelligences qui la dirigent? Madame Peluche se mourait d'envie d'être des nôtres, mais j'ai dû résister à toutes ses instances.

— En vérité! dit Madeleine d'un air qui indiquait

PARISIENS ET PROVINCIAUX 21o

qu'il n'ajoutait pas une foi bien absolue à ce que lui disait son ami. Mais enfin, pour venir tard, tu n'en arrives pas moins avec infiniment d'à-propos. A ton attirail, à ton costume guerrier, à ton magnifique fusil surtout, je présume que c'est autant au gibier de Youty et de Koroy qu'à moi-même que s'adresse ta visite; et précisément, aujourd'hui, continua Madeleine en montrant ses convives à M. Peluche, précisément, aujourd'hui, je réunis des amis dont quelques-uns sont chasseurs; tu ébaucheras leur connaissance en causant, eux de leurs hauts faits passés, et toi de tes exploits futurs.

— Sachez, mon cher Madeleine, qu'outre ce que j'apporte dans ma carnassière, dit M. Peluche en se redressant, j'ai mieux que des hypothèses à raconter à vos amis, et que, dès aujourd'hui, j'aurais pu vous rendre vos politesses de l'autre jour en vous apportant, non pas une méchante cuisse de chevreuil, mais la bête tout entière avec sa peau et ses cornes.

*tt Oh! la! la! s'écria Madeleine, j'espère que tu n'as pas tiré sur la gazelle de M. Henri?

— Non pas, non pas ! Je connais les gazelles, j'en ai vu au Jardin des Plantes; je parle d'un bel et bon brocard, fit M. Peluche en enflant ses joues à ce mot consacré, qu'il avait retenu du dialogue entre Bastien et Lajeunesse.

— Tu as tiré un chevreuil, du coupé de la diligence ?

— Non ! Mais j'aurais pu le tirer de la carriole de M. Martineau, si la diablesse de bête n'était point

passée si vite. Est-ce que cela court toujours aussi rapidement, les brocards ?

— Je dois dire, mon pauvre ami, que c'est assez dans leurs habitudes. Mais il fallait toujours tirer. Un fusil comme celui-là, — et il prit des mains de M. Peluche son fusil, — un fusil comme celui-là tue tout seul. Tiens, regarde plutôt, voilà des hirondelles qui passent plus vite encore que ton chevreuil, avoue-le.

— Je l'avoue, répondit M. Peluche sans savoir où en voulait venir Madeleine.

— Eh bien, attends !

Madeleine épaula rapidement, lâcha l'un après l'autre les deux coups dans deux directions différentes ; les deux hirondelles tombèrent.

M. Peluche était stupéfait ; les autres chasseurs, p us au courant des hauts faits de Cassius, ne s'en étonnèrent point ; seulement, en entendant la double détonation, Figaro donna une si violente secousse, qu'il s'échappa des mains de Giraudeau, auquel, on se le rappelle, sa garde avait été confiée, s'élança dans la cour qu'il traversa eD trois bonds, et de la cour dans la plaine, où il disparut, malgré les cris de son maître, que sa disparition rappela à lui.

— Mais il se sauve, cria Peluche ; il se sauve, le misérable ! Il ne sait donc pas que je l'ai payé cent francs?

— Bon! dit Madeleine, sois tranquille, il reviendra ; il a flairé la cuisine, et il n'est pas si bête que de s'en aller sans y avoir goûté. Je le connais, le paroissien.

— Tu crois, Cassius ?

— Je t'en réponds, là ! et maintenant, laissez-vous conduire dans vos chambres. Bien que nos convives soient de modestes campagnards comme moi, je suis sûr que ma filleule songe à leur faire l'honneur d'une nouvelle toilette; nous n'avons donc pas de temps à perdre si nous ne voulons pas faire attendre les convives que nous attendons.

— Mais, s'écria le galant percepteur, qui, depuis qu'il avait laissé échapper Figaro, s'était rapproché du groupe et essayait de se mêler à la conversation, et dont les yeux étaient langoureusement fixés sur Camille, — mademoiselle n'est-elle pas charmante dans son costume de voyage ? Quelle parure pourrait-elle donc ajouter à tant d'attraits?

Ce précieux madrigal produisit son effet ; M. Peluche, déjà mal disposé envers le percepteur, qui avait laissé échapper Figaro, le toisa de la tête aux pieds comme s'il eût eu à prendre son signalement. Camille fit une profonde révérence, et Jules Creton, de sa voix la plus goguenarde, cria :

— Bravo, Giraudeau !

Mais, au lieu de faire chorus avec Jules :

— De quoi diable vous mêlez- vous, bel Amadis? demanda Madeleine. Il faut, au contraire, que ma filleule se fasse le plus belle qu'elle pourra. Je veux qu'elle ensorcelle tous ceux qui la regarderont, vous compris, mais d'autres encore avec vous. Qui sait si, parmi tant d'admirateurs, nous ne lui trouverons pas un mari ?

La brusque sortie de Madeleine, qui ne pouvait pas deviner quelle corde il attaquait dans le cœur de la jeune fille, provoqua une vive rougeur sur les joues fraîches de Camille. Elle s'élança dans les bras de son parrain, un peu pour le remercier de sa tendre sollicitude pour son avenir, beaucoup pour dissimuler l'embarras qu'éprouve toujours une jeune fille lorsqu'elle entend prononcer tout haut, par hasard, le mot que son cœur répète sans cesse tout bas.

Le plus avantageux et le plus satisfait des sourires s'épanouit alors sur les lèvres du galant percepteur. Madeleine avait maintes fois parlé devant lui de la fortune du marchand de fleurs, fortune que M. Peluche, dans sa déclaration de principes, avait constatée lui-même, — et il n'avait point attendu de voir Camille, dont la vue, d'ailleurs, avait dépassé toutes ses espérances, pour être convaincu qu'elle réunissait les qualités sérieuses et solides que seules il recherchait , disait-il, dans la future épouse qu'il honorerait de son choix. L'approbation, non plus tacite, mais patente que Madeleine donnait aux idées matrimoniales qui pouvaient naître dans le cerveau de sa filleule lui sembla d'un heureux augure, et il y vit l'autorisation de déclarer plus nettement ses secrètes aspirations lorsque le jour en serait venu ; mais, en attendant que ce jour vînt, il se crut obligé d'offrir son bras à la jeune fille pour la conduire à son appartement.

Mais cela ne faisait point l'affaire de Madeleine.

— Un instant, un instant! lui dit-il, vous empiétez sur mes droits, monsieur Giraudeau, et permettezmoi de vous dire que je ne suis nullement disposé à vous abandonner celui-là.

Et Madeleine, s'inquiétant peu de la façon gracieuse dont le percepteur présentait son coude arrondi, prit le bras de Camille et traversa la cuisine pour conduire sa filleule à sa chambre; ce qui donna une nouvelle occasion au père Miette de lever son bonnet de dessus sa tête et son derrière de dessus son tabouret, en ajoutant ces paroles inspirées par la circonstance :

— Bien le bonjour, monsieur Madeleine, et votre compagnie !

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