‹ Parisiens et provinciauxChapitre 15 sur 18 · OU LES DEUX JEUNES GENS FONT PLUS AMPLE CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

OU LES DEUX JEUNES GENS FONT PLUS AMPLE CONNAISSANCE

Camille avait suivi son père des yeux, jusqu'au moment où la troupe des chasseurs, tournant l'angle du chemin du bois de Vouty, disparut à ses regards, bien qu'on entendît encore le murmure tumultueux de leurs causeries, que, de temps en temps, les chiens chargés de fouiller le bois avec les traqueurs accentuaient de quelques joyeux abois ; alors, elle se retourna vers son compagnon, et elle lui dit d'une voix émue :

— Ce pauvre père ! sa vie a toujours été si laborieuse et si monotone, qu'il est bien naturel que ces plaisirs qui lui étaient inconnus aient pour lui tant d'attraits. Je suis vraiment bien reconnaissante envers mon parrain de ce qu'il a tant insisté pour le décider à un voyage qui devait nous être si agréable.

Camille avait prononcé ce nous avec la naïve expansion de son âge et de son caractère ; mais ce mot,

qui avait eu le tort de divulguer très-exactement ses sentiments, ne fut pas plus tôt tombé de ses lèvres, qu'elle rougit avec vivacité.

— C'est que, voyez-vous, Monsieur, je l'aime tant, mon père, que je ne saurais ne pas être plus heureuse de ses joies que des miennes. Je ne sais que lien secret il y a entre lui et mon cœur, mais c'est sur son visage qu'il faut chercher le secret de ce quj se passe en dedans de moi-même; si je le vois content, ce cœur s'épanouit et bat plus vite ; j'éprouve une sorte d'ivresse qui me ravit ; si je le vois triste, soucieux, ma poitrine se gonfle, et, malgré moi, mes yeux se remplissent de larmes. Ah ! son affection pour moi est si tendre, ses prévenances pour tous mes désirs sont si empressés, il s'immole avec tant d'abnégation à mon avenir, que cet amour que j'ai pour lui n'est, après tout, que de la reconnaissance. Mais vous me trouvez sans doute bien enfant, n'est-ce pas, Monsieur ? d'avoir la prétention de vous apprendre comment un père mérite d'être aimé.

— Je comprends le sentiment que vous dépeignez avec tant d'âme, Mademoiselle; mais, hélas! il ne m'a jamais été donné que de l'envier aux autres et à vous-même.

— Mais, dit la jeune fille hésitante et désolée d'avoir touché du doigt une plaie qui lui paraissait saignante , mais vous avez conservé madame votre mère, et...

— Le ciel n'a pas toujours de ces clémences, Ma-

demoiselle ; il m'a refusé les caresses d'une mère, aussi bien que la tendresse d'un père.

Camille resta muette et ses yeux se fixèrent sur Henri avec une expression sympathique et attendrie. Peut-être Henri dédaignait-il ce moyen banal d'exciter l'intérêt de la filleule de Madeleine, peutêtre lui était-il désagréable de s'appesantir sur ce sujet, car il se hâta de détourner la conversation.

— Si mon vieil ami parvient à communiquer à monsieur votre père ce qu'il appelle son feu sacré, je crains bien, Mademoiselle, que vous n'ayez à faire souvent appel à un désintéressement filial que je ne saurais qu'admirer, pour tromper l'ennui qui résultera de la solitude à laquelle vous condamneront les longues excursions de ces messieurs.

— La solitude! l'ennui! Que dites-vous donc là, Monsieur? s'écria Camille en riant aux éclats. La solitude! Mais il n'y a pas trois heures que je suis ici et je me vois déjà une bande d'amis.

Henri regarda la jeune fille avec étonnement; il ne comprenait pas ce qu'elle avait voulu dire. Eu effet, tout en causant, celle-ci avait émietté un morceau de pain qu'elle avait emporté de la table, et elle commença de jeter ces miettes à la volaille qui picorait laborieusement sur le fumier ; une poule accourut et fit fête à cette provende inattendue, puis deux s'approchèrent avec l'insolence naturelle à cette espèce, puis dix, et bientôt de tous les côtés de la cour on vit la population emplumée se diriger vers le perron, les poules de toute la vitesse de leurs jam-

Des d'échassiers, les oies et les canards en se dode- Jinant sur leurs courtes pattes , les dindons avec leur trot d'autruche, mais tous en saluant de leurs cris la main qui leur versait cette manne ; les pigeons eux-mêmes quittèrent le toit où les teintes d'opale de leur plumage miroitaient au soleil, pour venir s'abattre en tournoyant aux pieds de la jeune fille.

Camille demeura pendant quelques instants absorbée dans la contemplation de cette cohue ; elle prenait un singulier plaisir à suivre les péripéties tragi-comiques des luttes que soulevait la possession d'une miette de pain entre les volatiles , s'indignant de la tyrannie d'un grand coq qui chassait impitoyablement toute la plèbe pour distribuer , avec des airs superbes, le morceau qu'il venait de conquérir entre ses favorites ; riant comme une enfant de l'imbécillité des dindons, qui réfléchissaient si longtemps avant de se décider à abaisser leur bec, qu'un effronté poulet s'emparait toujours, à leur barbe rouge, de la proie qu'ils avaient convoitée; s'amusant surtout de la ténacité des canards, toujours repoussés, jamais découragés, secouant avec leur croupion l'humiliation de la défaite et revenant à la charge avec une nouvelle ardeur; elle se passionnait pour ceux que la faiblesse tenait à l'écart, elle jetait toujours dans leur direction quelques bribes de son pain, elle poussait des cris de joie lorsqu'ils parvenaient à s'en saisir, elle s'indignait lorsqu'encore une fois la violence parvenait à leur

arracher ce qu'elle leur avait destiné, mais riant comme une folle lorsqu'un insolent moineau franc, à la gorge noire, au dos velouté, plongeait tout à coup au milieu de la mêlée mouvante, y disparaissait une seconde, en sortait aussi rapidement qu'il y était entré, et, d'un vol triomphant, allait se poser sur le hangar du voisin, où il dévorait joyeusement sa part du festin.

— Les voilà, ces amis dont je vous parlais, monsieur Henri, dit-elle au jeune homme ; mais la connaissance n'est encore qu'ébauchée ; si nous restons seulement huit jours ici, je veux qu'il n'y ait pas une poule, un coq, une oie, un dindon, un canard, qui ne vienne à moi d'aussi loin qu'il m'apercevra, et pas un moineau franc qui ne descende de son perchoir à mon passage. Je fais mon peuple de tous les habitants de la basse-cour, et, dès ce soir, je dé» clare à mon parrain que je ne veux plus que d'autres que moi leur distribuent leur nourriture.

— Je conviens, dit Henri en souriant, que vous trouverez là un fort agréable emploi de la dixième partie environ des heures dont vous aurez à disposer ; mais vous me permettrez, Mademoiselle , de rester un peu inquiet du reste de vos loisirs.

— Eh bien, si j'ai un regret, Monsieur, c'est que les heures ne soient pas doubles; je me vois tant, mais tant de choses à faire, qu'il me paraît impossible que mes journées puissent y suffire.

— Serait-il indiscret de vous demander quels sont

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ces sérieux travaux auxquels vous comptez vous livrer ?

— D'abord me promener, regarder, admirer ; vous allez rire de mes étonnements et vous moquer de mon enthousiasme; mais cela m'est égal, Monsieur, je ne m'offenserai pas de vos railleries, et je vous confesserai humblement que, depuis hier au soir, je marche de surprise en surprise et de ravissements en ravissements; l'habitude vous a blasé sur le spectacle que vous avez devant les yeux; mais, moi, j'ai beau le regarder dans son ensemble comme dans ses détails, il me semble que je ne saurai jamais m'en rassasier ; je veux donc visiter tous ces champs, tous ces bois, saluer les uns après les autres tous les arbres que j'aperçois, afin de les revoir au moins dans mes souvenirs, lorsque je serai rentrée dans notre pauvre rue Bourg-l'Abbé!

Puis, après un soupir :

— AhJ vous ne savez pas ce que c'est que la rue Bourg-l'Abbé... ajouta Camille.

— Ce serait un grand bonheur pour moi, Mademoiselle, dit Henri non sans une certaine émotion, si tous les personnages qui auront animé le tableau pouvaient obtenir une petite place dans ces souvenirs.

Camille rougit et baissa les yeux.

— Sans doute, Monsieur, répondit-elle en balbutiant, je ne saurais oublier les amis de mon parrain; mais, ajouta-t-elle avec vivacité, n'avez-vous pas voulu connaître l'emploi que je comptais faire de

mon temps? Oh! je n'ai pas fini. Le clocher que vous apercevez là-bas, entre les peupliers, sera encore un but pour mes excursions quotidiennes, et ce sera par celle-là que je commencerai, bien entendu. Il me semble que la prière que j'adresserai à Dieu pour ceux que j'aime sera plus écoutée dans cette simple église de campagne que dans nos temples de Paris, dont les bruits et la foule noiu distraient, et dont l'immensité nous fait trop sentir notre petitesse et notre néant ; enfin, je ne me suis guère promenée plus d'un quart d'heure, et déjà j'ai trouvé plus d'une demi-douzaine de plantes inconnues au magasin de la Reine des fleurs, que je veux essayer de copier.

— C'est vrai, vous dessinez, Mademoiselle ? dit Henri.

— Oh ! comme une marchande et pas du tout comme une artiste ; j'essaye de reproduire la forme et le coloris des fleurs , et quelquefois mon père a utilisé mes croquis pour son commerce. Quand je m'étends au delà de mon domaine de pistils et de pétales, c'est une espèce d'école buissonnière que je fais.

— Vous allez me trouver d'une insoutenable curiosité, mais voilà que j'ai envie de juger par moimême les dessins dont vous faites si bon marché, et que je ne sais pas vous dissimuler mon désir.

Camille s'étan déjà levée ; elle courut à sa chambre et redescendit un instant après, tenant entre ses bras sa gazelle, dans ses mains un album, qu'elle

remit tout naturellement et sans se faire prier à Henri, et elle commença de caresser et de lutiner la charmante petite bête, tandis que le jeune homme feuilletait les dessins avec un étonnement et une admiration qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler.

— Vous êtes trop modeste, Mademoiselle, ditil lorsqu'il fut à peu près à la moitié de son examen, vous avez un véritable talent ; voici des aquarelles qui ont toute la vigueur de peintures ; la finesse de leurs détails ne fait point de tort à l'harmonie de leur ensemble ; le coloris en est aussi éclatant que le dessin en est ferme et hardi ; ce sont des œuvres de maître bien plutôt qu'un passe-temps de jeune fille, et, si vous me permettez de vous le dire, il me semble que ce que je vois là indique chez vous un profond amour du sujet dont vous vous inspirez.

— En effet, Monsieur, j'aime beaucoup les fleurs, répondit Camille avec simplicité ; mais, sans admettre que celles-là soient digues des éloges que votre excessive indulgence veut bien leur accorder, il faut que vous me fassiez la grâce d'accepter Tune d'elles, en échange de la jolie Blidah, dont vous avez bien voulu vous priver pour moi.

Et, malgré les protestations du jeune homme, Camille déchira une page de son album et lui remit un bouquet de chrysantèmes sur lequel il s'était le plus longtemps arrêté.

— C'est moi qui deviens votre obligé, Mademoiselle, dit Henri ; car vous avez mis tant de bonne

grâce à me faire ce don, que je dois vous avouer qu'il me devient bien précieux.

.La jeune fille parut impressionnée par l'accent qu'Henri avait mis dans ces derniers mots ; elle continuait de jouer avec Blidah ; mais la rougeur de ses joues et les mouvements précipités de son sein indiquaient que toutes ses pensées n'étaient pas entièrement à la gazelle.

— J'ai, dit Henri, des serres que l'on trouve fort belles ; il va sans dire qu'elles sont à votre disposition, Mademoiselle.

— Je vous remercie, Monsieur, répondit Camille, subitement rendue à son enjouement ; mais vos fleurs de serre sont de grandes dames que je n'oserais pas affronter. Elles ont la splendeur et l'éclat du velours et du satin ; mais elles en ont aussi la raideur, elles éblouissent bien plus qu'elles ne charment. Je préfère les fleurettes, non-seulement d'un parterre, mais des champs, à ces merveilles ; tenez, Monsieur, continua la jeune fille en tirant de sa poitrine une petite branche de campanules sauvages, regardez cette paysanne, elle est bien simple, bien modeste, mais quelle légèreté, quelle délicatesse dans la forme de ses clochettes ! quelle fraîcheur dans ses pétales ! et comme leur lilas d'une nuance si tendre se fond doucement dans ces arêtes d'un blanc si pur!

Henri prit la petite fleur des mains de Camille et parut partager son admiration.

— Je reconnais, dit-il, que, pour tant de choses, les heures seront courtes; mais je n'en regrette pas moins que vous ne puissiez disposer de quelques instants de la journée.

— Pourquoi cela?

— Parce que j'avais une partie de plaisir à vous proposer.

— Une partie de plaisir ! Et laquelle ?

— Une chasse.

Camille répondit par le plus franc et le plus joyeux des éclats de rire.

— Une chasse I reprit-elle ; mais c'est donc una épidémie que la chasse, à Noroy ? Voilà mon parrain qui métamorphose mon père en Nemrod I et vous voulez faire une Diane de sa fille ! Mais je n'ai pas la vocation. Une ou deux fois, j'ai voulu agrémenter mes fleurs de quelques papillons, mon père m'a acheté un beau filet de gaze verte, et nous nous sommes mis en campagne dans le bois de Vincennes ; chaque fois que j'en attrapais un, lorsqu'il s'agissait de le fixer dans une boîte avec une épingle, je poussais de tels cris, que mon pauvre père, bouleversé, ouvrait les doigts et rendait machinalement la liberté à son captif; et ainsi, après en avoir pris près d'un cent dans notre matinée, nous sommes rentrés... Ah ! mon Dieu, comment mon parrain appelle-t-il cela ?

— Bredouilles, dit Henri , dont les regards suivaient avec une expression de plus en plus signiâ-

cative tous les mouvements et tous les jeux de la gracieuse physionomie de Camille.

— Bredouilles, oui, c'est cela; mais, reprit la jeune fille après un instant de réflexion, il me semblait, Monsieur, que mon parrain avait dit à mon père que vous ne chassiez jamais.

— Madeleine s'est trop avancé ; seulement, je ne tue jamais le gibier que je cherche, et quelquefois... je l'aide à vivre; c'est une chasse aux pauvres que je voulais vous proposer.

Par un mouvement spontané et plus prompt que la pensée, la main de Camille alla chercher celle du eune homme et la serra.

— Oh ! dit-elle d'une voix vibrante, les yeux humides , voilà une partie de plaisir que je n'aurai garde de refuser, monsieur Henri ; le temps de prendre mon chapeau et je suis à vous.

Et, légère comme la gazelle qu'elle tenait entre ses bras, elle disparut pour la seconde fois dans le corridor.

A la franche étreinte de la main de Camille, Henri avait tressailli; ses yeux suivirent la jeune fille tant qu'il put l'apercevoir, puis il demeura rêveur.

Malgré son affectueuse vénération pour Madeleine, Henri n'avait qu'une confiance très- médiocre dans le goût de l'ex-bimbelotier en matière d'appréciation féminine ; aussi n'avait-il jamais accepté que sous bénéfice d'inventaire les portraits multipliés, et tous plus séduisants les uns que les autres,

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que, dans les longues soirées de l'hiver, celui-ci se plaisait à crayonner de sa filleule.

Il voulait bien croire à la beauté de celle-ci, en spécifiant cependant quelques réserves à l'enthousiasme de son vieil ami; mais, quand il entendait ce dernier vanter les charmes et surtout la distinction de Camille, il n'avait jamais pu s'empêcher de sourire; il le tenait sur ce point pour un assez pauvre connaisseur. C'est que Henri nourrissait contre la bourgeoisie les doubles préjugés du gentilhomme et de l'artiste ; il lui semblait inadmissible que ce M. Peluche, dont Madeleine lui dépeignait à la fois les excellentes qualités et les ridicules, eût été choisi par la Providence pour faire souche d'idéal icibas, encore plus inadmissible que la jeune personne n'eût pas conservé quelques-uns des parfums boutiquiers au milieu desquels elle aurait vécu. Depuis la veille au soir, comme Camille, il marchait de surprises en surprises ; il lui semblait que non-seulement Madeleine n'avait rien exagéré, mais qu'i était resté au-dessous delà vérité. La réaction avait été violente : Henri s'était d'abord contenté d'admirer la beauté , la grâce, la douceur de la rose de la rue Bourg-l'Abbé ; puis, lorsque tour à tour des qualités plus sérieuses s'étaient révélées à lui, lorsqu'il avait été à même d'apprécier le rare bon sens, l'élévation d'idées et de sentiments, la simplicité charmante de la jeune fille, il avait mentalement songé que bien heureux serait celui qui passerait sa vie auprès d'elle; puis, par un retour subit, il

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s'était demandé pourquoi il ne serait pas celui-là. A dater de ce moment, il n'avait plus été le maître de son cœur, et, depuis que Camille l'avait quitte, 11 pensait avec terreur aux obstacles que pouvait rencontrer la réalisation de ses projets sur celle qui, la veille encore, lui était si parfaitement indifférente.

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