LE DÉJEUNER
Le couvert était mis dans la grande salle du rezde-chaussée avec cette simplicité qui caractérisait tous les détails de l'habitation de Madeleine. Une nappe d'une toile un peu grossière, mais éblouissante de blancheur, recouvrait la table ; des assiettes de faïence commune, surchargées de dessins rouges, jaunes et bleus, marquaient la place de tous les convives; un beurrier, une soupière et quelques autres pièces de magnifique porcelaine de Sèvres et de Saxe faisaient un violent contraste avec ces naïfs échantillons de l'art primitif du faïencier. Aucune étiquette, aucune symétrie n'avait présidé à l'ordonnance des plats, entassés plutôt que groupés sur
cette table dans un pêle-mêle ptu agréable à l'œil, mais avec une profusion qui devait plaire à des estomacs surexcités par la marche et le grand air; un brochet gigantesque, une énorme hure de sanglier flanquaient de droite et de gauche une assiette sur laquelle s'élevait une véritable montagne de radis, dont l'humilité de hors-d'œuvre se trouvait mise à une rude épreuve par cet honneur inusité. En revanche, la soupière dont j'ai parlé, et des vastes flancs de laquelle s'exhalaient les vigoureux parfums d'une plantureuse soupe à l'oignon fortement colorée, se trouvait à l'extrémité de la table , ayant de l'autre côté des œufs à la neige pour pendant et relié avec ceux-ci par un double rang de plats aussi mal alignés que la compagnie des pompiers du village pouvait l'être le jour des grandes revues. Ces plats semblaient chargés d'offrir aux convives un échantillon de tous les produits du pays, viandes et poissons, gibiers et légumes, fruits, laitage , crèmes et pâtisserie, le tout dans de telles proportions et avec une profusion telle, que, fussent-ils restés à table trois jours et trois nuits, il devenait improbable que les hôtes de Madeleine parvinssent jamais à faire honneur à toutes ces victuailles.
Cependant, cette abondance était si bien dans les habitudes du pays en semblable circonstance, que pas un des amis de Madeleine ne sembla s'en étonner.
Il en fut autrement de M. Peluche, accoutumé au terre-à-terre de son existence bourgeoise, aux dîners économiques dans lesquels madame Athénaïs exigeait
que les dépenses du lendemain se retrouvassent au complet ; habitué à entendre celle-ci déplorer le prix exorbitant des denrées de toute espèce, il tut a ia fois humilié et épouvanté de ce qui lui semblait la folle prodigalité de son ami, et, les sourcils froncés, jetant de temps en temps un regard de compassion sur Madeleine, il se mit à supputer le prix de revient de ce qu'il voyait dans chaque assiette, afin d'apprécier ce que devait coûter ce festin, auprès duquel le banquet que s'offraient annuellement les camarades de la garde nationale ne lui semblait plus qu'un assez maigre pique-nique.
11 apportait tant d'attention dans ses calculs, que non-seulement il oublia les résolutions que l'amabilité de Henri de Noroy pour Camille lui avait suggérées, et notamment celle de garder sa fille à ses côtés pendant le dîner, mais encore il ne s'aperçut pas que tous les convives prenaient possession de leur chaise, attendant debout l'entrée de la jeune personne.
La voix de Madeleine l'arracha à ses méditations : celui-ci l'invitait à s'asseoir entre M. iledon, le maire de Noroy, qui était arrivé depuis quelques instants, et M. Giraudeau, au centre de la table, dans un fauteuil qui lui avait été réservé, et ce fut alors seulement qu'il remarqua qu'une seule place restait libre et que cette place, évidemment réservée à Camille, lui donnerait le gentilhomme pour voisin.
Le marchand de fleurs était assez bien élevé pour ne point manifester son mécontement ; mais
il était trop peu habitué à maîtriser ses impressions pour que sa mauvaise humeur ne fût pas très-apparente; cette mauvaise humeur redoubla lorsqu'il vit sa fille s'accommoder de très-bonne grâce, et avec une satisfaction qu'elle ne chercha pas à dissimuler, du voisinage que lui avait probablement ménagé la politique de son parrain.
Ce fat Camille qui fournit à son père l'occasion de donner cours à la bile qui, depuis quelques instants, s'amassait dans son cœur.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en embrassant à son tour la table d'un regard, mais ce sont les noces de Gamache que vous nous donnez là, mon parrain; vous n'avez pas la prétention que nous mangions de tout cela, je suppose ?
— Oui, dit M. Peluche avec aigreur, pourquoi ce faste, que je n'hésiterai point à qualifier d'insensé? J'avoue que jamais je n'eusse accepté ton invitation, si j'avais supposé qu'elle dût être pour toi l'occasion de semblables dépenses.
Madeleine éclata de rire.
— Doit-on faire tant de frais pour des amis, continua sentencieusement M. Peluche, et le plus solide témoignage de l'affection qu'on leur porte n'estil pas dans la cordialité de l'accueil qu'on leur réserve ?
— Mais, au contraire, Monsieur, répondit Jules Creton, il me semble que c'est surtout pour ses amis qu'on doit se mettre en frais. Belle preuve de tendresse que de faire jeûner ses hôtes, sous prétexte
qu'on les aime. Je vous jure, pour mon compte, qu'un morceau de ce brochet, une tranche de cette hure, sans compter la part que je me réserve dans les andouillettes de Baccuet, ajouteront quelque charme à la cordialité de l'accueil que j'ai reçu de notre ami commun.
— J'ai l'habitude de lire encore plus couramment dans ton esprit que dans mon journal, ami Peluche, reprit Madeleine, et je tiens à t'édifier sur ce que tu nommes mon faste ruineux ; car je suis sûr que tu te condamnerais à la diète plutôt que de devenir l'artisan indirect de ma ruine. Tu n'es plus à Paris, mon vieux camarade ; à Paris, où tout se pèse et se paye, même l'air assez vicié qu'on y respire ; il y a bien encore en province, c'est vrai, quelques intermédiaires entre le bon Dieu et nous, mais généralement nous traitons directement avec lui, et il se montre beaucoup plus accommodant que les facteurs de tes halles. Attention ! — Voici d'abord une dizaine de plats qui représentent autant de charges de poudre et de plomb ; ce n'est pas ruineux, tu l'avoueras ; ce brochet est moins cher encore : un coup d'épervier l'a payé ; ce buisson d'écrevisses que tu as en face de toi est plus dispendieux, je l'avoue: j'ai bien répandu pour quatre sous d'essence de térébenthine sur les grenouilles écorchées dont je me suis servi pour les attirer dans mes balances. Quant à ces fruits, quant à ces légumes, je t'ai dit tantôt comment la terre était une bonne mère qui distribuait impartialement ses dons, en raison des soins
que lui rendent ses enfants et sans se préoccuper de leurs conditions sociales; j'ajouterai encore que ces chapons et ces canards viennent de ma bassecour, et qu'à part la dernière quinzaine de leur existence, ils se sont alimentés à mes frais, sans doute, mais principalement de grenailles, qui, sans ce glanage, eussent été perdues. Aussi, lorsque j'aurai additionné ce qu'il en a coûté pour rassembler, cuire et assaisonner tout ce que tu vois là, avec le prix de ces côtelettes, de ce carré de veau, qui représentent ici la viande de boucherie, je puis t'affirmer que, mon festin consommé, je ne serai plus pauvre que d'un louis environ.
M. Peluche paraissait abasourdi par ce simple exposé de gastronomie économique et champêtre.
— Vous avez le monople des joies de l'intelligence, dit l'organiste Giraux, c'est bien le moins que les pauvres provinciaux conservent comme compensation les matérielles jouissances de la bonne chère.
— Et le droit et le moyen de se donner des indigestions, ajouta Jules Creton.
— C'est égal, répliqua M. Peluche, qui tenait à ne pas être convaincu, cette profusion ne coûteraitelle pas un centime, que je ne l'approuverais pas encore. Nous voilà quatorze à cette table, et je suis sûr...
— Pardon, s'écria Madeleine avec une certaine vivacité, permets-moi de t'arrêter à ce calcul ; tu te trompes.
— Comment? répondit M. Peluche en comptant des yeux les convives.
— Et les pauvres que tu oublies !
M. Peluche regarda son vieil ami avec une sorte de stupeur, mais ne lui répondit pas, tandis que Camille envoyait à son parrain un sourire attendri.
— Ah 1 oui, dit le père Miette, qui, tout en s'escrimant de la mâchoire avec une ardeur juvénile, ne voulait pas laisser échapper une occasion de solder son écot à peu de frais ; c'est ici la maison du bon Dieu, monsieur le Parisien ; toutes les besaces qui s'y présentent vides s'en vont avec deux bosses, Tune par derrière, l'autre par devant.
— C'est la vérité, ajouta M. Redon, et je voudrais bien que la contagion de l'exemple s'étendît à tous les habitants de la commune.
En parlant ainsi, le maire avait regardé finement le père Miette, afin de lui faire mieux comprendre qu'il était du nombre de ceux que le vœu concernait; mais le bonhomme ne sourcilla point; il entassa, au contraire, un nouveau morceau dans sa bouche déjà pleine et murmura :
— C'est bien dit, oui, il faudrait que la maladie de M. Madeleine commençât par gagner le gouvernement. Il ne ressemble point au bon Dieu, qui à brebis tondue mesure le vent, votre gouvernement, monsieur le maire : plus ras pelés nous sommes, plus il nous arrache de la laine. En payons-nous, de ces impôts, mes braves gens ! en payons-nous ! C'est
pitié; à peine s'il y a moyen de joindre les deu bouts avec ce qu'il nous laisse! Aussi, que le diable m'étouffe si, aux prochaines élections, je me laisse enjôler par les cajoleries de M. le sous-préfet. Je n'en veux plus, de ces gros mangeurs qui se gobergent, tandis que nous trimons mort et misère pour nourrir leur fainéantise avec nos écus.
Le père Miette n'éprouvait pas moitié de la colère qu'il témoignait, et sa diatribe contre le gouvernement n'était qu'une riposte à l'attaque indirecte du maire de Noroy; mais M. Peluche prit la réponse au sérieux et resta d'autant plus épouvanté de cette irrévérencieuse sortie, qu'en raison de son costume de paysan, celui-ci lui semblait un très-mince personnage.
— Môsieu, dit-il de ce ton doctoral qui lui était familier, je manquerais à tous mes devoirs, si je laissais sans réponse votre inconvenante apostrophe contre un gouvernement dont je m'honore d'être un des plus fidèles serviteurs; il ne faut pas se fier aux apparences, Môsieu, et croire que les travaux manuels auxquels vous vous livrez puissent être comparés aux écrasants labeurs de ceux qui dirigent le char de l'État. Il n'est donc que trop juste que de tels hommes soient rétribués en raison des services qu'ils rendent à leur pays. Quant aux impôts, je tiens que c'est avec un véritable bonheur qu'un bon citoyen contribue de sa bourse à la gloire de la patrie; sous ce tutélaire régime de la liberté et des lois, les impôts sont d'ailleurs équitablement répar-
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tis entre tous, et cette consolation de l'égalité doit vous suffire.
— Mais elle ne me suffit pas du tout! s'écria le père Miette.
— Moi, Môsieu, continuait M. Peluche avec un sourire et sans écouter le paysan, je donne à l'État une somme un peu plus considérable que celle que vous versez dans ses caisses, et je ne me plains pas.
— Eh! eh! dit Madeleine, cela n'est pas certain le moins du monde, et, sans approuver les doctrines de mon compère Miette, je suis convaincu que, bon an mal an, il donne à l'État au moins trois fois autant que toi. Voyons, père Miette, l'impôt foncier, les portes et fenêtres, le décime et le reste, — je ne 2>arle pas du mobilier et pour cause, — cela monte bien à quatre mille francs?
Le père Miette poussa un soupir assez douloureux pour pouvoir être pris pour un acquiescement.
— Ce qui suppose, reprit Madeleine, ce qui suppose à monsieur un petit revenu d'une trentaine de mille francs en fonds de terre.
M. Peluche ouvrait de grands yeux, ses idées se trouvaient de plus en plus confondues.
— Oui, oui, s'écria le père Miette avec vivacité, oui, on compte comme cela, mais on compte sans l'hypothèque. Ah! l'hypothèque, voilà ce qui nous mange, ce qui nous égorge, ce qui nous broie menu comme le blé sous la meule du moulin. Tenez, voulez-vous savoir mon opinion? mieux vaut être galérien que propriétaire.
L'accent convaincu que le père Miette avait mis dans ses paroles provoqua un éclat de rire général.
— Oui, vous avez raison, père Miette, dit Jules Greton, c'est le dernier des métiers ; mais dites-nous donc ce que vous alliez faire dimanche dernier à Villers-Cotterets?
— Eh ! mon Dieu, vendre ma petite denrée, comme d'habitude.
— Allons donc! vous êtes trop ménager pour mettre votre blouse neuve pour attirer des chalands à ce que vous appelez votre denrée; dites donc plutôt que vous vouliez vous arrondir du bois de Vouty.
— Le bois de Vouty? Allons donc! avec quel argent l'aurais-je payé, mon doux Jésus? D'ailleurs, je savais que M. Henri en avait envie, et ce n'est pas moi qui irais comme cela enchérir sur lui ; et puis ce n'est pas déjà un si bon placement, votre bois de Vouty : plus de pierres grises que de baliveaux !
— Sans compter les sangliers, dit Madeleine ; parlons des sangliers plutôt que de nous engager davantage sur le terrain brûlant de la politique, comme dirait mon ami Peluche.
Giraudeau, placé à la gauche de Camille, avait plusieurs fois adressé la parole à la jeune fille; mais celle-ci, très- absorbée par la causerie de son voisin de droite, s'était contentée de lui répondre par des monosyllabes ; cette indifférence pour les lieux communs dont il s'était montré si prodigue envers la riche héritière avait excité un profond dépit chez le
galant percepteur ; fidèle à sa tactique ordinaire, il s'était retourné du côté de M. Peluche, et il avait pris à tâche d'approuver de la voix et du geste tout ce que disait celui-ci, et de lui témoigner une admiration qui flattait singulièrement le marchand de fleurs; il saisit l'occasion de se mêler à la conversation générale.
— Vous avez donc des sangliers dans le bois de Vouty? demanda-t-il à Madeleine.
— Je le crois, répondit celui-ci.
— Bast ! reprit le beau Bénédict, il en sera, de ces sangliers-là, comme de ceux que nous avons été chercher il y a un mois au bois Georget. La veille, on en avait vu cinquante ; le lendemain, il ne s'en est pas rencontré un qui eût osé attendre les chasseurs !
Malheureusement, le double manège du percepteur n'avait point échappé à son mystificateur ordinaire, qui saisit avec empressement cette nouvelle occasion de châtier sa fatuité.
— Eh ! eh ! dit Jules Creton, quelquefois ce sont les chasseurs qui n'attendent pas les sangliers.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Je veux dire, parbleu ! qu'un ragot a de bonnes jambes, mais que mon ami Benoît Giraudeau, dit Bénédict, en possède de plus longues et de plus agiles.
M. Giraudeau devint pourpre à cette allusion à une récente aventure dont il avait été le héros.
— J'aurais voulu vous voir à ma place, monsieur Creton ! s'éciïa-t-il avec aigreur.
— J'aurais donné de grand cœur deux napoléons pour m'y trouver.
— En face d'une bête furieuse, avec un fusil qui venait de rater des deux coups !
— La bête était-elle furieuse, je le crois; mais, quant au fusil, pour nous persuader qu'il avait raté, il eût fallu avoir la précaution d'en retirer les capsules.
Les allégations de Jules Creton exaspéraient d'autant plus M. Giraudeau, que les rires des convives avaient fini par arracher Camille à la conversation qu'elle poursuivait avec tant d'intérêt, et qu'il avait surpris le regard de la jeune fille se fixant sur lui avec un expression un peu malicieuse.
— Je vous ferai voir, quand vous voudrez, monsieur Creton, que je ne recule pas plus devant un homme que devant un sanglier.
— Allons, mon ami Benoît, ne faites pas le terrible, reprit l'incorrigible gouailleur ; chacun se comporte ici-bas suivant ses petits moyens. Si vous avez des nerfs, ce n'est point votre faute, mais plutôt celle de votre papa et de votre maman, qui vous les ont donnés ; et je vous assure que ce n'est pas là ce qui vous rendra moins intéressant aux yeux des belles.
- Mais, dit M. Peluche, les sangliers se jettent donc sur ceux qui les tirent?
— Rarement, répondit Madeleine.
— Oui, continua Jules Creton, il s'en trouve seu-
lement par-ci, par-là, quelques-uns qui ont la petitesse de se défendre lorsqu'on les attaque.
— Et, en pareil cas, que doit-on faire ?
— Viser à l'œil, laisser arriver à cinq pas et lâcher son coup, dit simplement Madeleine.
— Et si on le manque ?
— Alors, eux ne vous manqueront pas, répondit Jules Greton ; aussi existe-t-il des procédés moins héroïques et moins compromettants que celui que notre ami Madeleine vous recommande. Figurezvous, monsieur Peluche, que le ragot dont je vous parlais tout à l'heure, et sur lequel les deux capsules àe mon ami Giraudeau ont raté d'une manière aussi singulière que déplorable, figurez- vous, dis-je que ce ragot jouissait d'une réputation détestable dans le canton. Au déjeuner, il avait été longuement question des hauts faits de cet animal; on n'avait pas compté moins d'une douzaine de chiens décousus, sans conter Jean Grenèche, le sabotier de Montgobert, qui en avait été quitte pour une ouverture de trente-cinq centimètres de longueur au bas des reins. Tout en jasant, on avait agité la question que vous nous posiez tout à l'heure : celle de savoir ce qu'il y avait à faire dans le cas où cette bête enragée vous chargerait. Madeleine, qui est un vieux brave, avait donné sa recette; d'autres avaient été d'avis qu'il était plus sage de chercher un asile dans les branches d'un arbre. Un beau jeune homme que je ne nommerai pas, puisqu'il suppose que le soin qu'il prend de sa ipersonne peut porter préjudice à ses
ambitions matrimoniales, avait écouté la conversation avec un grand intérêt. Il se trouva mon voisin de droite, et nous ne fûmes pas plus tôt à nos postes, que je le vis s'escrimer des genoux et des mains sur un baliveau de belle venue, par mesure de précaution et uniquement pour s'assurer à l'avance qu'il n'avait pas trop oublié les leçons de gymnastique de sa jeunesse.
— Monsieur, dit M. Peluche en lançant un dédaigneux regard au pauvre Giraudeau décidément coulé par cette dernière bordée, Monoieur, si j'avais conscience d'avoir lâché pied devant un animal qui n'est, après tout, qu'un cochon sauvage, jamais, entendezvous bien, jamais je n'oserais reparaître devant le front de ma compagnie.
— Un cochon sauvage ! tu en parles bien à ton aise, mon ami Peluche ; il serait aussi injuste de lui attribuer la lâcheté de son cousinage dégénéré qu'il serait peu équitable de tarifer la valeur des ancêtres d'après la vulgarité de leur descendance ; je ne suis pas poltron, et, cependant, je dois te confesser que, dans ma première rencontre avec un de ces messieurs, lorsque, en entendant les cris de douleur et de détresse de mes pauvres chiens, j'ai voulu aller à leur aide; lorsque, après avoir rampé sous les houx pour me frayer un chemin, je me suis trouvé au milieu de la bauge, les pieds engagés dans un terrain marécageux, et que, dans les charges furieuses que la bête poussait contre mes deux chiens, j'entendais le grincement de ses défenses contre des
grès, que je sentais pour ainsi dire son souffle sur mes bottes, ce cochon, puisque cochon il y a, m'a inspiré un sentiment qui, s'il n'était pas la peur, y ressemblait de si près, que je l'ai humblement accepté comme tel, et que j'ai prudemment battu en retraite.
— Laisse-moi donc tranquille , Madeleine 1 ne voudrais-tu pas me persuader qu'un sanglier est plus terrible à affronter que des barricades ?
— Peut-être !
— Eh bien, morbleu ! s'écria M. Peluche électrisé, j'ai terrassé les éternels adversaires de la société et de l'ordre, nous allons voir si je ne terrasserai pas les. ..
— Ennemis des pommes de terre... En ce cas, hâte-toi de prendre ton café ; voici les rabatteurs qui entrent dans la cour ; il est midi, nous n'avons pas de temps à perdre.
Tous les convives s'étaient déjà levés ; les uns mettaient leurs guêtres, les autres endossaient leur carnassière, tous se hâtant dans leurs apprêts. Camille et Henri avaient porté leurs chaises sur le petit perron et ils continuaient leur causerie, tout en contemplant le tableau toujours si pittoresque que présente un départ pour la chasse.
La bonne intelligence des deux jeunes gens paraissait agacer singulièrement M. Peluche, qui se rapprocha de Madeleine, occupé à chercher des balles dans le tiroir de son secrétaire.
— Ah çàl Madeleine, lui dit-il, ton M. de Noroy, pour un guerrier qui a passé les Portes-de-Fer, ne
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se montre pas bien empressé de prendre ses armes.
— Henri ? répondit l'ex-bimbelotier. Mais Henri n'a jamais chassé, Henri ne vient pas avec nous.
— Comment ! alors, il restera près de Camille?
— Certainement.
— Mais c'est impossible.
— Pourquoi donc? Je suis aussi jaloux que toi de l'honneur et de la réputation de ma filleule, vois-tu, Peluche, et, si je ne vois pas d'inconvénient à laisser ce jeune homme auprès d'elle, tu aurais tort de t'alarmer. Sur ma parole de vieux soldat, je n'ai rien exagéré lorsque je t'ai parlé de la délicatesse et de l'élévation des sentiments de mon jeune ami.
— Tout cela est bel et bon ; mais, d'après les idées que je t'exprimais ce matin, et qui ne sont poin' modifiées, ce tête-à-tête est gros d'inconvénients, et je ne saurais le souffrir.
— Eh bien, reste en tiers avec eux; franchement, j'aime autant cela.
— Pourquoi donc? demanda M. Peluche, qui ne voyait pas sans terreur la belle chasse au bois de Vouty lui échapper.
— Parce que, malgré tes dédains pour les cochons sauvages, leur chasse est beaucoup plus sérieuse qu'il ne te semble, et qu'avec ton inexpérience des armes, ton peu d'habitude de ces dangers, un malheur pourrait t' arriver, et que je me le reprocherais toute ma vie, Seulement, je regrette...
— Quoi donc ?
— Que tu te sois autant avancé, parce que ces diables de provinciaux, qui estiment trop Henri pour comprendre tes méfiances, sont capables de supposer que...
— Achève l
— Que tu es resté à la maison parce que tu avais peur.
— Peur ! ce mot-là me ferait marcher sur la bouche d'un canon, Madeleine. Peurl ce mot-là me décide; le temps de dire adieu à Camille et je te suis.
En effet, M. Peluche s'élança vers Camille, l'embrassa à plusieurs reprises sur le front, l'engagea à monter dans sa chambre, afin de prendre un peu de repos, en prétendant que la physionomie de la jeune fille trahissait une profonde fatigue ; il répondit trèsfroidement aux souhaits de bonne chasse que lui adressait Henri, tandis qu'il endossait sa carnassière, et, après avoir adressé un dernier adieu à sa fille, saisissant son fusil , il s'élança dans la cour.
Au moment où la colonne des chasseurs s'ébranlait, Madeleine vit apparaître M. Peluche, conduisant en laisse Figaro, dont la vue des fusils avait décuplé les dispositions à l'allégresse.
— Pourquoi diable emmènes-tu ce chien à une battue? demanda l'ex-bimbelotier à son ami.
— Belle question! répondit celui-ci, tu vas voir que j'aurai acheté un excellent chien de chasse pour la somme exorbitante de cent francs afin de le laisser à la maison lorsque je me mets en campagne I En
vérité, Madeleine, si je ne te connaissais pour un excellent camarade, je croirais que tu es jaloux à l'avance du gibier que je vais abattre.
Madeleine haussa les épaules et fit signe à M. Peluche de le suivre.