‹ Parisiens et provinciauxChapitre 3 sur 18 · OU M. PELUCHE DOUTE DE SA VOCATION · texte numérisé non relu

OU M. PELUCHE DOUTE DE SA VOCATION

L'exécution dont l'ami Madeleine venait d'être »a victime fut un grave événement dans la vie de M. Peluche.

Nous avons dit, ou plutôt nous avons laissé entrevoir comment et pourquoi il aimait Madeleine; sa rupture avec un ami de près d'un demi-siècle produisit sur le maître de [la Reine des fleurs une profonde impression, et il demeura mécontent de lui-même.

Les doutes injurieux que le bimbelotier avait hautement exprimés sur la réalité du bonheur de celui qui se rivait volontairement à la mécanique du mercantilisme, jetèrent, en outre, un grand désordre dans les idées, jusqu'alors si méthodiquement étiquetées, du digne M. Peluche.

Il haussait les épaules, il riait de pitié, il monologuait tout haut en songeant au peu de cas qu'un homme de sens doit faire de l'opinion d'une si pauvre intelligence que l'était celle de Madeleine, et, malgré tout cela, malgré la conscience de sa supériorité, il ne parvenait point à s'affranchir de l'importunité de ce souvenir. Une comparaison surtout, I. 2

dont s'était servi le triomphant héritier, comparaison insolemment empruntée au règne animal, lui revenait sans cesse à la mémoire. Lorsqu'il y pensait, et c'était vingt fois par jour, il sentait une sueur froide perler sur son front; alors, il se démenait sur son tabouret, comme pour se prouver à lui-même combien l'injurieuse similitude que Madeleine avait entendu établir entre l'honnête commerçant et le coquillage cloué sur son rocher par des liens de pierre, manquait de justesse et de fondement.

Soit que M. Peluche demeurât immobile et les yeux fixés sur son grand-livre, tout entier en apparence aux combinaisons stratégiques du doit et de l'avoir, soit qu'il semblât absorbé par le classement du produit de ses ateliers, il n'avait plus qu'une idée fixe, celle de demander à son intellect de nouveaux arguments qui lui démontrassent de plus en plus victorieusement combien son fanatisme commercial était la plus éclatante expression de félicité physique et morale sur cette terre.

Mais, hélas ! les dieux que l'on discute commencent à n'être plus des dieux.

Ce qui se passa ténébreusement dans l'âme bouleversée dr\M. Peluche fut longtemps sans transparaître au dehors. Madame Peluche, très-forte sur les hiéroglyphes à l'aide desquels s'étiquettent le prix de revient et le prix de vente, était incapable de comprendre quelque chose à ce thermomètre moral que l'on appelé la physionomie.

Aussi, s'apercevant chez M. Peluche d'une préoccupation inaccoutumée, regardait-elle de temps en temps son mari avec étonnement.

Nous croyons que le moment est arrivé de faire connaître plus intimement à nos lecteurs madame Athénaïs Peluche, née Cressonnier.

Lorsque M. Anatole Peluche, ne cachons pas plus longtemps le nom de haptême un peu prétentieux du maître de la Reine des fleurs, — d'ailleurs, déjà Madeleine l'a révélé au public, — lorsque disonsnous, M. Anatole Peluche avait choisi mademoiselle Athénaïs Cressonnier, entre toutes les mademoiselles qui émaillaient son magasin, afin de relever au rang de dame et maîtresse de l'établissement, ce n'est pas, hâtons-nous de le dire pour l'édification de ceux qui pourraient lui opposer de pareils idées, ce n'est pas qu'il eût été séduit par les formes rondelettes, par les yeux fendus en amande, par le teint velouté de mademoiselle Athénaïs. Non, M. Peluche, grâce au ciel, n'attachait point à ces misères plus de prix qu'elles n'en méritent. Les aptitudes commerciales qu'il avait remarquées chez cette intéressante jeune fille, avaient seules décidé de ses prédilections.

En effet, comme le disait le fleuriste, avec un indicible orgueil, mademoiselle Cressonnier était née marchande. Elle possédait au suprême degré ces qualités négatives qui, lorsqu'elles se combinent chez une femme avec la finesse et la duplicité natives de sa nature, en font un véritable Talleyrand de comptoir.

Aussi mademoiselle Athénaïs Cressonnier, devenue madame Peluche, n'avait point été étrangère à l'essor prodigieux que les affaires de la Reine des fleurs avaient pris pendant ces dernières années.

Mais le développement des qualités commerciales de mademoiselle Athénaïs Cressonnier ne doit pas, comme lorsqu'il s'est agi de M. Peluche, être considéré comme ayant été la conséquence d'une habitude, être attribué à une passion presque platonique pour les péripéties des luttes commerciales. Madame Peluche était infiniment plus positive que son mari; elle aimait le commerce, non pas pour ler-ommerce, mais en raison des bénéfices qu'il rapporte, de l'argent qu'il procure. Toute jeune, toute jolie, qu'elle était, elle aimait l'or à la façon de quelques usuriers et à la manière des vieux thaumaturges; elle l'aimait pour ses reflets fauves, pour ses bruissements métalliques, pour les frissons magnétiques qu'il faisait passer par tout son corps, lorsqu'elle le sentait tomber dans sa main potelée.

Si, comme Pythagore, mademoiselle Athénaïs se fût souvenue de ses existences précédentes, certes, elle eût avoué que, du temps de Jupiter, elle avait été Danaé.

Nous avons tout à l'heure parlé de finesse à propos de madame Athénaïs Peluche. Nous ne voudrions pas que nos lecteurs se trompassent sur la valeur qu'ils doivent attacher à ce mot dans la circonstance présente. Il arrive très-souvent que la finesse du négociant, finesse particulière à sa nature, n'a rien de

commun avec l'intelligence, c'est un instinct particulier à une espèce de bipède, et pas davantage. Derrière son comptoir, madame Athénaïs Peluche eût attrapé Dieu le père lui-même et lui eût vendu de la filasse pour de la soie ; sortie de sa vie officielle, elle était si naïve, disons mieux, si bête, qu'elle en était intéressante.

On comprend donc aisément comment tous ces svmptômes qui indiquaient que l'esprit de son époux avait perdu son aplomb normal, échappèrent à sa perspicacité.

Et cependant, l'ami Madeleine et ses résolutions insensées étaient devenus le texte invariable de toutes les conversations du fleuriste.

Tant qu'il restait au magasin, M. Peluche était trop convaincu de la gravité de ses fonctions et de la majesté de son apostolat, pour entretenir madame Peluche de questions étrangères à la confection ou à la vente de leurs produits; mais, aussitôt que les deux époux étaient réunis dans l'arrière-boutique obscure qui servait de salle à manger, M. Peluche lâchait la bride aux indignations qui, pendant six heures, avaient subi dans sa poitrine une incubation forcée.

C'était en aménageant dans sa cuiller, à l'aide de sa fourchette, — M. Peluche avait religieusement conservé l'ancienne habitude bourgeoise de manger sa soupe avec les deux mains, — c'était, disons-nous, en aménageant dans sa cuiller, à l'aide de sa fourchette, sa première cuillerée de potage que, rendu à

lui-même par la cessation de tout contact avec la pratique et la marchandise, M. Peluche lançait une réflexion insidieuse, qui devait servir de thème aux variations qu'il prétendait exécuter.

Alors commençait la symphonie.

Pendant trois quarts d'heure que durait le repas, il épanchait l'amertume de ses pensées, qui sortaient de sa bouche en raison inverse de l'inglutition de la nourriture : au bouilli et à l'entrée, il se plaignait dédaigneusement de l'ex-bimbelotier, de la voie de perdition dans laquelle un fatal aveuglement l'avait engagé; au rôti, venaient les épithètes les plus injurieuses, à l'aide desquelles il essayait à son tour de classer l'intelligence de son ancien ami ; enfin, à la salade et aux raisins secs, éclatait la rancune de son cœur dans toutes ses violences torrentielles. Alors, il assurait, cédant par degrés à la violence de la passion, qu'en affichant des goûts champêtres, Madeleine voulait tout simplement dérober ses vices à la réprobation d'un ami véritable ; il déclarait qu'il était impossible qu'on ne le trouvât pas un beau matin mort d'ennui, de regrets, de chagrin et de misère dans ce que le maître de la Reine des fleurs nommait dédaigneusement sa bicoque.

Dans ses jours de haute éloquence, M. Peluche allait jusqu'à menacer son ami de la combustion instantanée ou du delirium tremens.

Les jours où venait au magasin mademoiselle Camille Peluche, il était convenu que l'on ne souillerait pas cette âme innocente du tableau des débor-

PARISIENS ET PROVINCIAUX oî

déments de Madeleine; et, quand la jeune fille demandait, inquiète, des nouvelles de son parrain qu'elle aimait tant et qu'elle ne voyait plus, M. Peluche se contentait de lui dire, avec un accent dont il serait impossible de rendre l'amertume :

— Ton parrain, Camille, ton parrain, il fait un voyage d'agrément.

Et ces paroles étaient accompagnées d'un rire sec et nerveux qui rappelait si bien à madame Peluche celui de Méphistophélès que, dans sa jeunesse, elle avait entendu à la Porte-Saint-Martin, qu'en entendant celui de son mari, la pauvre femme en frissonnait malgré elle.

Et cependant, l'ami Madeleine, insoucieux à toutes ces violentes diatribes de son ami Peluche, — diatribes dont, au reste, il n'avait aucune connaissance,— l'ami Madeleine ne paraissait songer, lui, qu'à tenir ses promesses.

Un beau matin, le conducteur de la petite voiture de Villers-Cotterets déposa à la Reine des fleurs une bourriche, laquelle contenait, disait-il, une carpe et une anguille. Il se retira aussitôt, le port était payé.

Madame Peluche appréciait les dîners économiques; elle accueillit fort gracieusement cet envoi, qui , maintenant qu'elle n'avait plus à subir les visites orageuses de l'ex-bimbelotier, la raccommodait presque avec lui.

M. Peluche jeta un regard de mauvaise humeur sur ce panier béant, dans lequel, sur un lit d'herbes vertes, on voyait, en effet, reluire les écailles dorées

d'une énorme carpe et se tordre les spirales d'une magnifique anguille.

Sur ces entrefaites, un des commis apporta un papier qui s'était échappé de la bourriche.

Le papier ne contenait que ces quelques lignes :

« Et dire qu'il ne tiendrait qu'à toi de connaître la vraie félicité, de sentir palpiter ton cœur dans ta poitrine, lorsqu'un poisson de taille raisonnable frétillerait accroché à ton hameçon!

» Pauvre Anatole!

» Mes hommages à madame ; mes amitiés à ma

filleule.

» Cassius Madeleine. •»

Vous voyez que nous marchons de découverte en découverte. Madeleine, né d'un père républicain, sous le Consulat, avait reçu sur les fonts de baptême le prénom tyrannicide de Cassius; mais, comme, pour fêter l'anniversaire du jour mémorable où Madeleine avait été racheté du péché originel, on avait inutilement cherché sur le calendrier saint Cassius, il avait été décidé que sa fête lui serait souhaitée le 1er novembre, c'est-à-dire le jour de la Toussaint.

Que l'on nous pardonne cette digression , qui. nous a paru avoir son utilité. Nous sommes de ceux qui croient à l'influence des noms sur les individus, et nous pourrions nous livrer à une longue étude philosophique sur ces deux noms et sur ces deuy hommes : Anatole Peluche et Cassius Madeleine.

Mais nous préférons en revenir à notre récit.

M. Peluche déchira le papier et en jeta les morceaux loin de lui.

Quelques jours après , une immense corbeille arrivait, franche de port, à l'adresse de M. Peluche.

Cette corbeille était pleine de légumes et de fruits; sur ces appétissants comestibles, s'étalait une véritable jonchée de fleurs rustiques mais charmantes.

Madame Peluche hasarda cette pensée :

— Il me semble que l'air des champs a rendu M. Cassius beaucoup plus aimable que ne le rendait l'air de la ville.

Madame Peluche avait pris l'habitude d'appeler Madeleine M. Cassius, de l'habitude qu'avaient euxmêmes les deux amis de s'appeler par leurs noms de baptême.

D'ailleurs, elle trouvait que le nom de Cassius était bien autrement masculin que celui de Madeleine, lequel, rappelant des souvenirs féminins et évangéliques, s'appliquait mal à la position sociale et au sexe du bimbelotier.

La lettre suivante était jointe à ce nouvel envoi :

« Je t'expédie, mon cher Anatole, un échantillon des produits de mon atelier. Ne t' étonne pas si tu trouves quelque différence entre les fleurs et les fruits que je t'envoie et ceux de ton magasin. C'est bien moi qui taille et qui prépare l'ouvrage ; mais c'est le bon Dieu qui est mon premier commis. Ah! si tri pouvais une seule fois apprécier les jouissances

que Ton éprouve en voyant sous ses doigts un bourgeon devenir une de ces belles roses qui sentent, elles, tout autre chose que la colle ; si tu avais tâté des émotions que procure un méchant cerisier, depuis le jour où il se couvre d'une véritable neige de fleurs jusqu'à celui où ces fleurs se sont doucement métamorphosées en des fruits dans lesquels on peut mordre sans craindre de s'enfoncer des fils de fer dans les gencives, tu congédierais à l'instant même tes prétendues fleuristes et tu te hâterais de m'imiter en vendant ta galère à un autre forçat

» Pauvre Anatole !

» Mes hommages à madame Peluche; mes amitiés à ma filleule.

» Cassius Madeleine. »

11 était évident que les sombres pronostications... — je crois que nous faisons un mot; ma foi! tant mieux pour l'Académie! — que les sombres pronostications de M. Peluche avaient rendu Madeleine agressif ou que son ivresse champêtre le précipitait dans les ardeurs du prosélytisme.

Mais, dans l'un ou l'autre cas, les innocents sarcasmes que l'homme des champs venait de se permettre à l'égard de l'homme de la ville, avaient produit une douloureuse impression sur le boutiquier. La tension continuelle de son esprit commençait à amener précisément le résultat qu'il avait redouté : elle ôtait à ses occupations chéries l'attrait puissant qu'elles avaient conservé jusqu'alors. Il ne

se trouvait plus le même empressement à décacheter les lettres de clients, il se sentait indifférentà l'inexactitude de ses employés; deux fois, il s'était surpris bâillant à se démonter la mâchoire en additionnant ses comptes courants, et il commençait à se demander avec terreur ce qu'il adviendrait de lui si cet abominable Madeleine avait raison, et s'il ne se serait pas trompé lui-même en se vouant à l'engraissement indéfini de son coffre-fort.

Sur ces entrefaites, la situation commerciale de la maison Peluche subit un échec qui, hâtons-nous de le dire pour rassurer nos lecteurs, n'avait d'autre importance que d'être le premier qu'elle eût essuyé.

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