‹ Parisiens et provinciauxChapitre 4 sur 18 · DU TRIOMPHE DE MADELEINE · texte numérisé non relu

DU TRIOMPHE DE MADELEINE

En dépit des airs de madame Peluche, pour laquelle toute vente qui ne s'opérait pas au comptant rentrait dans le domaine des spéculations illicites, M. Peluche avait ouvert un crédit assez considérable à l'un de ses anciens employés, devenu commissionnaire en marchandises.

La nature nerveuse des femmes leur donne le don de proDhétie. La sibylle de Gumes, la pythie de

Delphes, la pythonisse d'Endor, la prophétesse Cas sandre sont là pour justifier notre assertion, et laissent bien loin derrière elles, le vieux rabâcheur Calchas ou le Breton Merlin.

Madame Peluche avait prédit juste en prédisant à son mari que la somme avancée par lui était fort aventurée.

Le pauvre jeune homme ne fut pas heureux dans ses entreprises ; il se trouva dans l'impossibilité de tenir les engagements qu'il avait contractés envers son ancien patron, et, ne voulant pas survivre à ce qu'il regardait comme son déshonneur, il se brûla la cervelle.

M. Peluche perdait trente mille francs; la somme était pour lui fort insignifiante. Cependant, si madame Peluche accueillit cette nouvelle par une attaque de nerfs, s'il lui devint désormais impossible de parler de ce qu'elle nommait notre malheur sans verser d'abondantes larmes, son désespoir ne peut pas être comparé à la consternation avec laquelle son mari reçut ce désastre.

Le maître de la Reine des fleurs eût vu sa dernière obole engagée dans les problématiques éventualités d'un concordat fallacieux, qu'il ne se fût pas montré plus péniblement affecté.

Il demeurait des heures entières assis sur son tabouret, les sourcils froncés et l'œil absorbé dans ses méditations, indifférent, mieux que cela, insensible à tout ce qui se passait autour de lui.

Cette muette absorption en lui-même, qui était

loin d'être le caractère normal de M. Peluche, parvint à un tel degré, que madame Peluche, effrayée des conséquences qu'elle pouvait avoir, en vint à sécher ses yeux et à faire trêve à ses lamentations pour essayer de consoler son mari. Mais, en dépit des intentions de la jeune femme, toutes ses tentatives parurent, au contraire, redoubler l'abattement du maître de la Reine des fleurs.

L'économe Athénaïs attribuait l'humeur noire de M. Peluche à l'influence des cinq chiffres qui allaient si désagréablement s'aligner à l'article profits et pertes, — colonne des pertes.

Elle se trompait.

Ces trente mille francs, sortis de son coffre pour n'-y plus rentrer, n'étaient que le moindre des soucis du fleuriste; il eût sacrifié quatre fois la somme pour retrouver la sérénité perdue, cette sérénité d'autrefois qui le faisait l'égal des dieux.

Gomme un amant qui, après l'infidélité d'une maîtresse sans rivale, s'aperçoit que sa passion pour elle s'attiédit, M. Peluche se demandait avec angoisses comment et pourquoi il arriverait à combler le vide qui allait se faire dans son existence.

Son amour-propre, amour-propre que vingt ans de succès non interrompus n'avaient pas peu contribué à développer, se trouvait en outre profondément humilié d'avoir vu les événements se mettre du côté de l'ami Madeleine pour l'accabler sous le

poids d'un malheur aussi imprévu. Cette trahison i. 3

de la fortune au moment où il avait besoin de l'éternité de ses faveurs pour soutenir son fanatisme chancelant, et pulvériser les arguments de son adversaire, lui apparaissait comme une monstrueuse injustice de la destinée.

En dépit des affectueuses instances de sa femme, le maître de la Reine des fleurs demeurait donc inconsolable.

Ce n'était pas tout : la mélancolie de M. Peluche se traduisait par des symptômes non-seulement moraux, mais physiques. M. Peluche était ce que, dans son quartier, on appelait un bel homme; c'està-dire qu'il avait les joues pleines, l'œil à fleur de tête, le teint rubicond, le ventre proéminent. Eh bien, les joues de M. Peluche s'allongeaient, son teint avait perdu ces vives couleurs qui le faisaient ressembler à l'un de ces fruits de cire qu'il confectionnait autrefois avec tant d'orgueil. Son œil voilé cherchait dans l'espace, au ciel, un problème invisible. Enfin son ventre, qu'il avait, comme celui de l'illustre Brillât-Savarin, fixe et majestueux, au lieu de demeurer dans sa brillante rotondité ou de s'accroître encore, comme son propriétaire en avait conçu l'ambitieuse espérance, fondait à ce point, qu'un jour M. Peluche s'aperçut avec terreur que, pour maintenir ses pantalons à leur niveau supérieur, il lui fallait recourir à l'humiliant secours des bretelles.

Ce fut alors que madame Peluche, effrayée du double changement qui s'opérait dans la personne

de son mari, résolut, comme moyen curatif, de faire sortir définitivement de pension sa belle-fille Camille; elle savait combien était grand l'amour de M. Peluche pour cette enfant, amour qu'elle avait souvent qualifié de faiblesse ; aujourd'hui, cet amour était devenu son espoir et elle comptait sur l'influence de la jeune personne pour dissiper le spleen auquel M. Peluche était en proie.

Mademoiselle Camille Peluche, que nous avons jusqu'à présent tenue, ou à peu près, derrière le rideau et qui va entrer en scène, était sur le point d'atteindre sa dix-septième année ; sa beauté n'était point de celles qui attirent infailliblement le regard et qui commandent l'admiration. Mais on ne l'avait pas plus tôt remarquée, qu'on ne se lassait plus de revenir à elle. Vue une fois avec attention, on ne l'oubliait plus. Ses yeux étaient petits, mais ils rayonnaient à travers une double frange de cils si longs et si soyeux, qu'ils ajoutaient encore à l'expression, gaie ou mélancolique, de leur prunelle d'azur. Sa bouche était grande; mais il y avait tant de bienveillance et de bonté dans le sourire qui l'animait, que l'on s'apercevait à peine que ce sourire découvrait des dents d'une blancheur éclatante. Le reste de ses traits était d'une régularité irréprochable, et son gracieux visage s'encadrait entre une double tresse de cheveux châtains d'une épaisseur luxuriante, et à laquelle elle savait donner ce tour attrayant, tout particulier aux femmes de goût qui se coiffent elles-mêmes.

Voilà pour le physique ; disons quelques mots du moral.

Mademoiselle Camille Peluche était une nouvelle preuve de ce consolant axiome, émis par quelques optimistes, que la nature a voulu dédommager ceux dont l'enfance a été privée des caresses et des leçons d'une mère, par la précocité de leur raison et par leur facile aptitude au travail.

En effet, Camille avait appris tout ce que l'on peut apprendre en pension; elle parlait assez purement l'anglais, chantait agréablement une romance en s'accompagnant du piano, et dessinait des fleurs d'une façon remarquable.

L'absence des soins d'une mère, soins si bons toujours, mais parfois un peu amollissants, avait hâté la maturité de la raison de Camille, et, ne sachant rien encore du monde, une secrète intuition l'initia, dès les premiers mots que lui dit sa bellemère, au rôle qu'elle aurait à remplir dans la maison paternelle.

Avec un tact qui avait manqué à madame Peluche , elle devina sur-le-champ que l'altération qu'elle remarqua dans les traits de son père, ne pouvait être attribuée à la perte insignifiante dont celuici avait été la victime. Elle comprit qu'une grande modification, sinon un changement absolu dans le régime des habitudes et des occupations de son père, pouvait seule opérer la cure que madame Peluche avait remise entre ses mains. Alors, avec une abnégation si vraie en apparence qu'elle ne se

laissa même pas soupçonner d'affectation, elle se fit légère et dissipée, sans se laisser intimider par le froncement des sourcils junoniens de sa belle-mère. Elle prétendit qu'après une si longue retraite au Marais, c'est-à-dire dans un des quartiers les plus éloignés de Paris, elle ne pouvait se passer de distraction, de bruit, de mouvement. Forcé d'accompagner sa fille à de quotidiennes promenades qui, des boulevards, s'étendaient aux Champs-Elysées, et des Champs-Elysées au Bois, obligé de la suivre à tous les spectacles, de tâter de tous les plaisirs pour lesquels Camille manifestait un goût effréné, M. Peluche se trouva violemment arraché à la vie casanière.

Pendant les quarante-huit années de son existence, M. Peluche n'avait point arpenté autant de chemin que sa fille lui en fit faire pendant les quinze jours que dura ce steeple-chase de la distraction.

Ce remède héroïque produisit des effets assez caractéristiques.

M. Peluche, dont les ressorts s'étaient tant soit peu rouilles pendant près d'un demi-siècle de repos, éprouvait toujours une certaine difficulté à se mettre en train. Il résistait quelque temps aux instances de Camille avant de se rendre au nouveau désir que celle-ci lui exprimait. Il fallait toujours qu'il eût été éperonné de quelques tendres cajoleries avant de se décider à prendre du champ, c'est-à-dire à coifïer son feutre, à endosser, ou sa redingote à la propriétaire, ou, les circonstances l'exigeant, son habit

bleu à boutons d'or. Ii aimait tant sa fille, il était si faible pour celle qu'il jurait être, et l'on pouvait l'en croire sur parole, le plus remarquable échantillon de son talent de fleuriste, qu'il finissait par céder à sa volonté.

Peu à peu, et sous l'impression de l'air du boulevard, des Tuileries et du Bois, qui est, comme chacun le sait, un air qui n'a rien de commun avec celui do la rue Bourg-lA'bbé et de la rue Greneta, ses scrupules s'effaçaisnt, son œil morne s'animait, il redevenait jaseur, communicatif, et, d'élan en élan, il en arrivait à la gaieté la plus franche. De la Reine des fleurs, il n'en était pas plus question, au bout de trois semaines, que si la rue Bourg-l'Abbé eût été aux antipodes; il s'arrêtait étonné devant tout, et accablait Camille de questions ; car tout était nouveau pour ce vieux sauvage de la civilisation, que l'amour filial arrachait aux limbes de ses ateliers, et qui, pareil à un enfant, s'étonnait de tout, s'amusait de tout.

L'influence de ces émotions inconnues s'élevait jusqu'à l'enthousiasme. Au théâtre, il avait des larmes sincères pour les malheurs de la jeune première , des indignations frénétiques contre les machinations du troisième rôle; aux courses, — et jamais le maître de la Reine des fleurs n'avait môme eu l'idée de ce que c'était qu'une courso — aux courses, il poussait des hourras que l'on eût dits importés d'outre-Manche ; lorsqu'il assistait à une revue, il piaffait au son de la musique guerrière. Enfin, lorsqu'il marchait ayant sa chère Camille au

bras, il était si fier de la belle enfant, qu'il laissait son chapeau prendre ces airs penchés et provocateurs qui l'avaient si fort indigné chez Madeleine.

Malheureusement, aussitôt qu'il était rentré au logis, aussitôt qu'il avait repris sa place derrière le comptoir de chêne, aussitôt enfin que les commis avaient placé devant lui les liasses de factures qu'il devait coucher sur le grand-livre, une révolution bien différente s'opérait avec une rapidité prodigieuse en quelques secondes, et, sous l'empire d'une violente réaction, le fleuriste devenait plus triste, plus sombre, plus morose que jamais il ne l'avait été. De profonds soupirs, qu'il n'avait même plus la force de dissimuler, s'échappaient de sa poitrine, et plusieurs fois Camille crut voir son père essuyant furtivement une larme sur les manches de percaline bleue qui protégeaient jusqu'aux coudes le drap de sa redingote

Les observations quotidiennes de Camille lui livrèrent le secret de cet affaissement moral ; elle pressentit ce que M. Peluche n'avait point osé jusqu'alors s'avouer à lui-même, c'est-à-dire que la lassitude et le dégoût même avaient succédé à .l'ancien fanatisme commercial du maître de la Reine des fleurs, et qu'il fallait, si l'on voulait le sauver de lui-même, le tirer du marasme dans lequel il ne pouvait plus que végéter.

Elle se décida un jour à faire part à sa belle-mère de ces judicieuses réflexions.

Certes, la position sociale de madame Athénaïs Peluche dépassait de beaucoup les rêves qu'elle avait pu former étant jeune fille, et cependant elle ne songeait pas sans frémir au jour où la fortune qu'elle avait été appelée à partager cesserait de s'accroître ; les bénéfices réalisés perdaient toute valeur à ses yeux lorsqu'elle songeait à ceux qu'elle allait manquer; aussi, lorsque Camille lui parla de quitter la direction de la Reine des fleurs, surtout après la perte qu'elle venait de subir, jeta-t-elle les hauts cris. Elle traita les appréhensions de Camille de rêveries de pensionnaire; elle répliqua, avec assez d'aigreur, que, si les caprices d'une enfant gâtée n'avaient point détourné M. Peluche de ses occupations, il serait déjà rétabli; elle termina enfin en défendant à la jeune fille d'entretenir son père de semblables billevesées.

Cette mercuriale affecta tristeme nt Camille , qui n'osa plus provoquer son père à de nouvelles excursions.

On était aux derniers jours d'août.

Un samedi, vers quatre heures de l'après-midi, M. Peluche préparait mélancoliquement la paye de ses ouvriers, lorsqu'en levant les yeux au ciel, comme il en avait pris depuis quelque temps la désastreuse habitude, il aperçut un homme qui, de la rue, paraissait suivre tous ses mouvements avec une attention singulière.

Cet homme était coiffé d'un chapeau de feutre à large bord; ce bord, rabattu contre le carreau, sur

lequel l'indiscret étranger appuyait son visage, masquait à M. Peluche la plus grande partie des traits de cet impertinent curieux.

Il était vêtu d'une façon que le fleuriste trouvait aussi bizarre que prétentieuse. Ce n'était pas précisément la blouse de cotonnade bleue que portait cet homme qui attirait l'attention de M. Peluche : c'était un sac de cuir et de filet qu'il portait en bandoulière ; c'étaient des guêtres de cuir bouclées à ses jambes et montant jusqu'au-dessous du genou ; c'étaient deux cornes à fermoir de cuivre qui se balançaient sous ses deux bras ; c'était, enfin, le fusil à double canon qui se dressait sur son épaule, et qui n'avait aucune ressemblance avec l'arme militaire que l'ordonnance attribue aux gardes nationaux.

En ce moment, le petit coin de figure que pouvait apercevoir M. Peluche se contracta dans une effroyable grimace. Le fleuriste devint pâle comme le col de sa chemise ; il bondit sur son tabouret, et, avec un accent qui fit relever la tête à madame et à mademoiselle Peluche :

— Madeleine ! s'écria-t-il.

C'était en effet Madeleine, qui, au même moment, ouvrait la porte avec le fracas qui rentrait dans ses habitudes ; Madeleine, qui, après cinq mois de séparation, achevait en rentrant dans le magasin de son vieux camarade, l'éclat de rire qu'il avait commencé en en sortant. C'était Madeleine, plus gai, plus bruyant, plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été; et cependant c'était un Madeleine qu'il fallait se

recueillir pour reconnaître, tant il ressemblait peu à à l'ancien.

Il y avait — il fallait bien en convenir en regardant Madeleine — quelque chose de fondé dans les affinités champêtres que les nécessités d'une situation précaire avaient si longtemps contrariées, au grand préjudice de l'ex-bimbelotier ; car, sous l'influence de la régularité et de la quiétude de son existence nouvelle, un changement radical s'était opéré dans son extérieur. Tout au contraire de M. Peluche, qui avait maigri de corps et pâli de visage, un embonpoint visible avait succédé à la maigreur de Madeleine. Les angles aigus de son visage, taillés en lame de couteau, s'étant adoucis, la vivacité de son regard n'empruntait plus rien à la surexcitation alcoolique ; sa taille s'était redressée ; son teint, jauni par les veilles, couperosé par les excès, avait pris, en s'éclaircissant sous l'influence du grand air, ce ton chaud et bistré qui est l'emblème caractéristique de la vigueur et de la santé.

Enfin Madeleine avait rajeuni, en raison inverse de la façon dont M. Peluche avait vieilli.

D'un seul coup d'œil, le maître de la Reine des fleurs avait fait toutes ces observations, et, tandis que Madeleine saluait respectueusement madame Athénaïs, embrassait tendrement Camille, à laquelle, nous l'avons dit, il avait toujours témoigné une attention paternelle, le fleuriste s'efforçait de comprimer les mouvements de son humeur bilieuse, de refouler les sensations poignantes qu'ex-

citait en lui le contraste de ce triomphant résultat, opposé à sa propre infortune, de répondre enfin par le calme et la sérénité de son visage à toutes les railleries qu'il attendait de son ami.

Il s'avança vers Madeleine, qui lui tendait les bras, et se prêta à. l'accolade, comme s'il eût oublié tout ce qui s'était passé.

Alors, l'ex-bimbelotier raconta à son vieux camarade qu'étant venu à Paris pour acheter un équipement de chasseur, qu'il comptait étrenner dans quelques jours, il n'avait pas voulu passer devant la Reine des fleurs sans serrer la main au maître de l'établissement.

Mais, tout en parlant, Madeleine, le regard constamment fixé malgré lui sur Peluche, paraissait fort surpris de l'altération qu'il surprenait dans les traits de son vieux camarade. Il le considérait avec une sorte de stupeur et ses yeux ne se détachèrent de lui que pour errer, interrogateurs, de madame Peluche à sa filleule.

Camille comprit parfaitement ce regard, et mit un doigt sur sa bouche pour faire entendre à son parrain que toute question à ce sujet serait inopportune.

Madame Peluche, qui tenait à encourager les générosités horticoles et iluviatiques de Madeleine, lui proposa', avec une gracieuseté à laquelle elle était bien loin de l'avoir accoutumé, de partager le dîner de la famille.

Le maître de la Reine des fleurs appuya cette motion avec enthousiasme ; malgré ses efforts, il était mal parvenu à maîtriser son émotion. Aussi se trouvait-il enchanté de la perspective d'avoir quelques heures pour se remettre, et, en même temps, afin de prouver à Madeleine que rien n'était changé dans ses habitudes, il répéta plusieurs fois que, comme le dîner était pour cinq heures seulement, il allait mettre ses livres au courant, attendu que les devoirs d'un commerçant passaient même avant le plaisir de causer avec un ami.

Le campagnard, qui avait ou qui feignait d'avoir encore quelques emplettes à faire dans le quartier, sortit avec Camille, laquelle, voulant causer tranquillement avec Madeleine, avait demandé à son père la permission d'accompagner son parrain.

L'heure du dîner réunit les quatre personnages dans la petite salle à manger dont nous avons déjà parlé.

M. Peluche, fiévreux comme un homme qui va se battre en duel, arrivait avec une provision d'arguments, qui devaient pulvériser les allégations médisantes que Madeleine serait tenté d'émettre à propos des félicités commerciales et qui démontreraient à celui-ci que le plaisir de fabriquer des fleurs en papier et de les expédier dans les quatre parties du monde restait, malgré les carpes, l'anguille et les fruits que lui avait envoyés Gassius, la plus importante fonction que peut accomplir un homme sur la terre.

Malheureusement, le fleuriste ne trouva point à placer le résultat de ses méditations.

Madeleine fut gai comme à son ordinaire ; mais il laissa tomber, sans les relever, les insidieuses provocations par lesquelles M. Peluche s'efforçait de ramener la conversation à ces questions personnelles qui avaient été la cause de sa querelle avec son ami, le prétexte des cruelles désillusions qui avaient suivi cette querelle. S'il parla des charmes de sa nouvelle existence, s'il entretint ses hôtes de l'attrait que lui offraient ses occupations de chasse, de pêche et de jardinage, il le fit avec tant de bonhomie, que la susceptibilité du maître de la Heine des fleurs dut renoncer à se trouver offensée de ce propos.

Si peu habituée que fût madame Peluche à s'étonner de quelque chose, elle ne put s'empêcher de manifester la surprise que lui causait cette métamorphose. Madeleine n'était pas devenu un homme de façons élégantes, son écorce restait rude; mais il avait perdu cette humeur railleuse dont la dame du logis était la victime ordinaire, et le dîner se passa sans qu'elle eût à subir une seule de ces excentricités de mauvais goût, de ces équivoques triviales dont le bimbelotier se montrait jadis si prodigue, et qui le lui avaient rendu si justement odieux.

^e dîner fut donc, pour M. Peluche, une suite de déceptions, et pour madame Peluche, une suite d'étonnements.

Aussi, lorsque Madeleine, qui avait dix-huit lieues

a faire pour regagner son gîte, eut pris congé de ses amis, non sans avoir juré à madame Peluche qu'elle goûterait des produits de sa chasse, comme elle avait goûté des produits de sa pêche et de son jardin, celle-ci, avec la naïve maladresse dont elle était coutumière, ne put s'empêcher de faire remarquer à son mari que c'eût été dommage de mettre une opposition insurmontable à des projets qui devaient amener un résultat si avantageux pour Madeleine.

M. Peluche ne répondit pas; il allait et venait dans l'étroite pièce, pendant que -la bonne enlevait la table, en proie à une agitation violente, qu'il ne ,se donnait plus même la peine de cacher.

Tout à coup, et comme s'il eût cédé à une inspiration soudaine, il prit son chapeau, et, pour la première fois de sa vie, il sortit de chez lui sans avoir de but déterminé.

11 erra longtemps dans les rues de Paris, suivant la foule, s'arrêtant quand elle s'arrêtait, stationnant devant les magasins où elle s'agglomérait, pratiquant en apparence les flâneries qu'il condamnait si dédaigneusement chez les artistes et chez les gobemouches, mais tellement absorbé par ses pensées, que, pendant plus d'une demi-heure, il sembla avoir pris racine devant un étalage d'instruments hydrauliques, auxquels évidemment il ne pouvait témoigner un si grand intérêt.

C'était la première distraction sérieuse de M. Pe^ luche. On va voir où elle devait le conduire.

Page 1