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LES SYMPTOMES S AGGRAVENT

L'organisation de certaines existences est ainsi faite, qu'il suffit que le moindre rouage se dérange pour que la machine cesse de fonctionner. Nous l'avons vu, la puissance de l'habitude avait à la longue rendu l'infériorité de Madeleine nécessaire au bonheur de M. Peluche. Le jour où, en dépit de ses prédictions, une espèce de prédilection morale avait soustrait l'ex-bimbelotier à l'affectueuse domination de son camarade, un vif mouvement de dépit s'en

était suivi; puis, peu à peu, l'envie avait succédé au dépit, et ce dernier sentiment n'eut pas plus tôt pénétré dans le cœur du fleuriste, qu'il l'absorba tout entier.

L'influence des petites passions sur les petits esprits est absolue.

A dater du jour où M. Peluche avait entrevu la possibilité d'obtenir sur Madeleine une éclatante revanche, où, avec cette confiance insolente que donne l'habitude du succès, il crut facile de le battre sur le terrain où lui-même il s'était senti battu, il n'eut plus qu'une préocupation, qu'une pensée, celle d'entamer la lutte que devait suivre, selon lui, la plus éclatante des victoires.

Dans les instants de trouble qui avaient suivi sa déconvenue, si les affaires commerciales avaient perdu pour lui leur prestigieux attrait, du moins s'en occupait-il encore en apparence. Depuis qu'il pensait avoir trouvé le remède à ses soucis, il ne prenait même plus la peine de déguiser le dégoût que lui causait tout ce qui ressemblait à une facture.

On eût dit que son fusil lui inspirait une passion étrange, quelque chose de pareil à ce que Pygmalion ressentait pour l'œuvre de son ciseau.

Vingt fois le jour, M. Peluche montait dans sa chambre à coucher.

Arrivé là, il s'arrêtait devant la commode où était déposée la boîte, faisait jouer la clef dans la serrure, et levait le couvercle d'ébène, avec le reli-

gieux respect que l'Indien montre au coffre qui renferme son fétiche .

Pendant une heure, il demeurait en admiration devant le dvame cynégétique qui se dessinait à jour et en relief sur la crosse et les batteries de son arme.

La passion suppléait au goût artistique qui lui manquait ; sous la pression de ce sentiment nouvellement éveillé en lui, il en était arrivé à l'enthousiasme, dont ce délicieux travail était vraiment digne.

Saturé de jouissance contemplative, il passait à la jouissance active.

Il prenait, dans leurs casiers de velours, chacune des pièces de son fusil ; il ajustait les canons sur la crosse, il montait les batteries ; oh ! alors, il se délectait dans l'ensemble, comme il s'était délecté dans le détail.

Puis il s'enivrait du brait des ressorts qu'il faisait jouer.

Puis enfin, avec une crânerie empruntée aux meilleures traditions de la milice citoyenne, il jetait l'arme sur son épaule, faisait quelques pas dans sa chambre en admirant sa tournure dans la glace; et, tout à coup, prenant cette même glace pour objectif, il laissait tomber l'arme dans sa main gauche, ajustait, faisait suivre son mouvement d'un paff qui était destiné à imiter la détonation, et enfin se détournait, tant son imagination était surexcitée

et avait fait de chemin, se détournait, disons-nous, pour se délecter du désappointement de Madeleine.

Certes, si M. Peluche n'eût pas clos soigneusement pênes et verrous avant d'évoquer l'avenir dans cette pantomime, et que madame Peluche l'eût surpris, la brave dame eût assurément supposé que son mari était complètement fou.

Elle avait, du reste, quelques appréhensions à l'endroit du cerveau du pauvre homme.

Les petites escapades cynégétiques qu'il se permettait sans quitter son foyer domestique, n'étaient pas le seul désordre que l'on eût pu signaler dans ses habitudes.

Des sept merveilles du monde, M. Peluche n'en avait jusqu'alors reconnu qu'une seule vraiment digne de ce titre, et encore celle-là n'appartient-elle pas à la classification antique. Ce que le maître de la Reine des fleurs appelait le chef-d'œuvre de la nature et de la puissance humaine, c'était Paris, que plus familièrement il appelait son beau Paris. Quant aux perspectives grandioses, quant au pittoresque des paysages, il ne les reconnaissait pas comme étant dignes de l'attention d'un homme sérieux. Saint- Germain, Bellevue, Saint-Gloud n'étaient pour lui qu'un chaos toujours confus de bois et de pierres qu'il trouvait bien plus naturel d'admirer lorsque la main de l'homme leur avait donné d'harmonieuses proportions en les convertissant en charpentes et en moellons ; état complémentaire dans lequel ils révélaient, [disait-il, tout à la fois la grandeur du

Créateur et l'industrieuse intelligence d<3 la créature.

Dans son fanatisme pour la ville, M. Peluche se décidait rarement à franchir les murs de l'octroi, même lorsque le far niente du dimanche l'autorisait à conduire sa femme et sa fille à la promenade. Jamais il ne s'était laissé séduire par les captieux récits que lui avait faits Madeleine touchant les charmes des coteaux ombreux, au pied desquels la Seine et la Marne se déroulent en spirales argentées. A peine s'accordait-il une excursion au Jardin des Plantes, au Luxembourg ou aux Tuileries, et c'était toujours en s'efforçant de concentrer l'attention de ses compagnes sur les constructions que l'on entrevoyait entre le feuillage maigre et poudreux des arbres, auxquels il reprochait, avec une certaine amertume, de raccourcir désagréablement le panorama.

Ce fut donc avec une grande surprise que madame Peluche, le dimanche qui suivit le jour où le fusil avait été gagné, s'entendit faire par son mari la proposition d'aller passer une après-midi au bois de Vincennes ; mais sa surprise devint de la stupeur lorsqu'elle vit M. Peluche chercher les allées les plus solitaires, les conduire dans les massifs les plus épais, écouter anxieusement les oiseaux chantant dans la ramée, chercher à les apercevoir à travers les enchevêtrements des branches et des feuilles, les mettre en joue avec sa canne, et reproduire cette même explosion imitative, par laquelle nous l'avons vu également terminer chacune de ses séances dans la chambre à coucher.

Ces prodromes troublèrent tellement madame Peluche, qu'elle fit longtemps causer son mari pour s'assurer qu'il était dans son bon sens. — Mademoiselle Camille ne contribua pas peu sur ce point à rassurer sa belle-mère.

C'est qu'en dépit du proverbe populaire qui veut que bon chien chasse de race, mademoiselle Camille ne comptait aucune des affinités si caractéristiques chez son père. L'expression mélancolique de la nature dans les bois, les amoureuses aspirations qui, à chaque pas, se révèlent dans la campagne par les fleurs qui l'émaillent, par les ruisseaux qui la sillonnent, par les bouquets de bois qui la constellent, par les oiseaux qui la peuplent, faisaient doucement vibrer un cœur prédisposé à la tendresse, et réveillaient de vagues mais délicieuses émotions dans un esprit légèrement tourné au romanesque. Aussi, tandis que M. Peluche prenait avec sa canne un avant-goût de sa future adresse, de son côté elle bondissait à la poursuite de quelque papillon ou de quelque libellule. Elle s'élançait pour détacher de sa tige quelque rameau de chèvrefeuille dont les fleurs avaient survécu à la saison ; elle s'ensanglanîait les doigts pour faire un bouquet des baies rouges du rosier sauvage, bien que sa belle -mère lui eût répété qu'elle en trouverait de dix fois plus belles, et en bien plus grand nombre, dans les cartons du magasin.

En voyant ainsi son mari et Camille affecter les allures de véritables chevaux échappés, madame Pc-

luche, tout en déclarant tristement que son mar était bien changé, demeura libre de supposer que c'était l'effet normal de l'air des champs sur certaines organisations, et, arrivée à cette rassurante conviction, elle renonça à appeler un médecin à leur aide, comme elle y avait songé tout d'abord.

Ces expéditions se renouvelèrent trois ou quatre fois. Elles embrassèrent les quatre points cardinaux de la banlieue parisienne.

M. Peluche en était arrivé à attendre le dimanche avec une impatience qui ressemblait presque à de l'anxiété; car, en rentrant le soir de ces jours bienheureux au magasin, devenu pour lui une espèce de prison, qu'il eût comparée aux plombs de Venise ou au Spielberg s'il eût lu Casanova et Silvio Pellico, il nombrait la quantité de victimes que son imagination avait abattues, et il songeait dédaigneusement au triste bilan que devait présenter probablement à cette heure le carnier de Madeleine.

Sous l'influence de ces impressions successives, il songea à faire un pas de plus vers le but de ses rêves, en complétant son équipement de chasseur.

Mais cette résolution était si grave, et comportait une dépense telle, que M. Peluche n'y songeait pas sans frissonner et qu'elle s'agita pendant plus de huit jours dans son cerveau, avant qu'il songeât à l'exécuter sérieusement.

Dans son intérieur, M. Peluche affectait de grandes prétentions à une domination absolue ; mais, en réalité, et en supposant que la belle Athénaïs repré-

sentât à elle seule les deux Chambres, jamais monarque constitutionnel n'avait, en régnant, si peu gouverné.

M. Peluche était le maître absolu d'exécuter les volontés de sa femme ; mais, lorsqu'il s'agissait des siennes, il se présentait toujours quelque obstacle qui s'opposait à leur accomplissement.

Or, madame Peluche ayant plusieurs fois renouvelé ses provocations tendantes à la métamorphose du chef-d'œuvre de M. Pinson en espèces monnayées, M. Peluche pressentait qu'elle serait essentiellement réfractaire à ce qui constituerait une prise de possession effective de cette luxueuse fantaisie.

Et, en mari rompu au joug matrimonial, M. Peluche hésitait.

Il se rendit bien une dizaine de fois chez l'armurier, afin de s'enquérir des outils qui lui deviendraient nécessaires lorsqu'il s'agirait de démontrer à son ami Madeleine que les hommes sont tels en tout et partout ; mais dix fois aussi il rentra chez lui sans avoir péché , c'est-à-dire sans avoir cédé aux offres intéressées de l'arquebusier, qui ne tendaient pas à moins qu'à lui mettre sur le dos un échantillon de tous les ustensiles que renfermait son magasin.

Une nouvelle provocation de Madeleine décida de la destinée de M. Peluche.

Une troisième bourriche arriva au magasin de la Fleur des reines.

Celle-là contenait deux perdrix rouges, quatre

perdrix grises, un magnifique cuissot de chevreuil et, comme d'ordinaire, une lettre de l'expéditeur. La lettre était ainsi conçue :

« Mon cher Anatole,

s Ta cuisinière saura, je l'espère, traiter convenablement les perdreaux; mais les ragoûts qu'elle te fricote, haricot de mouton, veau à la casserole, fricandeau à l'oseille, n'ont certainement pas su l'élever à la hauteur de la grosse pièce que je t'expédie. Souffre donc que j'y joigne quelques avis. Je ne me consolerais jamais si je t'avais innocemment, et dans un bon motif, fourni l'occasion de te déshonorer aux yeux de tes convives.

» Garde-toi d'appeler ceci ou gigot ou cuisson, ce qui inspirerait une triste opinion de ton éducation cynégétique. On dit gigue ou cuissot. Fais-le parer convenablement, et en te gardant bien de remplacer ses titres de noblesse, c'est-à-dire les pattes, dont tu pourras te faire un pendant de sonnette, par un épouvantable cylindre de plaqué. Fais-le piquer trèsfin avec du gras de lard, le plus frais possible; accorde-lui, pendant une huitaine de jours au moins, un bain de chablis aromatisé par le persil, le thym, le laurier, l'ail, les oignons et les carottes, dont tu lui feras litière. Trois quarts d'heure de broche, servir chaud, manger dans son jus, et j'ose dire que jamais tu n'auras goûté rien de semblable, même à la table eu roi de ton choix.

» Que ne puis je également te faire partager, mon

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cher Peluche, l'appétit formidable que je dois, tous les jours, à cinq heures de chasse et de délicieuses émotions ! Que ne peux-tu t'asseoir, comme moi et avec moi, en face d'une gigue ou d'un cuissot de chevreuil, le cœur partagé entre les impérieuses aspirations de l'estomac et les délirants souvenirs que l'aspect de ce cuissot ou de cette gigue réveillerait en toi ! Ce serait alors que tu pourrais te vanter de connaître le bonheur.

» Ton ami, qui te plaint bien sincèrement.

» Cassius Madeleine.

» P.-S. — Je n'ai pas besoin de te dire que, s'il te passait jamais l'envie, comme à un poëte romain,

— que tune connais pas, et que je ne connais guère,

— de remettre au lendemain les affaires sérieuses, et de venir passer un jour de bonheur à Vouty, tu serais le bienvenu. Sans compter que je te ferais faire connaissance avec un jeune et beau garçon de vingt-cinq ans, propriétaire de quatre cent cinquante arpents de terre et de cent arpents de forêt, qui, ne chassant pas, me laisse chasser tant que je veux chez lui.

» Eh ! qui sait ? ma filleule Camille a dix-sept ans, et je t'ai dit que mon beau garçon en avait vingtcinq !...

» On a vu des choses plus extraordinaires. »

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