D'-Colombat, op. cit., p
L'étude enrichit notre collection de gestes intellectuels: on apprend à rendre sa pensée visible. Mais que peut le travail, que peut l'étude pour améliorer nos gestes afïectifs ? Apprend-on à éprouver et à manifester l'amour ou la haine? C'est dans l'ordre affectif surtout qu'il est vrai de dire qu'un geste étudié est un geste faux. Seul, semble-il, sur ce terrain très spécial, le natu-
Fiiç. 21. Enfant :i , , . , , , . . .
l'oie. Florence, ï'sl est vrai, le naturel est beau, et la mission Galerie royale. ^q pai-t parait s'y résumer à nous révéler la nature. — Est-il rien de plus spontané que les mouvements par lesquels l'enfant exprime ses joies, ses douleurs, ses désirs, ses répugnances? Est-il rien de plus vrai que ses larmes et son sourire? Il est si près de la nature !
Pourquoi ce visage est-il d'une faron si poignante l'image de la douleur? c'est une mère, dont le fils est mort. Pourquoi ce front s'illumine-t-il des reflets d'une joie si vive? c'est un père fêté par les siens. Pourquoi cette main se porte-t-elle si gracieusement en avant ? c'est un ami qui l'attire. On est si spontanément mère, père et ami.
Redevenons enfants, soyons nous-mêmes, et notre mimique affective sera ce qu'elle doit être, belle parce que vraie, et vraie parce que naturelle.
Une citation empruntée à un excellent petit livre aujourd'hui bien oublié '^. On n'est pas plus judicieux que son auteur.
J'ai encore, dit-il, à donner aux lecteurs quelques avis généraux, qui ne leur seront pas peut-être inutiles :
Je les avertirai premièrement que les préceptes de cet art sont, pour user des termes de Cicéron, « plus magnifiques à pratiquer qu'à enseigner ». Quand on les enseigne ils semblent bas et de peu d'importance ; mais étant bien et exactement observés, ils donnent au discours un éclat et un agrément merveilleux. Et bien souvent une oraison qui n'est que médiocre, est rendue par là plus charmante et plus persuasive qu'une autre, qui en elle-même est beaucoup plus parfaite. Il ne les faut donc pas mépriser, encore qu'il y en ait quelques-uns qui semblent avoir je ne sais quoi de léger et de puéril.
J'ajouterai à cela que quand je dis que l'orateur les doit observer, je n'entends pas que l'avocat y songe quand il plaide sa cause, ou le prédicateur quand il fait son sermon. Car alors il ne doit penser qu'à la chose qu'il traite, ni suivre que les mouvements et les passions que lui donnent son sujet, le lieu où il est, et la présence de celui à qui il parle : de quoi la pensée des préceptes et le soin de les observer le pourraient beaucoup distraire, s'il s'y amusaità ce moment-
"i. Traité de l'action de l'orateur, ou de la prononciation et du geste, Paris, 1657, p. 233-243.
là. Outre que cela ralentirait l'ardeur de son discours, et serait même capable de troubler sa mémoire. Car, comme dit saint Augustin en ses livres de la Doctrine chrétienne : a II n'est pas possible qu'un homme parle bien, et qu'en même temps il songe aux enseignements qu'on lui a donnés pour bien parler. Et il faut bien prendre garde qu'en apportant trop de soin pour parler avec art, les choses dont il faut nécessairement parler, s'échappent de la mémoire. »
Je n'entends pas non plus que toutes les fois qu'il y a à parler en public, il étudie dans son cabinet tous les gestes desquels il doit user, ou en la chaire ou au barreau, comme ce Roscius dont les anciens disent qu'il ne faisait jamais de geste devant le peuple qu'il n'eût étudié en son particulier. Car cela ne serait possible ni à un prédicateur qui a nombre de sermons à faire, ni à un avocat qui a quantité de causes à plaider. Et quand ils en auraient le loisir, le temps qu'ils emploiraient à un soin si peu nécessaire, au lieu de le donner tout entier à bien méditer les choses graves et importantes desquelles ils ont à parler, serait très mal employé.
Même ceux à qui ils ont à parler, ne désirent pas cela d'eux. Car, comme l'a très bien remarqué Antoine, dans Cicéron, les auditeurs n'exigent pas en cela la même exactitude et les mêmes soins d'un orateur que d'un acteur, parce que quand ils écoutent un acteur au théâtre, ils n'attachent pas leur esprit aux choses qu'il y représente, lesquelles ils savent être fausses et fabuleuses, mais seulement à la belle manière de les représenter, c'est-à-dire, ou à l'élégance de rélocution, ou à la grâce de la prononciation et du geste, en quoi, s'il ne contente leurs sens, ils sont mal satisfaits de lui : au lieu que, quand ils entendent un orateur, ils s'attachent principalement aux choses sérieuses et importantes dont il discourt ; et quant à l'action, ils se contentent qu'il
l'ait raisonnable, et qu'elle ne choque ni leurs oreilles, ni leurs yeux.
Ce que j'entends que fasse un homme qui se propose de faire ce métier de parler en public, c'est qu'avant de s'y mettre, il apprenne ces préceptes de l'action, qu'il essaie en son particulier de les pratiquer, et qu'il s'y adonne avec soin jusqu'à ce que par un continuel exercice il s'en soit formé une bonne habitude. Par exemple, pour acquérir la plus longue haleine qu'il lui sera possible, qu'il prenne cette période de Cicéron en l'oraison pour la loi Manilia :
Quelle honte, Messietirs, que celui qui a fait massacrer un si grand nombre de vos citoyens, en un seul jour par toute VAsie, en tant de villes, d'un seul mot et par une seule dépêche, — non seulement n'ait ^jas encore reçu la peine d'un si grand crime, mais ait régné depuis ce carnage Vespace de vingt-trois ans ; — et régné avec tant d'insolence, qu'il ne se tient pas renfermé dans le royaume de Pont, ni dans l'obscurité de la Cappadoce, mais sort de l'héritage de ses pères, et vous vient trouver au milieu de vos revenus en la plus grande lumière de l'Asie ?
De la prononcer tout entière tout d'une haleine, il lui serait merveilleusement difficile, je crois même qu'il lui serait tout à fait impossible. Mais qu'il apprenne à la prononcera trois reprises, la première finissant à une seule dépêche, la seconde à vingt-trois ans, et la troisième à lumière de l'Asie. Quand il le pourra faire aisément, qu'il essaye de le faire à deux reprises seulement, l'une se termlnsLut à. vingttrois ans, et l'autre à la fin de la période. Si cela lui fait encore trop de peine, qu'il apprenne par cœur celle-ci de la même oraison : La volupté ne le détourne point de son chemin, pour aller prendre ses plaisirs ; ni V avarice pour faire quelque riche butin; ni la beauté d'un lieu piour s'y divertir; ni le renom d'une ville pour la connaître ; ni le travail et la lassitude d'un long voyage pour s'aller délasser agréa-
hlement. » Et qu'il travaille à la réciter tout d'une haleine, jusqu'à ce qu'il en soit venu à bout, ce que l'exercice, autant que j'en puis juger par l'étendue de mon haleine, lui rendra bien aisé.
Je dis de même de la variation de la voix, et de toutes les choses que nous avons dit y devoir être observées, pour prononcer agréablement; et je veux que pour cet effet il lise et apprenne par cœur quelques-uns des plus beaux passages des plus excellents orateurs, soit anciens, soit modernes, qu'il en récite plusieurs fois une période jusqu'à ce qu'il la sache prononcer selon l'art ; et qu'il continue de même aux autres, et s'y exerce tous les jours. J'ai dit exprès, quelques-uns des plus beaux passages, parce qu'il s'ennuiera moins à les apprendre et à les réciter. Cela produira encore un autre bon effet, c'est que ces passages illustres dont il remplira sa mémoire, lui serviront d'autant de modèles, sur lesquels il se formera en la composition de ses périodes, et l'exciteront d'autant plus à les imiter, qu'il y trouvera plus de grâces et de beautés.
Je désire même qu'il s'étudie à observer ces règles de la prononciation et du geste dans les entretiens ordinaires, selon que les choses dont il parle le peuvent souffrir, jusqu'à ce qu'il s'en soit acquis une entière habitude, et qu'elle lui soit, par manière de dire, passée en nature.
S'il ne peut acquérir cela de lui-même et sans aide, il faut qu'il prenne un maître qui possède bien cet art-là, et qu'il s'exerce et se forme sous sa discipline, prenant plaisir à être corrigé par lui, autant de fois qu'il reconnaîtra qu'il aura failli contre les préceptes de l'art, soit en la prononciation, soit au geste.
Outre cela, il doit être soigneux, quand il entend ou quelques fameux avocats, ou quelques grands prédicateurs, d'observer attentivement ce qu'ils ont en leur action de conforme aux règles, et qui leur a fait mériter l'applaudis-
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seinent de leurs auditeurs, et s'efforcer ensuite de les imiter. Car, comme dit saint Augustin, l'éloquence s'attache plus aisément à l'esprit de ceux qui écoutent des hommes éloquents, qu'à l'esprit de ceux qui suivent seulement les préceptes ; et les exemples des actions publiques profitent beaucoup davantage que les enseignements de l'école.
Mais quand, par ces moyens et avec ces aides, il s'est acquis cette habitude, il ne doit plus se mettre en peine de sa prononciation ni de son geste, ni y faire aucune réflexion, soit en prêchant, soit en plaidant, soit en se préparant à l'un et à l'autre.
Seulement peut-il, la première année qu'il parle en public, prier quelques-uns de ses plus confidents amis, d'observer en ses actions publiques les inflexions de sa voix, et les mouvements de son corps, afin que s'ils y remarquent quelque défaut notable, ils l'en avertissent et que sur leur avis il tâche de s'en corriger. Même s'il apprend qu'il y ait d'autres personnes qui trouvent quelque chose à dire en son action, et qu'il reconnaisse qu'ils aient raison, il doit tâcher d'en profiter et ne rien négliger de tout ce qui le peut rendre plus accompli et plus agréable à ses auditeurs.