Dr Colombat, op. cit., p
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l'homme est souvent tenté, soit de le repousser s'il lui fait obstacle, soit de l'attirer s'il lui revient. D'où une première division des gestes de l'ordre physique en gestes de la répulsion ou répulsifs, et en gestes de l'attraction ou attractifs. Ce qui revient, on le saisit tout d'abord pour le posséder, puis, s'il y a lieu, on le transforme pour se l'adapter, et finalement on en fait usage pour se l'approprier. On conçoit donc trois espèces de gestes attractifs: des gestes d'appréhension, des gestes de fabrication, des gestes d'appropriation.
Tous ont pour instrument principal, indispensable, les doigts, qui pour les réaliser mettent à contribution l'étonnante flexibilité qu'ils tiennent de la nature: ils s'écartent, se rapprochent, s'opposent, se croisent, se superposent, s'ouvrent ou se ferment, totalement ou en partie, séparément ou tous ensemble. Le merveilleux instrument que la main de l'homme ! quelle souplesse et quelle énergie !
Les gestes de l'ordre physique sont, de par leur objet direct et principal, tous et toujours étrangers à l'éloquence. On ne monte en chaire ni pour repousser physiquement ce qui fait obstacle, ni pour mettre la main sur ce qui nous frappe, ni pour s'appliquer à un travail de fabrication même indispensable, ni pour s'habiller, ni pour se nourrir. Si donc les mouvements qui ont pour but de réaliser l'une quelconque de ces fins pratiques, sont susceptibles de servir à l'éloquence, ce ne sera jamais qu'indirectement et dans la mesure où ils revêtiront, de par l'intention manifeste de celui qui les exécute en parlant, une signification intellectuelle ou morale.
313. Gestes de l'ordre intellectueL — Le véritable interprète de l'esprit n'est pas le mouvement, mais le souffle. Pour rendre l'idée, le geste est infirme ; il faut le mot. A défaut de sons, on peut, il est vrai, faire parler des signes :
un sourd-muet n'a besoin pour exprimer ses pensées que d'un petit nombre de mouvements des doigts. Mais ces mouvements ne sont pas des gestes; les signes du sourdmuet sont des mots, de vrais mots. En les formant il ne gesticule pas, il écrit ; incapable d'articuler, il dessine ; il adresse au regard la parole qu'il ne peut envoyer à l'oreille. Mais ce qui réellement nous livre sa pensée, ce n'est pas le mouvement conventionnel que nous sommes tentés de prendre pour un geste, c'est le mot que ce mouvement traduit conventionnellement pour lui et pour nous.
En réalité les gestes proprement dits, c'est-à-dire les mouvements spontanés de la main et du bras vraiment et clairement expressifs de l'idée, sont rares. On ne peut guère citer, comme possédant à un degré appréciable les facultés de rendre visible un concept de l'esprit ou une préoccupation intellectuelle, que les mouvements caractéristiques de l'indication, de rénumération, de l'imitation et de la description.
314. Gestes indicatifs. — On peut à l'aide du seul mouvement très exprimer nettement l'idée de direction ; il est possible, sans prononcer une seule parole, de signaler avec une précision absolue le lieu où il importe de chercher telle ou telle chose. C'est le rôle de rindicalif, de tous les gestes d'ordre intellectuel, le plus usité et le plus clair.
Nous avons déjà dit comment on le forme. Bien qu'on ait coutume d'y mettre à contribution surtout l'index, rien n'empêche d'y employer simultanément plusieurs doigts et même d'y déployer la main tout entière, (fig. 25).
Il est de ceux qui provoquent le plus aisément l'extension du bras : on aurait tort de le trop retenir. Il est de ceux qui vont le plus librement dans les directions les plus différentes : il faut qu'il indique.
Les directions préférées sont les suivantes : En face.
Figure '2ô. La Translisuralion
l'avant-bras étendu horizontalement sur la poitrine, le coude maintenu près du corps, quand on se contente d'affirmer: « Oui, je viens dans son temple adorer l'Élernel » ; le bras projeté en avant, quand on interpelle : « C'est à vous, s'il vous plaît que ce discours s'adresse. »
De côté et en dehors, le bras largement déployé à la hauteur de l'épaule, quand on commande avec empire : « Retirez-vous, monsieur, votre place n'est pas ici. »
En haut, l'indicatif dressé vers le ciel, la paume en dedans à la hauteur de la tète, quand sous une forme ou sous une autre on prêche le sursiini corda.
En bas, l'indicatif montrant le sol, le bras descendant comme un fil à plomb, vers le milieu du corps, quand on menace son auditoire de l'enfer ou du tombeau.
315. Gestes de rénumération. — Après une indication, ce que le geste donne le mieux, c'est une énumération, pourvu qu'elle ne soit ni longue ni compliquée. Un jeu très simple de l'avant-bras met heureusement en relief la division ternaire chère à beaucoup de prédicateurs. Il consiste à présenter successivement à l'auditoire, — les doigts ouverts sans raideur, la paume tournée en haut, le pouce bien détaché, — d'abord la main droite, dans une position légèrement oblique, puis la main gauche dans une position analogue, et pour finir les deux mains rapprochées sans contact vers le milieu du corps au niveau de la ceinture. « Je vous dirai donc, mes frères : tout d'abord dans un premier point... geste de la main droite; puis dans un second... geste de la main gauche; enfin dans un troisième... geste des deux mains réunies.
Pour rendre plus saisissante l'énumération des faits ou des idées sur lesquels ils désirent retenir l'attention de leurs élèves, beaucoup de professeurs ont recours à un jeu des doigts qui ne manque ni de clarté ni d'abandon. L'index de
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la main droite vient successivement se poser sur l'extrémité de la dernière phalange des doigts de la main gauche, qui s'ouvrent les uns après les autres pour se prêter à ce contact et restent ouverts jusqu'à épuisement complet de la série, jusqu'à ce que le professeur, ayant dit, quand il y a lieu, cinquièmement, sur )e petit doigt, s'apprête à revenir sur le pouce pour y poser un sixièmement plein de promesses. D'ordinaire l'énumération finit avant qu'on ait parcouru une seule fois tous les doigts de la main gauche, sur un troisièmement ou quatrièmement, trop pédant ou trop familier pour qu'il soit expédient de le faire résonner du haut de la chaire.
316. Gestes imitatifs. — Imiter c'est reproduire, c'est-àdire, tirer d'un original donné une copie ressemblante. Plus la ressemblance est frappante, plus est parfaite l'imitation. Or que peut reproduire un geste mieux qu'un autre geste, et est-il si malaisé de pousser jusqu'à la perfection, jusqu'à l'identité, la ressemblance d'un premier geste avec un second? L'épithète d'imitatifs convient si parfaitement aux gestes qui nous donnent d'autres gestes la reproduction voulue, qu'il nous semble tout indiqué de la leur réserver.
On en conçoit de deux sortes : les gestes de répétition et les gestes de reproduction selon que l'original est à nous, ou vient d'un autre.
Parmi les gestes dont l'original est à nous, il en est beaucoup de vulgaires, il en est peu de vraiment esthétiques. La simple production des premiers en public, constituant un manque de goût, leur reproduction friserait la grossièreté et pourrait aboutir à l'indécence. Quant aux seconds, si leur production est toujours licite, le moins qu'on puisse dire de leur reproduction est qu'en les multipliant elle les vulgarise.
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Reproduire les gestes d'un autre ! Est-ce possible ? S'ils sont vraiment à autrui, comment les faire nôtres sans ressembler aux gens dont parle La Fontaine? Est-ce décent? Un singe est-il jamais plus laid que quand il nous imite? — De deux choses l'une : ou les gestes qui sont la propriété d'autrui constituent pour ceux qui les possèdent un honneur, ou ils sont chez eux un ridicule. S'ils les honorent, par esprit de justice, contentons-nous de les admirer ; s'ils les ridiculisent, par esprit de charité, gardons-nous de les souligner.
Répétition du haut de la chaire de gestes personnels sans noblesse, procédé de rustre ; imitation servile des gestes familiers aux orateurs célèbres, œuvre de plagiaire ; reproduction en charge des traits révélateurs de la personnalité d'autrui, expédient de bouffon ; contrefaçon malicieuse de tous les mouvements de nos semblables, mimique de singe.
Gestes imitatifs gestes compromettants, mauvais gestes. N'en user qu'avec une extrême réserve. Le plus sûr serait de s'en abstenir.
317. Gestes pittoresques. — Un geste ne peut imiter qu'un geste, mais il peut dessiner un objet du monde visible. — Les mains arrondies se meuvent en cercle : c'est une boule que j'aperçois ; les bras étendus montent et descendent par saccades rythmées : c'est un oiseau que je vois voler. Les doigts allongés tracent rapidement sur l'horizon lointain une ligne sinueuse : c'est la montagne ou c'est la mer. La formation rapide de quelques traits saillants amène dans l'esprit l'image de l'objet auquel on les emprunte. A la lettre, ainsi conçu le geste est une esquisse, et le dessin qu'il forme est œuvre de peinture, un travail pittoresque exécuté dans l'air.
Œuvre ingrate, travail imparfait, rudimentaire, ruineux.
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On aurait tort de faire fond sur lui pour éclairer les âmes : ils sont si peu nombreux les objets que la main dessine, et les lignes qu'elle trace sont si rudimentaires et si fugitives. On aurait tort de faire fond sur lui pour émouvoir les cœurs : ces images mal venues de choses matérielles intriguent ou amusent mais ne touchent pas. Tout pour les yeux, rien pour l'âme. Le geste pittoresque peut être un amusement, mais il ne sera que bien rarement un instrument d'action intellectuelle ou morale. Un orateur sérieux le tient en médiocre estime et s'il y recourt ce n'est que bien rarement et par condescendance pour l'auditoire, pour détendre les esprits en occupant les yeux.
318. Gestes de l'ordre affectif. — « Dans les gestes de l'ordre affectif, écrit le D'" Colombat, la main et le bras n'ont plus à s'occuper des objets extérieurs. On les considère seulement comme les agents visibles et mobiles des modifications du moi. Ils donnent aux sentiments passionnels leur meilleur commentaire, parce qu'il est tout à la fois le plus compréhensible et le plus court. Les caractères généraux des gestes affectifs sont les mêmes que ceux des gestes qui accompagnent les opérations physiques. — Dans le désir, les mains, comme dans les gestes d'appréhension, quittent le centre pour se porter à l'extérieur ; seulement l'objet du désir étant insaisissable, les mains restent ouvertes et mollement tendues comme si elles étaient prêtes à prendre l'objet mentalement convoité. Ce geste est commun à toutes les affections qui ont leur source dans le désir. — Dans l'aversion, les mains se portent aussi au dehors ; seulement elles s'arrêtent à mi-chemin et se relèvent droites, la paume tournée vers l'extérieur comme pour empêcher l'objet invisible d'approcher et pour le repousser. — Dans l'irritation, les bras et les mains s'agitent pour briser et mettre à néant ce qui fait l'objet du tourment de l'esprit. — Ici en-
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core la vivacité, la lenteur, la rudesse ou le modelé du geste, sont en raison directe des émotions, de leur caractère de sympathie relative, d'antipathie ou d'irritation. ^ »
Quand l'homme est ému tout son être vibre ; il n'est pas un atome de son corps qui ne puisse recevoir et transmettre la secousse intérieure de l'âme ; il n'est pas un élément d'expression que ne mette en branle un cœur passionné. La force mystérieuse que la passion développe en nous actionne presque toujours toutes les pièces de notre organisme. Le geste affectif a cela de particulier qu'il met à contribution simultanément et les ressources générales du corps tout entier dont il détermine l'attitude, et les ressources spéciales soit de la physionomie dont il règle le jeu, soit du bras et de la main dont il commande les mouvements.
Rien donc de plus complexe qu'un geste affectif: comment le décrire? Rien aussi de plus divers: qui pourrait seulement dénombrer les nuances dont sont susceptibles les émotions de l'âme humaine? Et chacune de ces nuances s'exprime par l'attitude, sur le visage et par la main. Où est la plume assez souple pour raconter toute cette vie? Où est le crayon assez alerte pour saisir et fixer tous ces mouvements ?
L'entreprise de mettre à nu, par une puissante analyse, le jeu mimique de tous les sentiments qui agitent l'homme pourrait tenter un philosophe. Elle est pour nous sans attrait parce qu'inutile. Les émotions que nous avons à rendre étant véritables, les mouvements qui les expriment sont spontanés comme la vie. Nos passions sont à nous, sont nous-mêmes. Pour les rendre à la perfection nous n'avons donc qu'à être nous-mêmes, c'est-à-dire, qu'à utiliser purement et simplement les ressources mimiques que nous tenons de notre nature. Le travail intervient à propos pour perfectionner les gestes physiques : on apprend un métier.