‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 2 sur 122 · ARTICULATION — PHONATION — RESPIRATION · texte numérisé non relu

ARTICULATION — PHONATION — RESPIRATION

1. La voix. — Nul instrument de musique ne peut être comparé à la voix humaine. En complication, en délicatesse, en beauté, aucun ne l'égale, aucun n'en approche ; elle les remplace et les dépasse tous. D'où peut venir unesupériorité si manifeste? à quoi peut tenir le charme irrésistible qu'exerce la voix? qui l'a rendue si puissante et si belle?

Voulez-vous une réponse claire et décisive? Souvenezvous du facteur qui a construit ce merveilleux instrument ;. considérez la matière dont il a été fait ; voyez quel artiste doit en faire usage.

Le facteur, nous le connaissons tous, c'est Dieu lui-même ; la matière, nous l'avons sous les yeux, elle est en nous, elleest nous-mêmes, c'est notre corps ; l'artiste enfin, qui l'ignore? c'est l'âme humaine.

Oui, la voix est, à la lettre, un instrument divin, puisquel'appareil qui la constitue est de fabrication exclusivement divine ; l'art de l'homme n'est pour rien dans sa construction, Dieu seul en a produit, ajusté et harmonisé toutes les pièces.

Et ce merveilleux instrument est une partie intégrante de l'être humain, car toutes ses pièces sont de vrais organes, tous ses éléments sont vivants; non seulement l'âme les meut comme tout ce qu'elle touche, mais elle les informe comme tout ce qu'elle possède. A la lettre encore, la voix est un instrument animé.

Et ce vivant appareil a cela de particulier qu'il est l'exécuteur actif et docile des volontés de l'âme. L'organe vocal^

en effet, a, sur plusieurs autres, sur celui de la vision par exemple et sur celui de l'audition, l'avantage d'être directement sous la dépendance de la volonté. Dès que mes yeux sont ouverts, il ne dépend de moi, en aucune façon^ ni de ne pas voir, ni de voir d'une manière plutôt que d'une autre ; l'œil, avant tout, est passif, c'est une fenêtre ouverte sur le monde pour permettre à celui-ci de pénétrer dans fl'âme — et on peut en dire autant de l'oreille ; — mais il dépend de moi, de moi seul, même quand l'idée s'allume et s'agite dans mon esprit, de parler ou de ne parler pas, et il ne tient qu'à moi de parler vite ou lentement, d'élever la voix ou de l'abaisser. Les opérations vocales en un mot sont essentiellement volontaires.

Ces quelques observations expliquent bien des choses : l'admirable structure de l'appareil vocal, tout d'abord, son étonnante complexité et son merveilleux mécanisme. Dieu l'a construit ; cela dit tout. — Puis l'incomparable puissance de la voix humaine, son action irrésistible pour ainsi dire et universelle. Elle est vivante, elle est animée, elle est l'âme même mise en dehors Enfin la souveraine importance de l'art de la parole et l'obligation rigoureuse qui nous incombe d'en utiliser toutes les ressources. On peut apprendre à parler par cela seul que la parole relève de la liberté, et on doit apprendre à parler pour tirer du divin instrument qui est en nous tout ce qu'il peut donner de gloire à Dieu et de service aux hommes.

2. L'instrument vocal. — Considérée comme instrument de musique la voix humaine se compose de trois parties : la boîte vocale ou larynx, qui forme l'élément vibrant; la poitrine ou thorax, qui fournit l'élément moteur, et le tube additionnel — pharynx, bouche et fosses nasales — qui constitue l'élément rcsonnateiir. Le son vocal, après s'être .formé dans le larynx sous l'action de l'air qu'un mouve-

ment du thorax chasse de la poitrine, résonne et se modifie à travers les cavités du tube additionnel ; son émission est la résultante de la collaboration du larynx qui contient les cordes sonnantes, du poumon qui fournit le souffle destiné à les faire vibrer, et du tube vocal dont la mission est de modifier et d'articuler les sons que ces vibrations engendrent.

Le jeu intelligent et régulier de la voix humaine exige donc la connaissance et le respect des règles qui président à l'exercice normal et simultané du larynx, du poumon et de la bouche ; il faut, à qui désire se rendre maître dans l'art de jouer de la voix, avec la connaissance pratique des ressources sonnantes des cordes vocales, l'habitude d'utiliser à propos les énergies soufflantes de l'appareil thoracique et l'habileté de tirer profit des facultés résonnantes du tube additionnel ; en d'autres termes, il faut à qui veut exploiter intelligemment les ressources delà voix humaine: l'art de la phonation, le secret de la respiration et la science de l'articulation.

3. Problèmes inévitables. — Impossible, par conséquent, d'écrire un traité de la voix sans s'occuper ex professo des trois séries de problèmes que soulève l'étude de la phonation, de la respiration et de l'articulation. On ne peut pas, pour peu qu'on ait le souci de comprendre et d'être compris, ne pas parcourir, d'une extrémité à l'autre, la chaîne ininterrompue des organes que met à contribution le jeu le plus élémentaire de la voix humaine. Mais, s'il est naturel de tout étudier, il n'est nullement obligatoire de commencer par une fonction déterminée de préférence à toute autre, et rien ne fait un devoir d'approfondir au même degré l'étude de tous les organes. En principe le commencement est où l'on veut, et la raison de l'importance relative donnée à tel ou tel développement se tire de son rapport avec le

but particulier que l'on veut atteindre. Un médecin, traitant de la voix, s'occupera vraisemblablement, tout d'abord ■et longtemps, de la respiration : la respiration intéresse si puissamment la santé de l'homme voué au ministère de la parole ! Un artiste sera comme irrésistiblement attiré et retenu par l'étude de la phonation et de ses organes : si manifestement le souffle prend une âme au contact du larynx I Un orateur, lui, d'instinct, avant tout et par dessus tout, voudra se rendre maître de l'articulation : si impérieusement s'impose à lui le devoir de se faire comprendre !

Et voilà, semble-t-il, très suffisamment indiqués, avec la raison des divisions principales de ce premier traité, le motif déterminant de l'ordre dans lequel ces divisions se présentent, et le sens des titres qui en désignent le contenu. Trois parties: phonation, respiration, articulation, c'est nécessaire. L'articulation au premier rang, parce que un parleur ne saurait ni trop ni trop tôt s'occuper de se rendre intelligible ; la phonation au second, en vue de rendre expressive une parole déjà bien formée ; la respiration au troisième seulement, parce que le soin de sa santé, par la force même des choses, ne sera jamais pour tout orateur véritable, qu'un très accessoire souci. De l'articulation, les grammairiens ont fait une science; au service des musiciens, la phonation est devenue un art; pour les médecins, la respiration n'a plus de secrets. Gela nous fixe sur les sources oii nous devrons puiser les éléments des trois études •obligatoires, par nous intitulées : la science de l'articulation, l'art de la phonation, et le secret de la respiration.

Bibliographie. On peut consulter pour l'étude de la voix : La Voix parlée et chantée. Anatomie, physiologie, pathologie, hy- •giène et éducation. Revue mensuelle publiée par le D'' Chervin, directeur de l'Institution des Bègues, de Paris, Paris. 1890 et suiv.

1. La (iipuitasiique pulmonaire, par le professeur de chant Joseph- Ferdinand Bernard, ox-loit ténor de grand opéra, créateur de la gymnastique pulmonaire, 5" édit. 1891, Paris, Bretnacher.

2. Essai critique de Vetiseignement vocal, par M. Georges Bonheur, professeur de chant aux Conservatoires de Gand et de Liège, Paris, Paul Dupont.

3. Hygiène, développement et conservation de la voix, par le D' Botey, Imprimerie La Académia,ronda universidad, 6, Barcelone, 1886.

4. L'art de la diction, manuel destiné à l'usage des Séminaires, par l'abbé Bourgain, docteur en Sorbonne, Paris, Haton, 1885.

5. Éducation de la voix chantée, par M. et M'"^ Boussaud, de Lyon, dans La Voix 1890, 16, 46,65.

6. Lecture à haute voix, par L. Branchereau, supérieur du Grand Séminaire d'Orléans. Paris, Jules Vie et Amat, 16, rue Cassette.

7. La voix, le chant et la j)arole, guide pratique du chanteur et de l'orateur, par Lennox Browne, médecin de l'hôpital central des maladies de la gorge et des oreilles, de Londres, et Emile Behnke, professeur de physiologie vocale et de diction, traduit sur la 14« édition anglaise par le Df Paul Garnault, médecin spécialiste pour les maladies des oreilles, du nez et de la gorge. Paris, société d'éditions scientifiques, place de l'École de médecine.

8. VHijgiène de la voix parlée et chantée, par le Df Casiez, ancien prosecteur et chef de Clinique à la Faculté de médecine de Paris, Masson.

9. Principes de lecture publique et de dedamafion,parleR. P. Champeau, t vol. in-12. Paris, LecofTre, 1858.

10. Principes de lecture à haute voix, de récitation, de conversation et d'improvisation, par M. Chervin aîné, dans La Voix, 1891 et 1892.

11. Bégaiement et autres défauts de prononciation, par le D' Chervin, Paris, société d'éditions scientifiques, 1895.

12. Traité d'orthophonie, par E. Colombat, de l'Isère, professeur d'orthophonie à l'institut national des sourds-muets de Paris. — Paris, Asselin, place de l'École de médecine.

13. L'art du comédien, par M. Coquelin aîné, de la Comédie Française, 1 vol. in-16, Paris, Ollendoi'f. Du même: L'art et les Comédiens, 1 vol. in-16, Paris, OUendorf.

14. Précis de prononciation, par Eugène Crosti, Paris, 1895, Victor Girod, éditeur.

15. L'Éloquence du corps ou l'action du prédicateur, par l'abbé Dénouart, Paris, 1761, 1 vol. in-12.

16. L'art de bien dire, par Dupont-Vernon, 1 vol. Paris, Paul OUendorf ; — du même -.Principes de diction, 1 vol. in-18, et: Diseurs et cchmédiens, 1 vol. in-18.

17. Traité de diction, par Louis Favre, 2 vol. in-12. Paris, Delagrave.

18. Le langage, la parole et les aphasies, par le D'' Ferrand, médecin de FHôtel-Dieu, président delà Société Médicale des hôpitaux de Paris. Paris, Ruef.

19. Physiologie, hygiène et thérapeutique de la voix parlée et chantée.

hygiène et maladie de chanteur et de l'orateur par le D"" Garnault, Paris, Maloine et Flammarion, 18%.

20. Comment on fait parler les sourds-muets, par L. Goguillot, professeur à llnstitutiou nationale des sourds-muets de Paris. ~ Paris, Masson, 120, Boulevard S'-Germain.

21. Sur la génération de la voix et du timbre, parle D'' Guillemin, ancien élève de l'École Normale Supérieure, professeur de physique à l'École de Médecine d'Alger. Paris, 1897, société d'Éditions scientifiques. Du même : Notions d'acoustique. Introduction à l'étude de la phonation. Paris, 1896.

22. Conférences sur la sti^ciure et Je fonctionnement du larynx hu~main à l'usage des chanteurs, par le D"" Hermann Jaehn, Berlin, 1895, librairie Auguste Hirschwald.

23. De la res2nralion dans le cliant, par le D"" Joal, du Mont-Dore. Paris, Ruef.

24. La science du mécanisme vocal et l'art du chant, par M">« André Lacombe. Paris, Enoch.

25. Sur les planches, par Albert Lambert, 1 vol. in-18. Flammarion.

26. Grammaire de la parole, par Jules Lefort. Paris, Delagrave.

27. L'art de la lecture, par M. Legouvé, de r.\cadémie Française, Paris, Hetzel ; du même : La lecture en action, Iletzel.

28. Hygiène de la voix parlée ou chantée, par le D"" Mandl, Paris, Baillière, 2« édition, 1879.

29. Physiologie et hygiène de la voix et du chant. Manuel à l'usage des orateurs et des chanteurs, par le D'" Pierre Masucci, professeur à l'Université de Naples, chez Gabriel Regina, éditeur à Naples.

30. Le chant rénové par la science, par V. Maurel. Paris, 1892, chezi. Quinzard. Du même: Une omvre d'art. Paris, Tresse et Stock.

31. La science du langage, par Maz-MuUer, cours professé à l'Institution royale de la Grande-Bretagne en 1861. Traduction Harris et Perrot, 3« édition, 1 vol. in S". Paris, Dui'and ; du même : Nouvelles leçons sur la science du langage, 1863, 2 vol. in-8». Paris 1867, Durand.

32. Causeries et entretiens sur l'art au théâtre. Cours théorique et pratique de déclamation, professé au Conservatoire royal de Bruxelles, par M. Eugène Maurose, Bruxelles, V"' J. Rosey.

33. Éducation de la parole, par Louis Montchal, secrétaire de l'Instruction publique à Genève, dans La Voix, 1890, 103, 150, 166, 228,

34. La voix au point de vue pratique. Un volume accompagné d'exercices pour fortifier et développer la voix, suivi dune étude simple et complète de l'ouverture delà bouche dans la prononciation des voyelles de la langue anglaise, par M. Edmond Myer, New-York, chez W. A. Poud et C"'.

35. Physiologie, hygiène et pathologie des organes de la voix dans leurs rapports avec l'art du chant et de la parole, à l'usage des méde-

DE LA VOIX y

cins et des artistes, par le D"" J. Nuvoli, chirurgien des hôpitaux de Rome, 1889, 1 vol. in-12, à Milan, chez Wallard, 3 fr. 50.

36. Mél/tode de lecture et de récitation, par Léon Riquier, Paris, Delàgrave. Du même : Cours de lecture à haute voix, des écoles normales primaires, Paris, Delagrave, i vol. in-12.

37. Art de la parole, prosodie, ponctuation, respiration, accentuation tenue, physionomie, gestes, par A. de Roosmalen, de Paris, membre de rin.stitut égyptien et de plusieurs académies impériales, 1 vol. in-12, Paris, Durand, 1864'. — Du même : L'orateur, ou cours de débit

et daction oratoires, appliqué à la chaiie, au barreau, à la tribune et

aux lecturespubliques, Paris iiicô,i<^édit., gr. in-S".

38. Les modifications phonétiques du langage, étudiées dans le patois d"une famille de Cellefrouin (Charente). Thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris par l'abbé RousseIot,éléve de l'École pratique des

Hautes-Éludes chargé du cours d histoire de la langue fran(.aise, à l'École des Carmes, 1 vol. gr. in-S", Paris, Welter, 1891.

39. Essai sia- le langage intérieur, par le D"^ Georges Saint-Paul, 1 vol. in-H". Paris, Masson.

40. Gymnastique du chant et de la parole, par Gottfred Weitz, auteur de la Méthode de la formation de la voix en vue du chant et de la

parole, chez Hermann Paetel, Berlin, 1890.

GYMNASTIQUE BUCCALE. — É^riSSION DES VOYELLES. — ARTICULATION DES CONSONNES. — FORMATION DES SYL- LABES. — PRONONCIATION DES MOTS. — AGENCEMENT DES PHRASES

A. Le cri, le chant et la parole. — Quelque nombreuses et variées que soient les ressources de l'instrument vocal, il est cependant possible de ramener à un petit nombre de types tous les sons qu'on en peut tirer. Les plus caractérisés sont le cri, le chant et la parole.

Le cri est brut. L'instinct suffit à le produire; il jaillit pour ainsi dire de lui-même, sous le coup d'une impression physique : ce qu'il exprime avant tout, c'est la sensation.

Le chant est modulé. L'art intervient pour assouplir les brutales émissions du cri ; il naît de la préoccupation de formuler les impressions morales : ce qu'il rend surtout, c'est le sentiment.

La parole est articulée. L'intelligence découpe en syllabes et en mots les sons assouplis par le chant : ce qu'il veut faire entendre avant tout, c'est l'idée.

De ces trois jeux, un seul, le troisième, est exclusivement propre à la voix humaine. Tout animal pourvu d'un appareil phonétique peut pousser des cris ; nous avons tous entendu chanter les oiseaux ; mais la parole n'appartient qu'à l'homme. Lui seul émet spontanément et sciemment des sons non seulement modulés mais articulés. La caractéristique essentielle de la voix humaine est donc l'articulation.

5. Parler, c'est articuler. — Articulation et parole sont, en effet, deux termes synonymes. Le premier devoir du parleur est donc d'apprendre à articuler.

Devoir impérieux, imprescriptible. Il n'est pas possible d'exagérer l'importance et la nécessité de l'articulation pro-

prement dite. Sans articulation, pas de parole ; une mauvaise articulation rend inutiles les meilleures qualités de la voix ; une bonne articulation, au contraire, en utilise toutes les ressources.

Sans doute, dit M. Legouvé, « on ne peut pas parler sans voix, mais la voix seule est si insuffisante qu'il y a des lecteurs, des orateurs, et des acteurs pour qui la richesse même de leur organe vocal est un inconvénient. Chez eux, s'ils ne savent pas articuler, le son mange le mot, les voyelles mangent les consonnes. Ils parlent si haut, ils lisent si haut, ils font tant de bruit en lisant et en parlant qu'on ne les entend pas i. »

a. C'est l'articulation et l'articulation seule, continue le même écrivain, qui donne la clarté, l'énergie, la passion, la véhémence. Telle estsa puissance qu'elle peut rachetermême la faiblesse de la voix, et même en face d'un grand auditoire. Il y a eu des acteurs de premier ordre qui n'avaient presque pas de voix. Potier n'avait pas de voix. Monvel, le fameux Monvel, n'avait pas de voix, il n'avait même pas de dents ! Et cependant, non seulement, on ne perdait pas une seule de ses paroles, mais jamais artiste ne fut plus pathétique et plus entraînant. Gomment? — Grâce à l'articulation. Le plus admirable lecteur que j'aie connu était M. Andrieux. Sa voix était pourtant plus que faible, elle était éteinte, éraillée, rauque... Comment triomphait-il de tant de défauts? — Par l'articulation!... On a dit de lui qu'il se faisait entendre à force de se faire écouter; ajoutez,à force d'articuler 2. »

Page 1