LE DIT MUET
53. Rôle de l'E dit muet. — A l'EU doux se rattache l'E dit muet,
« Toutes les voyelles, dit le docteur Beaunis, peuvent être considérées comme ayant pour point de départ notre E muet — comme dans je — qui n'est en somme que l'exagération du murmure respiratoire, quand l'air expiré, au lieu de passer par le nez, passe par la bouche entr'ouverte. La cavité buccale se trouve ainsi dans une sorte de position d'équilibre, d'état indifférent dont elle peut sortir pour prendre alors la forme correspondante à chacune des six voyelles primitives ».
L'E joue dans la langue française un rôle capital. Nulle résonnance n'y est plus fréquente, nulle plus nuancée, nulle plus délicate. La bien rendre est un art difficile autant que nécessaire. Peu y excellent.
L'E français est tantôt sonore, tantôt muet et tantôt nul.
Règle générale, — à l'intérieur d'un mot il est sonore, et à la fin, — il est muet lorsqu'il est précédé d'une consonne, — et nul lorsqu'il est précédé d'une voyelle.
54. L'E muet médial. — L'E sonore, à l'intérieur des mots, prend l'intonation douce de l'EU dans fleur, peuple, bonheur, avec je ne sais quoi de plus doux encore, de plus nuancé, de plusdélicat. « L'E dit muet, danslecorps desmots, n'est pas absolument l'équivalent de l'EU, comme le déclarent la plupart des auteurs. Il y a entre lui et ce dernier exactement la même différence que l'on trouve entre é et é, L'E est donc un EU fermé ^ ».
i. Goguillot. Comment on fait parler les sourds-muets, p. 178.
Sans jamais cesser d'être doux, l'E sonne un peu plus fort, — quand il est précédé d'une articulation composée dont le second élément est 1 ou r, comme dans grelotter, diablerie, — ou suivi, soit d'une articulation également double comme dans chevreau, levrette, — soit d'une double consonne comme dans ressaisir, ressource, — soit d'un h comme dans rehausser, dehors, — soit d'une autre syllabe muette comme dans ensevelir.
Sans jamais devenir complètement muet — surtout dans la lecture ou la parole en public — l'E devient plus sourd, plus discret, plus effacé, lorsqu'il n'est précédé ou suivi que d'une seule consonne : appartement, atelier, besoin, petit, etc. Ici encore les nuances sont nombreuses ; l'usage de la bonne société peut seul servir de règle. On insiste un peu plus sur l'E après le Jb et le p : besoin, petit, et entre deux consonnes semblables : sainteté, chasteté, etc., et un peu moins dans les autres cas : demander, redire, ressouvenir, recevoir, ensevelir.
Si faible est la sonorité de l'E dans ces derniers mots que l'oreille ne la saisit plus dans la conversation courante. On dit habituellement, même dans les milieux où l'on se pique de bien parler : d'mander, r'dire, r'souvenir, rec'voir, ensev'lir. « On a même une tendance marquée à supprimer l'E toutes les fois qu'il peut être élidé sans nuire à l'articulation, comme dans Barthélémy, empereur, dangereux, Richelieu, achever, acheter, — que vous ne prononcerez pas : Bartheleumy, empeureur, dangeureux, Richeulieu acheuver, acheuter ; ni Barthélémy, empereur, dangereux, Richelieu, achever, acheter ; — mais Barthel'my, emp'reur, dang'reux, Rich'lieu, ach'ver, ach'ter d. Branchereau.
55. L'E muet final.— L'E placé à la fin des mots, lorsqu'il n'est pas précédé d'une voyelle, mérite, dit M. Goguillot, une attention particulière que peu d'auteurs lui ont accordée.
Beaucoup de maîtres se contentent de le négliger et de le iiaire négliger par leurs élèves. Mais c'est qu'il n'est pas négligeable du tout. Et ne pas lui faire la place à laquelle il a droit, ■c'est ôter à la physionomie de la phrase prononcée un des éléments qui doivent concourir à l'harmonie générale... Or l'E muet est si fréquent que nous ne saurions trop insister sur le rôle qu'il doit jouer.
a II est certain, continue notre auteur,que les mots cap et cape ne se prononcent pas la même chose; de même pour les mots mal et malle ; but et butte ; original et originale ; banal et banale, etc. » Cependant cela devrait être si l'E muet était absolument négligeable. On a donc grand tort de le négliger. Que faire alors ? Le prononcer résolument ■à la façon des gens du peuple dans le Midi et dire comme eux : leu Papeu, uneu paroleu ? Ce serait tomber dans un excès ridicule. La vérité est entre ces deux extrêmes, entre tout et rien. La bonne règle, au dire de M. Goguillot, se formule ainsi :
(L Pour l'articulation de l'E muet à la fin des mots, les lèvres et la langue prennent la position voulue pour le prononcer réellement, mais les cordes vocales ne vibrent pas. On entend un simple chuchotement résultant du passage du souffle à travers les organes ainsi disposés, mais qui suffit à révéler la présence de l'E. Celui-ci, dans ce cas, est bien dit muet » i.
Il est fait exception à cette règle pour les monosyllabes : je, te, me, ne, se, de, que, et, le, qui se prononcent : jeu, teu, meu, etc., jeu veux, jeu puis, queu faire, etc.
La prononciation eu est obligatoire toutes les fois que le mot qui précède le monosyllabe est terminé par un E muet : miracle de grâce. « En dehors de ce cas, on peut, dans la conversation, élider l'E quand il n'y a qu'un monosyllabe :
un pot d'vin. S'il y a plusieurs monosyllabes de suite, on élide l'E alternativement: Que n'me l'demandiez-vous? Cependant s'il n'y en avait que deux de suite, et qu'on voulût donner à sa lecture une grande solennité, on pourrait prononcer les deux E demi-muets». Branchereau.
L'E final ordinaire lui-même cesse d'être muet lorsque le mot suivant auquel il doit être lié commence par une ou plusieurs consonnes, ce qui est le cas de tous les mots unis par le sens, tels que le substantif et son adjectif : aimable jeune homme, miracle surprenant ; — et à plus forte raison de tous ceux que joint un trait d'union : montre-moi, Notre-Seigneur, etc. — Il en est de même lorsque l'E final est suivi d'une consonne qui doit se lier, de Vs du pluriel par exemple, devant un mot commençant par une voyelle : aimables-enfants, jeunes-hommes, etc.
L'exception est ici toutefois plus apparente que réelle, et voici pourquoi. Les deux mots ainsi unis ont beau être écrits séparément, ils sont prononcés par une seule émission de voix ; l'E final du premier mot, en dépit de l'écriture, est phonétiquement un E médial, et à ce titre devient un EU.