Remarques sxiv VExposHinn du Ci'iiicicnrr. Pion, éditeur
L ART DE LA PHONATION
APPAREIL PHONATEUPi ET HYGIENE VOCALE — LE TON ET SES INFLEXIONS. — LE TIMBRE ET SES NUANCES — LTNTENSITÉ ET LE MOUVEMENT.
ICI. Cantusobscurior.— Bien qu'articulée la voix qui parle est sonore, et donc musicale, et par conséquent tout discours est un ciiant. Mais tandis que le chanteur se préoccupe avant tout de pousser le souffle et de le continuer, le parleur a pour principal souci de le contenir et de l'interrompre ; et voilà pourquoi le discours est un chant voilé. « Il y a dans le discours, disait Cicéron, je ne sais quel chant plus obscur»!.
Un chant qu'incessamment l'articulation arrête ou comprime. La parole en efTet est une musique essentiellement caractérisée par la prédominance des interruptions et des pauses. Ce qui éclate dans le discours, c'est moins le bruit que le silence, et l'orateur s'exprime beaucoup plus par les interruptions que par les émissions du souffle sonore.
-162. La musique et la parole. — Grande est la difTérence, au point de vue de l'expression, entre la parole articulée et la musique proprement dite. Parmi les états d'âme que la voix a mission de traduire, il importe de distinguersoigneusement les émotions du cœur et les vues de l'esprit, les sentiments et les idées. Or de ces deux séries de phénomènes, il en est une — celle des idées — que la musique est absolument incapable de rendre : jamais motif musical, quelque sublime qu'on le suppose, n'exprimera clairement l'idée pure, ce que les philosophes appellent concept, et les logi-
1. « Est autem in dicendo, etiam quidam cantus ohscwioi: » Ciceron, Orat. xviir.
ciens l'idée générale. Pour manifester cette sublime création de l'intelligence, le souffle ne suffit pas, il faut le mot, c'està-dire, cette succession de sons et de silences qu'une convention a revêtue de la puissance de rendre sensible une idée. Quant aux émotions du cœur, bien que la musique soit très apte à en révéler l'existence avec éclat, il faut convenir cependant, qu'elle a besoin, pour nous en faire clairement pénétrer la nature, d'appeler à son secours la puissance expressive du langage articulé : « Un rythme lent et une douce sonorité, c'est un fait, conviendront aussi bien à la prière mystique qu'aux supplications de l'amour qui n'a plus rien de mystique ))i.
163. La voix et l'âme. — Il faut donc s'attendre à voir le parleur utiliser les qualités musicales de la voix surtout pour rendre les émotions et les sentiments dont son âme est possédée. Il devient musicien dans la mesure où il se passionne, et, à défaut d'étude, l'instinct lui fait découvrir dans son organe le moyen d'exprimer avec un relief saisissant les plus fugitives nuances de sa sensibilité intérieure, les plus imperceptibles battements de son cœur. L'orateur, lui, trouve dans la musique de sa parole, une des grandes forces de l'éloquen-
1. D'' Ferrand. Essais 2iJnischoIogiques sur la musique, dans la Voix, novembre 1895 p. 365. « On ne saurait mieux définir la musique qu'en l'appelant un langage sans consonnes. Elle part de la sensation pour s'élever à l'idée, qu'elle ne représente qu'indirectement, qu'elle fait pressentir dans un vague lointain, sous les ombres llottantes qui l'enveloppent. Elle ne la révèle point à l'esprit avec la netteté qui produit la compréhension, mais elle détermine un état, excite des émotions correspondantes à sa nature mystérieusement voilée. Là s'arrête l'effet de la musique, son efficace propre. Le langage articulé, au contraire, part de l'idée, il la représente immédiatement, et n'a qu'un rapport indirect à la sensation. Le langage musical et le langage articulé, procèdent donc d'une manière inverse, et bien qu'ils .sortent d'une même racine, il existe entre eux une différence profonde. » Lsljnenuais, de l'arl et du beau. Musique, p. ild.
ce, le feu, le pectus, le cœur, l'âme en un mot, car il y fait passer son âme tout entière. « J'ai entendu Berryer gagner une cause rien qu'en lisant l'article incriminé. Personne peutêtre n'a été plus musicien, sous ce rapport, que le Père Lacordaire. Les mélodies de sa voix captivaient son auditoire de Notre-Dame et lui aidaient à faire triompher la vérité. Il possédait cet art à un tel degré, qu'il s'amusait dans l'intimité à rendre agréable à l'oreille une démonstration géométrique, et à faire trouver beau un style détestable. Nul n'était cependant plus étranger que lui à la musique chantée. Sentaient ne s'éleva jamais à parfaire une gamme, et c'était un travail pour lui d'avoir à commencer et à terminer un oremus ))i.
164. Les sons articulés. — Les sons articulés de la parole ont, comme les sons musicaux, leurs vibrations, leur nuance, leur puissance, leur mesure, et leur rythme ; ils sont seulement plus courts et plus difficiles à apprécier. C'est donc à des modilications intelligemment graduées de la hauteur, du timbre, de l'intensité et du mouvement des émissions vocales que le parleur doit demander l'expression fidèle des sentiments qui l'animent. Il faut à qui désire se rendre maître en l'art si puissant et si délicat de la phonation oratoire, avec et après quelques notions sur l'appareil phonateur lui-même, la connaissance exacte, théorique et pratique, du ton et de ses inflexions, du h"/n6re et de ses nuances, de Vïntensité et de ses variations, du mouvement et de ses allures. Les chapitres qu'on va lire, sur chacun de ces points, diront l'essentiel.