Çà et là, livre xi, xi. Retaux, éditeur
reille à la dunette d'un navire, avec ses chaînes, ses cabestans, ses lampes électriques fixées au plafond bas. Pour compléter l'illusion, le vent faisait rage cette nuit-là dans les agrès de tôle. On n'entendait que sa plainte dans le silence, et de loin en loin la sonnerie du téléphone, appelant au-dessus de ma tête la vigie du feu. II ne manquait que l'océan sous nos pieds. Il y avait Paris. Le soleil se coucha derrière le Mont-Valérien. La forteresse qui commande notre ville descend à mesure qu'on s'élève dans la Tour ; du sommet on l'aperçoit rasée sur le sol, dans le nid de verdure des collines environnantes. La nuit tomba ; ou plutôt, du ciel encore clair à cette hauteur, on voyait les voiles de crêpe s'épaissir et venir d'en bas ; il semblait qu'on puisât la nuit dans Paris. Les quartiers de la cité s'évanouirent l'un après l'autre : d'abord les masses grises, confuses, des maisons d'habitation ; ensuite les grands édifices, signalés dans notre histoire ; les églises surnagèrent quelques instants, demeurées seules avec leurs clochers ; elles plongèrent à leur tour dans le lac d'ombre. Quelques clartés s'allumèrent, bientôt multipliées à l'infini ; des myriades de feux emplirent les fonds de cet abîme, dessinant des constellations étranges, rejoignant à l'horizon celles de la voûte céleste. On eût dit d'un firmament renversé, continuant l'autre, avec une plus grande richesse d'étoiles. Étoiles de joie, étoiles de peine ; l'effroi venait au cœur à la pensée que chacune d'elles décelait le drame d'une existence humaine, si petite dans le tas commun, tragique et remplissant le monde pour celui qui la subit sans la comprendre. Le regard errait des astres d'en haut à ceux d'en bas, ceux-là plus mystérieux, ceux-ci plus attachants, car nous devinons ce que chacun d'eux éclaire. Et les uns comme les autres, en haut, en bas, accomplissaient la même tâche, le travail éternel de tous les êtres, qui est de continuer la vie. — Pourquoi cet épouvantable effort sur tout le pourtour de cette sphère? Se peut-il concevoir comme l'opération
purement réflexe d'un univers maniaque? — Pour quelque chose et par quelqu'un.
Soudain, deux barres lumineuses s'abattirent sur la terre. C'étaient les grands faisceaux partis des projecteurs qui roulaient au-dessus de ma tête : ces rayons dont nous apercevons chaque soir quelque fragment, jouant devant nos fenêtres, dans notre petit coin de ciel, comme les lueurs d'une foudre domestiquée. Vus de leur source, les deux bras de lumière semblaient tâtonner dans la nuit, avec des mouvements saccadés, ataxiques, avec des frissons de fièvre qui les dilataient en éventail ou les resserraient en pinceau ; on eût juré qu'ils cherchaient sans direction quelque cliose perdue, qu'ils s'efforçaient d'étreindre dans l'espace un objet insaisissable. Ils fouillaient Paris au hasard. Par moments leurs extrémités se conjuguaient, pour mieux éclairer le point qu'ils interrogeaient. Ils se posèrent successivement sur d'humbles maisons, des palais, des campagnes lointaines. Je ne pouvais me lasser de suivre leur recherche, tant elle paraissait volontaire et anxieuse. Un instant, ils tirèrent de l'ombre un bois montueux, avec des taches blanches sur le devant ; c'étaient les sépultures du Père-Lachaise, doucement baignées dans cette clarté élyséenne. En se repliant, ils s'arrêtèrent sur Notre-Dame. La façade se détacha, pâle, mais très nette. Dans les tours réveillées, je crus entendre une voix dolente. Elle disait :
« Pourquoi troubles-tu notre recueillement, parodie impie du clocher chrétien? En vain tu te dresses au-dessus de nous dans ton orgueil : nous sommes fondées sur la pierre indestructible. Tu es laide et vide ; nous sommes belles et pleines de Dieu. Les saints artistes nous ont bâties avec amour ; les siècles nous ont consacrées. Tu es muette et stupide; nous avons nos chaires, nos orgues, nos cloches, toutes les dominations de l'esprit et du cœur. Tu es fière de ta science ; tu sais peu de choses, puisque tu ne sais pas
prier. Tu peux étonner les hommes; tu ne peux leur offrir ce que nous leur donnons, la consolation dans la souffrance, Ils iront s'égayer chez toi, ils reviendront pleurer chez nous. Fantaisie d'un jour, tu n'es pas viable, car tu n'as point d'âme ».
La Tour n'est pas muette. Le vent qui frémit dans ses cordes de métal lui donne une voix. Elle répondit :
« Vieilles tours abandonnées, on ne vous écoute plus. Ne voyez-vous pasque le mondea changé de pôle, et qu'il tourne maintenant sur mon axe de fer ? Je représente la force universelle, disciplinée par le calcul. La pensée humaine court le long de mes membres. J'ai le front ceint d'éclairs, dérobés aux sources de la lumière. Vous étiez l'ignorance, je suis la science. Vous teniez l'homme esclave, je le fais libre. Je sais le secret des prodiges qui terrifiaient vos fidèles. Mon pouvoir illimité refera l'univers et trouvera icibas votre paradis enfantin. Je n'ai plus besoin de votre Dieuinventé pour expliquer une création dont je connais les lois. Ces lofs me sufhsent, elles suffisent aux esprits que j'ai conquis sur vous et qui ne rétrograderont pas ».
Gomme la Tour se taisait, les deux grands faisceaux remontèrent avec un de ces brusques frissons que j'avais déjà observés ; la vibration des molécules lumineuses se changea en ondes sonores, une voix pure s'éleva du fluide subtil :
« Choses d'en bas, choses lourdes, vos paroles sont injustes et vos vues courtes. Vous, pieuses tours gothiques, pourquoi défendez-vous à votre jeune sœur de devenir belle? Quand les maîtres maçons vous sculptaient, si l'on eût transporté à vos pieds un Grec d'Athènes, il eût dit de vous ce que vous dites d'elle aujourd'hui. Il vous eût traitées de monstres barbares, d'insultes aux lignes sacrées du Parthénon. Pourtant, votre beauté s'est fait reconnaître, à côté de celle qu'on admirait avant vous. Souffrez donc qu'il en naisse une autre, si le temps est venu. Surtout ne refusez
pas une âme à qui la cherche. Vous avez pris la vôtre aux basihques, qui la tiraient des catacombes. Si des arceaux de fer doivent vous l'enlever, sachez sabir la loi qui commande aux formes de passer. Soyez maternelles à ce monde troublé ; il suit son instinct en se précipitant dans d'autres voies, •oij il retrouvera ce qu'il y avait d'impérissable en vous.
«Et toi, fille du savoir, courbe ton oi'gueil. Ta science est belle, et nécessaire, et invincible ; mais c'est peu d'éclairer l'esprit, si l'on ne guérit pas l'éternelle plaie du cœur. Ton aînée donnait aux hommes ce dont ils ont besoin, la charité et l'espérance. Si tu aspires a lui succéder, sache fonder le temple de la nouvelle alliance, l'accord de la science et ■de la foi. Fais jaillir l'âme obscure qui s'agite dans tes flancs, l'âme que nous cherchons pour toi dans ce monde nouveau. Tu le possèdes par l'intelligence; tu ne régneras vraiment sur lui que le jour où tu rendras aux malheureux ce qu'ils trouvaient là-bas, une immense compassion el un espoir divin ».
Voilà ce que j'ai cru entendre sur la Tour. On y est sujet au vertige, cette nuit était faite poui" le rêve, on aurait à moins un instant d'hallucination. Pour y couper court, je ■commençai à redescendre la longue spirale de l'escalier qui s'enfonçait dans les ténèbres. En m'arrêtant au premier palier, je reportai encore une fois mes regards sur le sommet. Les deux bras lumineux s'étaient relevés dans l'espace, ils continuaient leurs évolutions. Subitement, ils se rencontrèrent à angle droit; pendant une minute, sur le ciel noir dont ils semblaient toucher les bornes, ils tracèrent une croix éblouissante, gigantesque laburKiii. Le signe de pitié et de prière était dressé sur la Tour par cette lumière neuve, cette force immatérielle ()ui devient là-haut de la clarté. Durant cette minute, la Toui- fut achevée ; le piédestal avait reçu son couronnement naturel.
KlMiÈNE MiLCHIOH DE VOGUÉ 1.