‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 74 sur 122 · Branchereau, p. 2i7 ; — Champeau, p · texte numérisé non relu

Branchereau, p. 2i7 ; — Champeau, p

334 l'art de la phonation

les on reprend, pour la suivante, le ton que l'on avait en commençant. Dire à priori où doit s'arrêter en haut et en bas la voix de chaque orateur n'est pas possible : affaire de tact et de convenance. L'usage s'est établi de ne pas frar^chir sans arrêt plus de cinq degrés. Le sens du texte seul indiquera où doivent se faire les reprises.

« 11 faut, dit La Bruyère, laisser parler cet inconnu que le hasard a placé près de vous... et il ne vous coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté ; vous saurez — son 220132, sa demeure, son pays, — l'état de son Jb2e22, son emploi, celui de son père, — la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des valets et un carosse. »

225. Que la passion détonne toujours. — Dès que naît une émotion, adieu la dominante : partout et toujours, plus ou moins, la passion « détonne ». 11 est des sentiments qui font se hâter et monter la voix, il en est qui la font se ralentir et descendre.

Une vive douleur fait pousser « les hauts cris » ; sous le coup d'un grand bonheur on « saule aux nues » ; l'arrogance le prend « de très haut » ; l'effroi nous « glace » ; la fatigue nous « abat » ; certains malheurs nous « atterrent » ; il est des choses qu'on « foule aux pieds ; on « écrase » ceci ou cela de son mépris, de son dédain, etc. Métaphores expressives dont il est nécessaire et facile de retrouver sur la voix l'équivalent phonétique.

Vous lirez donc ou vous direz sur un ton plus haut les passages qui rendent la douleur, le bonheur, l'arrogance, la colère, et sur un ton plus bas ceux qui expriment l'effroi, l'abattement, la fatigue, le dédain, le mépris, l'horreur.

Pour trouver la note juste, il suffira de consulter la nature : «. L'enfant, remarque Delsarte, joyeux d'être monté

CH. X. — l'intensité et le mouvement 335

sur une table, et qui appelle sa mère, pour qu'elle l'admire, s'élève à la quarte ; si la joie est plus vive, à la sixte. Si petite mère est moins contente qu'il ne le veut, il monte à la tierce mineure pour caractériser l'inquiétude qu'il éprouve. » Ce n'est là qu'un exemple entre mille autres.

Il suffira même pour trouver, avec la note vraie, l'allure convenable, simplement de se souvenir. Qui n'a trouvé d'instinct, aux heures d'émotion véritable, l'accent juste, l'expression parfaite d'un sentiment sincère quel qu'il fût, joie ou douleur, répugnance ou sympathie? Pourquoi dès lors ne pas s'imiter soi-même ? Cette imitation n'est-elle pas, en définitive, pour chacun de nous, le moyen le plus assuré de demeurer dans le naturel ou d'y retourner, s'il avait eu, comme il n'arrive que trop souvent, sous prétexte d'arl, le malheur d'en sortir? Assez de théorie, venons à la pratique. Voici un choix de morceaux présentant toutes les difficultés, empruntés à tous les genres, mettant en jeu toutes les passions et permettant d'étudier toutes les parties du discours. Que faut-il pour y découvrir les difficultés et pour les vaincre? Du tact et de la persévérance. Nous ne ferons pas au lecteur l'injure d'un commentaire inutile ; nous lui épargnerons une annotation à tout le moins superflue.

Eudore devant le sénat et FEmpereur.

« Auguste, César, pères conscrits, peuple romain, au nom de ces hommes victimes d'une haine injuste, moi Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, et chrétien, salut !

« Hiéroclès a commencé son discours par excuser la faiblesse de son éloquence ; je réclame à mon tour l'indulgence du sénat. Je ne suis qu'un soldat, plus accoutumé à verser mon sang pour mes princes qu'à demander en termes

336 l'art de la phonation

fleuris le massacre d'une foule de vieillards, de femmes et d'enfants.

« Je remercie d'abord Symmaque de la modération qu'il a montrée envers mes frères. Le respect que je dois au chef de l'empire me force à me taire sur le culte des idoles. J'observerai cependant que les Camille, les Scipion, les Paul- Émile, n'ont point été de grands hommes parce qu'il suivaient le culte de Jupiter, mais parce qu'ils s'éloignaient de la morale et des exemples des divinités de l'Olympe. Dans notre religion, an contraire, on ne peut atteindre au plus haut degré de la perfection qu'en imitant notre Dieu. Nous plaçons aussi de simples mortels dans les éternelles demeures; mais il ne suffît pas pour acquérir cette gloire d'avoir porté le bandeau royal, il faut avoir pratiqué la vertu : nous abandonnons à votre ciel les Néron et les Domitien.

« Toutefois l'effet d'une religion quelconque est si salutaire à l'âme, que le pontife de Jupiter a parlé des chrétiens avec douceur, tandis quun homme qui ne reconnaît point de Dieu demande notre sang au nom de l'humanité et de la vertu. En quoi ! Hiéroclès, c'est sous le manteau que vous portez que vous voulez semer la désolation dans l'empire! Magistrat romain, vous provoquez la mort de plusieurs millions de citoyens romains ! Car, pères conscrits, vous ne pouvez vous le dissimuler, nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos cités, vos colonies, vos camps, le palais, le sénat, le Forum : nous ne vous laissons que vos temples.

« Princes, notre accusateur est un apostat, et il se confesse athée : il sait quel titre je pourrais ajouter à ces titres. Symmaque est un homme pieux, dont l'âge, la science et les mœurs sont également respectables. Dans toute cause criminelle, on prend en considération le caractère des témoins : Symmaque nous excuse; Hiéroclès nous dénonce: lequel des deux doit être écouté ? Auguste, César, pères conscrits,

CH. X. — l'intensité et le mouvement 387

peuple romain, daignez me prêter une oreille attentive, je vais reprendre la suite des accusations d'Hiéroclès et défendre la religion de Jésus-Christ. »

A ce grand nom l'orateur s'arrêta ; tous les chrétiens s'inclinèrent, et la statue de Jupiter trembla sur son autel. Eudore reprit :

« Je ne remonterai point, comme Hiéroclès, jusqu'au berceau du monde pour en venir à la question du moment. Je laisse aux disciples de l'école ce vain étalage de principes odieux, de faits altérés et de déclamations puériles. Il ne s'agit ici ni de la formation du monde ni de l'origine des sociétés : tout se borne à savoir si l'existence des chrétiens est compatible avec la sûreté de l'État ; si leur religion ne blesse ni les mœurs ni les lois ; si elle ne s'oppose point à la soumission que l'on doit au chef de l'empire ; en un mot, si la morale et la politique n'ont rien à reprocher au culte de Jésus-Christ.

« Je n'entrerai point dans les preuves de la religion chrétienne : une longue suite de prophéties, toutes vérifiées, des miracles éclatants, des témoins sans nombre, ont depuis longtemps attesté la divinité de celui que nous appelons le Sauveur. Sa vertu sublime est reconnue de l'univers ; plusieurs empereurs romains, sans être soumis àJésus-Christ, l'ont honoré de leurs hommages ; des philosophes fameux ont rendu justice à la beauté de sa morale, et Hiéroclès luimême ne la conteste pas.

a II serait bien étrange que ceux qui adorent un tel Dieu fussent des monstres dignes du bûcher. Quoi ! Jésus-Christ serait un modèle de douceur, d'humanité, de chasteté, et nous penserions l'honorer par des mystères de cruauté et de débauche ! Même dans le paganisme, célèbre-t-on la fête de Diane par les prostitutions des fêtes de Vénus? Le christianisme, dit-on, est sorti de la dernière classe du peuple, et de là les infamies de son culte. Reprochez donc à cette reli-

338 l'art de la phonation

gion ce qui fait sa beauté et sa gloire. Elle est allée chercher, pour les consoler, des hommes auxquels ies hommes ne pensaient point et dont ils détournaient les regards; et vous le lui imputez à crime ! Pense-t-on qu'il n'y ait de douleurs que sous la pourpre, et qu'un Dieu consolateur n'est fait que pour les grands et les rois ? Loin d'avoir pris la bassesse et la férocité des mœurs du peuple, notre religion a corrigé ces mœurs. Dites : est-il un homme plus patient dans ses maux qu'un vrai chrétien, plus résigné sous un maître, plus fidèle à sa parole, plus ponctuel dans ses devoirs, plus cliaste dans ses habitudes ? Nous sommes si éloignés de la barbarie, que nous nous retirons de vos jeux oi^i le sang des hommes est une partie du spectacle. Nous croyons qu'il y a peu de différence entre commettre le meurtre et le voir commettre avec plaisir. Nous avons une telle horreur d'une vie dissolue, que nous évitons vos théâtres, comme une école do mauvaises mœurs et une occasion de chute... Mais en justifiant les chrétiens sur un point, je m'aperçois que je les expose sur un autre. Nous fuyons la société, dit Hiéroclès, nous haïssons les hommes !

(( S'il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos têtes, mais auparavant venez reprendre dans nos liôpitaux les pauvres et les infirmes que vous navez point secourus: faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fruits de leur honte. Elles croient peut-être qu'ils sont tombés dans ces lieux infâmes, seul asile offert par vos dieux à l'enfance délaissée? Qu'elles viennent reconnaître leurs nouveau-nés entre les bras de nos épouses ! Le lait d'une chrétienne ne les a point empoisonnés : les mères selon la grâce les rendront, avant de mourir, aux mères selon la nature.

Quelques-uns de nos mystères, mal entendus et faussement interprétés, ont donné naissance à ces calomnies. Princes, que ne m'est-il permis de vous dévoiler ces secrets

CH. X. — L'IXTENSITÉ et le -MOUVEMENT 339

d'innocence et de pureté? Rome se lève, dit Symmaque, et vous supplie de lui laisser les divinités de ses pères. Oui, princes, Rome se lève, mais non pour réclamer des dieux impuissants : elle se lève pour vous demander Jésus-Christ, qui rétablira parmi ses enfants la pudeur, la bonne foi, la probité, la modération et le règne des mœurs.

« Donnez-moi, s'écrie-t-elle, ce Dieu qui a déjà corrigé « les vices de mes lois, ce Dieu qui n'autorise point d'in- (( fanticide, la prostitution du mariage, le spectacle du (( meurtre des liommes, ce Dieu qui couvre mon sein des « monuments de sa l;)ienfaisance, ce Dieu qui conserve les « lumières des lettres et des arts, et qui veut abolir l'escla- (( vage sur la terre. Ah ! si un jour je devais encore voiries (( barbares à mes portes, ce Dieu, je le sens, pourrait seul « me sauver et changer ma vieillesse languissante en une « immortelle jeunesse».

(( Reste donc à repousser la dernière et la plus effrayante des accusations d'Hiéroclés, si les chrétiens pouvaient s'effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur, des séditieux ; nous refusons d'adorer les images de l'empereur et d'offrir des sacrifices aux dieux pour le père de la patrie.

« Les chrétiens, des séditieux ! Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme de bêtes féroces, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger murmure ; neuf fois ils ont été massacrés, et, s'humiliant sous la main de Dieu, ils ont laissé l'univers se soulever contre les tyrans. Que Hiéroclès nomme un seul fidèle engagé dans une conspiration contre son prince ! Soldats chrétiens que j'aperçois ici, Sébastien, Pacôme, Victor, dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts. Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos empereurs, ou bien en affrontant, pour la gloire de vos princes, la flèche du Parthe, l'épée du Germain et la hache du Franc?

Hélas ! généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères, je ne m'inquiète point de mon sort, bien que j'aie quelque raison de regretter à présent la vie, mais je ne puis m'empêcher de m'attendrir sur votre destinée. Que n'avez-vous choisi un défenseur plus éloquent ! J'aurais pu mériter une couronne civique en vous sauvant des mains des barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d'un proconsul romain !

« Finissons ce discours. Dioclétien, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité : leur langage ne diffère point de leur conduite ; ils ne reçoivent point les bienfaits d'un maître en le maudissant dans leur cœur. Demandez à de tels hommes leur fortune, leur vie, leurs enfants, ils vous les donneront, parce que tout cela vous appartient. Mais voulez-vous les forcer à encenser les idoles, ils mourront! Pardonnez, princes, à cette liberté chrétienne; l'homme a aussi ses droits à remplir envers le ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les bourreaux : nous rendrons à César notre sang, qui est à César, et à Dieu notre âme, qui est à Dieu ».

Chateaubrl\nt 1.

Drame antique. — Comment vous mettrai-je sous les yeux les angoisses du pauvre ? Ayant tout compté, il vient de reconnaître qu'il n'a pas, qu'il n'aura jamais d'argent, et que son chétif mobilier vaut à peine quelques oboles. Que faire? Il tourne enfin ses yeux vers ses enfants, et se dit qu'en les mettant en vente sur le marché, il acquerrait quelque ressource pour se sauver de la mort imminente. Contemplez le combat qui se livre entre les tortures de la faim

Page 1