Traité de Vaction de l'orateur, p
2. Maximes sur le ministère de la chaire, ch. x, u"» xvii-xviiî.
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et des silences, c'est tout le discours. Que les premiers se précipitent, que les seconds s'abrègent, le discours ira vite ; que les premiers, au contraire, se ralentissent, et que les seconds s'allongent, le discours ira lentement. La marche de la parole subit toutes les modifications du temps consacré à la réalisation des éléments qui la constituent, et son mouvement résulte uniquement de la durée des articulalions et des pauses. Or, sonores ou silencieux, les éléments du discours ont une double durée : une durée absolue et une durée relative. La durée absolue d'un son ou d'un silence est indiquée par le nombre de secondes ou de fractions de secondes qu'il doit occuper ; la durée relative de deux sons ou de deux silences dépend de la proportion à établir entre la durée absolue de l'un et de l'autre.
L'interprétation musicale étant tout entière basée sur la mise en valeur de la double durée absolue et relative des sons et des silences, les musiciens ont trouvé pour exprimer le double mouvement auquel cette double durée donne lieu un système de signes, une notation d'une admirable simplicité et d'une clarté parfaite.
Un léger changement dans la forme des signes qui notent les sons et les silences en modifie d'une façon précise, mathématique, la durée relative : une blanche vaut tant de noires, une noire tant de croches ; telle modification faite au signe du silence en réduit la durée de moitié, tel autre l'augmente d'autant, etc.
L'inscription en haut d'une série de notes d'un simple mot — emprunté à la langue italienne — fixe l'exécutant sur la durée absolue des détails comme de l'ensemble : le cbanleur le plus novice n'ignore pas que, sans modifier le rythme et la mesure du morceau qu'il afïecte, Vandante fait une obligation d'en allonger tous les éléments, comme le presto oblige à les raccourcir ; et le musicien consommé pourrait évaluer ce que doit durer en fractions de secondes
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chaque émission et chaque silence, suivant qu'il doit être exécuté jjtano, allegro, allegretto, etc.
En diction rien de pareil. Pour noter la durée relative des éléments d'un discours, quelques signes incertains, insuffisants : les accents qui marquent certaines voyelles ; pour noter leur durée absolue, rien. Et cependant la diction est une musique. La parole a comme le chant ses longues et ses brèves, ses presto et ses andante. Tout ce qu'on peut dire de la durée relative des éléments du discours parlé, sur les longues et sur les brèves, a été exposé, avec ordre sous la rubrique quantité, dans le chapitre consacré à l'étude de la prononciation des mots. Tout ce qu'on peut dire sur la durée absolue de ces mêmes éléments, nous voudrions le faire tenir ici en aussi peu de mots que possible, en formulant brièvement les lois qui règlent, et le mouvement général de tout le discours, et l'allure spéciale de ses diverses parties.
220. Pas si vite. — Qui pourrait compter les lecteurs et les orateurs auxquels on serait incessamment tenté de crier : mais où courez-vous donc V de grâce, modérez-vous ; pas si vite, pas si vite !
On va trop vite par infirmité : congénitale ou acquise, une déformation de l'organe vocal rend ce dernier indocile aux ordres de la volonté ; le rôle du parleur dans ce cas est assez semblable à celui du conducteur d'une machine engagée sans serre-frein sur une pente irrésistible.
On va trop vite par timidité : la vue du public donne le vertige, le cœur bat plus fort, la tête se perd ; c'est une corvée, un supplice, quand finira- t-il? Le lecteur intimidé fait avec la voix ce qu'un homme effrayé fait avec les jambes ; l'un court, l'autre se précipite ; à travers champs ou à travers les phrases, même incohérence et même désordre.
On va trop vite par charlatanisme : Rien de plus aisé à un
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ignorant que de se faire admirer au vulgaire par une roulade de mots et par la promptitude de la prononciation ; procédé familier aux baladins, sûr du succès au pays des nègres. Il y a du boniment — en apparence — dans une lecture ou un discours où le parleur court à perle d'haleine, avec l'apparent souci d'étonner l'auditoire par une exubérance d'élocution révélatrice —il le croit peut-être, — d'une promptitude de conception que la lenteur de l'articulation exaspère.
De la cause passons aux effets. Ils sont très fâcheux. Fâcheux pour le parleur qu'une pareille précipitation conduit à l'épuisement en le vouant au ridicule ; fâcheux pour le discours lui-même dont une allure si peu décente amoindrit la puissance, en ne permettant pas d'en saisir les beautés, quand elle ne va pas jusqu'à en ruiner, par la suppression ou le déplacement des pauses, l'ordonnance et l'harmonie ; fâcheux enfin pour l'auditoire qui, choqué de la violence qu'on veut lui faire, agacé d'entendre si mal, et froissé d'avoir si peu le loisir de comprendre, aura bientôt fait de chercher dans l'inattention la fin d'une course pour lui sans raison d'être parce que sans agrément et sans profit 1.
Le remède à un si grand mal ? 11 est dans la lutte contre la cause qui le produit. Allez-vous trop vite par infirmité ? guérissez-vous ; par timidité? aguerrissez-vous ; par charlatanisme? soyez modestes.
221. Trop lentement. — Gardons-nous toutefois, par crainte de la volubilité, de tomber dans une lenteur excessive ; le dangern'estpaschimérique. Plusieurs causesfontqu'ony tom.be : Une complexion flegmatique, lente à s'émouvoir et à se mou-
l. « Le moyen, dit le P. Gaichiés, de persuader ou d'instruire ceux à qui on ne donne pas le loisir d'entendre ■. Les éclairs ne servent qu'à augmenter les ténèbres, et l'on ne se mire pas dans les torrents i>. Maximes sxtr le ministère de la chaire, ch. X, n" xiv.
voir ; une articulation alourdie par la lutte contre le bredouillement ou le bégaiement ; une conception laborieuse qui fait attendre le mot parce que l'idée ne vient pas ; l'inexpérience de la parole ou de la lecture à haute voix qui fait qu'on hésite, qu'on tâtonne, qu'on se reprend ; la fausse persuasion enfin qu'on n'est distingué qu'à la condition d'être solennel et que la dignité d'un discours se mesure à la lenteur avec laquelle on le débite.
Étrange illusion ! Est-il rien au monde de plus contraire à l'éloquence qu'une excessive lenteur ? L'éloquence, c'est le mouvement, et la lenteur, c'est le repos. La parole qui court, sans doute agace l'auditeur, mais la parole qui traîne l'assomme ; « l'une offre du moins le spectacle de la vie, l'autre est l'image de la mort ; » impatience d'une part et sommeil de l'autre, le résultat est le même : inattention et dégoût.
222. Allure raisonnable. — Le premier soin du parleur soucieux de respecter les lois du mouvement oratoire se'ra donc d'adopter une allure qui lui fasse garder un juste milieu entre lavolubilitéet la lenteur. Cette allure n'est évidemment susceptible d'aucune détermination mathématique; un orateur n'est pas une machine, et la pensée ne peut venir à personne de soumettre la parole à l'isochronisme inflexible d'un mouvement d'horlogerie. Il serait ridicule d'adopter pour la conversation familière la lenteur qui convient à un discours solennel ; il serait désastreux d'adopter pour le discours solennel la rondeur qui convient à une conversation familière. Un seul devoir règle sur ce point, mais règle impérieusement la conduite du parleur, le devoir de se faire entendre. On saisit vite au coin du feu une parole née tout près ; parlons vite, on a entendu. On met du temps dans une église à saisir une parole qui tombe de liaut ou qui vient de loin; parlons lentement, sans quoi on n'enlen-
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drait pas. Et n'oui^lions pas que nos paroles, toutes nos paroles, doivent arriver distinctes et claires jusqu'aux derniers rangs de notre auditoire. Si pour attendre ce résultat, il faut parler avec une lenteur qui nous semble, à nous, ridicule, n'hésitons pas, soyons lents jusqu'au ridicule. Persuadons-nous seulement que le ridicule n'est qu'une illusion. Nous ne jugeons de l'eftet de notre parole que par l'impression qu'elle fait sur notre oreille, et cette oreille est bien près; mais l'auditeur en juge par l'impression qu'elle produit sur la sienne, et cette oreille peut être bien loin. Un peu d'expérience et du tact, c'est tout ce qu'il faut à l'orateur pour trouver ici la juste mesure, celle que commandent et l'étendue du vaisseau où il parle et le nombre des auditeurs qui l'écoutent.
223. Diversité et changements d'allure. — La parfaite audition une fois assurée par la détermination d'une allure raisonnable, la voix retrouve et doit reprendre la liberté de ses mouvements. Piien n'impose, pas plus au lecteur qu'à l'orateur, tout au contraire interdit et à l'un et à l'autre, l'adoption d'une marche uniforme et invariable. C'est pour tout parleur un devoir impérieux de respecter le mouvement naturel des pensées qu'il a mission de rendre sensibles. Or il s'en faut bien que le mouvement de la pensée soit partout et toujours le même. Il est divers, c'est un fait, suivant les sujets, et il subit, dans un même sujet, les changements les plus considérables. Autre est évidemment la poussée intérieure de vie d'une fable et d'une scène comique, et autre celle d'une page d'histoire et d'une scène tragique ; autre est dans un même discours l'animation de l'exorde, et autre celle de l'exposition et de la péroraison. L'allure de la parole qui doit exprimer toute cette vie sera donc diverse suivant les sujets et changeante suivant les parties de chaque sujet.
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Deux choses surtout exercent sur le mouvement de la parole commme aussi du reste sur toutes les qualités de la voix, sur la hauteur en particulier et sur l'intensité, une influence décisive : la forme que revêt la pensée, ce que les anciens appelaient les figures, et les passions qui animent le parleur.
224. De l'influence de la construction. — Toutes les fois qu'il y a gradation dans les idées, il y a nécessairement gradation dans la valeur des mots ; et la voix, par conséquent, suivant les exigences de la pensée dont elle a mission de traduire toutes les nuances, doit :
Tantôt se développer, comme dans les répétitions affectées de l'idée dominante : « Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes yeux vu, ce qui s'appelle riz. — Atale a le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande. — Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore, Rome enfin que je hais, parce qu'elle t'honore. ))
Tantôt s'élever par degrés, comme dans les énumérations qui font suivre à l'idée une progression ascendante : « Morbleu, c'est une chose indigne, lâche, infâme, de s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme. — Mettre un citoyen romain aux fers est un attentat, le fouetter un crime exécrable, le faire mourir une espèce de parricide. Que dirai-je de le mettre en croix? Je ne trouve point de mot qui exprime un attentat si horrible. — Tu n'as pu supporter ton roi si débonnaire. Que dis-je, pu supporter ? c'est bien pis : tu l'as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit. Quoi, chassé? Tu l'as poursuivi. Quoi, poursuivi? Tu l'as assassiné, tu as canonisé son assassin et as fait des feux de joie à sa mort. »
Tantôt s'abaisser graduellement, comme dans les énumérations qui imposent à l'idée une gradation descendante:
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«Vous voulez qu'un roi meure, et pour son châtiment, vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment. — L'homme naît, vit et meurt. — La gloire humaine est un brillant météore dont l'éclat pâlit bien vite, s'obscurcit et se dissipe. — Vous voyez le fantôme arriver sur vous, comme pour vous saisir, puis s'arrêter, s'éloigner doucement, s'enfuir et disparaître. »
Tantôt enfin, suivre une marche moins régulière, comme dans les cas assez fréquents a où les membres d'une phrase formant gradation renferment des gradations secondaires. Il faudra que le ton de la voix se nuance de manière à bien faire sentir cette marche complexe des idées » i.
Que l'impie est à plaindre de chercher, dans une affreuse incertitude, la plus douce espérance de sa destinée ! — Qu'il est à plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu'en vivant sans foi, sans culte, sans Dieu, sans conscience ! — Qu'il est à plaindre, s'il faut que l'Évangile soit une fable, la foi de tous les siècles une crédulité, le sentiment de tous les hommes une erreur populaire, les premiers principes de la nature et de la raison des préjugés d'enfance ; le sang de tant de martyrs que l'espérance, d'un avenir soutenait dans les tourments, un jeu concerté pour tromper les hommes, la conversion de l'univers une entreprise humaine, l'accomplissement des prophéties un coup du hasard ; — en un mot, s'il faut que tout ce qu'il y a de mieux établi dans l'univers se trouve faux, pour qu'il ne soit pas éternellement malheureux. » — Massillon.
Cependant comme il est malaisé, vu les dimensions de l'échelle de notre voix, de monter ou de descendre indéfiniment, et comme de plus il est maladroit de monter trop haut ou de descendre trop bas, lorsqu'une gradation ascendante ou descendante a une certaine longueur, on peut la diviser en plusieurs sections, à la fin de chacune desquel-