‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 76 sur 122 · MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

MONTALEMBERT

Vains efforts.

L'homme, pauvre et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus ; et, sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.

Et en effet, pensez-vous. Messieurs, que cette femme vaine et ambitieuse puisse se renfermer en elle-même, elle qui a non seulement en sa puissance, mais qui traîne sur elle en ses ornements la substance d'une infinité de familles ; qui porte, dit ïertuUien, en un petit fil autour de son cou, des patrimoines entiers : Saltiis et insulas tenera cervice cifcumfert, et qui tâche d'épuiser au service d'un seul corps toutes les inventions de l'art et toutes les richesses de la nature? Ainsi l'homme, petit en soi et honteux de sa petitesse, travaille à s'accroître et se multiplier dans ses titres, dans ses possessions, dans ses vanités : tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils, et ainsi du reste.

1. Chambre des Pairs, séance du 16 avril 4844. Extrait du Moniteur du 17 avril 1844 ; Œuvres de Montalembert, 1. 1, p. 228-9.

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Toutefois, qu'il se multiplie tant qu'il lui plaira, il ne faut toujours pour l'abattre qu'une seule mort. Mais, mes frères, il n'y pense pas ; et dans cet accroissement infini que sa vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurera son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste.

C'est, Messieurs, en cette manière que l'homme croit se rendre admirable. En effet, il est admiré, et devient un magnifique spectacle à d'autres hommes aussi vains et autant trompés que lui. Mais ce qui le relève, c'est ce qui l'abaisse ; car ne voit-il pas, chrétiens, dans toute cette pompe qui l'environne, et au milieu de tous ces regards qu'il attire, que ce qu'on regarde le moins, ce qu'on admire le moins, c'est lui-même ? tant l'homme est pauvre et nécessiteux, qui n'est pas capable de soutenir par ses qualités personnelles les honneurs dont il se repaît !

C'est ce que nous montre l'Écriture sainte dans cet orgueilleux roi de Babylone, le modèle des âmes vaines, ou plutôt la vanité même. Comme « l'orgueil monte toujours », dit le roi-prophète, et ne cesse jamais d'enchérir sur ce qu'il est : Supcrhia corurn ascendit sern^oer, Xabuchodonosor ne se contente pas des honneurs de la royauté, il veut des honneurs divins. Mais comme sa personne ne peut soutenir un éclat si haut, démenti trop visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique statue, il éblouit les yeux par sa richesse, il étonne l'imagination par sa hauteur, il étourdit tous les sens par le bruit de sa symphonie et par celui des acclamations qu'on fait autour d'elle ; et ainsi l'idole de ce prince, plus privilégiée que lui-même, reçoit des adorations que sa personne n'ose demander. Homme de vanité et d'ostentation, voilà ta figure : c'est en vain que tu te repais des honneurs qui semblent te suivre ; ce n'est pas toi qu'on admire, ce n'est pas toi qu'on regarde, c'est cet éclat étranger qui fascine les yeux du monde ; et on adore non point ta personne, mais l'idole de ta fortu-

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ne, qui paraît dans ce superbe appareil par lequel tu éblouis le vulgaire.

Veni et vide.

Non seulement nos passions sont vaines, mais quoique vaines elles sont insatiables et sans bornes. Car quel ambitieux entêté de sa fortune et des honneurs du monde s'est jamais contenté de ce qu'il était? Quel avare dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre a jamais dit : C'est assez? Quel voluptueux esclave de ses sens a jamais mis fin à ses plaisirs ? La nature, dit ingénieusement Salvien, s'arrête au nécessaire ; la raison veut l'utile et l'honnêteté ; l'amour-propre, l'agréable et le délicieux ; mais la passion, le superflu et l'excessif. Or ce superflu est infini ; mais cet infini, tout infini qu'il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort comme il les trouvera malgré nous dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Église : Mémento, hov}o, quia piilvls ; Souvenez-vous, hommes, que vous êtes poussière : et in jyiiloereni reveHeris, et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser, cet arrêt, à tout ce qu'il y a dans cet auditoire d'âmes passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours et qu'on ne remplit jamais. Je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les juifs au Sauveur du monde quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, et qu'ils lui dirent : Veni, et vide ; Venez, et voyez.

Venez, avares ; vous brûlez d'une insatiable cupidité dont rien ne peut amortir l'ardeur , et parce que cette cupidité

4. Sermon sut' l'honneur, pour le mardi de la 2'-' semaine de Carême, ■1 '« partie.

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est insatiable, elle vous fait commettre mille iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : veni et vide ; venez, et voyez. C'était un homme de fortune comme vous ; en peu d'années il s'était enrichi comme vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfants avantageusement pourvus. Mais le voyez-vous maintenant? voyez-vous la nudité, la pauvreté où la mort l'a réduit? Où sont ses revenus? où sont ses richesses? où sont ses meubles somptueux et m.agnifiques ? a-t-il quelque chose de plus que le dernier des hommes? Cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe, mais qui ne le garantira pas de la pourriture ; rien davantage. Qu'est devenu tout le reste? voilà de quoi borner votre avarice.

Vcni et r/t/e ; Venez, homme du monde, idolâtre d'une fausse grandeur ; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore ; et parce que cette ambition n'a point de terme, elle vous ôte tous les sentiments de la religion ; elle vous occupe, elle vous "enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyez-vous? C'était un seigneur de marque comme vous, peut-être plus que vous, distingué par sa qualité comme vous, et en passe d'être toutes choses. Mais le reconnaissez-vous ? voyez-vous où la mort l'a fait descendre ? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées ? Aboyez-vous comme elle s'est jouée de ses prétentions ? C'est de quoi régler les vôtres.

Veni et vide : venez, femme mondaine, venez ; vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté ; et parce que votre passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse; elle produit en vous des désirs criminels de plaire, elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez et voyez : c'était une jeune per-

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sonne aussi bien que vous ; elle était l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous ; mais la voyez-vous à présent? voyezvous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur? C'est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même : veni et vide.

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