BOURDALOUE
Je ne change pas.
J'affirme que la doctrine chrétienne catholique a fondé des idées immuables, c'est à dire, chose merveilleuse^ des idées qui, malgré la mobilité des temps, malgré l'instabilité de l'esprit humain, ont subsisté toujours, et dans lesquelles on sent une racine de persévérance et d'immortalité, une racine granitique autant qu'elle est féconde, en sorte que tout ce qu'il y a de plus dur, le diamant, nous représente ces idées immuables, qu'a fondées la doctrine catholique, sans que leur opiniâtre dureté exclue leur mouvement et leur floraison dans l'univers ! Eh bien ! cela est-il vrai? Est-il vrai que l'immutabilité, sans laquelle l'unité des esprits n'est qu'une chimère, soit un don ou un effet de la doctrine catholique? Quoi ! depuis dix- huit cents ans tous les docteurs et tous les fidèles catholiques, tant d'hommes si divers de facultés, de naissance, de passions, de préjugés nationaux, tous ces évêques, tous ces papes, tous ces conciles, tous ces livres, tous ces mitions d'hommes et d'écrits, quoi ! tous ont pensé et tous ont dit la même chose, et toujours ! Cela est-il possible? Mais que pensentils donc, que disent-ils donc? Écoutez, ils disent qu'il y a un Dieu en trois personnes, qui a fait le ciel et la terre ; que l'homme a manqué à la loi de la création ; qu'il est déchu
J. Carême, Sermon pour le mercredi des Cendres, i™ partie.
CH. X. — l'intensité et le mouvement 349
et corrompu jusqu'à la moelle des os; que Dieu, ayant eu pitié de cette corruption, a envoyé la seconde personne de lui-même sur la terre ; que cette personne s'est faite homme, a vécu parmi nous, et est morte sur une croix ; que, par le sang de cette croix volontairement offert en sacrifice, le Dieu-Homme nous a sauvés, qu'il a établi une Église, à laquelle il a confié, avec sa parole, des sacrements qui sont une source de lumière, de pureté et de charité, où tous les hommes peuvent boire la vie ; que quiconque s'y abreuve vivra éternellement, et que quiconque s'en sépare, en repoussant l'Église et le Christ, périra éternellement. Voilà la doctrine catholique, ce que disent aujourd'hui comme hier, au nord et au midi, à l'orient et à l'occident, ses papes, ses évêques, ses docteurs, ses prêtres, ses fidèles, ses néophytes : idées fondamentales aussi bien qu'immuables, parce qu'elles décident de toute la direction active des intelligences qui en font profession. Trouvez-moi, maintenant, une éclipse à cette immutabilité ; trouvez-moi une page catholique où ce dogme soit nié en tout ou en partie ; trouvez-moi un homme qui, s'en étant écarté, n'ait pas été à l'instant chassé de l'Église, eût-il été le plus éloquent des écrivains, comme Tertullien, ou le plus élevé des évêques comme Nestorius, ou le plus puissant des empereurs comme Constance et Yalens. Trouvez-moi un homme à qui la pourpre, ou le génie, ou la sainteté ait servi contre les anathèmes de l'Église, une fois qu'il a eu touché par l'hérésie à la robe sans couture du Christ ?
Certes, le désir n'a pas manqué de nous prendre ou de nous mettre en faute contre l'immutabilité. Car, quel privilège pesant à tous ceux qui ne l'ont pas ! une doctrine immua])le, quand tout change sur la terre; une doctrine que les hommes tiennent dans leurs mains, que de pauvres vieillards, dans un endroit qu'on appelle le Vatican, gardent sous la clef de leur cabinet, et qui, sans autre défense, ré-
350 l'art de la phonation
siste au cours des temps, aux rêves des sages, aux plans des rois, à la chule des empires, toujours une, constante, identique à elle-même. Quel prodige à démentir ! Quelle accusation à faire taire ! Aussi tous les siècles, jaloux d'une gloire qui dédaigne la leur, s'y sont-ils essayés. Ils sont venus tour à tour à la porte du Vatican, ils ont frappé du cothurne ou de la botte ; la doctrine est sortie sous la forme frêle et usée de quelque septuagénaire, elle a dit :
Que me voulez- vous? — Du changement. — Je ne change pas. — Mais tout est changé dans le monde ; l'astronomie a changé ; la chimie a changé ; la philosophie a changé; l'empire a changé ; pourquoi êtes-vous toujours la même? — Parce que je viens de Dieu, et que Dieu est toujours le même.
Mais sachez que nous sommes les maîtres, nous avons un milion d'hommes sous les armes, nous tirerons l'épée ; l'épée qui brise les trônes pourra bien couper la tête d'un vieillard et déchirer les feuillets d'un livre. — Faites, le sang est l'arôme où je me suis toujours rajeuni. — Eh bien ! voici la moitié de ma pourpre, accorde un sacrifice à la paix, et partageons. — Garde ta pourpre, ô César, demain on t'enterrera dedans, et nous chanterons sur toi VAUeJiùa et le De profnndls, qui ne changent jamais.
Lacordaire 1.
La mission de la France en Afrique.
Ce n'est pas ta mission, ô France chrétienne, d'arracher, pour prix de ton sang et de ta gloire, les trésors des peuples vaincus : ce n'est pas ta mission de les chasser devant toi pour te faire place, en les livrant à la mort : ton génie est
'I. 29- Conférence. De la société Inlellcctaelle publique fondée par la doctrine catholique.
CH. X. — l'intensité et le mouvement 351
(le communiquer, au prix du sacrifice, tes sentiments et tes lumières. C'est là ce que tu as fait pendant tant de siècles pour la vérité ; c'est là ce que tu as t'ait rnème pour tes erleurs ; c'est là ce que tu fais encore par tes écrits, par ta parole, par ta langue restée celle du monde civilisé. C'est là ce que tu es venu faire dans ce monde barbare. Tu es venue, non pas seulement y chercher de l'or, mais y porter la justice; non pas seulement y récolter les plus riches moissons, mais y semer la vérité ; non pas y fonder ton pouvoir sur la servitude et la destruction des vaincus, mais y former un peuple libre et chrétien. Et si tu doutais de ma parole, jjarce qu'elle pourrait te paraître inspirée par mon ministère, quoique je sois le successeur de ces évèques qui ont formé Ion âme et que je connaisse ton àme aussi bien que toimême, j'emprunterais celle d'un soldat, celui qui a connu également tes ardeurs nouvelles et ton ancien cœur, de Lamoricière, qui, parlant de ta conquête et des desseins de IJieusur elle, a renfermé en ces simples mots tout ce que je viens de dire : « La Providence, qui nous destine à civiliser l'Afrique, nous a donné la victoire. »
^'oilà ta mission. Elle est belle, elle est digne de toi, et tu ne l'as pas payée trop cher ni par tes trésors, ni par le sang de tes fils, ni par votre gloire, ô soldats de l'armée d'Afrique 1 Et maintenant, laisse dire ceux qui s'étonnent 1 Le soleil loisqu'il s'élance dans sa course à travers les cieux, s'arrête-t-il, en répandant sa lumière, aux plaintes de ceux qu'inquiètent ses ardeurs? Avance par la pratique de l'hu mainte et de la justice, par l'exemple des nobles vertus qui sont l'apanage des nations chrétiennes, par la charité envers les lai blés, par les inspirations de l'Evangile ; car si tu as promis de respecter, dans ce peuple, le sanctuaire de la conscience, tu n'avais pas le droit d'humilier, comme tu l'as fait durant tant d'années, la croix devant le croissent, en paraissant oublier ton culte et le renier même, quelquefois,
352 l'art de la phonation
par les insultes dont tu le laissais couvrir; tu n'avais pas le droit d'enchainer la vérité et d'empêcher nos lèvres de la répandre. Et ne crains pas que, pour ressusciter la foi sur ces rivages, je demande les armes sanglantes par lesquelles le Coran l'a étouffée, il y a de longs siècles. Je sais que si, pour la liberté de son ministère, un évêque doit être prêt à donner sa tète, il doit garder en tout les règles de la sagesse et de la douceur. Je sais que ma poitrine devrait, s'il le fallait, être la première à se placer devant les vaincus pour protéger, contre d'injustes violences, leurs âmes autant que leurs corps.
Mais ce n'est pas assez d'un peuple. Montez en esprit, avec moi, sur ces cimes innaccessibles qui bornent notre horizon et jetez vos regards sur l'immensité qui nous entoure. Auprès de nous, les débris d'une nation autrefois chrétienne, mêlés à ceux des invasions barbares. Au delà, sur la surface de ce continent immense, la plus affreuse barbarie, l'ignorance, le sang, l'anthropophagie, l'universel esclavage. Déjà le monde chrétien, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, la Hollande, les missionnaires de tous les peuples, assiègent ses côtes de toutes parts. Des pionniers intrépides ont pénétré dans ces profondeurs inconnues, et l'univers étonné se passionne pour les conquérants. Ces efforts lointains seront longtemps stériles. Les pacifiques conquérants de l'Afrique doivent être à portée de recevoir, d'une main, de l'Europe chrétienne, ce qu'ils donneront, de l'autre à tant de races déchues. C'est vous qui ouvrirez les portes de ce monde immense et les clefs de ce sépulcre sont ici dans vos mains. Déjà il est ouvert par votre conquête. Un jour, si vous êtes, par vos vertus, dignes d'une mission si belle, la vie y renaîtra avec la lumière, et tous ces peuples, aujourd'hui perdus dans la mort, reconnaîtront qu'ils vous doivent leur existence ; et en apprenant votre gloire, votre valeur, ils seront fiers de leurs ancêtres.
CH. X. — l'intensité et le mouvement 353
Pour moi, mes yeux ne verront pas ce jour ; mais je l'attendrai, du moins, avec une ferme confiance qui me suivra jusque dans la mort. Là, si Dieu fait miséricorde à mon âme, mes prières chercheront encore à en hâter la venue. Prosterné devant le trône de l'Agneau, dont le sang a racheté tous les peuples du monde, j'unirai ma voix à celle des Martyrs, des Docteurs, des Pontifes de l'ancienne Afrique qui implorent, depuis tant de siècles, la résurrection de leur patrie. Lorsqu'enfm ces vœux seront exaucés, ma cendre refroidie tressaillira au fond de sa tombe, et, déjà perdu dans les clartés éternelles, j'entendrai, avec des transports nouveaux, mêlés à l'hymne de l'action de grâces, les noms que je viens de vous redire et que je veux porter sans fin, gravés dans mon cœur : l'Eglise, la France, la terre africaine : l'Eglise, dont je suis le ministre ; la France, dont je suis le fils ; l'Afrique, que vous avez conquise et dont Dieu m'a fait le pasteur ! Ainsi soit-il !
Lavigerie *.
Imprécations de Camille.
Rome, l'unique objet de mon ressentiment ! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant ! Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore ! Rome, enfin, que je hais parce qu'elle t'honore ! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés Saper ses fondements encor mal assurés ! Et, si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers ! Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
1. Discours prononcé dans la cathédrale d'Alger, le 25 avril 1875.
â54 l'art de La in<.. nation
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel, allume par mes vœux,
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de ieux î
Puissé-je, de mes yeux y voir toiril>er ce foudre,
Voir ses maisons en cendres, et tes lauriers en poudre.
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
P. Corneille "i.
Transport de Pauline.
Père barbare, achève, achève ton ouvrage; Cette seconde hostie est digne de ta rage : Joins ta lille à ton gendre ; ose : que tardes- tu? Tu vois le même crime ou la même vertu ; Ta barbarie en elle a les mômes matières. Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières, Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,. M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée : De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; Je suis chrétienne enfin, n"est-ce point assez dit? Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; Redoute l'empereur, appréhende Sévère :
Si tu ne veux périi", ma perte est nécessaire ; Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas ; Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. Mène, mène- moi voir tes dieux que je déteste ; Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste. On m'y verra braver tout ce que \ous craignez. Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez, Kt, saintement rebelle aux lois^ <!•• i;» naissance,