LA MIMIQUE ET LA SCIENCE
263. La question physiologique. — La première question à résoudre est la question physiologique. Avant de chercher à pénétrer les états psychologiques que peuvent révéler, et les formes esthétiques que peuvent revêtir les mouvements expressifs du corps, n'est-il pas en effet naturel et même nécessaire d'étudier tout d'abord ces mouvements en eux-mêmes, de considérer attentivement les organes qui les exécutent, d'en déterminer scientifiquement les phases multiples, et d'en mettre à nu, dans la mesure du possible, les ressorts cachés?
C'est donc aux représentants officiels de la physiologie scientifique qu'incombait la tâche de poser les premiers fondements de la science mimique. S'en est-on seulement douté avant le commencement de ce siècle?
Un des physiologistes les plus éminents de l'Allemagne pouvait écrire vers 1830 : « Les rapports des muscles de la face avec les différentes passions, sont absolument inconnus 1.» Et un second ajoutait vers le même temps : « On ne peut faire saisir à notre entendement ni la fin ni la cause de la nature particulière des modifications dans les traits du
1. Joh. Muller (18ai-1858), Physiologie des Menschen, t. II, p. 92.
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visage qui produisent la joie, la tristesse et autres afïections 1 .))
264. Deux initiateurs. — A deux médecins, l'un anglais, l'autre français, était réservé l'honneur d'aborder franchement, avec des préoccupations exclusivement scientifiques, l'examen des délicats problèmes physiologiques que soulève nécessairement l'étude raisonnée des mouvements expressifs du corps.
Sir Charles Bell et Duchenne de Boulogne ont consigné dans de remarquables publications, admirablement illustrées, le résultat de leurs patientes recherches 2. Le but est le même chez les deux écrivains : soumettre à une minutieuse analyse les expressions de la face ; mais la méthode qu'ils emploient est différente : Bell s'en tient à l'observation ; Duchenne, après avoir observé, expérimente.
L'auteur anglais s'applique surtout à rechercher la nature des nerfs qui donnent le mouvement aux muscles et les rapports intimes qui existent entre les mouvements de l'expression et ceux de la respiration. L'auteur français se borne presque à reproduire à l'aide de photographies les expressions du visage qu'il provoque en électrisant les muscles de la face, pris isolément ou par faisceaux. Tous les deux ont eu la sagesse de s'en tenir à l'examen des données strictement physiologiques du problème mimique, s'en remettant à qui de droit du soin de traiter ex professo les questions philosophiques ou esthétiques qui s'y rattachent naturellement. « Comme Bell, remarque le D'" Piderit, Duchenne énonce la proposition suivante: « Le langage de la phy.sionomie une
1. Lotze, professeur de physiologie et de philosophie à l'Université de Gœttingea (1817-1885), Wagner s Handwœrlerbuch der Philosophie, article Instinct, p. 196.
2. Sir Charles Bell, Anatomie et physiologie de V expression. 1814 (3« édition, publiée après la mort de l'auteur, et contenant ses dernières corrections).
fois créé, il a suffi au créateur, pour le rendre universel et immuable, de donner à tout être humain la faculté instinctive d'exprimer toujours les sentiments par la contraction des mêmes muscles ^. y)
265. Les continuateurs de Bell et de Duchenne. — La plupart des continuateurs de Bell et de Duchenne sont loin de mériter un pareil éloge. A de très rares exceptions près, ils professent ouvertement des doctrines philosophiques inacceptables, et leur œuvre n'est le plus souvent qu'uu plaidoyer plus ou moins habile en faveur des opinions erronées dont ils se déclarent les partisans convaincus et militants. Cela est particulièrement vrai du grand travail de Darviin sur « V Expression des éinotions chez les hommes et les aniinaux », où le célèbre naturaliste anglais s'est principalement proposé de mettre au jour de nouveaux documents en faveur de sa théorie de l'évolution, comme le prouve la phrase finale de son livre : « Nous avons vu, dit-il, que l'étude de la théorie de l'expression confirme la conception qui fait dériver l'homme de quelque animal inférieur » 2.
A des degrés et à des titres divers, nécessitent les mêmes réserves et méritent les mêmes reproches, les travaux des allemands Wundt ■% Wierordt '*, Piderit ^ et de l'italien
1. Duchenne {dc'Qovilo^ne), Mécanisme de la physiovomie linmame, ou analyse électro-chimique de Vcxpression des fiassions, applicable à la praligue des arts plastiques. Paris, 1802, avec atlas de 7't figures.